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Full text of "Revue de Paris"

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REVUE 

DE  PARIS. 


IMPRIMERIE  DE  LA  SOCIETE  TYPOGRAPHIQUE  BELGE, 

ADOLPHE   WAHLBN    ET   COMPAGNIB. 


REVUE 


DE  PARIS. 


NOUVELLE!  SÉRIE.—  ANNÉE   184^ 


TOHC     TROISIEME. 


MARS. 


6nirrllc6, 


A(!   RflREAU  DE  LA  REVUE  DE  PARIS, 

RI'E    P0SSÉ9-AUX-L0CPS,    W   74. 

1842 


i 


LE  MARQUIS 

DE  BOUFFLERS. 


IV  (1). 

En  1788 ,  un  peu  fatigué  du  bruit,  de  la  toilette,  des  fêtes  et 
des  femmes  ,  Boufflers  prit  enfin  son  parti  sur  l'âge  ,  il  se  dé- 
cida à  avoir  cinquante  ans  :  il  fît  ses  visites  pour  l'Académie. 
Déjà  il  était  des  académies  de  Nancy  et  de  Lyon ,  l'Académie 
française  l'accueillit  en  vieil  enfant  gâté.  Son  discours  fut  pé- 
niblementgrave  ;  il  remonta  au  déluge  ,  à  la  création  du  monde, 
au  chaos  ;  c'était  faire  bien  du  chemin  pour  ne  pas  arriver.  Ici 
finit  Boufflers,  le  vrai  Boufflers,  dont  l'histoire  gardera  un 
souvenir  rianl.  L'Académie  fut  le  tombeau  de  cet  esprit  qui 
pouvait  luKer  par  la  grâce  avec  Hamillon,  par  le  trait  avec 
Voltaire.  Donc  ci-gît  le  chevalier  de  Boufflers  :  l'Académie  en  a 
tué  plus  d'un. 

Il  y  a  bien  encore  un  autre  Boufflers  ,  connu  sous  le  nom  du 
marquis  de  Boufflers,  qui  se  maria,  qui  fut  député  aux  états 
généraux  ,  qui  fonda  un  club  avec  Maiouet  et  Larochefoucault. 
qui  lit  un  traité  du  Libre  Arbitre,  qui  devint  agriculteur,  qui 
mourut  gravement  en  1815;  mais  celui-là  n'a  rien  de  commun 
avec  le  nôtre.  C'est  le  même,  dites-vous,  c'est  toujours  le 
Boufflers  qui  aima  si  poétiquement  la  belle  Aline  dans  la  vallée 
au  pot  au  lait.  Vous  avez  raison  ,  vous  me  rappelez  un  dernier 

(1)  Voyez  tome  II,  page  262. 


6  REVUE  DE  PARIS. 

trait  que  je  vais  vous  raconter;  mais  ,  avant  tout ,  un  mot  eu 
passant  pour  juger  l'œuvre  et  le  poëte. 

Boufïïers  a  été  l'âme  enjouée  de  ce  beau  monde  perdu  que 
1790  a  dispersé  à  jamais  ,  ce  beau  monde  qui  vivait  de  joie  et 
de  fête  sans  souci  de  la  mort.  Il  a  effleuré  dans  ses  courses  va- 
gabondes le  règne  doré  de  M'°«  de  Pompadour,  le  gouvernail 
poudré  de  M"'  Dubarry,  la  grâce  adorable  de  Marie  Antoinette. 
Il  a  été  l'esprit  le  plus  recherché  de  la  cour  du  roi  de  Prusse  et 
du  roi  de  Pologne.  Il  était  partout  dans  la  même  saison,  mais 
surtout  sur  les  chemins  ;  il  a  été  le  plus  intrépide  voyageur  en 
terre  ferme  de  son  temps.  On  disait  de  lui  :  «  C'est  le  plus 
errant  des  chevaliers  ;  »  et  tout  le  monde  sait  le  mot  charmant 
d'un  autre  esprit  bien  français  :  M.  de  Tressan  le  rencontre  sur 
une  grande  route  :  «  Chevalier,  je  suis  ravi  de  vous  trouver 
chez  vous.  »  En  feuilletant  au  hasard  le  léger  recueil  de  Bouf- 
flers,  nous  allons  retrouver  l'écho  déjà  vieilli  de  son  temps  ,  les 
roses  sans  parfum  dont  il  ornait  le  corsage  de  ses  nobles  maî- 
tresses. Presqu'au  début,  nous  trouvons  des  vers  «  à  une  dame 
qui  me  menaçait  de  me  rendre  heureux.  »  La  menace  est  plus 
cruelle  qu'il  ne  vous  semble  : 


0  ciel  !  je  suis  perdu  !  quoi ,  déjà  des  faveurs  ! 
Je  m'étais  arrangé  pour  trouver  des  rigueurs. 
Ah  !  si  je  vous  suis  cher,  soyez  plus  inhumaine  , 
Laissez  à  mon  amour  le  charme  du  désir  ; 
Pour  le  faire  durer,  faites  durer  sa  peine  ! 


Nous  passons  par-dessus  des  inscriptions  pour  des  jardins  et 
des  tombeaux  à  l'usage  de  princesses  d'Allemagne.  Revenons  en 
France,  car  Boufflers  est  un  trop  mauvais  potte  allemand: 
n'est  pas  à  moitié  fou  qui  veut.  Voici  un  impromptu  à  M"'  de 
Staël ,  qui  lui  demandait  pourquoi  il  n'était  pas  de  l'Académie  : 

Je  vois  l'Académie  où  vous  êtes  présente  ; 

Si  je  vous  plais ,  mon  sort  est  assez  beau  : 
Nous  aurons  à  nous  deux  de  l'esprit  pour  quarante, 

Vous  comme  quatre  ,  et  moi  comme  zéro. 


REVUE  DE  PARIS.  7 

Vient  ensiiile  l'épitaphe  de  noire  poëte  ,  c'est-à-dire  de  noire 

voyageur  : 


Cl  gît  un  chevalier  qui  sans  cesse  courut, 

Qui  sur  les  grands  chemins  naquit,  vécut,  mourut, 

Pour  prouver  ce  qu'a  dit  le  sage. 

Que  notre  vie  est  un  voyage. 


Sa  véritable  épilaphe ,  je  suis  allé  l'épeler  sur  la  colonne  de  sa 
tombe  ,  qui  est  abritée  par  celle  de  Delille  :  Mes  amis  ,  croyez 
que  je  dors. 

Mais  n'allons  pas  plus  loin.  La  seule  fantaisie  digne  d'un 
poëte,  c'est  le  Cœur ,  où  l'esprit  fait  presque  pardonner  à  la 
licence.  Chamfort  appelait  tout  cela  des  meringues  j  tout  cela 
peut  passer  ,  quand  c'est  le  poëte  lui-même  qui  le  dit  à  quelque 
duchesse  oisive  ;  mais  tous  ces  gais  gazouillements  ne  peuvent 
se  faire  bien  écouler  sans  la  mise  en  scène.  C'était  là  le  charme 
de  cet  improvisateur,  ayant  toujours  un  peu  de  rime  et  d'es- 
prit à  son  service,  tour  à  tour  pour  M'"^  Dugazon ,  pour  le 
prince  de  Ligne,  pour  le  duc  de  Cboiseul,  pour  M""»  de 
Luxembourg  ,  pour  M"e  Brancbu  ,  pour  la  chatte  de  M'°«  ***, 
pour  le  duc  de  Nivernois,  pour  tout  ce  qui  le  charmait  au  pas- 
sage. 

Après  avoir  ainsi  côtoyé  la  poésie  légère,  il  s'avise  de  tra- 
duire des  odes  d'Horace  ,  des  pensées  de  Senèque,  quelques  vers 
du  Paradis  de  Dante ,  quelques  stances  de  l'Arioste  :  que  ces 
poêles  lui  pardonnent  !  Il  a  traduit  les  idées,  il  n'a  pu  repro- 
duire la  couleur  ,  qui  est  la  vie  ,  l'éclat  et  le  parfum  de  toute 
poésie. 

Après  les  vers  vient  la  prose  ,  qui  n'est  pas  de  la  plus  mau- 
vaise :  rappelez -vous  les  lettres,  rappelez-vous  Aline.  Il  y  a 
d'autres  lettres  et  d'autres  contes  ;  on  peut  trouver  encore  du 
charme  à  relire  le  Derviche ,  Ah  si  !  quelques  pages  de  philo- 
sophie arrachées  à  l'Encyclopédie  et  à  son  livre  du  Libre 
Arbitre. 

Ce  livre,  tel  qu'il  est,  mérite  une  mention;  plus  jeune, 
Boufflers  eût  fait  sur  ce  sujet  un  livre  charmant  à  la  façon  de 
Sterne.  Il  déclare  en  commençant  qu'il  marche  dans  des  régions 


8  REVUE  DE  PARIS. 

inconnues ,  vers  un  but  invisible  ;  dès  le  premier  pas  il  s'égare 
dans  les  mille  sentiers  perdus  de  la  mélaphysique;  il  lui  eût 
fallu  toute  sa  jeunesse  pour  fleurir  ces  chemins-là  et  nous  y 
entraîner  ;  cependant  il  a  conservé  par-ci  par-là  le  tour  ingé- 
nieux, la  grâce  délicate,  la  raison  égayée  de  son  bon  temps.  11 
n'éclaircit  guère  la  question,  mais,  enfin,  il  y  pénètre  quel- 
quefois avec  bonheur;  il  jette  au  hasard,  j'imagine,  des  idées 
qui  sont  des  images,  des  raisonnements  qui  sont  des  tableaux. 
Son  livre  est  utile  dans  ce  sens  qu'il  prouve  que  l'esprit  hu- 
main ne  s'élèvera  jamais  à  ces  hauteurs  inabordables. 

On  pourrait  faire  un  gracieux  petit  livre  des  pensées  que 
Boufflers  a  semées  sur  les  grans  chemins  : 

«  Il  en  est  des  trésors  de  la  pensée  comme  des  autres ,  on  de- 
vient plus  avide  à  mesure  qu'on  est  plus  riche. 

B  Le  philosophe  privé  de  ses  biens  ressemble  à  l'athlète  dé- 
pouillé pour  le  combat. 

u  En  fait  d'esprit  personne  ne  sait  son  compte.  Ce  qu'il  y  a 
de  plaisant,  c'est  que  les  plus  pauvres  sont  les  plus  contents. 

»  Seul  entre  tous,  l'homme  de  lettres  peut ,  suivant  la  belle 
expression  d'un  ancien,  vivre  à  voeu  découvert. 

»  L'habitude  est  une  seconde  nature  ;  il  y  en  a  peut-être  une 
troisième  qui  s'appelle  l'imitation. 

n  II  y  aura  toujours  quelque  chose  de  nouveau  à  dire  sur  les 
femmes ,  tant  qu'il  en  restera  une  sur  la  terre. 

B  La  renommée  aime  qu'on  lui  fasse  des  avances  ;  il  y  a  tels 
personnages  dont  elle  ne  saurait  que  dire ,  si  eux-mêmes  ne 
prenaient  la  peine  de  lui  faire  son  thème. 

D  L'espérance  est  un  à-compte  sur  tous  les  biens. 

»  Les  rois  aiment  mieux  être  divertis  qu'adorés.  Il  n'y  a  que 
Dieu  qui  ait  un  assez  grands  fonds  de  gaieté  pour  ne  pas  s'en- 
nuyer de  tous  les  hommages  qu'on  lui  rend. 

e  Le  bonheur  ressemble  à  un  diamant,  le  plaisir  à  une 
goutte  d'eau.  » 

Voltaire  a  chanté  Boufflers  comme  le  poète  d'Èrato,  de  Cu- 
pidon  et  de  Dacchus  ;  Bonnard  n'a  pas  été  moins  gracieux, 
M"-  Du  Deffant,  qui  disait  du  mal  pour  vivre  en  paix  avec 
elle-même ,  n'a  pas  eu  la  force  d'armer  son  esprit  contre  Bouf- 


REVUE  DE  PARIS.  9 

flers.  Jean-Jacques  Rousseau  Jui-mérae,  quoiqu'il  ne  chantât 
pas,  comme  Voltaire,  les  gens  à  la  mode,  a  été  agréable  au 
chevalier  dans  les  Confessions. 

Parmi  les  divers  portraits  écrits  sur  Boufflers  je  détache  ces 
quelques  traits  dus  au  prince  de  Ligne  qui  savait  à  fond  le 
cœur  et  l'esprit  de  tout  le  monde  : 

u  M.  de  Boufflers  a  beaucoup  pensé  ;  mais,  par  malheur, 
c'était  toujours  en  courant.  On  voudrait  pouvoir  ramasser 
toutes  les  idées  qu'il  a  perdues  avec  son  temps  et  son  argent  : 
peut-être  avait-il  trop  d'esprit  pour  qu'il  fût  en  son  pouvoir  de 
le  fixer  quand  le  feu  de  sa  jeunesse  lui  donnait  tout  son  essor. 
Il  fallait  que  cet  esprit  fût  tout  de  lui-même  et  maîtrisât  son 
maître;  aussi  a-t-il  brillé  d'abord  avec  tout  le  caprice  d'un  feu 
follet ,  une  profonde  finesse ,  une  légèreté  qui  n'est  jamais 
frivole.  Le  talent  d'aiguiser  les  idées  par  le  contraste  des  mots  , 
voilà  les  qualités  distinctives  de  son  esprit ,  à  qui  rien  n'est 
étranger.  Heureusement,  il  ne  sait  pas  tout;  il  a  pris  la  fleur 
des  diverses  connaissances,  et  surprendra  par  sa  profondeur 
tous  ceux  qui  le  savent  léger,  et  par  sa  légèreté,  tous  ceux  qui 
ont  découvert  combien  il  pouvait  être  profond.  La  base  de  son 
caractère  est  une  bonté  sans  mesure;  il  ne  saurait  supporter 
l'idée  d'un  être  souffrant,  il  se  priverait  de  pain  pour  nourrir 
même  un  méchant,  et  surtout  son  ennemi.  Ce  pauvre  mé- 
chant  !  dirait-il.  Il  avait  dans  une  terre  une  servante  que  tout 
le  monde  lui  dénonçait  comme  voleuse  :  malgré  cela  ,  il  la  gar- 
dait toujours  ;  et  quand  on  lui  demandait  pourquoi,  il  répon- 
dait :  Qui  la  prendrait?  Il  a  de  l'enfance  dans  le  rire,  la  tète  un 
peu  baissée,  les  pouces  qu'il  tourne  devant  lui  comme  Arle- 
quin ,  ou  les  mains  derrière  le  dos ,  comme  s'il  se  chauffait  ;  des 
yeux  petits  et  agréables,  qui  ont  l'air  de  sourire;  quelque 
chose  de  bon  dans  la  physionomie;  du  simple,  du  gai,  du  naïf 
dans  sa  grâce.  Il  a  quelquefois  l'air  bêle  de  La  Fontaine.  On 
dirait  qu'il  ne  pense  à  rien  lorsqu'il  pense  le  plus.  Il  ne  se  met 
pas  volontiers  en  avant ,  et  n'en  esl  que  plus  piquant  lorsqu'on 
le  recherche.  La  bonhomie  s'est  emparée  de  ses  manières  ,  et  ne 
laisse  percer  sa  malice  que  dans  ses  regards  et  son  sourire;  il 
se  défie  tellement  de  son  talent  pour  l'épigramme,  qu'il  penche 
trop  peut-être,  en  écrivant,  du  côlé  opposé.  Il  a  l'air  de  pro- 
diguer des  louanges  pour  empêcher  la  satire  d'éclore.  » 


01  REVdE  DE  PARIS. 

Ce  portrait  représente  Boufflers  aux  approches  de  la  vieillesse, 
Bousiers  devenu  académicien  ,  père  de  famille  ,  homme  poli- 
tique. 

Malgré  son  culte  pour  la  liberté ,  il  déserta  la  constituante  au 
10  août,  il  partit  avec  sa  famille ,  eu  vrai  philosophe  qui  se 
soumet  à  tout ,  pour  la  cour  de  Prusse ,  où  il  fut  accueilli  à  bras 
ouverts  par  le  prince  Henri.  Delà  il  passa  à  la  cour  de  Pologne , 
où  il  voulut  fonder  une  colonie  française.  Son  émigration  ,  qui 
dura  huit  ans  ,  fut  très-supportable.  Il  vécut ,  quoiqu'à  la  cour 
et  en  temps  de  guerre  ,  dans  le  silence  et  presque  dans  l'élude, 
jouant  avec  sa  fille  ,  lui  apprenant  comment  on  joint  tant  bien 
que  mal  la  rime  à  la  raison  ,  aimant  sa  femme ,  qu'il  avait  prise 
veuve  et  belle,  sans  trop  d'esprit;  se  promenant  au  grand  air, 
pluie  ou  soleil ,  selon  son  habitude.  Quoique  à  peu  près  exilé  , 
il  avait  encore  des  chevaux  et  des  chiens  ;  il  fut  donc  le  moins 
à  plaindre  de  tous  les  émigrés. 

En  1800 ,  il  rentra  en  France ,  mais  non  plus  ni  courtisan  ni 
député,  à  peine  s'il  fut  encore  académicien;  il  était  fort  désa- 
busé des  glorioles  humaines  ;  il  se  réfugia  daus  un  petit  châ- 
teau qu'il  transforma  presque  en  ferme;  il  devint  agriculteur 
dans  toute  la  simplicité  des  patriarches.  Il  bâtit  un  peu, 
planta  beaucoup  ,  cultiva  à  sa  guise ,  c'est-à-dire  en  optimiste. 
Ses  moissons  furent  belles,  belles  furent  ses  vendanges.  Il 
était  demeuré  fidèle  à  l'amitié  qui  le  venait  visiter  dans  les 
beaux  jours.  —  Voilà  mon  dictionnaire  de  rimes,  disait-il  eu 
montrant  sa  charrue  et  sa  herse.  — Voilà  mes  poésies,  disait- 
il  en  montrant  ses  blés,  ses  colzas,  ses  luzernes  et  ses  avoines. 
—  Ici,  poursuivait-il,  je  suis  toujours  en  belle  inspiralioa,  je 
communie  avec  la  nature  ;  c'est  là  une  œuvre  pie  qui  me  fera 
pardonner  toutes  mes  œuvres  légères. 

Delille  et  Ducis  ont  laissé  des  vers  en  souvenir  de  leurs  vi- 
sites au  poete-fermier  ;  d'abord  c'est  Delille  qui  parle  en  mau- 
vais vers  : 

Ami,  puisqu'il  le  faut,  sois  agricole,  range 

Tes  fruits  nouveaux  dans  tes  celliers  , 

Tes  blés  battus  dans  tes  greniers , 

Tes  hit's  en  gerbe  dans  ta  grange  , 
Dans  les  caveaux  tes  choux  rouges  ou  veris. 


REVUE  DE  l'ARIS.  11 

Mais  que  m'importe  ta  vendange,. 
A  moi  qui  m'enivrai  du  nectar  de  tes  vers? 

Ensuite  c'est  Ducis,  qui  n'est  guère  mieux  inspiré,  mais  qui 
parvient  à  peindre  un  peu  ,  toujours ,  il  est  vrai ,  en  vers  d'aca- 
démicien. ]\apoIéon  ,  le  seul  critique  de  son  temps  ,  avait  bien 
quelque  raison  pour  ne  pas  voir  dans  le  poëte  Ducis  qu'un  bon 
homme. 

Aux  champs ,  j'ai  désiré  ,  BoulBers ,  te  voir  chez  toi. 
Soldini ,  mon  voisin,  sur  la  route  avec  moi 
(Chacun  de  nous  n'ayant  que  l'autre  pour  escorte) 
M'ofifre  un  bras  ,  m'accompagne ,  et  me  quitte  à  la  porte. 
Il  remontait  tout  seul  le  val  de  Feuillancour; 
Mais  tu  cours  après  lui  :  tous  deux  en  ton  séjour 
Nous  entrons  ;  nous  trouvons  les  trésors  de  Pomone. 
Bacchus  d'un  jas  nouveau  voyait  fumer  sa  tonne. 

Le  dessert  nous  enchante  ;  et  Soldini  dévore 
Un  muscat  parfumé  ,  dont  il  me  parle  encore. 

Viennent  les  mots  heureux  ,  les  entretiens  charmants , 

Où  les  heures  pour  nous  se  changeaient  en  moments  ; 

Les  récits  du  passé,  ces  faits  que  la  mémoire 

Conserve  en  son  dépôt  pour  les  rendre  à  l'histoire; 

Ces  coups  brusques  du  sort,  ces  traits  frappants  des  cours, 

Dont  la  noble  fermière  animait  ses  discours. 

Mais  déjà  sur  l'airain  le  Temps  frappe  six  heures. 
Nous  allons  donc  quitter  ces  heureuses  demeures; 
Cher  Soldini  !  partons.  «  Non ,  non  ,  vous  resterez. 
Votre  feu  luit  déjà,  vos  lits  sont  préparés; 
Ecoutez  ,  d'un  vent  sourd  tout  le  vallon  résonne.  » 
Nous  gagnons  notre  couche  à  ce  bruit  monotone  : 
Les  pavots  sont  doublés.  Dun  bon  sommeil  muni, 
Nous  voyant  le  matin  :  0  mon  cher  Soldini! 
Lui  dis-je  ,  mon  conseil ,  mon  camarade  ermite  , 
Prions  qu'ici  de  Dieu  la  paix  toujours  habite. 

Nous  déjeunons  bientôt ,  charmés  avec  raison 
D'un  leùt  crémeux  et  chaud ,  fourni  par  la  maison. 


12  REVUE  DE  PARIS, 

Après  avoir  gémi  du  départ  qui  s"approcho  , 

Des  fruits  de  l'espalier  senti  gonfler  ma  poche , 

Remercié  surtout  nos  hôtes  généreux  , 

Jeté  Tœil  sur  le  temps  ,  pèlerins  vigoureux  , 

Nous  quittons  à  regret  la  retraite  d'un  sage, 

Né  Boufflers ,  mais  bonhomme  ,  autrefois  plus  volage. 

Mais  il  me  farde  de  finir  pour  arriver  à  ce  dernier  Irait  qui 
achève  de  peindre  Boufflers  par  un  coup  de  pinceau  plus  poé- 
tique. 


A  travers  les  folies  touffues  de  sa  longue  jeunesse,  Boufflers 
avait  çà  et  là  pris  le  temps  de  demander  des  nouvelles  d'Aline , 
qui  n'était  pas  tout  à  fait  devenue  reine  de  Golconde.  II  a  ra- 
conté de  diverses  façons,  en  prose  et  en  vers,  sa  véritable  his- 
toire. En  revenant  de  Berlin  à  Paris  en  1800  il  voulut  à  toute 
force  revoir  Aline  au  passage  ;  ou  du  moins  le  berceau  de  leurs 
jolis  amours  ;  il  voulut  retremper  son  pauvre  cœur,  battu  par 
mille  tempêtes  à  l'eau  de  rose ,  aux  sources  de  cet  amour  si 
priutanier  qui  l'avait  surpris  au  matin  de  sa  vie. 

Il  s'arrêta  à  Lunéville.  Mais  qu'était  devenu  le  palais  en- 
chanté de  Stanislas  ,  la  cour  de  M""'  de  Boufflers  ?  Notre  poêle 
prit  un  cheval  à  l'hôtel  de  la  poste  ,  il  se  mit  en  route  pour  le 
vallon.  On  était  au  printemps;  il  retrouva  la  nature  toute 
fraîche  et  tout  embaumée  comme  aulrelois  ;  toujours  les  mêmes 
couionnec  verdoyantes  et  touffues  sur  les  deux  collines,  tou- 
jours les  bosquets  gazouilleurs,  les  moissons  déjà  flottantes, 
les  vergers  épanouis  ,  toujours  le  hameau  qui  fume  et  le  clo- 
cher qui  se  perd  dans  le  ciel  avec  le  son  des  cloches. 

—  Il  ne  manque  qu'une  chose  ici,  murmura  Boufflers,  c'est 
Aline,  c'est  mon  amour,  c'est  ma  jeunesse;  la  nature  a  beau 
faire ,  elle  a  beau  répandre  tous  ses  trésors  ,  elle  a  beau  chanter 
sur  tous  les  tons ,  elle  ne  sera  jamais  qu'un  cadre  dont  les 
passions  de  l'homme  seront  le  tableau.  Mais  que  dis-je  si  gra- 
vement ?  j'ai  l'air  d'un  philosophe.  Hélas  !  était-ce  un  philosophe 
qui  devait  revenir  ici?  Voyons,  soyons  jeune  encore  s'il  est 
possible. 


REVUE  DE  PARIS.  13 

Boufflers  redemanda  un  instant  de  jeunesse  à  la  magie  des 
souvenirs  ;  il  descendit  de  son  ciieval  ,  s'tHendit  sur  llierbe  à 
l'ombre  du  vieil  orme,  au  bord  du  ruisseau  ,  il  regarda  vers  la 
lisière  du  bois  comme  si  Aline  allait  revenir  avec  son  pot  à  la 
main  et  son  blanc  cotillon.  C'est  en  vain  qu'il  chercha  à  s'a- 
buser ;  il  n'était  pas  assez  poëte  pour  voir  des  ombres.  —  Ah  ! 
oui,  dil-il  tout  à  coup  ,  l'abbé  Porquet  avait  raison  :  Dieu  seul 
dure  longtemps,  Dieu  n'a  pas  fait  notre  âme  pour  la  terre,  — 
excepté  quand  on  a  vingt  ans  et  qu'on  rencontre  Aline  sur  son 
chemin. 

Il  voulut  aller  jusqu'au  bout ,  dans  son  désenchantement;  il 
remonta  à  cheval  dans  le  dessein  de  déjeuner  au  petit  hameau , 
oîi  sans  doute  il  aurait  des  nouvelles  certaines  de  l'héroïne  du 
seul  roman  de  sa  vie.  Il  s'arrêta  au  perron  d'un  mauvais  cabaret 
dont  l'enseigne  ne  promettait  rien  de  bon.  Il  entra  et  demanda 
à  manger,  tout  en  s'asseyant  à  une  table  rustique  encore  hu- 
mide de  la  dernière  rasade.  La  cabaretière  se  mit  sans  retard  à 
casser  des  œufs  et  à  tordre  de  la  chicorée.  Boufflers  allait  lui 
parler  d'Aline  sans  savoir  comment  débuter ,  quand  il  vit  entrer 
une  bonne  vieille  fermière  en  jupe  de  laine  qui  venait  au  feu 
avec  un  pot  de  terre. 

—  Mais,  je  ne  me  trompe  pas ,  s'écria-t-il ,  c'est  bien  cela , 
c'est  Aline,  c'est  Elisabeth. 

De  surprise  la  vieille  fermière  laissa  tomber  son  pot,  mais 
cette  fois  Boufflers  ne  s'élança  pas  pour  le  ramasser. 

—  Quoi,  c'est  vous,  monsieur  le  chevalier?  Mon  Dieu! 
quelle  rencontre  !  J'en  ai  le  cœur  tout  agité. 

—  Cette  rencontre-là  ne  vaut  pas  la  première,  dit  Boufflers 
en  considérant  sa  pauvre  Aline  des  pieds  à  la  tête,  ce  n'est  plus 
un  pot  au  lait  aujourd'hui. 

—  C'est  bien  vrai ,  nous  n'avions  pas  de  cheveux  blancs  là- 
bas  ,  près  du  ruisseau. 

—  Embrassons-nous  un  peu ,  dit  Boufflers  ;  cette  fois  nous 
pouvons  le  faire  devant  témoins. 

Ils  s'embrassèrent  avec  une  effusion  qui  toucha  la  cabare- 
tière. 

—  Vous  allez  déjeuner  avec  moi? 

—  Oui,  si  vous  voulez  venir  déjeuner  à  ma  maison,  à  deux 
pas  d'ici  ;  voyons ,  une  veuve  de  soixante-sept  ans  n'est  pas 

3  2 


14  REVUE  DE  PARIS. 

bien  à  craindre;  venez,  j'ai  bien  des  choses  à  vous  dire. 
Boufflers  paya  vingt  omelettes  et  trente  salades  à  la  cabare- 
retière;  il  suivit  Aline  qui  avait  détaché  son  cheval  pour  rem- 
mener. La  pauvre  femme  avait  le  cœur  si  content  qu'elle  ba- 
billait à  perdre  haleine. 

—  Figurez-vous  que  chaque  fois  que  je  vois  un  beau  cheval 
je  pense  tout  de  suite  à  l'aventure  du  lait  répandu;  tout  à 
l'heure  même,  envoyant  celui-ci,  j'ai  pensé  avons.  Ah!  si 
vous  saviez  que  de  fois  j'ai  passé  là-bas  pour  le  seul  plaisir  d'y 
passer  !  Je  savais  bien  d'avance  que  je  ne  vous  y  rencontrerais 
plus ,  mais  je  n'y  passais  pas  moins  avec  bien  du  bonheur. 
Nous  avons  fait  là  une  belle  folie ,  mais ,  comme  dit  le  proverbe , 
une  folie  à  deux  est  toujours  agréable.  Je  n'ai  pas  de  regrets  : 
on  n'est  jeune  qu'une  fois  ;  vous  ne  sauriez  croire  comme  toute 
ma  vie  a  été  pleine  de  tout  cela-  Chaque  année  ,  aux  premiers 
jours  de  la  belle  saison .  vous  allez  rire ,  et  vous  moquer  de 
moi,  c'est  égal ,  sachez-le,  je  vais  malgré  moi,  entraînée  par 
une  puissance  surnaturelle,  je  vais  cueillir  un  bouquet  sur  les 
bords  du  ruisseau.  Ah  !  le  vôtre  a  duré  longtemps  !  Venez  voir 
le  bouquet  de  l'an  passé. 

Elle  prit  la  main  de  Boufflers ,  le  conduisit  à  son  alcôve,  et  lui 
montra  un  bouquet  fané  retenu  sur  la  serge  des  rideaux  par  un 
rameau  de  buis  bénit. 

—  Vous  ne  sauriez  croire ,  dit  Boufflers  en  soupirant ,  comme 
ce  souvenir  de  jeunesse  a  toujours  parfumé  mon  cœur ,  il  a 
été  plus  de  la  moitié  de  ma  vie:  c'est  au  point  qu'étant  jeune 
encore  .  n'espérant  guère  vous  revoir  et  cherchant  à  m'abuser , 
j'ai  fait  un  roman  qui  s'appelle  Aline;  les  premières  pages  sont 
vraies ,  le  reste  n'est  qu'un  conte. 

—  Dites-moi  donc  ce  conte-là ,  je  suis  curieuse  de  savoir  ce 
que  vous  avez  imaginé  de  beau  sur  moi. 

—  Je  ne  fais  pas  de  vous  une  sainte  du  calendrier,  mais  je 
vous  ai  peinle  sous  des  couleurs  si  fraîches  et  si  attrayantes  que 
tout  le  monde  vous  a  adorée  à  Paris,  en  province,  ailleurs  en- 
core. 

—  Je  ne  m'en  doutais  guère.  Pendant  (ju'on  m'aimait  de  si 
bon  cœur,  moi  je  plantais  paisiblement  mes  choux,  je  berçais 
mes  enfants,  je  songeais  à  vous.  Cela  ne  m'a  pas  empêchée 
d'être  assez  heureuse  ;  cependant  ,  depuis  quelques  années , 


REVUE  DE  PARIS.  15 

tout  s'en  va  autour  de  moi  :  me  voilà  veuve,  j'ai  perdu  deux 
enfants  ,  le  champ  qui  m'a  nourrie  a  été  partagé  ,  mais  j'ai  un 
naturel  heureux  ;  quand  j'ai  pleuré  et  prié  le  bon  Dieu  ,  le  temps 
passe  encore  assez  doucement. 

Tout  en  parlant  ainsi ,  la  fermière  allumait  du  feu.  Boufflers 
promenait  son  regard  à  tort  et  à  travers  dans  la  maison. 
C'était  un  intérieur  tout  primitif  :  des  dalles  disjointes  ,  des  so- 
lives vermoulues  où  çà  et  là  l'araignée  filait  dans  l'ombre;  un 
vieux  bahut  de  chêne ,  sculpté  à  grands  coups  ,  orné  de 
faïences  grossières  et  de  plats  d'étain  j  de  petites  fenêtres  dé- 
fendues au  dehors  par  un  rideau  d'osier  ;  une  saine  odeur  d'eau 
pure  et  de  pain  bis  ;  un  âtre  digne  des  géants  ;  deux  gravures 
enluminées  sur  la  cheminée  ,  sous  un  fusil  plein  de  rouille  et 
de  poussière,-  enfin  un  parfum  de  bonne  pauvreté  facile, 
agréable  au  cœur  :  voilà  à  peu  près  ce  que  découvrit  Boufflers 
dans  celte  maison  de  sa  vieille  Aline. 

Ils  déjeunèrent  gaiement,  cependant  ayant  chacun  un  grain 
caché  de  tristesse.  Après  déjeuner,  Boufflers  demanda  à  visiter 
le  petit  héritage  de  la  fermière;  il  comprit  pour  la  première 
fois  de  sa  vie  le  charme  calme  et  sérieux  que  répand  la  terre 
pour  ceux  qui  la  cultivent  ;  il  fit  voeu  de  consacrer  ses  derniers 
jours  à  l'agriculture. 

Nos  deux  vieux  amants  s'embrassèrent  pour  la  dernière  fois  ; 
l'adieu  fut  touchant ,  il  y  eut  deux  larmes  répandues  ;  on  se 
recommanda  à  Dieu  avec  une  vraie  religion.  Enfin  Boufflers 
remonta  à  cheval  et  se  mit  en  route.  Le  cheval ,  qui  avait 
déjeuné  pour  le  moins  aussi  bien  que  son  maître,  le  cheval, 
qui  avait  eu  du  meilleur  trèfle  et  de  la  meilleure  avoine,  voulut 
traverser  d'un  seul  bond  la  petite  vallée  ;  mais  Boufflers  le  retint 
en  bride ,  voulant  respirer  encore  à  loisir  toute  l'ivresse  du 
souvenir. 

Il  rentra  à  Lunéville  tout  pâle  et  tout  abattu  :  il  avait  été 
poêle  ce  jour-là  pour  la  seconde  fois  de  sa  vie.  Que  de  rimeurs 
plus  connus  qui  n'ont  pas  été  poêles  une  seule  fois  ! 


Arsène  Hodssate. 


LA 


DUCHESSE  DE  MAZARIN. 


XIV  (1). 

A  six  lieues  à  l'est  de  Paris ,  au  milieu  d'une  verte  ceinture 
de  vignobles  et  de  prairies  qui  s'étendent  en  amphithéâtre  jus- 
qu'au bord  delà  Marne,  et  non  loin  de  la  petite  ville  deLagny, 
il  existait,  avant  la  révolution,  une  masse  de  bâtiments  com- 
pris dans  une  enceinte  murale  d'une  grande  étendue,  et  rappe- 
lant, par  leur  architecture  diverse,  tous  les  styles  et  toutes  les 
époques,  depuis  le  plein-cintre  roman  jusqu'aux  hautes  et 
étroites  croisées  en  meurtrières  du  temps  de  la  ligue.  Au  milieu 
de  cet  assemblage  confus  de  constructions  qui  tantôt  affectaient 
la  forme  d'une  citadelle  avec  ses  créneaux  et  ses  mâchicoulis, 
tantôt  celle  d'un  palais  avec  ses  colonnades  de  marbre  et  ses 
jardins  en  perspective ,  tantôt  enfin  celle  d'un  cloître  avec  ses 
arceaux  découpés  en  ogives,  s'élevaient,  comme  deux  senti- 
nelles gigantesques  en  tout  temps  préposées  à  la  garde  de  celte 
enceinte,  un  clocher  dont  l'aiguille  semblait  vouloir  percer  le 
ciel,  et  un  colombier  d'une  dimension  vraiment  colossale, 
double  symbole  d'une  suprématie  à  la  fois  religieuse  et  féodale 
longtemps  incontestée.  Tous  ces  bâtiments,  d'un  aspect  si  bi- 

(1)  Vovct;  tomp  II.  ]>af:o  T», 


REVUE  DE  PARIS.  17 

■  zarre  et  noircis  par  la  poussière  des  siècles ,  faisaient  partie  de 
l'antique  et  célèbre  abbaye  de  Chelles,  Chelles,  longtemps  la 
résidence  de  nos  premiers  rois,  Chelles,  où  tant  de  létes  royales 
sont  venues,  pleines  encore  de  jeunesse  et  de  fraîcheur,  s'in- 
cliner sous  le  voile  qui  devait  les  dérober  à  tout  jamais  aux 
regards  du  monde,  et  chercher  dans  les  austérités  de  la  règle 
de  saint  Benoît  l'oubli  des  joies  terrestres ,  et  peut-être  l'ex- 
piation. 

Il  y  avait  à  Chelles,  dans  la  partie  la  plus  ancienne  du  mo- 
nastère, une  grande  salle  qu'on  appelait  la  salle  du  conseil ,  et 
qui  avait  été  sauvée  presque  miraculeusement  des  flammes  dans 
le  terrible  incendie  de  1462 ,  alors  que  la  foudre ,  en  tombant 
sur  le  couvent,  le  détruisit  à  peu  près  entièrement,  comme 
pour  punir  les  nonnes  de  leurs  coupables  infractions  aux  vœux 
les  plus  sacrés  de  leur  ordre.  Cette  salle,  qui  recevait  le  jour 
par  des  fenêtres  garnies  de  précieux  vitraux,  était  ornée  inté- 
rieurement des  effigies  de  toutes  les  abbesses, depuis  la  reineBa- 
thilde,  veuve  du  roi  Ciovis  II,  jusqu'à  Henriette  de  Bourbon, 
fille  naturelle  de  Henri  IV.  On  dit  qu'il  était  difficile  de  rien  voir 
qui  présentât  un  caractère  plus  imposant  que  ce  muet  conci- 
liabule de  bustes  féminins,  qui,  du  fond  de  leurs  cadres  ver- 
moulus et  sous  leurs  sombres  scapulaires ,  semblaient  autant  de 
spectres  soulevant  la  pierre  de  leurs  tombes  pour  présider  aux 
délibérations  du  couvent.  L'hiver  surtout,  lorsque  les  vitraux 
ne  laissaient  pénétrer  que  cette  lueur  grise  et  terne  qu'appor- 
tent les  jours  brumeux  de  décembre,  il  y  avait  quelque  chose  de 
vraiment  funèbre  dans  l'aspect  de  cette  salle,  où  l'on  ne  pouvait 
faire  un  pas,  où  l'on  ne  pouvait  prononcer  même  à  voix  basse 
une  parole,  sans  éveiller  à  l'instant  quelque  formidable  écho. 

C'est  dans  ce  lieu  consacré  que,  par  une  journée  pluvieuse 
de  1067,  les  religieuses  dignitaires  du  couvent  se  trouvaient 
assemblées ,  sous  la  présidence  de  l'abbesse,  haute  et  puissante 
dame  de  La  Porte  de  La  Weilleraye ,  sœur  de  feu  M.  le  maré- 
chal duc  de  La  Meilleraye,  et  tante  paternelle  de  M.  le  duc  de 
Mazarin.  On  délibérait  au  sujet  d'une  novice  qui  s'était  enfuie 
de  l'abbaye  au  moment  où  elle  allait  prononcer  ses  vœux.  On 
gémissait  hautement  d'un  tel  scandale,  et  l'on  discutait  déjà 
par  avance  le  châtiment  qu'il  conviendrait  d'infliger  à  la  fugi- 
tive, lorsque  la  sœur  tourlère  se  présenta  et  aiuionça  à  l'ab- 

2. 


18  REVUE  DL  PAHIS. 

besse  qu'une  jeune  femme  venait  de  descendre  de  carrosse  à  la 
grille  du  couvent  ,  et  demandait  à  parler  sur-Ie-cham|)  à 
Ji""»  l'ahbesse.  La  sœur  tourrière  ajouta  qu'elle  n'avait  pas  cru 
pouvoir  se  refuser  à  remplir  la  commission  qui  venait  de  lui 
être  donnée;  car  la  personne  dont  il  s'agissait  semblait  en  proie 
au  trouble  le  plus  violent  et  dans  un  état  réellement  digne  de 
compassion,  bien  qu'elle  eût  le  visage  couvert  d'un  masque  ;  au 
surplus,  elle  avait  refusé  de  se  faire  connaître  à  personne  autre 
qu'à  M™<=  l'abbesse. 

En  recueillant  tous  ces  détails,  M^^e  de  La  Meilleraye  ne  put 
s'em|)ècher  d'échanger  un  regard  d'intelligence  avec  les  autres 
religieuses ,  et ,  pensant  bien  que  ce  devait  être  la  fugitive  sur 
le  sort  de  laquelle  on  venait  de  délibérer  et  qui ,  poussée  par 
son  repenlir,  s'était  résolue  à  rentrer  au  bercail,  elle  donna 
ordre  de  l'introduire  dans  la  salle  du  conseil.  Quelques  instants 
après,  l'inconnue  entrait  en  effet  dans  cette  salle,  tremblante, 
se  soutenant  à  peine  et  enveloppée  dans  les  plis  d'une  mante  de 
soie  de  couleur  sombre  qui  ne  dissimulait  point  tout  à  fait  une 
taille  flexible  et  élancée.  En  appercevant,  à  travers  les  étroites 
ouvertures  de  son  masque ,  le  lieu  dans  lequel  elle  venait  de 
pénétrer,  en  contemplant  ce  double  consistoire  de  nonnes  au 
costume  sombre  et  sévère,  au  visage  morne  et  plein  d'austérité, 
et  que  la  vie  semblait  avoir  abandonnées  également,  soit 
qu'elles  se  tinssent  immobiles,  accroupies  dans  leurs  chaises  de 
chêne,  comme  des  cariatides ,  soit  que  leurs  traits  flétris  appa- 
russent grimaçant  dans  les  cadres  appendus  au.\  parois  des 
murailles,  la  nouvelle  venue  ne  put  réprimer  un  tressaillement 
de  terreur,  et  elle  s'arrêta  un  instant  au  milieu  de  la  salle,  pro- 
menant ses  regards  autour  d'elle  ,  comme  pour  chercher  une 
issue;  mais  bientôt,  s'tiffermissant  dans  sa  résolution,  elle  tra- 
versa rapidement  l'espace  qui  la  séparait  encore  de  l'abbesse, 
et,  sans  prononcer  une  parole,  elle  vint  s'agenouiller  devant 
elle  en  saisissant  une  de  ses  mains,  qu'elle  baisa  avec  effusion. 
Celle-retira  vivement  celle  main  ,  et  d'une  voix  déjà  affaiblie 
par  l'âge,  mais  à  laquelle  la  sonorité  de  la  salle  donnait  un 
timbre  solennel  : 

—  Vous  faites  bien  ,  dit-elle,  de  vous  cacher,  car  vous  êtes 
une  grande  pécheresse  ,  et  vous  venez  de  donner  au  monde  un 
horrible  scandale  en  quittant  le  céleste  épou.\  qui  avait  daigné 


RKVUK  Di;  PARIS.  19 

vous  ouvrir  ses  bras.  II  importe  qu'un  châliraent  exemplaire 
épouvante  celles  qui  seraient  tentées  de  vous  imiter.  C'est  pour- 
quoi vous  passerez  un  mois  au  cachot,  au  pain  et  à  l'eau ,  dans 
la  prière  et  dans  la  pénitence,  et  il  sera  ensuite  prononcé  défi- 
nitivement sur  votre  sort. 
Puis,  se  tournant  vers  les  religieuses  qui  l'assistaient  : 

—  Mes  filles,  ajouta-t-elle,  que  ma  décision  soit  exécutée  à 
l'instant  même,  elle  est  irrévocable. 

Aussitôt  toutes  les  nonnes  se  levèrent,  et  déjà  elles  entou- 
raient l'inconnue ,  déjà  de  leurs  mains  glacées  elles  la  dépouil- 
laient de  sa  mante  et  de  son  masque  ,  lorsque  celle-ci,  se  rele- 
vant soudain,  s'écria  avec  une  grande  énergie  : 

—  A  l'aide  !  Nanon  !  à  l'aide  !  Viens  défendre  ta  maîtresse! 
En  même  temps  ,  plusieurs  voix  murmurèrent  avec  un  vif 

sentiment  de  surprise  : 

—  Sainte  vierge  Marie  !  ce  n'est  point  là  la  fugitive!  qui  donc 
êtes-vous  ? 

—  Bonté  divine!  reprit  l'abbesse  en  se  levant  à  son  tour, 
c'est  M^s  la  duchesse  de  Mazarin  ! 

A  ce  nom,  auquel  s'attachait  déjà  une  double  célébrité  et  qui 
avait  franchi  les  grilles  même  de  l'abbaye  de  Chelles  ,  toutes 
les  religieuses  attachèrent  sur  la  nouvelle  venue  un  regard 
plein  de  celte  curiosité  naïve  avec  laquelle  on  raconte  que  les 
indiens  contemplaient  jadis  les  Espagnols  à  l'époque  de  la  con- 
quête de  l'Amérique  méridionale.  Pour  toutes  ces  femmes ,  eu 
effet,  Horlense  était  en  ce  moment  comme  une  révélation  char- 
mante et  innattendue ,  comme  la  personnification  vivante  d'un 
monde  de  fêtes  ,  de  plaisirs  ,  de  parures  ,  de  séductions  de 
toute  espèce ,  que  la  plupart  d'entre  elles  n'avaient  jamais 
connu  que  par  ouï-dire,  et  que  les  autres  avaient  dès  longtemps 
oublié  dans  les  macérations  du  cloître.  C'était  l'ange  des  ténè- 
bres peut-être,  mais  sous  sa  forme  la  plus  ravissante  et  dans 
tout  l'éclat  de  sa  beauté.  L'abbesse  s'empressa  d'inviter  ses  re- 
ligieuses à  se  retirer.  Celles-ci  obéirent  avec  résignation,  mais 
non  sans  regret,  et  la  tante  et  la  nièce,  puisqu'aussi  bien  tel 
était  le  lien  de  famille  qui  les  unissait  l'une  à  l'autre,  demeutè- 
rent  seules  dans  la  salle  du  conseil. 

—  Maintenant ,  madame  ,  dit  l'abbesse  ,  vous  allez  m'expli- 
quer  sans  doute  par  quel  événement  vous  êtes  venue  ainsi  me 


20  REVUE  DE  PARIS. 

surprendre  sans  votre  mari ,  vous  jusqu'à  ce  jour  si  pleine 
d'aversion  pour  la  vue  même  d'un  cloître,  que,  depuis  votre 
mariage,  si  j'ai  bonne  mémoire,  vous  êtes  venue  me  visiter  une 
seule  fois  en  compagnie  de  M.  de  Mazarin. 

—  Et  ce  fut  un  grand  tort  de  ma  part,  ma  bonne  tante  ,  ré- 
pondit Hortense,  car  je  vous  supplie  de  me  permettre  de  vous 
donner  ce  litre,  comme  je  vous  supplie  également  de  m'accor- 
der  celui  de  votre  nièce,  que  je  m'efforcerai  dorénavant  de  mé- 
riter. Pour  cela,  d'abord,  je  vous  demande  humblement  pardon. 
Maintenant,  il  faut  que  vous  sachiez  que  ce  n'est  pas  seulement 
une  visite  que  je  viens  vous  faire  aujourd'hui ,  c'est  un  asile 
que  je  viens  implorer  de  vous. 

—  Un  asile  à  vous  !  reprit  l'abbesse  déjà  sensiblement  ra- 
doucie; et  contre  qui  donc? 

—  Contre  l'aveugle  et  tyrannique  jalousie  de  votre  neveu,  de 
M.  le  duc  de  Mazarin. 

En  même  temps  ,  Hortense  se  mit  à  raconter  avec  les  plus 
grands  détails  la  conduite  du  duc  à  son  égard  ,  et  le  parti  vio- 
lent qu'elle  s'était  vue  forcée  de  prendre,  afin  d'échapper  à  la 
nécessité  de  l'accompagner  en  .\lsace.  Lorsqu'elle  eut  cessé  de 
parler,  M^e  de  La  Meilleraye  poussa  un  profond  soupir. 

—  Hélas  î  dit-elle  ,  ma  chère  nièce ,  je  veu.\  bien  croire  que 
mon  neveu  a  poussé  trop  loin  ses  exigences  envers  vous;  mais 
à  moi ,  qui  suis  la  soeur  de  son  père  ,  moins  qu'à  toute  autre 
i^  appartient  de  prendre  parti  contre  lui ,  et  je  me  vois  dans 
l'impossibilité  de  vous  donner  l'asile  que  vous  réclamez  de  moi. 
Si  même  j'ai  un  conseil  à  vous  donner,  c'est  de  retourner 
promptement  auprès  de  votre  époux,  afin  qu'il  vous  pardonne 
une  coupable  démarche. 

—  Plutôt  mourir  !  s'écria  la  jeune  femme  d'un  ton  fort 
résolu. 

Puis  elle  reprit  d'une  voix  plus  douce  et  avec  un  accent  qui 
eût  attendri  un  rocher  : 

—  Ainsi  donc  ,  il  va  me  falloir  courir  le  monde  à  mon  âge, 
sans  appui,  sans  soutien ,  en  butte  à  tous  les  dangers,  ù  toutes 
les  calomnies!  Ah!  ma  tante!  ma  bonne  tante!  moi  qui  pensais 
que  vous  auriez  eu  pitié  de  moi ,  combien  je  me  suis  trompée, 
et  qu«;  je  suis  malheureuse! 

M*""  de  La  Meilleraye  était  au  fond  ploine  de  bouté;  Hor- 


REVUE  DE  PARIS.  M 

tense  possédait  d'ailleurs  au  suprême  degré  le  grand  art  de 

plaire  et  de  persuader  ;  il  y  avait  dans  ses  beaux  yeux  noirs  et 
jusque  dans  le  son  de  sa  voix  une  éloquence  et  un  entraînement 
qui  fascinaient  les  femmes  comme  les  hommes.  La  conférence 
durait  à  peine  depuis  vingt  minutes,  que  déjà  l'abbesse,  invo- 
lontairement émue  et  charmée  ,  commençait  à  ne  plus  trouver 
d'autres  objections  à  opposer  à  sa  nièce  que  des  arguments 
puisés  dans  le  contraste  qu'elle  allait  trouver  entre  le  somp- 
tueux palais  du  cardinal  Mazarin  et  le  séjour  d'un  couvent 
sombre ,  froid  et  humide,  entre  des  repas  somptueux  et  l'ordi- 
naire plus  que  frugal  prescrit  par  la  règle  de  Citeaux,  ordi- 
naire dont  il  était  diflScile  de  s'écarter,  même  pour  des  étrangers. 

—  Voyez,  disait  l'abbesse,  la  salle  où  nous  sommes:  eh 
bien  !  elle  peut  vous  donner  une  idée  de  notre  monastère.  Vous, 
jeune,  belle,  habituée  à  une  existence  toute  mondaine,  vous 
ne  rencontrerez  ici  que  des  idées  de  mort  et  de  destruction. 
Vous  n'aurez  d'autre  promenade  que  celle  du  cloître,  sous  les 
dalles  duquel  reposent  les  ossements  de  nos  devancières,  en 
attendant  que  nous  allions  les  rejoindre  nous-mêmes;  vous 
n'aurez  d'autre  passe-temps  que  les  saints  offices;  pour  toute 
musique,  vous  entendrez  perpétuellement  les  sept  psaumes  de 
la  pénitence. 

A  tout  cela  Hortense  répondait  qu'habituée  comme  elle  l'était 
à  voyager  continuellement  dans  des  contrées  encore  étrangères 
ù  toute  civilisation,  elle  ne  craignait  nullement  le  genre  de  vie 
dont  sa  tante  lui  parlait;  qu'au  contraire  elle  serait  heureuse 
de  pouvoir  enfin  se  reposer,  et  qu'au  surplus,  dût-elle  jeûner 
et  faire  pénitence  pendant  tout  le  temps  de  son  séjour  à  l'ab- 
baye, cela  lui  paraissait  encore  préférable  à  une  existence  de 
reine,  partagée  avec  M.  de  Mazarin.  Bref,  la  bonne  abbesse, 
à  bout  de  raisonnements,  ne  savait  trop  que  résoudre  dans 
celte  conjecture  délicate ,  lorsque  tout  à  coup  un  grand  tumulte 
extérieurvint  troubler  le  silence  qui  régnait  en  tout  temps  dans 
l'enceinte  consacrée  au  Très-Haut.  Peu  après ,  les  portes  de  la 
salle  du  conseil  s'ouvrirent  avec  fracas ,  et  plusieurs  religieuses, 
le  visage  décomposé  par  la  plus  vive  frayeur,  accoururent  se 
ranger  auprès  de  l'abbesse. 

—  Qu'est-ce  donc?  Oue  se  passe-f-il  ?  s'écria  M"»  de  La  Meil- 
Ifravf, 


22  REVUE  DE  PARIS. 

—  Que  notre  Seigneur  Jésus-CIirist  et  la  bonne  Vierge  aient 
pitié  de  nous  !  répondirent  les  nonnes  ;  notre  sainte  demeure 
est  entourée  de  soldats  qui  menacent  d'enfoncer  les  portes  ,  si 
on  ne  leur  livre  à  l'instant  même  la  personne  qui  vient  de  s'y 
réfugier. 

A  ces  mots,  lïortense  se  jeta  dans  les  bras  de  l'abbesse,  en 
s'écriant  : 

—  Sauvez-moi  !  sauvez-moi  !  par  grâce ,  par  pitié,  sauvez- 
moi  !  Je  suis  prèle  à  prendre  le  voile,  s'il  le  faut,  plutôt  que 
de  retourner  avec  M.  de  Mazarin.  Pas  de  Mazarin!  pas  de  Ma- 
zarin  ! 

En  même  temps  ,  la  sœur  tourière  entrait,  en  annonçant  que 
M.  le  duc  lui-même  était  à  la  grille  du  couvent,  à  la  tête  d'une 
forte  troupe  de  cavalerie,  et  qu'il  avait  produit  un  permis  écrit 
en  toutes  lettres  de  la  main  de  monseigneur  l'archevêque  de 
Paris ,  permis  qui  l'autorisait  à  entrer  dans  l'abbaye  pour  en  re- 
tirer M'"^  la  duchesse  de  Mazarin,  et  l'eu  arracher  par  la  force 
s'il  fallait  en  venir  à  cette  extrémité. 

—  Que  faire?  Mon  Dieu,  que  faire?  balbutia  M"'"  de  La 
Meilleraye  ,  émue  de  compassion  sur  le  sort  de  la  malheureuse 
Horlense,  mais  convaincue  de  l'impossibilité  de  lui  venir  en 
aide. 

Il  faut  croire  qu'il  y  a  dans  la  vie  des  circonstances  solen- 
nelles où  le  caractère  se  modifie  en  quelque  sorte  instantané- 
ment. En  voyant  toutes  ces  religieuses  qui  l'entouraient,  trem- 
blantes et  consicrnées,  Hortense  se  sentit  soudain  dégagée  de 
toutes  ses  terreurs,  et,  pour  la  première  fois  de  sa  vie ,  montrant 
un  sang-froid  et  une  résolution  dont  on  ne  l'aurait  pas  jugée 
susceptible  : 

—  C'est  moi,  s'écria-t-elle,  qui  suis  cause  de  tout  ce  qui  se 
passe,  c'est  ù  moi  de  tout  réparer.  Ma  tante,  veuillez  donner 
ordre  qu'on  ferme  sur-le-champ  toutes  les  portes  de  l'abbaye 
et  qu'on  m'en  remette  les  clefs ,  puis  ([u'on  invite  M.  le  duc  de 
Mazarin  à  se  rendre  au  parloir  ,  et  je  réponds  de  tout.  Non-seu- 
lement celte  sainte  demeure  n'aura  ft  subir  aucune  profana- 
lion  ,  mais  sa  tranquilité  même  ne  sera  point  troublée. 

Cédant  à  l'ascendant  qu'exerce  toujours  dans  les  situations 
difficiles  une  volonté  énergique,  M""^  de  La  Meilleraye  donna 
l'ordre  ipie  désirai!  sa  nièce,  et  colle  ri,  après l'inoir  lemerciéc 


REVUE  KE  PARIS.  23 

de  sa  confiance,  se  rendit  à  la  grille  du  parloir,  où  le  duc  de 
Mazarin  se  trouvait  déjà.  Il  était  là  ,  botté ,  éperonné  ,  en  habit 
de  combat,  comme  s'il  se  fût  agi  d'emporter  d'assaut  une  place 
forte,  mais  s'atlendant  toutefois  à  avoir  à  parlementer  avec  sa 
lante  l'abbesse,  qu'Hortense  n'aurait  point  manqué  de  mettre 
dans  ses  intérêts.  Quelle  ne  fut  pas  sa  surprise,  lorsque,  le 
rideau  étendu  devant  la  grille  ayant  élé  tiré,  il  se  trouva  face 
à  face  avec  la  duchesse  !  A  celle  vue  il  sentit  tout  son  sang  re- 
fluer vers  son  cœur  et  fut  sur  le  point  de  tomber  à  la  renverse. 
Horlense  prit  aussitôt  la  parole  : 

—  Monsieur  le  duc,  dit-elle  ,  si  j'ai  voulu  venir  en  personne 
vous  recevoir  ,  c'est  que  d'abord  je  voulais  m'excuser  auprès  de 
vous  de  vous  avoir  quilté  sans  vous  donner  aucun  avertisse- 
ment de  mon  projet.  J'ai  craint  de  votre  part  une  opposition 
qu'il  n'était  pas  en  mon  pouvoir  de  vaincre  ,  et  dès-lors  j'ai  dû 
recourir  à  la  ruse,  pardonnez-le-moi;  aussi  bien  ,  à  parlir 
d'aujourd'hui,  je  veux  agir  envers  vous  avec  pleine  franchise, 
et  c'est  pour  cela  que  je  viens  vous  annoncer  la  résolution  où  je 
suis  de  poursuivre  devant  les  tribunaux  ,  par  tous  les  moyens 
que  mettent  à  ma  disposition  les  lois  du  royarae,  une  sépara- 
tion devenue  indispensable.  Je  sens  qu'il  n'yja  point  de  bonheur 
possible,  pas  plus  pour  vous  que  pour  moi  ,  dans  une  union 
formée,  il  vous  en  souvient  sans  doute  ,  contre  mon  gré.  C'est 
à  vous  de  voir  si,  nonobstant  cette  déclaratiou  ,  vous  persistez 
à  violer  la  retraite  que  je  me  suis  choisie. 

En  entendant  Hortense  s'exprimer  ainsi,  le  duc  demeura 
quelques  instants  comme  foudroyé.  A  la  fin ,  la  colère  l'em- 
portant dans  son  cœur  sur  le  désespoir  même,  il  s'écria  : 

—  Vous  n'êtes  point  l'abbesse ,  je  veux  voir  l'abbessi-. 
L'ordre  de  monseigneur  de  Paris  porte  que  l'abbesse  de  Chellcs 
aura  à  me  livrer  la  duchesse  de  Mazarin ,  ma  femme  ,  qui  s'est 
enfuie  de  mon  logis ,  au  mépris  de  tous  ses  devoirs ,  et  que  Je 
viens  prendre  afin  de  l'emmener  à  Tinslant  même  dans  mon 
gouvernement  d'Alsace.  Ainsi,  disposez-vous  à  me  suivre,  et 
me  faites  venir  l'abbesse. 

—  Il  n'y  a  en  ce  moment  ici  pour  vous  ,  répondit  Hortense, 
d'autre  abbesse  que  moi,  et,  pour  preuve,  voici  toutes  les  clefs 
de  l'abbaye  qui  m'ont  élé  remises  j  vous  ne  pouvez  entrer  ici 
que  par  ma  faveur. 


24  REVUE  DE  PARIS. 

—  Si  vous  avez  les  clefs ,  reprit  le  duc  ,  hûtez-vous  donc  de 
me  faire  ouvrir  les  portes,  ou  je  donne  l'ordre  a  mes  gardes  de 
les  enfoncer. 

Monsieur ,  vous  ne  l'oseriez  pas  ,  car  ce  serait  un  sacrilège, 
et  Dieu  vous  punirait. 

A  ces  derniers  mots,  le  duc  recula  involontairement ,  comme 
s'il  eût  vu  flamboyer  dans  les  yeux  d'Horlense  le  glaive  de 
l'ange  gardien  de  l'abbaye.  Toutefois  il  ajouta  avec  un  accent 
presque  sauvage. 

—  Madame  ,  c'est  ici  le  chemin  de  l'Alsace.  Je  vais  y  faire 
camper  ma  troupe.  La  nuit  porte  conseil.  Faites  bien  vos 
réflexions.  Si  demain,  à  la  pointe  du  jour ,  vous  n'êtes  point  dé- 
terminée à  me  suivre  de  bonne  grâce,  j'userai  de  mon  droit , 
et  Dieu  jugera  ensuite  entre  nous. 

Ayant  ainsi  parlé  ,  il  sortit  brusquement  du  parloir. 

Quelle  que  fût  la  force  de  résolution  dont  la  duchesse 
de  Mazarin  venait  de  faire  preuve  dans  cette  circonstance,  il 
est  facile  de  concevoir  les  appréhensions  qui  durent  s'emparer 
de  son  esprit,  lorsque  le  duc  lui  eut  laissé  pour  adieu  une  telle 
menace.  Elle  envoya  quérir  Nanon  ,  sa  fille  de  chambre,  qui 
l'avait  accompagnée  dans  sa  fuite  ,  et  lui  demanda  conseil  sur 
ce  qu'elle  devait  faire.  Heureusement,  cette  fille,  qui  avait 
pour  le  moins  un  aussi  grand  intérêt  que  la  duchesse  à 
échapper  à  la  vengeance  de  M.  de  Mazarin  ,  la  rassura  de  son 
mieux  ,  en  lui  disant  que,  dévot  comme  l'était  le  duc,  il  était 
plus  que  probable  que  jamais  il  n'oserait  exécuter  sa  menace. 

Sur  ces  entrefaites,  comme  la  nuit  était  venue  ,  un  logement 
fut  préparé  pour  Horlense  dans  la  partie  du  couvent  destinée 
aux  personnes  étrangères,  et  la  duchesse  s'y  installa,  après 
avoir  fait  dresser  dans  sa  chambre  même  un  lit  à  côté  du  sien 
pour  sa  jeune  camériste.  L'une  et  l'autre  avaient  grand  besoin 
de  repos,  après  avoir  passé  toute  la  nuit  précédente  à  orga- 
niser les  préparatifs  de  leur  fuite;  mais  elles  étaient  en  proie  à 
une  trop  cruelle  perplexité  pour  goûter  un  sommeil  tranquille. 
A  chaque  instant  la  duchesse  s'éveillait  et  disait  à  sa  fille  de 
chambre  : 

Nanon,  n'as-tu  pas  entendu  quelque  bruit  dans  l'intérieur  du 
couvent  ? 

Et,  après  avoir  prêté  l'oreille  durant  quelques  instants ,  mai- 


REVUE  DE  PAKIS.  25 

tresse  et  servante  se  rendormaient ,  vaincues  par  la  fatigue  , 
pour  se  réveiller  ensuite  au  bout  dun  quart  d'heure  au  plus. 

Entre  quatre  et  cinq  heures ,  comme  les  religieuses  se  ren- 
daient à  matines ,  JN'anon  fut  éveillée  en  sursaut,  elle  venait 
d'entendre  distinctement  un  piétinement  de  chevaux  sous  les 
murs  de  l'abbaye.  Anssitôt  elle  sauta  ù  bas  de  son  lit,oii  elle 
avait  eu  soin  de  se  coucher  tout  habillée,  et  s'élançant  au  chevet 
de  la  duchesse  : 

—  Madame,  s'écria-t-elle  ,  levez-vous  !  levez-vous  vite!  car 
les  voici  !  Entendez-vous  piaffer  les  chevaux? 

—  0  mon  Dieu  î  mon  Dieu  !  dit  Horlense  en  se  jetant  elle- 
même  à  bas  de  son  lit,  où ,  à  l'exemple  de  sa  fille  de  chambre, 
elle  s'était  couchée  sans  quitter  ses  vêlements,  je  donnerais 
toutes  mes  pierreries  pour  trouver  une  cachette  sûre  ;  car  il  faut 
que  M.  de  Mazarin  parte  pour  son  gouvernement,  et,  si  je  lui 
échappe  aujourd'hui,  je  suis  tranquille  pour  quelque  temps  au 
moins.  Il  me  croira  sortie  du  couvent. 

—  N'est-ce  que  cela  ,  madame  la  duchesse?  répondit  Nanon  ; 
j'ai  remarqué  dans  le  parloir  une  ouverture  pratiquée  à  la  grille 
pour  faire  entrer  les  plats  qu'on  apporte  des  cuisines;  je  suis 
sûre  que,  mince  comme  vous  l'êtes,  vous  passerez  sans  peine 
à  travers  cette  ouverture,  et  une  fois  dans  le  parloir ,  qui  est 
fermé  à  cette  heure  et  ne  s'ouvre  que  le  jour  et  bien  tard,  ce 
n'est  pas  là  que  M.  le  duc  aura  jamais  l'idée  de  venir  nous  cher- 
cher. 

Comme  Nanon  parlait  ainsi,  des  vois  d'hommes  retentirent 
sous  les  murs  de  l'abbaye ,  et  l'on  sonna  à  la  porte  d'entrée. 

—  Ah!  s'écria  la  duchesse,  il  n'y  a  plus  à  hésiter,  car  les 
voici.  Viens ,  viens  ,  Nanon  ,  sauvons-nous  ! 

Et  toutes  les  deux  ,  sortant  précipitamment  de  la  chambre  , 
coururent  à  la  grille  du  parloir,  où  Nanon  passa  aisément  la 
première  par  l'ouverture  qu'elle  avait  indiquée  ,  car  elle  était 
de  petite  taille  ;  mais  ,  quand  vint  le  tour  d'Hortense  ,  qui  était 
beaucoup  plus  grande  ,  elle  se  trouva  ,  dans  son  trouble  ,  prise 
entre  les  barres  de  fer,  sans  pouvoir  avancer  ni  reculer,  et  si 
étroitement  serrée  qu'elle  semblait  i)rès  d'étouffer.  En  voyant 
sa  jeune  maîtresse  dans  celte  horrible  position,  Nanon  voulut 
appeler  à  l'aide  ;  mais  la  duchesse  s'y  opposa,  déclarant  qu'elle 
aimait  mieux  mourir  ainsi  que  de  s'en  aller  en  Alsace  avec 


26  REVUE  DE  PARIS. 

M.  de  Mazarin.  On  entendait  en  effet  dans  les  cours  de  l'abbaye 
des  voix  confuses  qui  s'écriaient  :  «  Oiîest  M"^  la  duchesse  de 
Mazarin?»  Les  bottes  éperonnées  des  cavaliers  retentissaient 
sur  les  pavés  avec  un  bruit  lugubre,  et  l'on  voyait  passer  et  re- 
passer sur  les  murailles  les  lueurs  que  projetaient  les  flam- 
beaux. Haletante,  éperdue,  Hortense  sentait  déjà  ses  paupières 
se  fermer  et  la  vie  l'abandonner. 

Tout  à  coup  la  porte  du  parloir  s'ouvrit,  et  trois  cavaliers 
armés  jusqu'aux  dents  s'y  précipitèrent  à  la  fois  ,  escortés  de 
valets  portant  des  torches  allumées.  A  ce  moment  la  duchesse 
poussa  un  cri ,  et,  par  un  suprême  effort,  elle  parvint  à  se  dé- 
gager d'entre  les  barreaux  de  fer  qui  emprisonnaient  et  meur- 
trissaient à  la  fois  son  corps.  Elle  s'en  vint  tomber  presque 
inanimée  dans  le  parloir,  aux  pieds  de  sa  fidèle  Nanon. 

Quelques  secondes  après,  elle  était  debout  et  souriante  dans 
les  bras  d'un  des  trois  cavaliers,  qui  l'embrassait  avec  effusion. 
Ce  cavalier  était  son  frère  bien-aimé,  le  duc  de  Nevers  ,  et  les 
deux  autres  étaient  le  duc  de  Bouillon  et  le  comte  de  Soissons , 
ses  beaux-frères.  Toute  l'élite  de  la  noblesse  de  France  était 
en  dehors ,  l'épée  et  le  pistolet  au  poing,  et  prèle  à  se  ballre 
pour  la  défense  de  la  jolie  duchesse  contre  tous  les  diables 
d'enfer ,  y  compris  le  duc  de  Mazarin. 


XV. 


Pendant  le  reste  de  la  nuit,  comme  aussi  pendant  toute  la 
matinée  qui  suivit  les  événements  dont  on  vient  de  lire  le  récit, 
les  abords  de  l'abbaye  de  Chelles  présentèrent  l'aspect  d'une  vé- 
ritable place  de  guerre.  Comme  le  temps  ,  pluvieux  la  veille, 
s'était  mis  tout  à  coup  au  froid ,  on  avait  allumé  de  grands  feux 
sous  les  murs  de  l'abbaye  et  dans  la  première  cour;  on  ne  ren- 
contrait partout  que  des  cavaliers  enveloppés  dans  leurs  man- 
teaux et  bivouaquant,  en  attendant  que  l'ennemi  parût.  Des 
sentinelles  et  des  vedettes  avaient  été  placées  de  distance  en 
distance  i)Our  donner  l'alarme,  des  éclaireurs  avaient  été 
envoyés  sur  les  roules  voisines,  et  ces  sentinelles,  ces  vedelles, 


REVUE  DE  PARIS.  27 

ces  éclaireurs ,  étaient  représentés  par  la  plus  fine  fleur  de  la 
cour  de  Louis  XIV.  C'étaient  tous  les  rois  du  bel  air  et  de  la 
galanterie.  Il  y  avait  là  ,  indépendamment  de  MM.  de  Nevers  , 
de  Bouillon  et  de  Soissons.  le  chevalier  de  Rolian,  Cavoye  , 
Lauzun  ,  le  beau  duc  de  Navailles,  le  comte  de  Guiche  et  bien 
d'autres  dont  l'oublieuse  histoire  a  omis  d'enregistrer  les  noms. 
11  y  avait  même  aussi  plus  d'une  belle  dame,  qui,  à  la  nouvelle 
de  cette  aventure  extraordinaire  d'un  rapt  médité  par  un  mari 
sur  la  personne  de  sa  femme  ,  avait  demandé  ses  chevaux  et 
s'était  arrachée  aux  douceurs  da  sommeil  pour  assisler  à  la 
lutte  mémorable  qui  allait  s'engager  entre  les  partisans  de  la 
nouvelle  Hélène  et  ceux  de  son  triste  Méuélas,  s'attendant  à 
voir  surgir  daus  la  mêlée  un  beau  Paris.  Oui  sait  même 
si  quelque  bel  esprit  suivant  la  cour  ne  s'était  point  glissé  à  la 
suite  des  gentilshommes  ,  pour  trouver  là  les  matériaux  d'une 
autre  Iliade? 

Cependant  toutes  les  cloches  de  l'abbaye  sonnaient  un  glas 
mélancolique  ,  et  les  nonnes ,  rassemblées  dans  leur  vieille 
église  byzantine  ,  monument  d'expiation  construit  jadis  par  la 
fille  de  Charlemague,  étaient  agenouillées  devant  l'autel.  Elles 
priaient  Dieu  d'écarter  de  leur  couvent  les  profanations  déplus 
d'un  genre  qui  avaient,  à  d'autres  époques,  affligé  leurs  de- 
vancières ,  aux  temps  des  invasions  des  farouches  Northmans 
et  de  leurs  dignes  descendants  les  Anglais. 

Sans  doute  Dieu  ,  dans  sa  boulé,  voulut  exaucer  ces  saintes 
filles,  car,  ainsi  que  Nanon  l'avait  auguré,  M.  de  Mazariu  ne  pa- 
rut pas  de  toute  la  matinée,  soit  qu'il  fût  en  effet  retenu  par  la 
crainte  de  commettre  un  sacrilège,  soit  qu'il  reculât  devant  les 
conséquences  d'une  démarche  à  laquelle  il  avait  eu  vent ,  sans 
doute,  que  les  parents  de  sa  femme  devaient  s'opposer  à  main 
armée.  Bien  plus,  vers  onze  heures  de  la  matinée,  des  éclai- 
reurs accoururent  au  galop,  eu  riant  à  gorge  déployée,  et  an- 
noncèrent que  M.  de  Mazarin  ,  après  avoir  entendu  la  messe  à 
Crécy,  était  monté  dans  son  carrosse  et  suivait  tranquillement 
la  route  d'Alsace  ,  escorté  de  toute  sa  cavalerie ,  ni  plus  ni 
moins  que  s'il  eût  été  un  criminel  d'État  ou  que  s'il  eût  craint 
d'être  enlevé  lui-même. 

Dès  qu'on  sut  que  le  duc  avait  renoncé  à  sou  projet,  on  ne 
songea  plus  qu'ii  se  divertir,  et  l'dii  mit  en  iéqu^ilion  loiis  les 


28  REVUE  DE  PARIS. 

cabaretiers  du  bourg  de  Chelles,  pour  fournir  les  éléments  d'un 
repas  dont  chacun  avait  le  plus  grand  besoin,  car  les  appétits 
avaient  été  furieusement  aiguisés  par  cette  petite  campagne 
nocturne.  Dieu  seul  sait  le  compte  des  bouteilles  de  vin  de  Brie 
qu'il  fallut  bien  se  résoudre  à  boire ,  en  échange  des  vins  d'Aï, 
de  Haut-Villiers  et  d'Avenay  dont  on  avait  négligé  de  se  munir. 
Les  plus  gourmets  entre  les  gentilshommes  firent  cette  fois, 
comme  on  dit,  de  nécessité  vertu. 

En  ce  temps  peut-être  un  peu  frivole ,  mais  si  aimable ,  où 
la  gaieté  ,  comme  la  galanterie  française  ,  étaient  en  renom 
dans  toute  l'Europe  ,  vingt  chansons  furent  improvisées  à  l'in- 
stant même  sur  cette  aventure,  dont  le  récit  défraya  pendant 
huit  jours  entiers  toutes  les  conversations  de  la  cour  et  de  la 
ville.  Saint-Évremond  ,  qui ,  au  fond  de  son  exil  de  Hollande, 
reçut  à  ce  sujet  une  lettre  détaillée  de  M.  de  Créqui ,  faillit 
mourir  de  douleur  d'avoir  manqué  cette  joyeuse  partie.  Son 
ami ,  le  célèbre  philosophe  Spinosa ,  eut  toutes  les  peines  du 
monde  à  l'empêcher  de  partir  et  de  se  rendre  en  France  ,  oii  il 
voulait,  bravant  le  courroux  du  grand  roi,  venir  se  jeter  aux 
pieds  d'Hortense  pour  la  féliciter  d'être  enfin,  comme  il  le  di- 
sait, démazarinée ,  dùl-il  être  conduit  ensuite  à  la  Bastille  pour 
y  passer  le  reste  de  ses  jours. 

MM.  deNevers,  de  Bouillon  et  de  Soissons  n'épargnèrent  tous 
les  trois  aucune  instance  pour  déterminer  la  duchesse  ù  reve- 
nir avec  eux  à  Paris,  lui  offrant,  à  l'envi  l'un  de  l'autre,  l'hos- 
pitalité dans  leur  hôtel  ;  mais  Hortense  crut  devoir  s'y  refuser, 
afin  de  prévenir  les  méchants  propos  qu'on  n'eût  pas  manqué 
de  répandre  sur  son  compte  ,  si  elle  eût  profilé  de  sa  liberté 
pendant  l'absence  de  son  mari,  et  avant  que  les  tribunaux  eus- 
sent statué  sur  la  demande  qu'elle  forma  le  jour  même  à  l'effet 
d'obtenir  une  séparation  de  corps  et  de  biens.  Elle  se  borna  à 
prier  son  frère  et  ses  deux  beaux-frères  de  venir  la  consoler  et 
la  distraire  quelquefois  dans  sa  solilu<Ie ,  ce  qu'ils  promirent 
tous  les  trois  de  grand  cœur,  et  ils  tinrent  parole. 

A  partir  de  ce  moment,  on  ne  vit  plus  que  carrosses  de  la 
cour  traversant  te  bois  de  Vincennes,  du  côté  de  la  porte  de 
Nogent,  et  se  dirigeant  vers  l'abbaye  de  Chelles,  dont  le  par- 
loir n'avait  jamais  reçu  tant  de  nobles  visites  ,  alors  même  que 
In  rrosso  nbbrtlinle  éiait  cnlre  d'-s  mains  royales.  C'était  le  pè- 


REVUE  DE  PARIS.  29 

lerinage  à  la  mode ,  et  toute  la  cour  tenait  à  prouver  haute- 
ment ses  sympathies  pour  la  duchesse  de  Mazarin.  Pour  les 
femmes,  c'était  un  moyen  comme  un  autre  de  faire  de  l'oppo- 
sition contre  les  maris;  et,  quant  aux  hommes,  ils  faisaient  en 
cette  circonstance  comme  les  moutons  de  Panurge.  Plus  d'un, 
d'ailleurs  ,  parmi  eux  ,  n'était  pas  complètement  désintéressé 
dans  ses  visites,  et  se  flattait  de  conquérir  la  place  que  M.  de 
Mazarin  avait  laissée  vacante.  On  parla  même  de  tentatives  plus 
ou  moins  hardies,  faites  par  de  galants  émules  du  comte  Ory, 
pour  franchir  la  grille  du  parloir  ,  de  sérénades  nocturnes  qui 
étaient  venues  troubler  parfois  le  sommeil  des  nonnes,  de  ca- 
deaux offerts  à  la  gentille  Naiion  ;  mais  Nanon  était  incorrup- 
tible à  l'endroit  de  sa  belle  maîtresse,  .ia  surplus  ,  celle-ci  por- 
tait sur  son  cœur  une  égide  contre  laquelle  venaient  s'émousser 
toutes  les  flèches  qu'on  lui  décochait.  C'était  une  lettre  de  sa 
sœur  la  connétable  que  M,  le  duc  Nevers  lui  avait  remise ,  et 
qui  contenait  toutes  sortes  de  détails  du  plus  haut  intérêt  sur 
don  Alonzo  de  Lara  y  Penaflor.  Ce  jeune  homme  venait  d'ac- 
quérir des  litres  de  plus  à  l'amour  d'Hortense  ,  car,  envoyé  en 
Franche-Comté,  il  s'était  battu  avec  un  courage  digne  d'un 
meilleur  sort,  et  avait  été  blessé.  Au  retour,  M.  le  connétable 
avait  voulu  ,  pour  le  récompenser,  lui  faire  épouser  une  jeune 
lille  de  ses  parentes,  jolie  et  riche  ,  afin  de  le  mettre  ù  même 
d'acquérir  un  régiment;  mais,  toujours  plein  du  souvenir  d'Hor- 
tense ,  Alonzo  avait  refusé  en  déclarant  qu'il  ne  se  marierait 
jamais.  Qu'on  juge  de  l'effet  d'une  telle  lettre  sur  Hortense , 
dans  les  circonstances  oui  elle  se  trouvait!  La  constance  et  la 
fidélité  du  page  ne  méritaient-elles  pas  une  récompense,  et  ne 
devait-on  pas  songer  aux  moyens  de  la  lui  accorder? 

Cependant  le  roi ,  à  la  nouvelle  de  la  demande  en  sé|)aralion 
formée  par  la  duchesse,  voulut  prévenir  un  grand  scandale,  et 
il  envoya  d'abord  M.  lePiemier,  puisColbert,  ù  l'abbaye  de 
Chelles,  pour  engager  Hortense  à  renoncer  à  son  projet.  Sa 
majesté  daigna  même  dire  qu'elle  se  faisait  fort  de  déterminer 
M.  de  Mazarin  à  un  acconiinoderaent  dans  lequel  tout  ce  qui 
pouvait  assurer  ù  la  duchesse  une  liberté  dont  jusiiu'alors  elle 
avait  été  privée  serait  l'objet  de  stipulations  expresses.  C'est 
ainsi  qu'Hortunse  pourrait  se  dispenser  de  suivre  le  duc  dans 
ses  divers  gouvernements,  et  qu'elle  aurait  la  facullé  de  choisir 


30  REVUE  DE  PARIS. 

tous  les  officiers  et  domestiques  de  sa  maison  ,  à  l'exception 
d'un  écuyer  qui  lui  serait  donné  par  M.  Colbert.  MM.  les  mi- 
nistres seraient  les  arbitres  de  toutes  les  difficultés  qui  pour- 
raient s'élever  entre  le  duc  et  la  duchesse  ,  et  en  rendraient 
compte  au  roi.  De  son  côté,  Louvois  eut  ordre  d'écrire  à  M.  de 
Mazarin  .  en  Alsace ,  pour  lui  faire  connaître  les  intentions  de 
louis  XIV  et  l'inviter  à  s'y  conformer.  Ainsi ,  au  milieu  de 
toutes  les  importantes  réformes  qui  étaient  en  cours  d'exécu- 
tion dans  l'administration  du  royaume,  au  plus  fort  des  prépa- 
ratifs d'une  campagne  de  guerre,  les  plus  grands  hommes 
d'État  de  France  et  le  roi  lui-même  faisaient  trêve  ù  ces  hautes 
occupations  pour  se  livrer  à  l'étude  de  la  question  à  l'ordre  du 
jour,  de  la  question  qui  occupait  à  la  fois  la  ville,  la  cour  et 
les  provinces,  bien  autrement  que  l'ambition  de  la  maison  d'Au- 
triche, ou  l'organisation  de  l'armée  de  terre  et  de  mer,  à  sa- 
voir :  la  réintégration  de  M™^  la  duchesse  de  Mazarin  au  do- 
micile conjugal. 

Il  était  difficile,  comme  on  le  pense  bien  ,  pour  Horlense  de 
refuser  la  médiation  du  roi ,  et  elle  était  disposée  ,  quoi  qu'il 
pût  lui  en  coûter,  à  en  passer  par  tout  ce  qu'on  exigerait  d'elle, 
lorsqu'un  jour  M.  le  Premier  vint  à  l'abbaye  ,  et  lui  annonça  , 
au  nom  de  Louis  XIV,  qu'elle  ferait  plaisir  à  sa  majesté  de 
quitter  Chelles  pour  s'en  aller  au  couvent  des  Filles-Sainte- 
Warie-de-la-Bastille.  Étonnée  d'une  telle  démarche,  elle  voulut 
en  savoir  le  motif,  et,  pressé  de  questions,  M.  le  Premier  finit 
I»ar  confessi  r  que  M.  le  duc  de  Mazarin  était  de  retour  à 
Paris,  qu'il  avait  vu  le  roi,  et  qu'il  s'était  plaint  hau- 
tement de  la  liberté  qu'on  laissait  à  sa  femme ,  ;1  Chelles  , 
ainsi  que  de  la  protection  qu'elle  avait  trouvée  auprès  de  l'ab- 
besse.  Il  accusait  la  duchesse  d'avoir  ensorcelé  tout  le  couvent, 
parci-  (lu'il  avait  a|)pris  que  les  jeunes  religieuses  s'étaient  sou- 
vent mêlées  à  ses  jeux  ;  bref,  il  avait  tant  pressé  le  roi  ,  que 
celui-ci  avait  consenti  à  ce  qu'Hortense  passât  au  couvent  de 
SaiiUe-Marie  ,  dont  la  règle  était  beaucoup  plus  sévère  qu'à 
Chelles,  où  il  n'existait,  disait-on,  (jue  de  vieilles  religieuses, 
et  qui  était  d'ailleurs  peu  distant  de  l'Arsenal.  Le  lerulemain, 
en  effet ,  M"'«  de  Toussi ,  dame  d'honneur  de  la  reine  ,  vint 
quérir  la  duchesse  dans  un  des  carrosses  de  la  cour,  avec  six 
gaules  du  corps.  En  quittant  celte  antique  abbaye  de  Chelles , 


REVUE  DE  PARIS.  31 

OÙ  son  existence  s'était  écoulée  si  calme  et  si  tranquille,  où  elle 
avait  reçu  une  si  douce  hospitalité,  où  elle  avait  gagné  tous  les 
cœurs  par  les  séductions  de  toute  espèce  attachées  à  sa  per- 
sonne, Horlense  ne  put  s'empêcher  de  verser  des  larmes,  et  dès 
lors  elle  se  promit  intérieurement  que,  quoi  qu'il  pût  arriver, 
jamais  elle  ne  vivrait  sous  le  même  toit  que  le  duc  de  Mazarin. 

Son  premier  soin,  en  prenant  possession  de  son  nouvel  asile, 
fut  de  prier  M.  Coibert  d'offrir  ses  remercîmenls  au  roi  pour 
sa  médiation  à  laquelle  elle  renonçait ,  et  de  lui  annoncer  en 
même  (emps  l'intention  où  elle  était  de  poursuivre  le  jugement 
de  l'instance  qu'elle  avait  engagée  contre  son  mari  en  sépara- 
tion de  corps  et  de  biens.  L'affaire  fut  Référée  à  la  troisième 
chambre  des  enquêtes  ,  presque  toute  composée  ,  dit  Hortense 
dans  le  livre  que  nous  avons  déjn  cité,  déjeunes  gens  fort  rai- 
sonnables. Le  fait  est  que  les  robins  n'échappèrent  pas  plus 
que  les  nonnes  à  celle  irrésistible  fascination  que  la  duchesse 
exerçait  sur  lous  ceux  qui  l'approchaient.  Toutes  les  préven- 
tions qu'on  leur  avait  inspirées  contre  elle  cédèrent  à  quelques 
regards  de  ses  beaux  yeux,  à  quelques-unes  de  ses  douces  pa- 
roles. Chargés  de  lui  faire  subir  des  interrogatoires,  c'étaient 
eux  qui  devenaient  en  quelque  sorte  ses  justiciables  et  qui  at- 
tendaient qu'elle  daignât  leur  parler.  C'était  à  qui  d'entre  eux 
lui  ferait  agréer  ses  offres  de  service,  et,  rentrés  en  leur  logis, 
ils  n'avaient  point  d'autre  conversation  que  les  perfections  in- 
comparables de  M""-  la  duchesse  de  Mazarin,  ajoutant  que  le 
duc  était  un  jaloux,  tout  à  fait  indigne  de  posséder  un  pareil 
trésor.  Hortense  eut  un  arrêt  comme  elle  le  voulait,  i»ar  le- 
quel il  fut  décidé  qu'elle  irait  demeurer  au  palais  Mazarin,  et  que 
W.  le  duc  resterait  à  l'Arsenal,  en  attendant  qu'il  fût  statué,  au 
fond  et  en  dernier  ressort,  sur  la  séparation  de  corps  et  de  biens. 

Avec  quels  transports  de  joie  elle  quitta  le  couvent  de  la 
Bastille,  après  un  séjour  de  trois  mois!  C'est  que  tout  ce  qui, 
dans  l'abbaye  de  Chelles,  l'avait  aidée  à  supporter  la  vie  mo- 
notone du  cloitre,  lui  avait  manqué  dans  ce  nouveau  couvent. 
Les  religieuses  ,  gagnées  par  les  moines  ,  qui  commençaient  à 
devenir  l'entourage  habituel  de  M.  de  Mazarin ,  s'étaient  étu- 
diées à  lui  faire  endurer  toutes  sortes  de  persécutions,  préten- 
dant même  l'assujettira  lobservance  de  leur  règle,  comme  si 
elle  eût  été  uée  par  des  vœux.  Sous  prétexte  de  lui  fau'c  corn- 


52  REVUE  DE  PARIS. 

pagnie ,  ou  la  gardait  à  vue  ainsi  qu'une  criminelle.  Il  est  vrai 
que,  toujours  pleine  d'étourderie  et  d'inconséquence  ,  jusque 
dans  les  circonstances  les  plus  solennelles  de  sa  vie,  elle  se 
vengea  plus  d'une  fois  de  ses  geôlières  par  de  francs  tours  de 
page.  C'est  ainsi  qu'elle  se  promenait  tout  le  jour  dans  le  cloître 
et  dans  les  jardins  ,  et  qu'au  moment  où  Ton  s'y  attendait  le 
moins  ,  légère  comme  une  biche,  elle  s'élançait  et  défiait  à  la 
course  sa  tîdèle  camériste;  elle  eut  ainsi  bientôt  rais  tout  le 
couvent  sur  les  dents  ,  et  plusieurs  religieuses  se  démirent  le 
pied  à  vouloir  la  suivre.  On  dit  même  qu'un  jour  où  on  lui 
avait  refusé  de  l'eau  pour  se  laver  les  pieds,  sous  prétexte  que 
ce  genre  d'ablution  élait  contraire  à  la  règle,  elle  lit  répandre 
de  l'encre  dans  les  béniliers,  et  que  la  nuit  elle  parcourut  les 
dortoirs  avec  sa  complice  habituelle,  en  criant  ;  «  Tayaut! 
tayaut!  »  et  en  faisant  aboyer  deux  petites  chiennes,  ses  com- 
pagnes de  captivité.  Insoucieuse  jeune  femme,  elle  oubliait, 
dans  ces  folies  presque  enfantines,  un  passé  qui ,  pourtant , 
quelque  triste  qu'il  eût  pu  être,  n'était  rien  encore  eu  compa- 
raison des  malheurs  que  lui  réservait  l'avenir! 

Il  y  a  dans  la  trajjédie  de  Marie  Stuart ,  de  Schiller,  une 
scène  qui  nous  a  toujours  causé  une  impression  profonde;  c'est 
celle  où  l'infortunée  reine  d'Ecosse  ,  longtemps  prisonnière 
entre  les  murailles  d'une  forteresse,  obtient  enfin  la  permission 
d'aller  se  promener  dans  le  parc  royal  de  Fotheringay.  Avec 
quelle  allégresse  elle  parcourt,  suivie  de  sa  bonne  Kennedy, 
les  vertes  allées  du  parc!  comme  elle  s'enivre  aiuoureusemenl 
de  cet  air  libre  et  pur  qui  vient  inonder  sa  poitrine  !  Avec  quelle 
poétique  reconnaissance  elle  salue  tous  ces  riants  aspects  de 
la  nature  dont  elle  était  sevrée  depuis  si  longtemps,  le  ruisseau 
quimurmuie,  le  nuage  qui  passe  dans  le  ciel  ,  l'oiseau  qui 
chante  sous  la  feuillée!  Ennuis,  douleurs,  outrages,  elle  a  tout 
oublié ,  et  pourtant  déjù  retentissent  dans  le  lointain  des  bois 
les  sons  des  trompes  de  chasse  qui  annoncent  la  venue  de  sa 
cruelle  ennemie,  la  reine  lilisabelli  d'Angleterre.  Hortense  Man- 
cini,  dans  laquelle  on  retrouve  plus  d'un  trait  légèrement  affaibli 
de  celle  grande  figure  historique  de  Marit;  Stuart ,  dut.  h  coup 
sûr,  éprouver  tous  ces  seutimenls  lors(|ue  ,  par  une  belle  jour- 
née i\\.i  printemps  de  10G8  .  i!  lui  fut  donné  de  quitter  enfin  son 
Irislc  couvent  de  Sainlc-Marie-de-la-Baslille  et  ses  geôlières 


REVUE  DE  PARIS.  33 

cmbéguinées ,  pour  rentrer  libre  et  souveraine  dans  ce  palais 
où  elle  avait  si  longtemps  vécu  en  esclave.  Mais,  comme  la 
reine  d'Ecosse,  elie  ne  voyait  pas  non  plus  tout  ce  qu'il  y  avait 
d'embûches  cachées  sous  cette  faveur  inespérée  du  sort. 

Lorsque,  accompagnée  de  sa  fidèle  Nanon,  elle  rentra  triom- 
phalement dans  le  palais  de  son  oncle,  elle  remarqua  que  cette 
fille,  un  moment  auparavant  rieuse  et  folle  comme  sa  maî- 
tresse, était  tout  à  coup  devenue  fort  pâle. 

—  Bon  Dieu  !  qu'as-tu  donc,  ma  bonne  Nanon?  lui  dit-elle 
toute  surprise. 

—  Madame,  répondit  la  filie  de  chambre  à  voix  basse,  n'avez- 
vous  pas  vu  tout  à  l'heure  en  face  de  nous  une  méchante  vinai- 
grette arrêtée  non  loin  de  la  porte  du  palais? 

—  Oui ,  je  m'en  souviens  en  effet,  reprit  la  duchesse. 

—  Eh  bien!  madame,  lorsque  le  carrosse  à  tourné  pour  en- 
trer sous  le  portail,  j'ai  vu  derrière  les  glaces  de  celte  vinai- 
grette une  tête  qui  nous  regardait  d'un  air  lugubre  à  la  fois  et 
railleur,  et  devinez  qui  j'ai  reconnu?  M.  le  duc  en  personne. 

—  Tu  es  folle  ,  Kanon  ;  c'est  la  peur  que  lu  en  as  qui  t'a  fait 
imaginer  cela.  D'ailleurs,  que  nous  fait  M.  le  duc  à  présent? 
Je  ne  le  crains  plus;  j'ai  gagné  mon  procès. 

—  Oui,  devant  les  blondins  de  la  chambre  des  enquêtes, 
mais  pas  encore  devant  les  barbons  de  la  grand'chambre. 

—  Oh  !  nous  viendrons  bien  à  bout  de  ceux-là  aussi. 

—  Dieu  le  veuille  ,  madame. 

Cet  incident  n'eut  point  d'autre  suite;  mais  le  soir,  en  se 
couchant,  Hortense  ayant  aperçu  en  face  de  son  lit  un  grand 
portrait  en  pied  qui  représentait  le  duc  de  Mazarin  en  costume 
de  guerre,  ce  que  Nanon  lui  avait  dit  dans  la  journée  lui  revint 
î^  la  mémoire ,  et  elle  commanda  à  ses  femmes  d'enlever  sur- 
le-champ  ce  porlrait,  parce  qu'il  lui  faisait  peur. 

—  Plus  de  Mazarin  !  plus  de  Mazarin  !  répéta-t-elle  à  plusieurs 
reprises,  rajeunissant  ainsi  une  vieille  locution  fort  en  usage 
du  temps  de  la  Fronde  ;  mainlenant  je  veux  chanter,  danser, 
rire  et  jouer  à  colin-maillard  toute  la  journée  et  toute  la  nuit, 
si  tel  est  mon  bon  plaisir,  et  personne  n'y  trouvera  plus  ù  redire. 

En  cela  elle  se  trompait  étrangement ,  et  elle  put  bientôt  en 
acquérir  la  preuve.  Tant  qu'on  l'avait  sue  enfermée  dans  un 
couvenl ,  toutes  les  sympafhics  de  la  cour  lui  avaient  été  ac- 


54  REVUE  DE  PARIS. 

quises  ;  mais ,  du  moment  où  elle  en  fut  sortie ,  du  moment  où 
elle  put  ressaisir  ce  sceptre  de  l'élégance  et  de  la  beauté  qu'elle 
avait  laissé  échapper  de  ses  mains,  toute  la  pitié  que  son  sort 
avait  inspirée  se  changea  en  envie,  et  ses  actions  les  plus  in- 
nocentes lui  furent  imputées  à  crime  ;  on  alla  même  jusqu'à 
évoquer,  avec  grand  scandale  ,  le  souvenir  des  étourderies  dont 
elle  s'était  rendue  coupable  au  couvent  de  Sainte-Marie-de-la- 
Bastilie.  Dans  son  ardent  désir  d'être  débarrassée  d'un  joug 
peut-être  tyrannique  ,  mais  jusqu'à  un  certain  point  légitime  , 
Hortense  n'avait  point  assez  calculé  combien  est  fausse  la  posi- 
tion d'une  jeune  femme  séparée  de  son  mari.  Elle  s'en  aperçut 
à  l'accueil  froid  et  plein  de  réserve  qu'elle  reçut  en  tous  lieux. 
Les  femmes  craignaient  de  se  compromettre  en  la  fréquentant. 
On  n'osait  point  refuser  ses  visites,  à  cause  du  haut  rang 
qu'elle  tenait  à  la  cour  ,  mais  on  les  évitait  le  plus  possible. 
Dun  autre  côté  ,  les  hommes,  enhardis  par  les  diiiicultés  même 
de  sa  position ,  se  croyaient  en  droit  de  lui  faire  entendre  un 
langage  qui  la  couvrait  de  confusion  ,  et  il  n'était  pas  de  roi  du 
bel-air,  même  parmi  les  moins  huppés,  qui  ne  se  crût  en  droit 
de  se  déclarer  son  poursuivant  d'amour.  Des  duels  s'ensuivirent, 
entre  autres  celui  de  M.  de  Courcelles  avec  Cavoye  ,  et  bien 
que  la  duchesse  y  demeurât  complètement  étrangère,  on  ne 
nian(iua  pas  de  les  attribuer  à  son  infernale  coquetterie,  en 
disant  qu'il  ne  tiendrait  |)as  à  elle  qu'elle  n'en  fit  égorger  bien 
d'autres.  Il  y  a  plus  :  uu  de  ses  valets  de  chambre  ayant  été  dan- 
gereusement blessé  par  des  bretteurs  avec  lesquels  il  s'était 
pris  de  querelle,  ou  répandit  charitablement  le  bruit  que  ce 
garçon  était  dans  la  contideuce  de  la  duchesse  de  Mazarin  ,  qui, 
en  ayant  abusé,  avait  trouvé  bon  de  le  faire  assassiner  pour 
prévenir  ses  indiscrétions. 

Tous  ces  méchants  propos  parvinrent  aux  oreilles  du  roi ,  si 
bien  qu'Hortense  jugea  devoir  solliciter  une  audience  de  sa  ma- 
jesté ,  afin  de  supplier  Louis  XIV ,  au  nom  de  l'affection  qu'il 
lui  avait  toujours  témoignée,  de  lui  venir  en  aide,  et  d'opposer 
son  témoignage  à  toutes  les  calomnies  répandues  contre  elle. 
Elle  se  rendit  à  Saint-Germain  en  compagnie  de  sa  sœur,  M""  la 
comtesse  de  Soissons ,  surintendante  de  la  maison  de  la  reine. 

—  Sire,  s'écria  en  entrant  la  suriiitendante  ,  je  vous  amène 
celle  belle  criminelle  dont  tui  dit  tant  de  nianx. 


REVUE  DE  PARIS.  35 

—  Je  n'en  ai  jamais  rien  cru  ,  réj)onclit  le  roi. 

Mais  ,  soit  qu'il  pensât  loiU  le  contraire  de  ce  qu'il  disait, 
soit  plutôt  qu'il  ne  pardonnât  pas  à  Hortense  d'avoir  en  dernier 
lieu  renoncé  à  sa  médiation ,  ces  paroles  furent  prononcées 
d'un  Ion  si  froid  et  si  éloigné  même  de  sa  politesse  habituelle, 
que  la  duchesse  sentit  les  larmes  lui  venirauxyeux.  Un  moment 
après  ,  le  roi  ajouta  fort  légèrement  : 

—  Au  surplus,  on  ne  peut  empêcher  le  monde  de  parler. 

Là-dessus  il  se  mit  A  causer  avec  U'"^  de  Soissons  d'un  di- 
vertissement qu'il  projetait  de  donner  à  Versailles,  mais  sans 
faire  la  moindre  attention  à  M'»»  de  Mazarin.  La  malheureuse 
jeune  femme  ,  le  désespoir  dans  le  cœur,  n'eut  pas  la  force  de 
prononcer  une  parole.  Pâle,  tremblante  ,  elle  s'inclina  devant 
le  roi ,  qui  la  salua  d'un  air  assez  distrait ,  et  elle  revint  préci- 
pitamment à  Paris ,  où  elle  ne  fut  pas  plus  tôt  rentrée  dans  ses 
appartements,  qu'elle  se  laissa  tomber  dans  un  fauteuil  en 
pleurant  à  chaudes  larmes. 

II  y  avait  déjà  quelque  temps  qu'elle  était  dans  cette  situa- 
tion ,  lorsqu'elle  sentit  qu'on  lui  baisait  les  mains  avec  effu- 
sion, et,  à  travers  les  larmes  qui  lui  voilaient  les  yeux,  elle 
aperçut  à  genoux  devant  elle  la  blonde  et  gentille  Nanon,  sa 
camérisfe. 

—  Ah  !  ma  pauvre  Nanon  ,  s'écria-t-elle,  je  suis  bien  mal- 
heureuse ! 

—  Hélas  !  madame,  ma  bonne  maîtresse,  reprit  tristement 
la  jeune  fille,  il  faut  le  croire,  puisque  vous  le  dites;  mais, 
pour  l'amour  de  Dieu  ,  ne  pleurez  pas  ainsi.  Sans  cela  ,  je  vais 
pleurer  avec  vous,  car  j'ai  déjà  bien  delà  peine  à  me  retenir. 

—  Tu  as  raison  ,  Nanon  ,  car  cela  ne  m'avance  à  rien  de  me 
désoler  ainsi ,  je  le  sais  bien  •  mais  qne  veux-tu?  c'est  plus  fort 
que  moi. 

—  Tenez  ,  madame  la  duchesse,  ajouta  la  fille  de  chambre 
en  portant  la  main  à  la  poche  de  son  tablier,  voici  deux  lettres 
qui  sont  arrivées  pour  vous  pendant  que  vous  étiez  à  Saint- 
Germain.  Voulez-vous  les  lire?  Cela  vous  distraira  un  peu. 

—  Que  m'importent  ces  lettres  ,  Nanon?  Je  n'ai  plus  de  goût 
à  rien. 

—  Il  y  en  a  une  qu'a  apportée  le  courrier  de  M.  le  duc  de 
Nevers. 


36  REVUE  DE  PARIS, 

—  Eh  bien  !  décaclièle  celle  letire  et  lis-la-moi ,  car  je  n'ai 
pas  la  force  de  le  faire. 

—  C'est  qu'en  vérilé...,  madame...,  je  ne  sais  si  je  dois 

Tu  sais   bien,  Nanon  ,  que  tu  es  ma   confidente,  et  que 

je  n'ai  pas  de  secrets  pour  toi  ;  fais  ce  que  je  le  dis. 

Nanon,  toujours  agenouillée  devant  sa  jeune  maîtresse  ,  se 
mit  en  devoir  de  lui  obéir ,  et  voici  ce  qu'elle  lut  à  haute  et  in- 
telligible voix  : 

Vous  de  tout  Tunivers  unique  en  votre  espèce  , 
Plus  belle  que  Vénus  ,  plus  chaste  que  Lucrèce... 

Hortense  ne  put  réprimer  un  léger  sourire. 

—  Qu'est-ce?  s'écria  naïvement  la  fille  de  chambre  en  s'in- 
terrompant. 

—  Oh  !  rien ,  dit  la  duchesse  ,  je  m'aperçois  que  mon  frère 
devient  décidément  un  bel  esprit ,  car  il  ment  et  il  écrit  en  vers. 

Hortense  aurait  pu  ajouter  :  en  vers  assez  mauvais.  Kanoii 
continua  sa  lecture  ,  qui  ne  laissa  pas  de  durer  quelque  temps , 
car  la  lettre  était  fort  longue.  Voici  un  passage  de  cette  lettre 
qui  ne  pouvait  manquer  d'exciter  au  plus  haut  point  l'attention 
d'Hortense  : 

Vous  saurez  cependant  que  votre  cher  époux 

S'informe  à  tout  le  monde  incessamment  de  vous... 

Il  dit  qu'il  n'est  ni  roi  ,  reine  ,  empereur  ,  ni  pape. 

Qui  puisse  rempêcher  qu'un  jour  il  ne  vous  happe. 

Polastron  s'est  offert  à  l'exécution 

D'une  si  téméraire  et  perfide  action. 

Pour  moi,  je  vous  conseille  ,  en  ce  besoin  extrême  , 

D'implorer  de  Louis  l'autorité  suprême  ; 

Qu'il  serve  de  bouclier  à  ce  noir  attentat 

Qu'a  formé  contre  vous  un  époux  trop  ingrat. 

Ici  la  duchesse  interrompit  sa  lectrice  : 

—  Le  roi,  dit-elle  en  hochant  tristement  la  tète;  le  roi  ! 
Hélas  !  je  le  croyais  aussi ,  qu'il  aurait  pitié  de  moi ,  mais  il  n'y 
a  plus  rien  à  espérer  de  lui  maintenant.  Il  fait  cause  commune 
avec  mes  ennemis.  Ah  !  je  suis  perdue,  perdue  sans  ressource. 

Et  elle  se  remit  à  pleurer.  Lorsque  la  lettre  de  M.  le  duc  de 
Nevers  fut  terminée  ,  Nanon  murmura  timidement  : 


REVUE  DE  l'ARlS.  37 

—  xMadame  la  duchesse,  vous  plait-il  que  je  lise  à  iiréscnt 
l'autre  lettre? 

—  Fais  ce  que  tu  voudras ,  répondit  Hortense. 

Mais  déjà  Nanon  avait  décacheté  le  second  message  ,  et  elle 
lisait  ce  qui  suit  : 

—  Rome,  1"  mai  1668. 

A  ce  seul  nom  ,  Hortense  tressaillit  : 

—  Une  lettre  de  Rome!  s'écria-t-elle  avec  impétuosité ,  une 
lettre  de  ma  sœur ,  la  connétable  !  Ah  !  c'est  par  celle-là,  Nanon. 
qu'il  fallait  commencer.  Lis  ,  lis  bien  vite  ! 

Voici  comment  était  conçu  ce  nouveau  message  : 
«  Il  est  donc  vrai,  Crêpa,  que  ces  liens  qui  te  pesaient 
si  cruellement ,  la  justice  t'a  permis  de  les  rompre.  Oh  !  je  sais 
quelqu'un  que  celte  nouvelle  a  rempli  de  joie  ,  quelqu'un  qui  a 
failli  en  devenir  fou.  Quant  à  moi,  chère  sœur,  j'ai  été  bien  heu- 
reuse d'apprendre  que  tu  étais  enfin  rendue  à  la  liberté  ,  à  ta 
famille  ,  à  tes  amis.  Maintenant  ,  rien  ne  doit  plus  s'opposer  à 
l'exécution  de  ce  charmant  projet  dont  tu  m'as  entretenue 
mainte  fois  dans  tes  lettres.  Nous  t'attendons  ,  M.  le  connétable, 
moi  et  une  autre  personne,  ou  plutôt  il  faut  que  je  te  fasse 
part  d'une  résolution  que  nous  avons  formée,  c'est  d'aller  au- 
devant  de  toi ,  tous  les  trois,  jusqu'à  Milan.  La  saison  est  on  ne 
peut  plus  favorable.  Un  mot  de  toi ,  ma  belle  Crêpa ,  et  nous 
nous  mettons  en  route...  « 

En  proie  à  une  émotion  dont  il  est  facile  de  se  rendre 
compte  ,  Hortense  n'eut  pas  la  patience  d'écouter  davantage  sa 
lectrice,  et,  lui  arrachant  le  précieux  message  avec  une  viva- 
cité presque  fiévreuse: 

—  Donne,  donne,  dit-elle;  maintenant,  je  lirai  bien  toute 
seule.  Aussi  bien  lu  lis  trop  lentement. 

Quelque  promptitude  qu'elle  apportât  elle-même  dans  l'ac- 
complissement de  cette  lâche,  elle  n'avait  pas  encore  achevé 
sa  leclure,  lorsque  la  porte  de  la  chambre  s'ouvrit  tout  à  coup 
avec  violence,  et  M.  le  duc  de  Nevers  enlra.  11  semblait  fort 
troublé.  Dès  que  Nanon  se  fut  retirée  : 

—  Mon  Dieu ,  mon  frère  ,  dit  la  duchesse  ,  que  se  passe-t-il 
donc? 

—  Hélas  !  ma  sœur ,  répondit  le  duc ,  je  viens  vous  annoncer 
une  bien  fâcheuse  nouvelle ,  mais  j'ai  cru  devoir  vous  y  pré- 


38  REVUE  DE  PARIS. 

parer  afin  que  vous  voyiez  d'avance  ce  qu'il  vous  reste  à  faire.  Je 
viens  d'apprendre  .  par  une  voie  secrète  mais  sûre,  que  M.  de 
Mazarin  est  maître  de  !a  srand'chambre,  où  sa  cabale  est  loute- 
puissanle.  Tous  les  conseillers,  sans  exception,  sont  contre 
vous.  L'arrêt  sera  rendu  cette  semaine,  et  vous  savez  qu'il  est 
irrévocable.  La  sentence  des  premiers  juges  doit  être  réformée  , 
et  vous  allez  être  condamnée  à  retourner  vivre  avec  votre  mari. 

—  0  ciel  !  s'écria  Hortense  ;  ainsi  la  mesure  est  donc  comblée  ! 
le  roi,  la  cour,  le  parlement,  tout  m'abandonne,  tout  se. 
tourne  contre  moi.  Que  faire?  Mon  Dieu,  que  faire?  0  mon 
frère  !  vous  qui  avez  toujours  été  si  bon  pour  moi  et  si  secou- 
rable,  ne  m'abandonnez  pas. 

—  Écoutez,  ma  sœur,  reprit  le  duc,  vous  pouvez  compter 
sur  moi  et  sur  l'aide  de  mes  amis;  mais  je  ne  dois  pas  vous 
laisser  ignorer  tout  ce  qu'il  y  a  de  difficile  dans  votre  situation. 
Bien  qu'absent  de  ce  palais,  M.  de  Mazarin  a  toujours  l'œil  sur 
vous.  Les  espions  dont  il  vous  a  entourée  lui  rendent  compte 
de  toutes  vos  démarches  ,  et,  si  vous  tentiez  de  fuir,  il  a  pour 
lui  les  lois  du  royaume  qui  lui  permettent  de  vous  faire  appré- 
hender au  corps  partout  où  l'on  vous  rencontrera.  Craignez 
tout  de  sa  jalousie  et  même  de  sa  vengeance  ;  songez  que  ,  fort 
de  l'appui  du  roi ,  il  peut ,  si  vous  lui  donnez  de  nouveaux  su- 
jets de  plainte,  vous  renfermer  dans  un  de  ses  châteaux ,  et 
qu'alors  il  me  serait  même  interdit  de  vous  voir,  tandis  qu'en 
acceptant  votre  sort  avec  douceur  et  résignation ,  peut-être  vous 
est-il  permis  d'espérer  de  meilleurs  jours. 

En  entendant  son  frère  parler  ainsi ,  Hortense  demeura 
quelques  instants  comme  perdue  dans  ses  réflexions  ;  puis,  lui 
tendant  la  main  : 

—  Merci ,  dit-ello,  de  l'avis  que  vous  êtes  venu  me  donner, 
ainsi  que  de  vos  sages  conseils.  Il  se  fait  tard.  Laissez-moi  me 
recueillir  un  peu.  J'ai  besoin  de  réfléchir  sur  tout  cequim'arrive 
avant  de  prendre  une  résolution.  Oiielle  qu'elle  puisse  être,  je 
vous  la  ferai  savoir  demain  malin. 

Le  duc  de  Nevers  baisa  sa  sœur  au  front ,  et ,  l'ayant  engagée 
à  prendre  courage  ,  il  sortit.  Dès  qu'il  se  fut  retiré,  Hortense  se 
laissa  tomber  î»  genoux  sur  le  plancher  delà  chambre. 

—  Mon  Dieu,  dit-elle,  si  j'ai  été  parfois  légère  et  coquette, 
vous  me  punissez  bien  cruellement,  et  pourtant  j'allesle  votre 


REVUE  DE  PARIS.  39 

saint  nom  que  jusqu'à  ce  jour  je  n'ai  point  trahîmes  devoirs 
d'épouse.  Mon  Dieu,  lors([ue  tous  me  délaissent,  que  votre  main 
me  soutienne  au  bord  de  l'abîme  où  il  me  semble  que  je  vais 
tomber.  Éloignez  de  moi  les  tentations  qui  m'assiègent,  car  je 
sens  que ,  si  vous  ne  me  venez  en  aide,  je  vais  devenir  coupable. 

En  même  temps,  elle  se  pencha  vers  une  table  sur  laquelle 
elle  aperçut  un  livre  d'heures ,  afin  de  chercher  dans  les  orai- 
sons consacrées  par  l'Église  la  force  qui  lui  manquait  et  de  pieux 
encouragemenls  contre  les  suggeslions  du  malin  esprit.  Par 
un  malheureux  hasard,  la  lettre  de  sa  sœur  la  connétable, 
cette  lettre  qu'elle  n'avait  pas  eu  le  temps  d'achever,  avait  été 
déposée  par  elle  auprès  du  livre  d'heures,  et  tomba  sur  le  plan- 
cher. Comme  elle  la  ramassait,  un  petit  papier  plié  s'en  échappa. 
Agitée  par  un  instinctif  pressentiment,  elle  sentît  son  cœur 
battre  avec  violence  ,  et  d'une  main  tremblante  elle  déplia  ce 
papier.  Une  boucle  des  plus  beaux  cheveux  blonds  qu'il  soit 
possible  d'imaginer  s'y  trouvait  contenue ,  et  sur  le  papier 
étaient  écrits  ces  seuls  mots  tracés  avec  du  sang  au  lieu  d'encre  : 
0  Le  temps  et  Hortense.  » 

La  duchesse  sentit  je  ne  sais  quelle  chaleur  lui  monter  au 
visage,  et,  après  s'être  assurée  par  un  regard  furtif  que  nul 
ne  pouvait  l'apercevoir  ,  elle  déposa  à  la  fois  sur  la  boucle  de 
cheveux  et  sur  le  billet  un  baiser  brûlant ,  un  baiser  oii 
elle  avait  concentré  en  quelque  sorte  tous  ses  souvenirs  et 
toutes  ses  espérances  ;  puis  ,  entr'ouvrant  le  corsage  de  sa  robe, 
elle  plaça  sur  son  cœur  le  billet  et  la  boucle  de  cheveux.  Ce  soir- 
lù  ,  elle  ne  pria  pas  davantage. 

Le  lendemain  matin,  un  valet  de  chambre,  gagné  par 
les  soins  de  Nanon  ,  parfait  pour  Rome  ,  en  courrier  ,  avec  deux 
messages  de  la  duchesse,  l'un  fort  détaillé  ,  destiné  à  la  con- 
nétable Colonna,  l'autre  fort  court ,  adressé  à  don  Alonzo  de 
Lara.  Ce  second  message  contenait ,  en  échange  de  la  boucle  de 
cheveux  blonds ,  une  boucle  de  cheveux  noirs  avec  ces  simples 
mots  :  1  De  la  part  d' Hortense.  » 

A  quelques  jours  de  là  ,  le  mercredi  13  juin  1668  ,  à  la  nuit 
tombante,  un  carrosse  à  six  chevaux  sortit  du  palais  Mazarin. 
Deux  charmants  jeunes  garçons  en  costume  de  voyage  en  oc- 
cupaient l'intérieur.  Bien  que  tous  deux  afFeclassenl  de  se  don* 
ner  un  air  dégagé ,  l'expression  de  leur  physionomie  accusait 


40  REVUE  DE  PARIS. 

les  plus  vives  appréhensions  ;  on  eût  dit  deux  écoliers  de  haut 
parage  échappés  des  mains  de  leur  gouverneur.  Est-il  besoin 
d'ajouter  que  l'un  de  ces  écoliers  avait  nom  Hortense  ,  et  l'autre 
Nanon  ? 

Au  moment  oii  le  carrosse  allait  passer  la  porte  Saint-Antoine, 
Hortense  poussa  un  cri.  Elle  venait  de  s'apercevoir  que,  dans 
son  trouble ,  elle  avait  oublié  une  cassette  qui  contenait  toutes 
ses  ressources  ;  à  savoir  ,  ses  pierreries  et  tout  l'or  qu'elle  avait 
pu  ramasser.  Que  faire?  Comme  ,  haletante  ,  éperdue,  elle  ve- 
nait de  donner  l'ordre  d'arrêter  les  chevaux;  une  voix  qu'elle 
reconnut  sans  peine  ,  une  voix  qui  retentit  à  son  oreille  comme 
la  trompelte  de  l'archange  au  jour  du  jugement  dernier ,  cria  à 
peu  de  distance  : 

—  Place!  place  donc,  maroufles  que  vous  êtes!  Ne  voyez- 
vous  pas  que  vous  barrez  le  passage  au  carrosse  de  mon- 
seigneur le  grand  maitre  de  l'artillerie? 

C'était  en  elîet  le  duc  de  Mazarin  qui  revenait  du  château  de 
Vincennes  et  rentrait  souper  à  l'Arsenal.  Hortense  senlil  une 
sueur  froide  inonder  tout  son  corps  ,  et  se  renfonça  vivement 
dans  son  carrosse  ,  mais  pas  assez  vile  pour  qu'à  la  lueur  des 
flambeaux  que  portaient  les  laquais  du  duc,  elle  n'eût  pas 
aperçu  distinctement  à  la  portière  la  figure  pâle  et  presque  mo- 
nacale de  M.  de  Mazarin ,  qui  avait  avancé  la  tête  pour  voir  ce 
dont  il  s'agissait. 


XVI. 


Le  duc  tressaillit. 

—  Polastron ,  s'écria-t-il  d'une  voix  étouffée,  n'avez-vous  pas 
vu ,  comme  moi ,  à  la  portière  de  ce  carrosse  ?... 

—  Qui  donc,  monseigneur? 

—  C'est  qu'il  m'a  semblé  reconnaître. ..  M*"'  de  Mazarin,  Voyez 
donc  ce  qu'il  en  est.  Un  carrosse  à  six  chevaux  qui  sort  de  Paris 
à  pareille  heure  ,  c'est  chose  suspecte. 

Il  y  avait  tout  au  plus ,  en  ce  moment ,  une  toise  de  distance 
entre  les  deux  carrosses.  Polastron  se  pencha  en  avant  de  ma- 
nière à  pouvoir  plonger  ses  regards  dans  l'intérieur  de  la  voi- 
lure qui  emportait  Hortense.  Cet  examen  dura  peut-être  dix 


REVUE  DE  PARIS.  41 

secondes  :  pour  les  deux  fugitives ,  ce  furent  dix  mortelles  an- 
goisses. 

—  Monseigneur,  dit  Polastron,  c'est  quelque  hallucinalion 
de  votre  cerveau  ,  sans  cesse  préoccupé  d'un  seul  objet.  Il  n'y 
a  dans  ce  carrosse  que  deux  jeunes  gens  qui  ont  l'air  fort  oc- 
cupés à  causer  ensemble  ,  ce  qui  fait  que  je  n'ai  pu  distinguer 
leurs  visages,  qu'ils  ont  tournés  l'un  vers  l'autre.  Au  surplus, 
le  carrosse  n'est  point  à  vos  armes  .  comme  le  serait  naturelle- 
ment celui  de  M™"  la  duchesse;  il  est  aux  armes  de  la  maison 
de  Rohan ,  et  je  gage  que  c'est  le  chevalier  qui  s'en  va  faire 
quelque  partie  de  débauche  à  sa  maison  des  champs.  Aussi 
bien,  j'aperçois  ,  monté  derrière  ,  certain  vaurien  nommé  Nar- 
cisse, l'un  de  ses  valets  de  chambre,  et  qu'on  dit  être  son  âme 
damnée. 

—  Merci,  Polastron,  s'écria  le  duc  en  reprenant  haleine, 
j'étais  fou. 

'  Sur  ces  entrefaites  ,  le  carrosse  de  M.  de  Mazarin  ,  qui  avait 
été  forcé  de  s'arrêter,  se  remit  en  mouvement ,  et ,  cinq  minutes 
après,  le  duc  était  rentré  à  l'Arsenal. 

—  Bonté  céleste  !  s'écria-t-il  en  mettant  pied  à  terre  ,  com- 
ment ai-je  pu  m'imaginer  que  j'avais  vu  la  duchesse ,  puisqu'on 
m'a  rendu  compte  qu'elle  devait  passer  toute  cette  journée  à 
Saint-Germain,  chez  sa  sœur  la  surintendante?  Oh!  je  suis 
tranquille,  maintenant ,  bien  tranquille;  d'ailleurs,  c'est  de- 
main que  la  grand'chambre  doit  rendre  son  arrêt  ;  c'est  demain, 
Polastron,  que  je  rentre  dans  tous  mes  droits!  Oh!  Polastron, 
loin  des  soupçons  et  des  soucis  !  demain  ,  j'emmène  Hortense 
à  l'Arsenal  ;  après-demain  ,  nous  partons  pour  mon  château 
de  La  Meilleraye,  et  bien  adroit  sera  celui  qui  pourra  désor- 
mais parvenir  jusqu'à  elle  sans  ma  permission.  C'est  qu'Hor- 
tense  est  si  belle ,  voyez-vous  ,  Polastron  ,  c'est  que  je  l'aime 
tant!  Oh  !  pourvu  que  le  ciel  n'aille  pas  m'en  punir!  car,  je 
puis  vous  dire  cela  en  confidence  ,  bien  que  ce  soit  un  énorme 
péché,  je  crois  que  j'aime  encore  plus  Hortense  que  le  bon  Dieu. 

—  Le  fait  est,  dit  Polastron  ,  que  M™«  la  duchesse  est  d'une 
grande  beauté. 

—  Heureusement ,  reprit  le  duc,  mon  confesseur  m'a  dit  qu'il 
n'était  pas  de  fautes ,  si  grosses  qu'elles  fussent,  qu'on  ne  pût 
racheter  à  force  d'aumôneset  de  pénilences, d'aumônes  surtout . 

4. 


42  P.EVUK  DE  PARIS. 

Sur  ces  enlrefailes,  on  vini  avertir  le  duc  que  le  souper  était 
servi. 

—  Ne  devrais-je  point  jeûner  ce  soir,  dit  Armand,  pour  re- 
mercier Dieu  de  la  grâce  qu'il  doit  me  faire  demain? 

—  Comme  il  vous  plaira ,  monseigneur ,  répondit  Polaslron. 

—  Jeûnons  donc  de  compagnie  ,  reprit  le  duc. 

A  cette  proposition,  le  capitaine  des  gardes  fit  une  fort  laide 
grimace. 

—  Monseigneur  ,  balbutia-t-il ,  c'est  que  l'air  du  bois  de  Vin- 
cennes  m'a  ouvert  singulièrement  l'appétit ,  et  s'il  vous  était 
indifférent  déjeuner,  ce  soir  ,  tout  seul 

—  Homme  de  peu  de  foi ,  interrompit  le  duc,  vous  ne  savez 
pas  combien  de  péchés  vous  pourriez  racheter  ainsi  ;  mais , 
puisque  vous  refusez ,  il  faut  bien  que  je  suive  ce  soir  votre 
mauvais  exemple,  et  je  vais  souper  en  votre  campagnie.  Nous 
boirons  à  messieurs  de  la  grand'chambre  qui  me  donnent  gain 
de  cause  ,  et  au  retour  de  la  brebis  égarée  dans  le  bercail.  Al- 
lons, à  table!  à  table! 

Nous  épargnerons  au  lecteur  le  détail  de  la  conversation 
moitié  mystique  ,  moitié  bachique,  tenue  ce  soir-là,  pendant  le 
souper,  sous  les  sombres  lambris  de  l'Arsenal ,  entre  ces  deux 
mornes  convives,  M.  le  duc  de  Mazarin  et  son  capitaine  des 
gardes.  Vers  la  fin  du  repas ,  comme  tous  deux  trinquaient  en- 
semble d'une  façon  presque  joyeuse  ,  un  valet  de  M"«  la  com- 
tesse de  Soissons  demanda  à  parler  au  duc.  Cet  homme,  ayant 
été  introduit ,  annonça  qu'il  venait  de  la  part  de  M™"  la  com- 
tesse pour  savoir  si  M.  le  duc  avait  quelque  nouvelle  de  M"»  de 
iMazarin,  celle-ci  ayant  été  attendue  vainement  à  Saint-Germain 
toute  la  journée  et  étant  absente  de  son  palais  depuis  la  chute 
(lu  jour. 

A  cette  nouvelle,  le  duc,  qui  tenait  encore  son  verre  à  la 
main ,  le  laissa  tomber  sur  le  parquet  où  il  se  brisa  ;  puis , 
échangeant  avec  son  capitaine  des  gardes  un  regard  terrifié  : 

—  Polastron  ,  balbutia-t-il  d'une  voix  à  peine  articulée,  ce 
carrosse  qui  s'est  croisé  avec  le  mien,  ciîs  traits  que  j'ai  cru 
reconnaître...  Oh!  je  ne  m'étais  donc  pas  trompé  ! 

—  Monseigneur,  répondit  le  capitaine  des  gardes  avec  un 
imperturbable  sang-froid ,  j'ai  déjà  eu  l'honneur  de  vous  faire 
observer  que  ce  d»  vait  être  M.  le  chevalier  de  Rohan. 


REVUE  DE  PAFilS.  43 

—  Faites  excuse,  inlerronipil  le  valet;  ce  soir,  en  revenant 
de  Saint-Germain  où  nous  avions  attendu  M'"^  la  duchesse  toute 
la  journée  ,  nous  avons  renconiré  M.  le  chevalier  de  Rohan 
avec  M.  le  duc  de  Nevers  ,  à  la  Croix  de  Nanterre.  Tous  les 
deux  allaient  coucher  à  Saint-Germain;  à  telles  enseignes  que 
M""=  la  comtesse  leur  a  parlé  et  leur  a  demandé  s'ils  n'avaient 
point  vu  M™e  la  duchesse  de  Mazarin. 

—  Et  qu'ont-ils  répondu?  murmura  le  duc  déjà  pâle  comme 
un  mort. 

—  Ils  ont  répondu  que  M""  la  duchesse  de  Mazarin  était 
partie  bien  avant  eux  ,  et  qu'il  fallait  qu'elle  eût  pris  un  autre 
chemin. 

—  Oh!  les  traîtres  les  infâmes!  s'écria  le  duc  ;  ils  étaient 
dans  le  complot ,  j'c  n  suis  sûr.  Je  les  dénoncerai  au  roi  comme 
coupables  de  rapt;  je  les  dénoncerai  au  parlement ,  à  monsei- 
gneur l'archevêque,  pour  qu'ils  soient  excommuniés.  —  Po- 
laslron!  Polastron  !  vous  me  répondez  de  la  duchesse  sur  votre 
tète,  entendez-vous?  car  c'est  vous  qui  êtes  cause  de  tout.  A 
cheval!  monsieur,  à  cheval!  et  courez  jusqu'à  ce  que  vous 
ayez  rejoint  la  duchesse.  Il  faut  que  vous  me  la  rameniez  morte 
ou  vive  ! 

—  Mais ,  monseigneur,  répondit  Polastron  toujours  impas- 
sible ,  je  ne  sais  pas  ,  moi ,  ([uelle  roule  M^^  |a  duchesse  peut 
avoir  prise,  car  il  y  en  a  tant  qui  viennent  aboutira  la  porte 
Saint-Antoine  ! 

—  11  est  vrai  !  il  est  vrai  !  répartit  le  duc  en  parcourant  la 
s;ille  à  grands  pas  et  en  s'arrachant  les  cheveux. 

Puis ,  soudain  frappé  d'une  idée  : 

—  Qu'on  mette  les  chevaux  à-  mon  carrosse,  s'écria-t-il ,  je 
vais  moi-même  trouver  le  roi  à  Saint-Germain.  Il  faut  que  j'ap- 
ireiine  à  sa  majesté  ce  qui  se  passe,  que  je  lui  demande  d'en- 
voyer des  ordres  sur  toutes  les  routes  du  royaume,  pour  qu'on 
me  rende  mon  Hortense.  Oh  !  le  roi  ne  saurait  me  refuser 
cela.  Venez,  Venez,  Polastron,  suivez-moi,  partons  pour  Saint- 
Germain. 

Et  à  minuit  passé  le  duc  quitta  le  palais  de  l'Arsenal  et  se 
mit  en  roule,  avec  son  capitaine  des  gardes,  pour  la  résidence 
royale,  après  avoir  ordonné  à  son  cocher  de  crever  les  chevaux, 
s'il  le  fallait ,  [tourvu  qu'ils  ne  tombassent  qu'à  Saint-Germain. 


44  REVUE  DE  PARIS. 

Qui  fut  bien  étonné ,  ce  fut  la  compagnie  des  mousquetaires 
de  service  ,  en  voyant  arriver,  au  milieu  de  la  nuit ,  le  grand 
maître  de  l'artillerie,  les  cheveux  en  désordre,  l'œil  hagard,  et 
demandant  à  parler  au  roi  à  l'instant  même, 

—  Mais,  monseigneur,  dirent  les  mousquetaires,  vous  savez 
bien  qu'il  est  défendu  d'éveiller  le  roi,  à  moins  que  le  feu  ne  soit 
au  château  ou  que  la  reine  ne  soit  en  mal  d'enfant. 

—  Faites  dire  à  sa  majesté ,  répondit  le  duc  en  poussant  des 
gros  soupirs  ,  que  c'est  encore  pis  que  tout  cela,  et  qu'il  faut 
que  je  lui  parle  sur  l'heure ,  dussé-je  être  envoyé  ensuite  à  la 
Bastille  pour  le  reste  de  mes  jours. 

11  y  a  dans  les  grandes  douleurs  une  sorte  de  puissance  ma- 
gnétique qui  commande  le  respect,  et  devant  laquelle  les  bar- 
rières les  plus  infranchissables  s'abaissent  comme  par  enchan- 
tement. En  voyant  cet  homme  qui  se  tenait  devant  eux,  les 
yeux  tantôt  fixes,  tantôt  plein  de  larmes,  les  traits  bouleversés 
par  le  désespoir,  tous  ces  jeunes  fous  qui  l'entouraient  senti- 
rent le  rire  se  glacer  sur  leurs  lèvres  et  le  sarcasme  expirer  au 
fond  de  leur  poitrine.  On  alla  prévenir  Bontemps,  le  valet  de 
chambre  du  roi,  et,  ù  trois  heures  après  minuit  (ces  détails 
sont  historiques) ,  M.  de  Mazarin  fut  introduit  en  présence  de 
LouisXlV.  Le  pauvre  duc  n'eut  pas  la  force  d'articuler  une  parole, 
et  il  se  laissa  tomber  aux  pieds  de  sa  majesté  en  fondant  en  larmes. 

—  Je  sais  tout ,  lui  dit  le  roi  en  le  relevant  avec  bonté ,  et  je 
compatis  à  votre  douleur.  M"^  de  Mazarin  a  fait  remettre  il  y 
a  quelques  heures ,  à  M.  Colberl,  par  le  duc  de  Nevers ,  une 
lettre  où  elle  le  prie  de  m'annoncer  la  détermination  qu'elle  a 
prise  de  se  soustraire  à  l'exécution  de  l'arrêt  du  parlement. 
Dieu  m'est  témoin  que  je  n'ai  rien  négligé  pour  prévenir  un 
scandale  que  je  déplore.  M""^  de  Mazarin  a  des  titres  particuliers 
à  mon  affection,  comme  vous-même.  J'avais  promis  à  M.  le 
cardinal ,  à  son  lit  de  mort ,  de  veiller  toujours  sur  sa  nièce 
bien-aimée,  et  j'aurais  désiré,  lorsqu'il  en  était  temps  encore  , 
amener  entre  vous  une  réconciliation  que  j'espérais  ne  devoir 
pas  être  refusée  à  ma  médiation.  11  en  a  été  autrement,  et  j'ai 
dès-lors  donné  parole  de  ne  plus  me  mêler  de  vos  affaires  ;  je 
ne  mancpierai  point  à  celle-là,  pas  plus  que  je  n'ai  l'habitude  do 
manquer  aux  autres.  Croyez  à  tout  mon  regret,  et  faites  sui- 
vant que  vous  le  jugerez  convenable. 


KEVUE  DE  PARIS.  45 

Le  duc  chercha ,  mais  en  vain ,  à  fléchir  la  détermination  du 
roi,  et,  voyant  qu'il  n'en  pouvait  rien  obtenir,  il  s'en  alla  chez 
M.  Colbert ,  qu'il  fit  réveiller  également.  Celui-ci  lui  dit  qu'il 
ignorait  absolument  la  route  que  la  duchesse  avait  pu  prendre, 
puisqu'elle  n'avait  pas  même  rendu  compte  dans  sa  lettre  de  la 
retraite  qu'elle  choisissait  ,  et  que  d'ailleurs  il  n'appartenait 
point  aux  ministres  du  roi  de  délivrer  des  ordres  d'arrestation 
pour  des  motifs  purement  privés  ;  que  ce  soin  regardait  le  par- 
lement. 

Il  était  alors  environ  quatre  heures  du  malin,  et  le  jour  com- 
mençait à  poindre.  En  proie  au  plus  sombre  désespoir,  le  duc 
de  Mazarin  parcourait  comme  une  âme  en  peine  les  galeries  du 
château,  suivi  de  son  fidèle  Polastron,  et,  à  la  lueur  encore 
vague  et  incertaine  du  crépuscule  ,  luttant  avec  les  ténèbres  , 
on  eût  dit,  à  les  voir  tous  deux  avec  leur  haute  taille,  avec 
leurs  visages  maigres  et  blafards,  deux  spectres  regagnant  en 
toute  hâte  leur  sépulcre  avant  le  chant  du  coq.  Tout  à  coup, 
au  détour  d'une  galerie  et  tout  proche  des  appartements  occupés 
par  Monsieur,  frère  du  roi,  le  duc  heurta  deux  personnages  qui 
paraissaient  en  conversation  assez  intime.  C'étaient  un  homme 
et  une  femme.  L'homme ,  un  jeune  blondin  d'une  figure  effé- 
minée et  qui  annonçait  tout  au  plus  dix-huit  ans,  proféra  d'a- 
bord un  énergique  juron  ;  mais  il  n'eut  pas  plutôt  aperçu  le 
grand  maître  qu'il  s'esquiva  rapidement ,  pas  assez  toutefois 
pour  qu'on  n'eût  pas  reconnu  en  lui  le  jeune  chevalier  de  Lor- 
raine, favori  de  Monsieur.  Quant  à  la  femme,  qui  était  mas- 
quée, loin  de  fuir,  elle  s'inclina  devant  le  duc,  en  s'écriant  d'un 
ton  railleur  : 

—  Monseigneur  le  grand  maître  est  bien  matinal  aujour- 
d'hui. 

—  Passez  votre  chemin,  répondit  brusquement  le  duc  5  je  n'ai 
point  le  cœur  aux  sornettes,  et  je  ne  vous  connais  pas. 

—  Pardon,  monseigneur,  répondit  l'inconnue  en  se  démas- 
quant; je  ne  pensais  pas  que  monseigneur  eût  la  mémoire  si 
courte  qu'après  sept  années  il  ne  reconnût  pas  sa  très-humble 
servante,  M^e  Monlvoisin. 

—  La  divineresse  !  balbutia  le  duc  avec  stupéfaction.  Oh  !  si 
fait!  si  fait! 

Puis ,  au  souvenir  du  passé  une  lueur  traversant  son  esprit  r 


40  REVUE  DE  PARIS. 

—  Femme,  s'écria-l-il  en  lui  saisissant  le  bras,  ne  dit-on 
pas  que  votre  art  peut  mettre  sur  la  voie  des  choses  perdues? 

—  On  dit  vrai ,  monseigneur;  si  bien  caché  que  piit  être  un 
trésor,  je  me  ferais  fort  de  le  retrouver. 

—  Que  m'importent  tous  les  trésors  du  monde?  c'est  d'une 
femme  qu'il  s'agit. 

—  Je  le  sais,  monseigneur;  l'esprit  me  l'a  dit  :  c'est  de 
M™"  la  duchesse  de  Mazarin.  M""'  la  duchesse  a  quitté  hier  soir 
son  palais  ,  et  vous  voulez  savoir  qu'elle  route  elle  a  prise.  Rien 
de  plus  facile. 

—  Oh  !  s'écria  le  duc  les  bras  pendants,  la  bouche  béante  ; 
femme,  qui  a  pu  vous  apprendre  toutes  ces  choses? 

—  L'esprit. 

—  Achevez,  pour  l'amour  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  ! 
achevez,  et  me  dites  oii  je  retrouverai  mon  Hortense,  et  ma 
reconnaissance  sera  sans  bornes,  et  je  vous  donnerai  tout  ce 
que  vous  me  demanderez. 

La  Voisin  ne  put  réprimer  un  sourire,  et  en  même  temps  , 
s'avançant  d'une  façon  solennelle  vers  une  fenêtre  qu'on  avait 
laissée  entr'ouverte  pendant  la  nuit,  à  cause  de  la  chaleur  : 

—  Monseigneur,  dit-elle  en  étendant  la  main  dans  la  direc- 
tion de  l'orient ,  voyez-vous  le  soleil  qui  se  lève,  là-bas,  à  côté 
du  donjon  de  Vincennes? 

—  Eh  bien  ?  interrompit  le  duc,  haletant,  éperdu, 

—  Eh  bien!  que  quelqu'un  traverse  le  bois  au  galop,  qu'il 
entre  dans  les  plaines  de  la  Brie,  et  suive  tout  droit,  sans  s'ar- 
rêter, la  grande  route  qui  conduit  à  Bar-le-Duc  en  Lorraine, 
et  il  entendra  parler  de  M™"  la  duchesse. 

—  Oh  !  femme,  femme,  reprit  le  duc  en  lui  tendant  sa  bourse, 
tenez  ,  prenez  cet  or,  et,  si  vous  m'avez  dit  vrai,  si  l'on  par- 
vient à  rejoindre  Hortense  ,  vous  n'avez  qu'à  venir  me  trouver 
à  l'Arsenal,  et  ma  protection,  mon  crédit,  mes  trésors,  tout 
cela  est  à  votre  disposition. 

—  Monseigneur,  répondit  tiérement  la  Voisin  ,  le  lieu  où  je 
suis  vous  dit  assez  que  j'ai  des  protecteurs  encore  plus  puis- 
sants que  vous.  Quant  à  votre  or,  ajoula-t-elle  en  lui  rendant 
sa  bourse  ,  gardez-le  pour  les  gens  d'église ,  qui  m'en  vou- 
draient d'avoir  été  sur  leurs  brisées;  je  ne  veux  point  me 
brouiller  avec  l'ux   S'il  se  fù(  agi  de  M""'  la  coinlessf  de  Sois- 


FiEVUE  DE  PARIS.  }7 

sons  ou  lie  M"""  la  tliicliesse  de  Bouillon  ,  vous  n';uiiicz  rien 
oblenu  de  moi ,  car  ce  soiil  des  pratiques  ,  elles,  et  elles  ont 
foi  dans  l'astroiogie  ;  mais  51""^  la  duchesse  de  Mazarin  est  un 
esprit  fort  qui  se  rit  des  devineresses.  Tant  i)is  pour  elle. 
Adieu,  monseigneur;  il  était  écrit  là-haut  que  nous  nous  re- 
verrions. 

Ayant  ainsi  parlé,  elle  fit  au  duc  une  profonde  révérence,  et 
s'éloigna.  Celui-ci,  sans  perdre  de  temps,  se  retourna  vers  Po- 
laslron,  qui  n'était  pas  moins  ébahi  que  lui. 

—  Vous  l'avez  entendu  ,  s'écria-t-il  :  la  route  de  Bar-Ie-Duc! 
A  cheval ,  à  cheval ,  Polastron  !  et  que  le  ciel  vous  conduise  ! 

Moins  de  trois  heures  après  ,  Polastron  ,  précède  du  lieulc- 
nant  d'artillerie  Lalouvière,  qui  avait  pris  les  devants  pour  que 
les  chevaux  ne  manquassent  point  aux  relais,  galopait  en  effet 
sur  la  route  de  Bar,  ayant  en  poche  un  ordre  du  parlement  pour 
faire  appréhender  au  corps  la  duchesse  de  Mazarin  partout  où 
on  la  rencontrerait. 

QuaHt_au  duc ,  le  cœur  un  tant  soit  peu  allégé  par  l'espé- 
rance que  toutes  ces  dispositions  ne  demeureraient  point  sans 
résultat ,  il  rentra  en  son  palais  de  l'Arsenal. 

Voyons,  pendant  ce  temps-là,  ce  que  devenait  Hortense. 
Après  avoir  échappé  comme  par  miracle  au  duc  et  à  Po- 
lastron à  la  porte  Saint-Antoine,  elle  s'était  déterminée  à  re- 
brousser chemin  pour  retourner  chercher  la  cassette  qui  con- 
tenait son  or  et  ses  pierreries,  et  sans  laquelle  il  lui  eiit  été 
impossible  de  continuer  son  voyage.  Une  fois  munie  de  cette 
précieuse  cassette ,  elle  avait  en  effet  ,  comme  l'avait  dit  la 
Voisin,  qui  avait  pu  l'apprendre  par  plus  d'un  moyen  ,  suivi  la 
route  de  Lorraine  ,  en  ce  temps  fort  peu  fréquentée  ,  et  oîi  elle 
l)ensait  qu'on  n'aurait  pas  l'idée  de  la  poursuivre.  Cependant , 
comme  elle  avait  perdu  du  temps  par  suite  de  l'incident  de  la 
cassette,  et  que  les  roules,  en  1G68,  n'étaient  point,  même  aux 
environs  de  Paris,  ce  qu'elles  sont  aujourd'hui,  elle  n'arriva 
que  fort  lard  dans  la  nuit  à  une  maison  de  plaisance  de  M""  la 
princesse  de  Guiménée,  mère  du  chevalier  de  Rohan,  où  elle 
l)rit  un  peu  de  repos.  I.à,  elle  trouva  une  chaise  roulante  que 
le  chevalier  et  le  duc  de  Nevers  ,  tous  deux ,  comme  on  s'en 
doute  bien  ,  fort  avant  dans  le  complot ,  lui  avaient  fait  pré- 
parer ,  et  M™*  de  Guiménée  l'informa  en  même  temps  que 


43  REVL'E  DE  PARIS. 

M.  de  Parmillac,  gentilhomme  du  duc  de  Nevers,  sous  prétexie 
d'aller  voir  son  père ,  qui  commandait  en  Lorraine  un  corps  de 
cavalerie ,  avait  pris  les  devants  pour  disposer  les  relais  sur 
toute  la  route. 

Hortense  et  sa  camériste,  toutes  les  deux  toujours  vêtues  de 
leurs  costumes  de  cavaliers ,  montèrent  en  conséquence  dans 
la  chaise  roulante.  Narcisse,  le  valet  de  chambre  de  M.  de  Ro- 
han,  et  un  gentilhomme  de  la  maison  de  ce  dernier,  nommé 
Courbeville,  se  mirent  en  devoir  de  les  escortera  cheval.  Mais 
la  duchesse  n'eut  pas  plus  tôt  fait  quelques  lieues  dans  ce  nou- 
veau véhicule,  qui  n'allait  jamais  assez  vite  au  gré  de  ses 
frayeurs,  qu'elle  renonça  à  ce  moyen  de  transport ,  et  voulut , 
comme  ses  compagnons ,  achever  la  route  à  cheval.  En  proie 
à  de  cruelles  angoisses ,  elle  s'écriait  souvent  : 

—  Mes  amis,  mes  bons  amis,  n'entendez-vous  rien  venir  der- 
rière nous? 

Mais  on  n'entendait  sur  cette  route  déserte  que  le  trot  me- 
suré des  quatre  chevaux.  D'autres  fois,  elle  disait  : 

—  Sommes-nous  encore  loin  de  la  Lorraine  ? 

Car  la  Lorraine,  qui,  à  cette  époque,  ne  faisait  point  encore 
partie  du  royaume,  était  pour  elle  comme  la  terre  promise. 

Enfin,  elle  arriva  ,  brisée  de  fatigue,  à  Bar-le-Duc,  le  ven- 
dredi 15  juin ,  à  midi  ;  et ,  bien  qu'elle  se  trouvât  dès  lors  dans 
les  Étals  du  duc  de  Lorraine,  elle  voulut,  afin  de  mettre  encore 
une  plus  grande  distance  entre  ses  persécuteurs  et  elle,  s'en 
aller  coucher  ù  Nancy  le  même  jour. 

Elle  descendit  à  l'auberge;  mais,  en  voyant  ces  deux  cava- 
liers dont  les  traits  apparaissaient  si  délicats  et  si  charmants  , 
en  dépit  de  la  poussière  et  de  la  fatigue,  sous  les  vastes  per- 
ruques dont  l'un  et  l'autre  s'étaient  affublés,  il  ne  fut  personne 
dans  l'auberge  qui  ne  soupçonnât  quelque  mystère.  Une  jeune 
servante,  plus  curieuse  que  les  autres,  voulut  en  avoir  le  cœur 
net,  et,  s'approchant  à  pas  de  loup  de  la  porte  de  la  chambre 
à  deux  lits  que  la  duchesse  avait  demandée,  elle  aperçut  à  Ira- 
vers  le  trou  de  la  serrure  les  deux  fugitives  qui,  débarrassées 
enfin  de  leurs  incommodes  perruques ,  avaient  dénoué  leurs 
longs  cheveux  ,  et ,  à  peine  échappées  au  pressant  danger 
qu'elles  venaient  de  courir,  riaient  déjà  â  qui  mieux  mieux  de 
toute  celte  avenlure.  Insoucieuse  et  folle  comme  toujours,  la 


REVUE  DE  PARIS.  49 

duchesse  ne  se  doulait  pas  qu'eu  ce  monieut  mêiue  elle  avait 
plus  à  trembler  que  jamais. 

Au  milieu  de  la  nuit,  alors  que,  plongée  dans  un  profond 
sommeil ,  Horlense  voyait  peut-être  ,  dans  un  songe  plein  de 
délices  ,  son  beau  page  tendrement  agenouillé  devant  elle,  lui 
baisant  les  mains,  et  réclamant  d'une  voix  timide  une  récom- 
pense à  coup  sûr  bien  méritée  par  huit  années  de  constance  et 
de  fidélité  ,  voici  que  tout  à  coup  des  claquements  de  fouet  re- 
tentirent sous  les  murs  de  rhôtellerie,  et  en  même  temps  de 
violents  coups  de  marteau  appliqués  contre  la  porte  firent  appel 
à  l'hospitalité  de  l'aubergiste.  En  une  minute ,  valets  et  ser- 
vantes furent  debout,  et,  la  porte  ayant  été  ouverte  ,  un  étran- 
ger de  haute  taille,  au  visage  maigre  et  sec,  aux  vêtements 
tout  poudreux,  entra  gravement  dans  la  salle  basse,  escorté 
de  deux  valets. 

—  Excusez-moi,  monsieur,  dit  l'hôte  qui  était  accouru  en 
personne,  mais  notre  auberge  est  pleine,  et  je  ne  saurais  loger 
que  vous  seul. 

—  Oh  !  répondit  l'un  des  valets  (car  l'étranger  semblait  fort 
taciturne  et  s'était  assis,  sans  même  faire  attention  à  l'allo- 
cution de  l'aubergiste,  quant  à  nous,  nous  trouverons  bien 
toujours  moyen  de  coucher  quelque  part  ici,  surtout  s'il  y  a 
des  dames  et  qu'elles  veuillent  bien  y  mettre  un  peu  de  com- 
plaisance. 

Justement  scandalisé  d'un  tel  discours,  l'hôte  crut  devoir  ré- 
pondre qu'il  ne  logeait  en  ce  moment  que  des  hommes,  et 
qu'ainsi  les  valets  de  l'étranger  feraient  bien  de  chercher  un 
gîte  ailleurs,  ainsi  que  l'étranger  lui-même,  si  bon  lui  semblait. 
A  ces  derniers  mots,  le  taciturne  voyageur  se  leva,  et,  faisant 
signe  à  ses  valets  de  sortir,  il  se  disposait  déjà  à  s'en  aller  à 
l'instant  même  honorer  de  sa  présence  quelque  autre  hôtel- 
lerie, lorsque  la  jeune  servante,  dont  nous  avons  signalé  la 
curiosité  ,  s'écria  tout  à  coup  ,  en  hochant  la  tète  et  avec  un 
sourire  malin  : 

—  Oh!  des  hommes!  des  hommes  !  ètes-vous  bien  sûr,  notre 
maître,  de  ne  loger  que  des  hommes? 

L'étranger  tressaillit  comme  s'il  eût  été  réveillé  en  sursaut, 
et ,  s'approchant  de  la  servante  à  laquelle  il  adressa  à  voix 
basse  quelques  paroles,  il  lui  glissa  dans  la  main  une  pistole , 
3 


50  Rl'VLE  DE  PARIS. 

en  échange  lie  lacjuclle  il  obtint  sans  doute  tous  les  renseigne- 
ments qu'il  désirait,  car  il  sortit  ensuite  avec  ses  deux  valets, 
non  sans  demander  fort  poliment  excuse  à  l'aubergiste  d'avoir 
ainsi  dérangé  inutilement  toute  sa  maison. 

Hortense  et  Kanon  avaient  un  si  grand  besoin  de  repos  après 
les  fatigues  du  voyage  qu'elles  venaient  d'accomplir,  que  ni  les 
coups  de  marteau  à  la  porte,  ni  le  tumulte  qui  s'ensuivit  dans 
l'auberge,  ne  purent  les  lirer  de  leur  sommeil ,  et  elles  ue  s'é- 
veillèrent le  lendemain  que  fort  tard  dans  la  matinée.  Comme 
la  duchesse  consultait  sa  fille  de  chambre  sur  l'oijportunilé  qu'il 
pouvait  y  avoir  à  renoncer  à  leurs  vêtements  d'homme,  que  le 
défaut  d'habitude  rendait  pour  toutes  deux  fort  gênants,  et  qui 
semblaient  d'ailleurs  devenus  inutiles,  on  heurta  à  leur  porte, 
qu'elles  avaient  eu  soin  de  verrouiller  intérieurement. 

—  Qui  va  là?  dit  Nanon  de  sa  petite  voix  aiguë,  qu'elle  cher- 
cha "vainement  à  faire  descendre  jusqu'au  diapason  masculin. 
On  n'enlre  pas  encore  :  mon  camarade  fait  sa  toilette. 

Une  voix  connue  répondit  d'un  ton  plein  de  gravité  : 

—  11  est  inutile  de  chercher  à  vous  déguiser  davantage.  Je 
sais  fort  bien  à  qui  j'ai  affaire.  De  par  le  roi ,  la  loi  et  justice , 
ouvrez  à  l'instant! 

—  C'est  Polastron!  balbutia  la  duchesse  anéantie. 

—  C'est  le  diable!  reprit  Nanon;  où  fuir,  où  nous  cacher, 
madame  la  duchesse? 

—  Laisse-moi  faire  ,  dit  Hortense.  Monsieur  de  Polasiron  , 
ajoula-t-elle  à  haute-voix,  puisque  vous  avez  pris  la  peine  de 
me  suivre ,  je  ne  nierai  point  que  je  sois  la  duchesse  de  Maza- 
rin  ;  mais  le  pouvoir  de  mon  mari ,  dont  vous  êtes  le  manda- 
taire, expire  A  la  frontière  de  France  et  de  Lorraine.  Veuilliz 
donc  vous  retirer  et  me  laisser  en  repos,  si  vous  ne  voulez  un; 
forcer  à  iiivoqutr  contre  vous  les  autorités  de  ce  pays. 

—  Madame  la  duchesse,  répartit  Polastron  à  travers  le  trou 
de  la  serrure  ,  je  vous  demande  humblement  pardon  si  j'ose 
insister.  Mais  je  suis  porteur  d'un  ordre  du  parlement  de  Paris 
pour  vous  faire  arrêter  partout  où  l'on  vous  rencontrera.  J'ai 
tu  la  jjrécaulion  de  faire  viser  cet  ordre  par  M.  le  ministre  ré- 
sident de  sa  majesié  le  roi  de  France  en  cette  ville,  lequel  a 
même  daigné  me  faire  prêter  main-forte.  Ainsi,  veuillez  vous 
résigner  à  me  suivre,  et  ne  me  forcez  pas  à  employer  la  vio- 


lŒVUK  DK  PARIS.  51 

lence,  ce  qui  me  causerait  un  grand  chagrin  ,  madame  îa 
duchesse. 

En  entendant  ces  funestes  paroles,  Horlense  leva  douloureu- 
sement les  yeux  au  ciel,  dont  l'azur  n'avait  jamais  été  plus  pur 
et  plus  limpide;  et  ,  résolue  à  toutes  les  extrémités  plulôt  que 
de  tomber  entre  les  mains  de  Poiaslron,  elle  ouvrit  une  fenêtre. 
Cette  fenêtre,  située  au  premier  étage  de  riiôlellerie,  donnait  à  la 
fois  sur  une  cour  intérieure  et  sur  un  jardin,  qui  n'était  séparé 
de  cette  cour  que  par  un  mur.  Le  mur  était  construit  immédia- 
tement au-dessous  delà  fenêtre.  Horlense,  avant  que  Kanon  eût 
pu  s'opposer  à  son  projet,  avait  escaladé  lestement  la  fenêtre  , 
et,  se  laissant  glisser  jusqu'au  faîte  de  la  muraille,  où  elle  se 
cramponna  un  instant  de  ses  deux  mains ,  elle  voulut  atteindre 
le  sol  en  franchissant  d'un  saut  un  espace  d'une  dizaine  de 
pieds;  mais  elle  tomba  lourdement  sur  le  genou  et  s'évanouit. 
Nanou,  qui  la  crut  morte,  se  mita  pousser  des  cris  de  détresse, 
tels  que  bientôt  toute  la  ville  de  Nancy  fut  en  émoi,  et  que 
riiôtellerie  fut  environnée  par  une  fouie  immense  empressée 
de  voir  celle  belle  duchesse  de  Mazarin,  déjà  non  moins  cé- 
lèbre dans  toute  l'Europe  par  les  grâces  de  sa  personne  que 
par  ses  démêlés  avec  son  mari.  On  savail  déjà  en  effet  son  ar- 
rivée par  toute  la  ville,  et,  à  celte  nouvelle,  ne  tarda  pas  à 
s'en  joindre  une  autre,  celle  de  sa  mort  ;  car  on  ne  doutait  pas 
qu'elle  ne  se  fût  précipitée  par  la  fenêtre  dans  une  pensée  de 
suicide,  et  pour  échapper  à  la  vengeance  du  duc  de  Mazarin. 

Sur  ces  entrefaites,  monseigneur  le  duc  de  Lorraine,  qui 
rentrait  de  la  chasse,  vint  à  passer  non  loin  de  l'hùlellerie  ;  et, 
voulant  s'assurer  par  lui-même  de  la  cause  de  tout  le  tumulte 
dont  il  était  témoin  ,  il  s'avança  à  cheval  jusque  sur  le  théâtre 
de  l'événemenl.  Horlense  n'élait  pas  encore  revenue  de  son 
évanouissement;  mais  un  chirurgien  appelé  sur-le-champ 
avait  déclaré  qu'il  n'y  aurait  aucune  fracture  ,  et  qu'elle  en  se- 
rait quitte  pour  une  saignée  et  quelques  jours  de  repos.  A  la 
vue  de  celte  charmante  jeune  femme  que  jadis  lui  aussi  avait 
demandée  vainement  en  mariage  au  Cardinal,  et  dont  les  mer- 
veilleux allraits  avaient  laissé  dans  son  cœur  un  souvenir  inef- 
façable, de  celte  jeune  femme  qu'il  retrouvait  mainlenant  dans 
une  si  déplorable  situation  sous  tous  les  rapports,  le  duc 
éprouva  une  émolioa  profonde;  craignant  même,  lors(pie  la 


52  REVUE  DE  PARIS. 

duchessse  ouvrirait  les  yeux,  de  ne  pouvoir  maîtriser  son 
trouble  en  présence  de  ses  sujets,  il  s'éloigna  précipitamment 
et  rentra  dans  son  palais.  Mais  il  ne  fut  pas  plus  tôt  retiré 
qu'un  de  ses  officiers  vint  déclarer,  en  son  nom,  qu'il  prenait  la 
duchesse  de  Mazarin  sous  sa  protection ,  et  qu'il  ne  souffrirait 
pas  qu'il  lui  fût  fait  la  moindre  injure.  Les  agents  de  M.  de  Ma- 
zarin reçurent  en  même  temps  l'ordre  de  sortir  des  Étals  du  duc. 
Enfin  il  fit  mettre  à  la  disposition  d'Hortense  son  propre  palais, 
en  déclarant  qu'il  ne  se  présenterait  devant  elle  que  si  elle  dai- 
gnait l'y  autoriser. 

Hortense  crut  devoir  refuser  cette  dernière  offre,  et,  impa- 
tiente d'arriver  à  Milan  ,  elle  se  résolut  à  continuer  son 
voyage  ,  portée  sur  un  brancard.  Plein  de  générosité  et  de  dé- 
licatesse comme  un  amant  de  l'Astrée ,  le  duc  de  Lorraine 
envoya  à  M™«  de  Mazarin  vingt  de  ses  gardes  et  un  lieutenant , 
avec  ordre  de  l'escorter  jusqu'en  Suisse.  C'est  dans  cet  appa- 
reil presque  royal  qu'Hortense  quitta  Nancy.  On  eiit  dit  la  reine 
Cléopâtre  s'en  allant  trouver  son  beau  triumvir,  et  s'eni- 
vrant  tout  le  long  de  sa  route  des  hommages  rendus  à  sa 
beauté. 

Pourtant ,  dans  le  cours  de  ce  voyage  ,  commencé  sous  de  si 
fâcheux  auspices,  elle  devait  essuyer  encore  bien  des  traverses. 
Si ,  dans  une  existence  aussi  romanesque  que  celle  dont  nous 
avons  commencé  le  récit ,  il  n'était  parfois  nécessaire  de 
choisir  les  incidents  les  plus  dignes  d'être  notés  et  de  négliger 
les  autres  comme  superflus,  il  y  aurait  plus  d'une  page  à 
écrire  sur  les  événements  qui  marquèrent  le  passage  de  notre  hé- 
roïne en  Franche-Comté  et  en  Suisse.  Ici  portée  en  triomphe  , 
là  menacée  d'être  assassinée ,  ayant  à  lutter  contre  l'amour 
qu'elle  inspire  à  ses  gens  eux-mêmes ,  puis  délaissée  par  eux  , 
elle  arriva  enfin  dans  les  plaines  de  Milan  à  la  fin  du  mois  de 
juillet  1G68. 

Comme  son  cœur  battit,  en  apercevant  de  loin  les  maisons 
et  les  hauts  cloclieis  de  l'antique  cité  lombarde  !  Le  soleil 
était  alors  sur  son  déclin;  les  oiseaux  chantaient;  après  une 
chaude  journée  d'été,  les  arbres,  les  plantes,  les  Heurs  ver- 
saient dans  l'air  leuis  jtlus  douces  senteurs,  leurs  plus  enivrants 
parfums,  cl  il  simblail  (;ire  la  natute  entière  rùt  pris  un  vête- 
ment de  fêle  pour  sn'iier  le  retour  d'H(frl<nse  iMancini  sous  ce 


REVUE  DE  PARIS.  53 

beau  ciel  d'Ilalie,  radieux  pavillon  qui  avait  abrité  son  enfance. 
Par  intervalles  ,  on  entendait  dans  le  lointain  le  son  des  cloches 
de  la  cathédrale,  dont  le  tintement  mélancolique  s'accordait 
merveilleusement  avec  la  pompe  de  ce  paysage  ,  que  le  soleil 
près  de  se  coucher  illuminait  si  amoureusement.  Que  n'était-ii 
en  ce  moment  auprès  d'Hortense ,  celui  dont  la  pensée  était 
inséparable  de  tout  ce  qui  venait  frapper  les  sens  de  la  jeune 
femme ,  et  prêtait  en  quelque  sorte  une  âme  à  tous  ces  objets 
matériels  ?  Heureusement ,  s'il  n'était  pas  là ,  il  était  bien 
près, 

La  duchesse  enlra  dans  la  ville,  mais  sans  rien  regarder, 
sans  rien  voir.  Chez  elle  la  vie  était  devenue  tout  intérieure  ,  et 
le  monde  physique  avait  momentanément  cessé  d'être.  Aussi 
lémoigna-t-elle  une  grande  surprise ,  lorsque  des  gens  du 
peuple  vinrent  arrêter  ses  chevaux. 

—  Qu'est-ce  donc?  dit-elle,  que  se  passe-t-il?  Je  ne  vois  pas 
ma  sœur  ,  je  ne  vois  pas... 

—  Madame  ,  lui  répondit-on  ,  vous  ne  pouvez  aller  plus  loin 
eu  ce  moment ,  car  le  convoi  va  passer  par  ici. 

• —  Un  convoi  !  Que  voulez-vous  dire  !  s'écria-t-elle  , 

—  Car  elle  ne  pensait  point  qu'il  pût  mourir  quelqu'un  à 
Milan,  on  qu'on  dût  y  célébrer  des  funérailles,  le  jour  où  elle  y 
arrivait  pleine  de  joie  et  d'amour.  La  nature  humaine  est  ainsi 
faite  :  elle  n'est  jamais  plus  égoïste  que  dans  ses  joies  ou  dans 
ses  douleurs.  Une  femme  du  peuple  s'approcha  du  carrosse  : 

—  Madame,  dit-elle  en  s'adressant  à  la  duchesse,  celui  qu'on 
porte  en  terre  est  un  jeune  homme  qui  a  été  tué  en  duel  ces 
jours  passés. 

—  Pauvre  jeune  homme  !  murmura  Hortense,  rappelée  tout 
à  coup  par  celte  simple  phrase  au  sentiment  de  la  réalité  ;  il 
avait  des  amis,  une  famille,  une  maîtresse  peut-être;  cela 
est  bien  triste  !  Et  sans  doute  ce  duel  avait  un  motif  bien 
frivole  ? 

—  Oh  !  oui  !  madame ,  bien  frivole  ,  reprit  la  femme  du 
peuple;  car  on  dit  que  ce  jeune  homme  s'est  pris  de  querelle' 
avec  un  seigneur  qui  avait  attaqué  la  réputation  d'une  grande 
dame,  d'une  élrangfre  qui  a  bien  fait  parler  d'elle  dans  ces 
derniers  temps  ;  c'est  la  duchesse  de  Mazarin  ;  vous  savez  bien  , 
celle  qui  a  abandonné  son  mari. 

5, 


S4  REVUE  DE  PARIS. 

Horlense  rougit  et  pâlit  à  la  fois.  En  ce  moment,  comme  le 

convoi  approchait ,  le  peuple  cria  : 

—  Madame ,  madame ,  descendez  donc  de  votre  carrosse  , 
car  le  mort  va  passer.  A  genoux  !  à  genoux  !  tout  le  monde  à 
genoux  !  les  riches  comme  les  |»auvres,  les  grands  comme  les 
petits  ! 

Horlense  obéit;  pâle  et  tremblante,  elle  vint  s'agenouiller 
sur  1;;  j)assage  du  convoi.  Suivant  l'usage  consacré  en  Italie,  le 
cadavre  avait  le  visage  découvert.  C'était  un  charmant  jeune 
homme  avec  de  beaux  cheveux  blonds ,  un  teint  blanc  comme 
le  lis ,  un  jirofil  d'une  pureié  qui  rappelait  les  plus  beaux  types 
de  l'antiquité  ;  ou  eût  dit  Adonis.  L'expression  de  sa  physio- 
nomie était  triste,  mais  calme;  si  bien  qu'on  l'aurait  cru  seu- 
lement endoimi.  Poussé  par  un  horrible  pressentiment,  Hor- 
lense s'avança  pour  contempler  ce  cadavre,  puis  elle  poussa  un 
grand  cri  et  (omba  roide  sur  le  pavé.  En  même  temps  la  voix 
nasillarde  d'un  moine  s'écriail  : 

—  Priez  pour  le  repos  de  l'âme  de  don  Alonzo  de  Lara  ! 

Au  cri  de  la  duchesse ,  l'un  de  ceux  qui  suivaient  le  convoi , 
un  homme  d'environ  cinquante-cinq  ans,  à  la  tournure  encore 
martiale  et  dégagée,  aux  traits  profondément  accusés  ,  et  dont 
les  yeux,  pleins  de  vivacité,  brillaient  comme  deux  escarboucles 
sous  deux  sourcils  d'une  épaisseur  peu  commune,  fendilles 
langs  de  la  foule  et  se  précipita  auprès  d'Hortense  ,  qu'il  re- 
cueillit dans  ses  bras. 

Gel  homme  élait  M.  le  maréchal-de-camp  Ue  Saiut-Évremond. 


XVII. 


Il  y  a  dans  la  beauté  des  femmes  (rois  époques,  ou ,  si  l'on 
aime  mieux,  trois  phases  bien  distinctes  qui,  toutes  trois, 
exercent  sur  leurs  goûts  ,  leitt's  sentiments,  leurs  idées  même, 
une  influence  inconleslable.  La  première  correspond  à  celle 
saison  de  la  vie  si  douce  et  si  courte  qui  s'écoule  entre  quinze 
et  vingt  ans  environ.  C'esl  le  temps  de  la  |)remière  floraison 
d'un  arbre  qui ,  plus  lard,  pourra  porter  de  riches  fruits.  Tout 


REVUE  DE  I^ARIS.  55 

alors,  dans  la  nature,  est  pressentiment  et  espérance  :  c'est  le 
printemps. 

Dans  la  seconde  (époque,  la  jeune  tille  est  devenue  femme,  la 
rose  s'est  épanouie ,  l'arbre  a  secoué  ses  fleurs  ;  mais  souvent 
sa  végétation  n'en  est  que  plus  riciie  et  plus  luxuriante.  Cette 
seconde  saison  embrasse  généralement  la  période  entre  vingt  et 
trente  ans  :  c'est  l'été. 

Enfin ,  et  pour  les  femmes  vraiment  belles ,  il  existe  ce  qu'on 
pourrait  appeler  une  troisième  jeunesse,  alors  que  leur  beauté, 
ainsi  que  le  soleil  à  son  déclin ,  projette  ses  plus  éclatants 
rayons,  et  semble,  comme  pour  augmenter  nos  regrets,  n'avoir 
jamais  été  si  brillante  qu'à  ce  moment  suprême  où  elle  va  s'é- 
nouir  pour  toujours.  En  général ,  cette  troisième  période  peut 
durer  dix  années  comme  la  seconde  ,  bien  rarement  davantage, 
et  souvent  moins  :  c'est  l'automne. 

Dieu  nous  préserve  d'évoquer  ici  l'hiver  ,  alors  surtout  qu'il 
s'agit  de  la  duchesse  de  Mazarin  ,  qui  ne  le  connut  jamais  ! 

Quinze  ans  !  c'était ,  le  lecteur  ne  l'a  point  oublié  sans  doute  , 
Tàge  d'Hortense  Jlancini  lorsqu'il  lui  fallut  quitter  le  royaume 
des  rêves  et  des  féeries  ,  les  pures  et  innocentes  délices  du  pre- 
mier amour,  pour  entrer  dans  les  réalités  du  mariage.  A  vingt- 
deux  ans,  nous  l'avons  vue,  lassée  de  cette  existence  errante 
et  vagabonde  à  laquelle  l'assujettit  la  jalousie  de  son  mari, 
malheureuse  dans  le  présent  comme  elle  l'avait  été  déjà  dans  le 
passé,  déshéritée  de  tout  espoir  dans  l'avenir,  briser  soudain 
sa  chaîne  et  donner  au  monde  un  scandale  d'autant  plus  grand 
que  l'exemple  venait  de  plus  haut  et  qu'il  était  alors  plus  rare. 
Mais  le  châtiment  devait  être  aussi  prompt  qu'il  fut  terrible. 
3Iaintenant  franchissons  rapidement  un  laps  de  plusieurs 
années  :  nous  allons  retrouver  la  duchesse  de  Mazarin  par- 
venue à  la  troisième  phase  de  sa  beauté,  alors  qu'après  avoir 
parcouru  en  fugitive  une  partie  de  l'Europe,  incessamment 
traquée  par  monts  et  par  vaux,  sur  terre  et  sur  mer,  par  les 
agents  de  son  mari,  ou  plutôt  de  son  persécuteur,  elle  était 
venue  demander  asile  et  protection  à  Charles  II,  roi  d'An- 
gleterre, à  Charles  II,  qui,  jadis,  lui  avait  le  premier  offert 
tout  cela  à  un  autre  titre.  Sans  doute  il  y  aurait  j)lus  d'une  page 
curieuse  à  éc.ire  sur  les  mille  incidents  qui  marquèrent,  pen- 
dant ce  temps,  les  pérégrinations  d'Hortense  à  travers  les  États 


SG  REVUE  DE  PARIS. 

(lu  pape  et  de  Venise,  lalombardie,  le  Piémont ,  la  Savoie, 
la  France  même  ,  où  les  tempêtes  de  la  Méditerranée  la  rejetè- 
rent un  beau  jour  avec  sa  sœur,  la  connétable  Colonna  ,  fugi- 
tive aussi  comme  elle.  On  trouverait  plus  d'un  enseignement 
d'une  hante  portée  dans  le  spectacle  d'une  femme  qui  s'en  va 
effeuillant  à  tous  les  vents  sa  beauté  ,  sa  jeunesse  et  sa  répu- 
tation ,  fleurs  précieuse  entre  toutes ,  et  que  le  moindre  souÉQe 
suffit  à  flétrir.  Enfin,  ce  serait  un  moyen  d'appeler  la  pitié, 
sinon  les  sympathies  du  lecteur  sur  la  duchesse ,  que  de  lui 
montrer  cette  destinée  inquiète,  agitée,  aventureuse  ,  par 
laquelle  elle  expie  l'infraction  d'une  des  lois  les  plus  sacrées  de 
la  société  ,  à  une  époque  où  ces  lois  étaient  si  universellement 
respectées.  Mais  d'abord  ce  serait  étendre  outre  mesure  un 
récit  que  déjà  peut-être  on  a  trouvé  trop  long  ,et  puis ,  ce  n'est 
point  une  biographie  de  M™'  la  duchesse  de  Mazarin  que  notre 
intention  a  été  d'écrire.  Dans  cette  prodigieuse  quantité 
d'aventures  et  de  traverses  par  lesquelles  a  passé  cette  femme 
célèbre  ,  nous  avons  cherché  uniquement  à  dégager  celles  qui, 
en  trois  situations  données  ,  avant,  pendant  et  après  son  ma- 
riage ,  nous  ont  paru  de  nature  à  jeter  quelque  jour  sur  son 
caractère  et  sur  ses  sentiments. 

Ces  principes  posés ,  nous  reprenons  bien  vite  le  cours  de 
notre  récit. 

Par  une  matinée  du  printemps  de  l'an  1682,  toute  la  fleur 
de  la  noblesse  d'Angleterre  se  trouvait  rassemblée  dans  l'une 
des  plus  charmantes  maisons  de  Londres ,  dont  les  fenêtres 
s'ouvraient  sur  le  parc  de  Saint-James.  C'étaient  le  gai  lord 
Talbot,  le  comte  de  Saint- Albans  ,  grand  fauconnier  du 
royaume,  lord  Godolphin ,  premier  commissaire  de  la  tréso- 
rerie, le  comte  d'Essex  ,  les  lords  Montaigu  et  Darlington,  le 
prince  de  Hesse-Darmsladt  et  bien  d'autres.  Tous  ces  gens-là  se 
pressaient  autour  d'un  vieillard,  dont  le  costume  présentait 
une  sorte  de  compromis  entre  les  modes  nouvelles  et  celles  qui 
avaient  été  en  usage  en  France  quelque  vingt-cinq  ans  aupara- 
vant, alors  que  M.  le  comte  d'Olonne  et  M.  le  marquis  de 
Créqui  donnaient  le  ton  à  tous  les  gens  du  bel  air  de  la  cour  de 
Louis  XIV.  Ce  personnage  singulier,  qui  pouvait  bien  avoir 
soi.\anle-dix  ans  ,  quoique  ses  yeux  eussent  conservé  encore 
une  grande  vivacité ,  et  qu'il  afîeclâl  parfois  les  airs  évaporés 


REVUE  DE  PARIS.  57 

d'un  mousquetaire ,  était  remarquable  surtout  par  une  loupe 
assez  forte  qui  tenait  exactement  le  milieu  entre  deux  sourcils 
gris  fort  épais  ,  et  donnait  à  sa  physionomie  spirituelle  et 
quelque  peu  moqueuse  une  expression  toute  particulière  et 
éminemment  caractéristique.  De  plus,  seul  entre  tous  les  sei- 
gneurs qui  l'entouraient ,  il  ne  portait  point  l'ondoyante  per- 
ruque bouclée  que  nos  voisins  d'outre-mer  avaient  bien  voulu 
nous  emprunter  pour  faire  leur  cour  au  grand  roi ,  à  l'exemple 
de  leur  souverain.  Fidèle  ,  au  contraire  ,  au  souvenir  du  car- 
dinal Mazarin,  le  vieillard  dont  il  s'agit  avait  laissé  croître  ses 
cheveux  blancs,  qui  s'échappaient  en  anneaux  plus  ou  moins 
gracieux  de  dessous  une  calotte  noire.  Enfin  ,  il  n'avait  pas  en- 
core abjuré  complètement  le  culte  des  canons  et  de  la  ringrave. 
Au  milieu  de  tous  ces  gentishomraes  qui  le  contemplaient  avec 
une  curiosité  mêlée  de  respect  et  d'une  surprise  presque  supersti- 
tieuse, on  eût  dit  un  portrait  de  famille  descendu  de  son  cadre 
pour  raconter  quelque  merveilleuse  histoire  du  temps  passé. 
Voici  ce  que  disait  ce  vieillard  ,  en  qui  on  aura  reconnu  sans 
peine  M.  le  maréchal-de-camp  de  Saint-Évremond  : 

—  Milords ,  je  vous  remercie,  au  nom  de  M™^  la  duchesse  de 
Mazarin  ,  de  l'intérêt  que  vous  voulez  bien  prendre  à  sa  santé. 
Elle  va  beaucoup  mieux  aujourd'hui ,  et  j'espère  que  cet  acci- 
dent n'aura  point  de  suite. 

Et  comme  toute  l'assistance  le  pressait  de  flonner  des  éclair- 
cissements sur  un  fait  qui  préoccupait  au  plus  haut  point  tous 
les  esprits  et  qui  était  déjà  l'objet  de  toutes  les  conversations 
de  la  cour  et  de  la  ville  : 

—  Volontiers  ,  ajoula-t-il.  Vous  saurez  donc  qu'hier  au  soir, 
M""=la  duchesse  était  allée  à  la  comédie  pour  voir  représenter 
Venise  sauvée,  de  M.  Ottway,  qui,  par  parenthèse  ,  n'a  fait 
que  mettre  en  scène  le  beau  livre  de  notre  ami  l'abbé  de  Saint- 
Réal  ;  tout  à  coup ,  au  milieu  de  la  représentation  ,  oii  M™»  la 
duchesse  m'avait  fait  l'honneur  de  me  convier  à  prendre  place 
auprès  d'elle,  voici  qu'elle  devient  pâle  comme  une  morte, 
et,  me  serrant  le  bras  :  —  Voyez  ,  voyez  donc  !  me  dit-elle  avec 
des  yeux  hagards  et  en  me  désignant  avec  son  éventail  une 
loge  où  étaient  plusieurs  seigneurs  étrangers,  entre  autres 
M.  l'envoyé  de  Suède.  Je  me  penche  pour  regarder,  et  j'aper- 
çois en  effet...  oh!  était-ce  une  hallucination  de  mon  cerveau? 


58  KEVUE  DE  PAHIS. 

j'ai  besoin  de  le  croire  et  de  me  reporter  pour  cela  à  tout  ce 
que  m'a  dit  M.  Spiiiosa  ,  pendant  mon  séjour  en  Hollande;  — 
j'aperçois  un  jciine  homme  blond,  d'une  physionomie  à  la 
fois  noble  et  mélancolique  ,  et  d'une  beauté  extraordinaire;  ce 
jeune  homme  avait  les  yeux  amoureusement  fixés  sur  M™'  de 
Mazarin. 

—  Eh  bien!  interrompit  le  comte  de  Saint-Albans,  il  n'y  a 
rien  là  d'étonnant,  et  je  ne  sache  pas  que  la  duchesse  se  soit 
jamais  trouvée  en  public  sans  exciter  aussitôt  le  même  senti- 
ment ,  non  pas  dans  un  seul  homme,  mais  dans  vingt,  mais 
dans  cent. 

—  Milord ,  laissez-moi  achever  ,  reprit  Saint-Évremond  ;  ce 
jeune  homme  n'était  point  pour  nous ,  comme  vous  pourriez  le 
penser,  le  premier  venu.  Celait,  oh!  je  l'ai  parfaitement 
reconnu,  car  j'ai  la  vue  fort  longue,  c'était  trait  pour  trait, 
mais  à  s'y  méprendre  ,  un  cavalier  nommé  don  Aionzo  de  Lara, 
(iwe  j'ai  beaucoup  connu  autrefois,  qui  a  été  page  de  M.  le  car- 
dinal de  Mazarin  et  qui  a  été  tué  à  Milan,  il  y  a  quinze  ans, 
dans  un  duel  où  je  lui  ai  servi  de  second. 

—  Oh  !  voilà  qui  est  fort ,  pour  le  coup  ,  s'écria  d'une  voix 
l'assistance. 

—  Vous  verrez,  repartit  le  comte  de  Sainl-Albans,  que  le 
défunt  sera  ressuscité  exprès  peur  faire  pièce  à  son  adversaire, 
à  moins,  ce  qui  est  plus  vraisembjable  ,  qu'il  n'ait  été  guéri  de 
sa  blessure,  et  qu'ayant  appris  que  vous  étiez  en  Angleterre,  il 
ne  soit  venu  pour  vous  en  donner  avis. 

—  C'est  impossible  ,  milord  ,  car  j'assistais  à  ses  funérailles, 
je  l'ai  vu  couciié  dans  son  cercueil  :  M"'*^  la  duchesse  de  Mazarin 
l'a  vu  ainsi  que  moi ,  et,  il  y  a  plus ,  le  cercueil  a  été  mis  en 
terre  sous  mes  yeux. 

—  Ah  !  diable  !  c'est  surprenant  ;  et  comment  tout  cela  s'esl-il 
terminé  ? 

—  M'""  la  duchesse,  voyant  que  ce  jeune  homme  avait  les 
yeux  conslamment  fixés  sur  elle,  n'a  pu  vaincre  sou  émotion; 
elle  a  poussé  un  grand  cri  et  a  été  prise  d'une  violente  attaque 
de  nerfs.  H  a  fallu  la  rapporter  presque  mourante  dans  son 
holel ,  où  elle  a  passé  une  luiit  épouvantable. 

. —  Mais,  depuis  hier,  n'a-t-on  pas  fait  d:'s  recherches  pour 
découirir  quel  peui  cire  ce  jeune  homme;' 


REVUE  DE  PARIS.  59 

—  Oh  !  si  fait. 

—  Eh  bien  ? 

—  Eh  bien  !  il  paraît  que  M™<=  la  duchesse  et  moi  nous  nous 
étions  trompés.  Cet  étran{{er  n'a  point  nom  Alonzo  de  Lara. 
C'est  un  seigneur  su('dois  qui  voyage  pour  son  agrément,  et 
qu'on  nomme  le  baron  de  Banier.  Il  est  fils  de  ce  fameux  gé- 
néral de  Gustave-Adolphe  dont  cet  illustre  monarque  disait 
qu'après  Dieu ,  c'était  à  Banier  qu'il  était  redevable  de  la  Tic- 
toire  de  Leipzig. 

—  Voilà  une  ressemblance  bien  étrange  !  ne  put  s'empêcher 
de  s'écrier  un  chacun. 

—  Je  serais  ma  foi  curieux  ,  dit  le  prince  de  Hesse ,  de  voir  ce 
baron  de  Banier. 

—  Ma  foi ,  prince,  reprit  Saint-Évremond,  vous  ferez  bien  de 
vous  dépêcher ,  car  M.  l'envoyé  de  Suède,  de  qui  je  liens  <'e;j 
renseignements,  m'a  dit  que  son  compatriote  parlait  aujou.- 
d'hui  même  pour  la  France,  qu'il  veut  traverser  avant  de  se 
rendre  en  Italie. 

—  Tant  mieux,  monsieur  de  Saint-Évremond,  tant  mieux  , 
repartit  vivement  milord  Saint- Albans  ,1e  grand  fauconnier,  (|ui 
s'était  rangé  depuis  peu  au  nombre  des  adorateurs  les  plus  fii- 
vents  d'Horlense.  Ce  baron  de  Banier  aurait  pu  devenir  pour 
nous  un  rival  redoutable ,  et  l'impression  qu'il  a  faite  sur  M""=  de 
Mazarin  en  est  la  meilleure  preuve. 

—  Erreur,  milord,  erreur,  s'éciia  le  maréchal-de-camp; 
Horlense  n'a  jamais  aimé  (ju'une  fois  dans  sa  vie ,  et  cet  amour 
a  été  si  malheureux  qu'il  l'a  préservée  de  tout  autre.  Si  légèie 
et  si  insouciante  que  puisse  vous  paraître  M"":  de  Mazarin  ,  elle 
est  demeurée  fidèle  au  culte  d'un  souvenir,  souvenir  à  la  fois 
bien  doux  et  bien  cruel ,  et  que  nul ,  j'en  suis  sur  ,  n'aura  maiu- 
lenant  le  pouvoir  d'effacer  de  son  âme. 

—  Qu'en  savez-vous?  dit  impétueusement  le  comte  d'Essex. 

—  Oui ,  qu'en  savez-vous?  reprirent  en  chœur  tous  les  assis- 
tants. 

—  Oui-dà,  milords  !  repiit  Saint-Évremond  ,  dont  le  visage, 
un  moment  assombri  par  une  pensée  pénible  ,  reprit  son  ex- 
pression habituelle  de  moquerie;  essayez  donc  d'êlre  plus  heu- 
reux que  tous  ces  ducs  ,  que  tous  ces  princes ,  que  tous  ces  lois 
dont  elle  a  dédaigné  l'amour.  Sera-ce  vous,  milord  d'Essex,  qui 


60  REVUE  DE  PARIS. 

lriomi)heiez  de  ce  cœur  que  n'ont  pu  ton  cher  les  piièies  d'un 
conquérant  tel  que  le  duc  de  Savoie?  Sera-ce  vous,  miloid 
Saint-Albans,  qui  l'emporterez  sur  votre  roi  Charles  II,  el 
avez-vous  oublié  qu'il  n'y  a  pas  longtemps  encore  il  faisait 
offrir  à  Hortense  l'héritage  de  la  duchesse  de  Porlsmouth? 
Mais,  s'il  fallait,  milords ,  vous  détailler  la  liste  de  tous  les 
soupirants,  beaux,  riches,  nobles  et  puissants,  qu'Horlense  a 
rebutés,  ma  mémoire  n'y  suffirait  pas.  Les  beaux-esprits  eux- 
mêmes,  qu'elle  apprécie  mieux  que  personne,  n'ont  point  trouvé 
grâce  devant  elle.  Voyez  ce  pauvre  abbé  de  Saint-Réal  qui  s'était 
exilé  de  son  pays  pour  la  suivre,  il  s'en  est  retourné  le  désespoir 
dans  l'âme.  Voyez  moi-même... 

A  cette  dernière  évocation  ,  un  rire  comprimé  à  grand'peinc 
éclata  dans  toutes  les  bouches  et  dérida  tous  les  fronts. 

—  Vous  riez,  milords,  dit  le  vieux  maréchal-de-camp,  et 
vous  avez  tort.  Mordieu!  je  n'ai  pas  toujours  eu  ma  loupe  et 
mes  cheveux  blancs  ,  on  ne  m'a  pas  toujours  appelé ,  comme  à 
présent,  le  chevalier  de  la  triste  figure;  et,  si  jamais  vous 
voyagez  en  France ,  allez  voir  M"*^  de  Lenclos  ,  qui  pourra  vous 
donner  de  mes  nouvelles.  D'ailleurs,  dois-je  vous  le  dire?  il  y  a 
danger  à  aimer  Hortense,  et  encore  plus  à  en  être  aimé.  La 
Voisin,  cette  devineresse  qu'on  a  dernièrement  brûlée  en  Grève, 
avait  prédit  que  ces  yeux  que  nous  admirons  donneraient  la 
mort  à  bien  du  monde, 'et  la  Voisin  ne  s'est  pas  trompée.  Voyez, 
M™<=  de  Mazarin  n'a  aimé  qu'une  fois  dans  sa  vie,  et  l'homme 
qui  a  été  l'objet  de  cet  amour  ,  celui-là  même  dont  je  vous  par- 
lais tout-à-l'heure,  a  été  tué  en  duel  ù  vingt-lrois  ans.  Mainte- 
nant ,  cherchez  parmi  ceux  qui  s'étaient  déclarés  ses  adorateurs 
les  plus  assidus  :  le  chevalier  de  Rohan  a  eu  la  tète  tranchée 
par  la  main  du  bourreau;  le  duc  de  Savoie  est  mort  d'une 
façon  mystérieuse,  imprévue,  et  qui  laisse  tout  à  penser;  un 
pauvre  diable  de  gentilhomme,  Courbeville,  qui  avait  accom- 
pagné la  duchesse  dans  sa  fuite ,  a  été  empoisonné.  Que  vous 
faut-il  de  plus  ,  et  qui  de  vous  consentirait  à  payer  par  une  telle 
destinée  quelques  jours  de  l'amour  d'Horlense,  en  supposant  que 
son  cœur  pût  en  éprouver  encore? 

—  Moi  !  moi  !  répondit-on  de  toutes  parts. 

—  Amen  !  dit  Saint-Évreraond  ,  et  moi  aussi  ;  mais,  si  tout 
espoii-  à  cet  égard  m'est  interdit  par  mon  âge ,  ce  même  âge  me 


REVUE  DE  PARIS.  61 

donne  le  droil  d'être  franc.  Retenez  donc  bien  ce  que  je  vous 
dis  aujourd'hui.  Jamais  Horlense  ne  donnera  son  amour  à  un 
Anglais. 

—  Pourquoi  donc? 

—  Pourquoi  !  pourquoi  !  parce  qu'en  dépit  de  tous  vos  efforts 
pour  nous  imiter,  nous  autres  Français,  vous  ne  serez  jamais 
qu'un  milieu  entre  les  courtisans  de  France  et  les  bourgmes- 
tres d'Amsterdam.  Que  diable,  rendez-vous  justice,  Milords. 
Est-ce  que  sans  Hortense  il  y  aurait  moyen  de  vivre  dans  votre 
atmosphère  de  brouillards  où  l'on  mange  du  mouton  de  Bath 
au  lieu  des  perdrix  parfumées  d'Auvergne,  où  l'on  boit  de  l'aie 
et  du  porter  au  lieu  de  nos  délicieux  vins  de  France?  Si  l'on 
commence  à  parler  un  peu  de  Londres  en  Europe,  n'est-ce  point 
à  M™'  de  Mazarin  que  vous  le  devez?  Si  les  chevaux,  les  com- 
bats de  coqs  et  la  chasse  au  renard  ne  sont  plus  votre  unique 
conversation,  comme  votre  unique  science,  n'est-ce  point 
encore  l'œuvre  d'Hortense?  Si  vos  femmes,  vos  sœurs,  vos 
maîtresses  s'habillent  et  se  coiffent  un  peu  moins  mal ,  n'est-ce 
pas  aussi  grâce  à  elle,  qu'avant  son  arrivée  elles  appelaient 
vagabonde  et  aventurière?  Vagabonde  elle!  aventurière  elle  ! 
Eh!  mon  Dieu,  milords,  partout  où  elle  a  porté  ses  pas,  par- 
tout où  elle  daignera  les  porter  encore,  elle  a  été  reine  ,  enten- 
dez-vous, comme  elle  l'est  ici,  comme  elle  le  sera  toujours. 

Lorsque  le  maréchal-de-camp  eut  terminé  sa  boutade  ,  ses 
auditeurs  se  regardèrent  quelque  temps  avec  tout  le  flegme  bri- 
tannique, et  sans  paraître  même  s'apercevoir  qu'il  y  eût  quel- 
que chose  de  blessant  dans  rapostroi)he  qu'ils  venaient  de  subir  , 
car  ils  étaient  habitués  à  voir  l'amoureux  vieillard  prendre  feu 
toutes  les  fois  qu'il  s'agissait  de  sa  belle  duchesse;  mais,  ù  ce 
moment,  un  jeune  homme  qui  était  entré  depuis  peu  dans  le 
salon ,  et  auquel  nul  n'avait  fait  attention  ,  crut  devoir  prendre 
la  parole. 

—  Milords  ,  s'écria-t-il ,  j'ai  entendu  dire  que  M^^  la  du- 
chesse de  Mazarin  ,  qui  est  ambitieuse  de  tous  les  succès  comme 
de  toutes  les  gloires ,  avait  désiré  entendre  son  oraison  funèbre 
de  son  vivant  même  ,  et  qu'elle  avait  chargé  M.  de  Saint-Ëvre- 
mond  du  soin  de  lui  en  composer  une.  Je  pense  que  le  panégy- 
rique qu'il  vient  de  nous  réciter  en  est  un  extrait.  Seulement 
permettez-moi  de  lui  faire  observer,  en  votre  nom,  qu'il  a 

5  6 


6-2  KEVUE  DE  PARIS, 

oublié  une  ciicse  :  t'es!  <iue,  si  rAiigielerte,  privée  de  la  cl;ar- 
manle  duchesse  de  Mazarin ,  étail  bien  pauvre,  la  charmanle 
duchesse  de  Mazarin  pourrait,  de  son  côté,  ne  pas  se  trouver 
fort  riche  sans  l'Angleterre  ;  car,  enfin,  que  deviendrait-elle, 
sans  la  pension  de  quatre  mille  livres  sterling  que  lui  fait 
votre  gracieux  monarque?  One  deviendrait  également  M.  de 
Saint-Évreniond  sans  la  pension  de  trois  cents  guinées  qu'il 
reçoit  ici? 

Tous  les  regards  se  portèrent  instantanément  sur  le  nouvel 
inlerlocuteur  qui  venait  de  surgir  dans  le  salon  de  rhôlcl 
Mazarin,  et  qui  avait  osé  y  faire  entendre  des  paroles  de 
l)lâme.  C'était  un  homme  de  moyenne  taille  ,  bien  fait  et  d'une 
physionomie  assez  régulière.  Il  avait  le  teint  brun  ,  l'œil  noir 
et  plein  de  tierté  ,  le  visage  allongé  ;  mais  son  air  froid  et  sévère 
contrastait  sensiblement  avec  son  extrême  jeunesse  ,  car  il  ne 
paraissait  |)ns  avoir  plus  de  vingt-deux  à  vingt-trois  ans.  Quant 
à  ses  vêtements ,  ils  ne  se  distinguaient  en  rien  de  ceux  de  tous 
les  autres  gentilshommes,  sinon  qu'ils  étaient  de  couleur  som- 
bre ,  bien  qu'on  fût  alors  dans  une  saison  où  les  couleurs 
claires  étaient  choisies  de  |)référence.  Enfin ,  et  c'est  une  par- 
ticularité qu'il  n'est  pas  inutile  d'indiquer  dès  à  présent,  le  nou- 
veau venu  parlait  le  français,  langue  généralement  en  usage 
alors  à  la  cour  d'Angleterre  el  notamment  chez  la  duchesse 
de  Mazarin  ,  mais  avec  une  pureté  d'accentuation  (|ui  annon- 
çait au  moins  un  long  séjour  en  France ,  bien  que  son  teint  et 
la  conformation  de  son  visage  accusassent  une  origine  méri- 
dionale. 

A  la  vue  de  cet  hù(e  nouveau  qu'il  ne  connaissait  pas,  Saint- 
Évremond  tressaillit  et  le  considéra  avec  ime  vive  attention, 
comme  s'il  eût  cherché  à  démêler  dans  ses  traits  le  souvenir 
encore  confus  de  la  personne  qu'ils  lui  rappelaient;  puis  .  soit 
que  sa  mémoire  l'eût  trahi ,  soit  que  l'indignation  l'emportât  en 
lui  sur  ce  souvenir  même  : 

—  Quatre  mille  livres  sterling  !  s'écria-t-il ,  voilù  une  belle 
affaire!  Mais  n'est-ce  pas  là  encore  une  raison  de  i)Ius  de  plain- 
dre U<"^  la  duchesse  de  Mazarin  ?  Quatre  mille  livres  sterling , 
mais  c'est  tout  simplement  cent  mille  livres  i)ar  an;  et  que 
voulez-vous  qu'elle  fasse  avec  cela  ?  .\us8i ,  est-elle  criblée  de 
dettes.  Cent  mille  livres  ,  bon  Dieu  !  Mais  vous ,  monsieur ,  vous 


lUiVLE  UK  PAUIS.  03 

que  je  ne  connais  pas,  el  qui  avez  cru  devoir,  dans  un  but  que 
vous  nous  direz  sans  doute,  évoquer  ici  un  pareil  souvenir, 
ignorez-vous  donc  que  M'"'=  la  duchesse  de  Mazarin  avait  ap- 
porté en  mariage  un  million  cinq  cent  mille  livres  de  renies  , 
sans  compter  tous  les  palais  el  lous  les  ciiàleaiix  que  lui  a 
laissés  son  oncle?  Ignorez-vous  que  de  tons  ces  biens  il  ne  lui 
reste  pas  aujourd'hui  une  obole? 

—  Je  le  sais,  monsieur,  répondit  fièreraenl  l'inconnu. 

—  Eh  bien  !  continua  Saiiit-Évremond .  vous  devez  savoir 
aussi  que  toutes  ces  richesses  sont  restées  enlru  les  mains  de 
M.  de  Jlazarin  ,  qui  a  déclaré  (jue,  quand  bien  même  la  du- 
chesse serait  réduite  à  la  mendicité,  jamais  il  ne  lui  donnerait 
un  denier. 

—  Je  sais  lout  cela,  monsieur;  mais  vous  oubliez  que  M.  le 
duc  de  Mazaiin  a  ajouté  qu'il  était  prêt  à  partager  sa  fortune 
avec  M"""  de  Mazarin  ,  le  jour  où  elle  reviendrait  auprès  de 
lui. 

—  Qu'il  n'y  compte  point,  monsieur!  Jamais,  je  l'espère, 
elle  n'aura  celle  faiblesse  ;  car  elle  ne  saurait  oublier  que 
riiomme  dont  vous  parlez  s'est  fait  depuis  quinze  ans  son  per- 
sécuteui'  et  son  tyran  ,  et  que  ,  non  content  de  la  traquer  comme 
une  criminelle ,  il  l'a  diffamée  dans  toute  l'Europe;.  Elle  retour- 
ner auprès  de  lui!  pouifiuoi  donc?  Pour  partager  sa  fortune, 
dites-vous?  Mais  cette  fortune  va  tous  les  jours  s'engloutissanl 
entre  les  mains  des  moines  dont  il  vil  entouré  ;  el ,  si  Dieu  lui 
prête  vie  encore  quelques  années ,  il  ne  restera  bienlôt  plus  rien 
ni  de  l'hérilage  du  cardinal  Mazarin,  ni  de  celui  du  maréchal 
de  La  Meilleraye.  Déjà  tous  ces  tableaux,  toutes  ces  statues,  ces 
riches  tapisseries,  cl-s  bronzes,  ces  vases  précieux  rassemblés 
à  si  grands  frais  au  i)alais  Mazarin ,  ont  été  détruits  ou  livrés 
aux  flammes,  sous  prétexte  que  les  images  (|Ui  s'y  trouvaient 
retracées  avaient  pu  égarer  l'imagination  de  la  duchesse  et  lui 
inspirer  de  coupables  pensées.  Déjà  les  chàleaux,  les  fermes  , 
les  méiairies ,  lout  cela  est  vendu.  Voulez-vous  donc  qu'elle 
s'en  aille  habiter  enlit;  quatre  murs  nus,  avec  un  homme  qui 
passe  son  lumps  à  faire  des  règlemcnls  sur  la  chasteté ,  à 
l'usage  des  pâtres  et  des  laitières  de  ses  gouvernements  ;  un 
bomme  (|ui,  s'il  n'élait  pas  duc  el  pair  du  royaume,  grand 
maîlre  île  rartlllerie,  (pie  sais-je?  devrait  (-.Ire  envoyé  aux  po- 


64  REVUE  DE  PARIS. 

tites  maisons  ?  Mais ,  monsieur ,  plutôt  que  de  laisser  Hortense 
retourner  auprès  de  son  mari,  nous  serions  tous  prêts  à  nous 
couper  la  gorge  avec  M.  de  Mazarin  :  n'est-ce  pas,  railords? 
car  c'est  notre  reine  à  nous  qu'Horlense  ;  elle  est  nécessaire  à 
notre  existence,  à  notre  bonheur;  ses  beaux  yeux  sont  notre 
soleil ,  son  souffle  est  l'air  qui  nous  fait  vivre ,  sa  parole  la 
manne  céleste  qui  nous  sert  d'aliment.  Oh  !  malheur  à  celui  qui 
tenterait  de  nous  enlever  notre  reine! 

—  Oui,  oui,  malheur  à  lui,  s'écrièrent  dans  un  transport 
chevaleresque  tous  les  assistants,  entraînés  par  l'éloquence  de 
Sainl-Évremond  hors  des  bornes  de  la  gravité  britannique. 

A  ce  même  moment,  un  jeune  page,  vêtu  de  la  plus  co- 
quette livrée  écarlale  qu'il  soit  possible  d'imaginer,  entra  vive- 
ment dans  le  salon  ,  et  annonça  que  M™=  la  duchesse  venait  de 
se  lever  et  était  visible  pour  tous.  A  cette  nouvelle  inattendue  , 
tous  les  courtisans  tressaillirent  et  se  précipitèrent  en  tumulte 
dans  l'appartement  de  leur  reine,  s'enviant  l'un  à  l'autre  la  fa- 
veur de  lui  baiser  la  main  le  premier.  L'inconnu  les  regarda 
sortir  en  haussant  les  épaules,  et  une  expression  de  sarcasme  et 
presque  de  mépris  se  peignit  sur  son  visage ,  pendant  qu'il  mur- 
murait tout  bas  : 

—  Et  mol  aussi,  milords ,  je  veux  assister  au  lever  de  votre 
belle  reine,  et  nous  verrons  si  elle  refusera  de  me  suivre  en 
France. 

XVIII. 

Aujourd'hui  que  ,  par  une  corrélation  plus  ou  moins  para- 
doxale établie  entre  les  individus  et  les  objets  matériels  au  mi- 
lieu desquels  ils  se  meuvent,  on  prétend  avoir  misa  nu  les 
idées ,  les  sentiments,  le  caractère  même  de  la  personne  dont 
on  écrit  l'histoire,  lorsqu'on  a  fait  l'inventaire  de  sa  chambre ii 
coucher,  il  faut  convenir  que  ,  si  peu  absolu  que  puisse  être  un 
pareil  diagnostic,  il  aurait  du  moins  reçu  une  appllcalion  mer- 
veilleuse en  ce  qui  touche  M™^  la  duchesse  de  Mazarin.  Il  se- 
rait difficile  en  effet  d'imaginer  un  aspect  plus  solennellement 
bizarre  et  plus  propre  à  donner  ime  juste  opinion  de  celte  beauté 
célèbre,  que  celui  du  cabinet  où  el!c  donna  audience,  le  jour 


REVUE  DE  PARIS,'  6a 

dont  nous  parlons ,  à  ses  courtisans  habituels  ;  c'était  une  pièce 
de  forme  octogone  ornée  de  riches  tentures ,  et  dans  laquelle 
des  rideaux  de  damas  ne  laissaient  pénétrer  qu'un  demi-jour 
voluptueux.  Sur  Tune  des  parois  de  la  muraille  était  un  grand 
tableau  représentant  les  amours  de  Vénus  et  d'Adonis,  souvenir 
mythologique  qui  pouvait  bien  pour  Hortense  en  réveiller  de 
plus  réels  ;  çà  et  là ,  sur  des  piédestaux  disposés  de  distance  en 
distance  autour  de  la  chambre ,  on  voyait  des  magots  de  la 
Chine,  des  vases  de  fleurs,  et  par  intervalles  des  cages  dorées 
et  remplies  d'oiseaux  précieux. 

La  divinité  de  ce  séjour  était  elle-même  assise  nonchalam- 
ment sur  une  chaise  longue,  devant  sa  toilette,  entourée  de  ses 
femmes,  et  dans  un  négligé  plein  de  grâce  et  de  coquetterie. 
A  ses  pieds  étaient  couchés  sur  des  coussins  de  velours  plu- 
sieurs petits  chiens  de  l'espèce  la  plus  mignonne,  pendant  que, 
perchés  sur  sa  toilette  ,  son  perroquet  Pretty  et  son  chat  favori 
Pussy  (pourquoi  ne  pas  les  nommer ,  puisque  l'un  et  l'autre  ont 
été  chantés  par  les  potites  de  l'époque?  )  semblaient  la  contem- 
pler amoureusement.  De  chaque  côté  de  la  toilette  se  tenaient 
debout ,  comme  deux  sentinelles ,  et  dans  une  attitude  pleine  de 
gravité ,  le  petit  Turc  d'Hortense ,  Mustapha ,  et  son  petit  nègre 
Pompée ,  tous  les  deux  vêtus  de  leur  costume  national,  qui  était 
d'une  grande  richesse.  Ses  pages  ,  le  jeune  Dery ,  dont  la  voix 
était,  dit-on,  si  mélodieuse,  et  à  qui  Saint-Évremond  adressa 
un  jour  une  si  plaisante  épître  ,  le  jeune  Stourlon  et  les  autres 
étaient  également  debout  à  l'entrée  de  la  chambre.  Enfin,  dans 
un  coin,  assis  sur  un  pliant,  Pabbé  Milon,  aumônier  de  la  du- 
chesse, lisait  dévotement  son  bréviaire,  non  sans  secouer  la  tête 
de  temps  à  autre,  Hortense  lui  ayant  persuadé  depuis  peu  de 
pfirter  des  boucles  d'oreille. 

Les  joues  de  la  duchesse,  encore  un  peu  pâles  ,  avaient  con- 
servé l'empreinte  de  l'émotion  pénible  qu'elle  avait  éprouvée  la 
veille  5  mais  cette  pâleur  même  lui  prêtait  un  charme  de  plus. 
Bien  qu'Horlense  fût  alors  déjà  dans  sa  trente-sixième  année, 
elle  était  encore  merveilleusement  belle,  et  on  ne  lira  peut-être 
jtas  sans  intérêt  le  portrait  suivant  qu'un  contemporain  traçait 
d'elle,  à  cette  même  époque, portrait  dans  lequel  les  attraits  du 
modèle  sont  analysés  avec  un  soin  minutieux  presque  digne  du 
temps  où  nous  vivons. 

6. 


66  REVUE  DE  PARIS. 

a  C'est  une  de  ces  beaiitez  romaines  qui  ne  ressemblent  point 
à  des  poupées  comme  la  plusparl  des  nostres  de  France,  et 
dans  qui  la  nature  loule  pure  triomphe  avec  majesté  de  tout 
l'artifice  des  coquettes.  La  couleur  de  ses  yeux  n'a  point  de 
nom;  ce  n'est  ny  bleu,  ny  gris,  ny  tout  à  fait  noir,  mais  un 
mélange  de  tous  les  trois,  qui  n'a  que  ce  chacun  a  de  plus  beau, 
la  douceur  des  bleus,  la  gayeté  des  gris ,  et  surtout  le  feu  des 
noirs;  mais  ce  qu'ils  ont  de  plus  merveilleux,  c'est  qu'il  n'y  en 
a  point  au  monde  de  si  doux  et  de  si  enjouez  pour  l'ordinaire, 
enfin,  de  si  propres  à  donner  de  l'amour;  et  il  n'y  en  a  point 
de  si  sérieux,  de  si  sévères  et  de  si  sensez  (juand  elle  est  dans 
quelque  application  d'esprit.  Ils  sont  si  vifs  et  si  riants,  que, 
quand  elle  s'attache  à  regarder  quelqu'un  fixement ,  ce  qui  ne 
luy  arrive  guère,  on  croit  en  estre  éclairé  Jusqu'au  fond  de 
rame,  et  on  désespère  de  pouvoir  luy  rien  cacher.  Ils  sont 
grands ,  bien  fendus  et  à  fleur  de  leste ,  pleins  de  feu  et  d'esprit  ; 
mais,  avec  toutes  ces  beautez,  ils  n'ont  rien  de  languissant  ny 
de  passionné  ,  comme  si  elle  n'était  née  que  pour  estre  aimée 
et  non  pas  pour  aimer.  Sa  bouche  n'est  ny  grande  ny  de  la  der- 
nière petitesse,  mais  tous  les  mouvements  en  sont  pleins  de 
cliarme,  et  les  grimaces  les  plus  étranges  ont  une  grâce  inex- 
primable quand  elle  contrefait  ceux  qui  les  font.  Son  rire  atten- 
drirait les  cœurs  les  plus  durs,  et  charmerait  les  plus  cuisants 
soucis;  il  luy  change  presque  entièrement  l'air  du  visage, 
qu'elle  a  naturellement  assez  froid  et  fier,  et  il  y  répand  une 
certaine  teinture  de  douceur  et  de  boulé  qui  rassure  les  âmes 
que  sa  bejiuté  a  d'abord  alarmées,  et  leur  inspire  cette  joye  in- 

quielte  qui  est  la  plus  prochaine  disposition  à  la  tendresse 

Elle  a  le  son  de  sa  voix  si  touchant,  qu'on  ne  sçaurait  l'enten- 
dre jiarler  .sans  émotion.  Son  teint  a  un  éclat  si  beau,  si  naturel, 
si  vif  et  si  doux,  que  je  ne  pense  pas  que  personne  se  soit  jamais 
avisé,  en  le  regardant,  de  trouver  â  redire  qu'il  ne  soit  pas  de  la 
dernière  blancheur.  Ses  cheveux  sonl  d'un  noir  luisant  qui  n'a 
rien  de  rude.  A  voir  le  beau  tour  qu'ils  prennent  naturellement, 
ei  comment  ils  se  tiennent  d'eux-mesmes  quand  elle  les  a  tout 
â  fait  abattus,  pour  peu  qu'on  eût  l'âme  poétique,  on  dirait 
qu'ils  se  johent  ù  plaisir  ,  tout  enliez  et  glorieux  de  couvrir  une 
leste  si  belle.  C'est  le  plus  beau  tour  de  visage  que  la  peinture 
ait  Jamais  imaginé.  On  la  voit  quinze  jours  de  suite  coiffée 


HEVUE  UE  PARIS.  07 

d'autant  de  différentes  manières,  sans  pouvoir  dire  laquelle  iuy 
va  mieux;  celles  qui  défont  toutes  les  femmes  la  parent,  et 
celles  qui  ne  conviennent  jamais  à  une  même  teste  font  égale- 
ment bien  sur  la  sienne.  Il  en  est  de  ses  habillements  comme  de 
sa  coëffure;  il  faut  la  voir  enveloppée  dans  une  robbe  de  cham- 
bre pour  en  juger,  et  c'est  en  celte  seule  personne  qu'on  peut 
dire  véritablement  que  l'art  le  plus  délicat,  le  mieux  entendu  et 
le  mieux  caché  ne  sçauiait  égaler  la  nature.  « 

En  entrant  dans  le  cabinet  de  la  duchesse  de  Mazarin,  tous 
ses  courtisans  s'en  vinrent ,  à  tour  de  rôle  ,  lui  baiser  la  main  , 
et  à  tons  elle  trouva  le  moyen  de  dire  un  mot  gracieux.  Saint- 
Évremond,  comme  l'hôte  le  plus  habituel  du  logis ,  s'avança  le 
dernier. 

—  Vous  le  voyez,  dit-elle  ,  mon  vieil  ami,  il  faut  vous  presser 
de  faire  l'oraison  funèbre  que  je  vous  ai  demandée ,  car  vous 
savez  que  je  veux  l'entendre  de  mon  vivant ,  et  peu  s'en  est 
fallu ,  cette  fois,  qu'elle  ne  fût  récitée  qu'après  ma  mort.  Fran- 
chement, c'eût  été  dommage. 

—  Allons  !  s'écria  le  niaréchal-de-camp ,  vous  voilà  encore 
dans  vos  idées  noires!  Je  gage  que  c'est  la  faute  de  .M.  l'abbé 
Alilon. 

Ici  l'aumônier  ne  put  s'empêcher  de  détacher  les  yeux  de  son 
bréviaire  et  de  les  tixer  sur  la  duchesse  d'une  façon  fort  piteuse. 
Horlense  reprit  : 

—  Oh!  le  pauvre  abbé  !  ne  l'accusez  pas  ,  je  l'avais  fait  venir 
pour  lui  demander  son  avis  sur  une  nouvelle  coiffure. 

—  A  la  bonne  heure  ! 

—  Au  surplus  ,  ajouta-t-elle,  si  j'ai  une  prière  à  adresser  au 
ciel ,  c'est  de  me  laisser  mourir  jeune,  car  l'enfer  des  femmes, 
c'est  la  vieillesse. 

—  Eh!  eh  !  reprit  Saint-Évremond  ,  c'est  un  rendu  pour  un 
prêté,  car  elles  nous  font  si  bien  damner,  nous  autres  hommes, 
quand  elles  sont  jeunes. 

—  Madame  la  duchesse,  reprit  gravement  milord  Godoli'hin, 
est-ce  donc  là  la  seule  prière  que  vous  adressiez  au  ciel  ? 

—  Oh!  non  pas  ,  milord.  Je  prie  Dieu  tous  les  soirs  et  tous 
les  matins,  de;nandcz  i)lutôt  à  l'abbé.  Tous  les  soirs,  je  lui 
rends  grâce  de  ra'avoir  donné  un  peu  d'esprit,  et,  tous  les 


68  REVUE  DE  PARIS. 

malins,  je  le  supplie  de  me  préserver  des  sottises  de  mon 
cœur. 

En  prononçant  ces  derniers  mots ,  Horlense  soupira  ,  et  ses 
regards  s'attachèrent  machinalement  sur  le  tableau  qui  repré- 
sentait les  amours  de  Vénus  et  d'Adonis.  Il  y  eut  un  moment 
de  silence  ;  puis  un  page  s'approcha  et  remit  à  la  duchesse 
plusieurs  messages  qu'on  venait  d'apporter  pour  elle. 

—  Merci ,  mon  enfant,  dit-elle,  merci;  car  j'ai  besoin  de 
converser  aujourd'hui  avec  tous  mes  amis.  —  Allons ,  mon- 
sieur mon  lecteur,  ajouta-t-elle  en  faisant  signe  à  Saint- 
Évremond  d'approcher ,  et  comme  quelqu'un  qui  chercherait 
ù  se  remettre  d'un  rêve  pénible ,  venez  remplir  auprès  de 
moi  votre  ofiBce  ordinaire.  Vous  permettez,  n'est-ce  pas  ,  mi- 
lords  ? 

Le  maréchal-de-camp  ne  répondit  pas ,  car,  les  yeux  fixés  .^ 
cet  instant  sur  sa  divinité,  et  perdu  dans  une  vague  extase  ,  il 
murmurait  tout  bas  : 

—  Un  jour,  la  nature  défera  ce  bel  ouvrage  qu'elle  a  pris  tant 
de  peine  à  former.  Est-ce  bien  possible? 

Mais  Hortense,  déjà  le  rire  sur  les  lèvres  : 

—  Eh  bien  !  qu'avez-vous  donc  à  rêvasser  ainsi,  monsieur  le 
chevalier  de  la  triste  ligure  ? 

Rappelé  à  lui-même  par  cette  apostrophe,  Saint-Évreraond 
tressaillit. 

—  Me  voici,  dit-il ,  me  voici. 

Puis,  décachelant  le  premier  message  qu'Hortense  lut  tendit  : 

—  Ce  sont  des  vers ,  dit-il ,  voyons  la  signature  :  c'est  de 
M.  l'abbé  de  Chaulieu. 

—  Ah  !  s'écria  Horlense,  loué  soit  Dieu  doublement ,  car  je 
vais  avoir  des  nouvelles  de  ma  sœur,  M™"^  la  duchesse  de  Bouil- 
lon ,  et  nous  allons  entendre  de  la  belle  poésie. 

Saint-Évremond  lut  ce  qui  suit  : 

La  divine  Bouillon  ,  celle  adorable  sœur. 

Qui  parlage  avec  vous  lempire  de  Cj  thèrc , 

El  qui  sail ,  comme  vous  ,  par  ceut  moyens  de  plaire 

Scduire  cl  l'esprit  et  le  cœur  , 

lUalgrc  tout  ce  que  jai  pu  faire, 

Veut  anjourilhui  que  mes  vers, 


REVUE  DE  PARIS.  69 

Au  hasard  Je  vous  déplaire , 
Aillent  traverser  les  mers, 
A  cet  insensé  projet 
Ma  raison  s'est  opposée  ; 
Je  vais  devenir  l'objet , 
Ai-je  dit ,  de  la  risée 
De  cet  homme  si  fameux 
De  qui  le  goût  seul  décide 
Du  bon  et  du  merveilleux. 
Et  qui,  plus  galant  qu'Ovide, 
Est  comme  lui  malheureux. 

A  cet  endroit  de  l'épître ,  Saint-Évremond  s'arrêta  involontai- 
rement et  fixa  sur  Hortense  un  regard  passionné,  un  regard 
dans  lequel  brillait  encore  sous  la  cendre  des  années  je  ne  sais 
«luelle  étincelle  des  anciens  jours,  alors  que  le  joyeux  raaré- 
chal-de-camp  rencontrait  si  peu  de  cruelles  à  la  conr  d'Anne 
d'Autriche.  Mais  la  duchesse ,  en  proie  à  une  préoccupation 
rêveuse  dont  elle  semblait  ne  pouvoir  se  rendre  maîtresse,  n'y 
fit  aucune  attention  ,  et  Saint-Évremond  reprit  sa  lecture. 
Lorsqu'il  eut  fini,  la  duchesse  s'écria  : 

—  Que  dites-vous  de  ces  vers?  Quant  à  moi,  ils  me  semblent 
charmanls. 

L'oracle  avait  parlé ,  et  un  murmure  général  d'approbation 
accueillit  son  arrêt.  Mais  le  vieux  marèchal-de-camp  hocha  la 
léle. 

—  Je  ne  saurais  ,  dit-il ,  vous  contredire  ,  madame  la  du- 
chesse ,  mais  je  trouve  un  défaut  grave  dans  ces  vers ,  c'est  la 
comparaison  qu'ils  commencent  par  établir  entre  vous  et  W""  la 
duchesse  de  Bouillon  ,  entre  le  soleil  et  la  lune,  entre  la  reine 
de  beaulé  et,  si  vous  voulez,  sa  première  sujette.  Voici,  ajouta- 
t-il  en  tirant  une  lettre  de  sa  poche,  un  message  que  j'ai  reçu, 
moi  aussi,  d'un  de  nos  beaux  esprits,  d'un  auteur  qui  vaut  à 
coup  stir  M.  l'abbé  de  Chaulieu  ,  de  M.  de  la  Fontaine  ;  et  si 
madame  la  duchesse  veut  bien  en  écouter  la  lecture... 

—  Si  ce  sont  des  vers  à  ma  louange,  interrompit  Hortense, 
je  crois  qu'en  voilà  assez  pour  aujourd'hui.  Gardez-nous  cela 
pour  un  autre  jour. 

—  Souffrez  du  moins ,  reprit  le  maréchal  de  camp,  que  j'en 
lise  un  passnge. 


7«  REVUE  DE  PAKIS. 

Et,  sans  attendre  même  la  permissioD  d'Hortense ,  il  se  mit 

îi  lire  avec  feu  les  vers  suivants  : 


Que  vous  dirai-je  davantage? 

Hortense  eut  du  ciel  en  partage 
La  grâce  ,  la  beauté,  l'esprit;  ce  n'est  pas  tout  : 
Les  qualités  du  cœur;  ce  n"est  pas  tout  encore  , 
Pour  mille  autres  appas  le  monde  entier  l'adore, 

Depuis  l'un  jusqu'à  l'autre  bout. 
L'Angleterre ,  en  ce  point ,  la  dispute  à  la  France  : 
Votre  héroïne  rend  nos  deux  peuples  rivaux. 

0  vous  ,  le  chef  de  ses  dévots , 

De  ses  dévots  à  toute  outrance  , 

Faites-nous  l'éloge  d'Hortense  ! 
Je  pourrais  en  charger  le  dieu  du  double  mont , 

Mais  j'aime  mieux  Saint-Evremond. 


—  Vivat  !  vivat  !  s'écria  l'assistance  en  ballant  des  mains 
avec  transport. 

—  Vous  voyez,  mon  vieil  ami,  dit  la  duchesse,  que  M.  de  la 
Fontaine  est  d'accord  avec  moi,  et  qu'il  vous  demande  aussi  de 
faire  mon  oraison  funèbre. 

—  Encore  !  reprit  Saint-Évremond  en  frappant  du  pied  ;  mais 
vous  voulez  donc  que  je  meure  moi-même.  Eh  bien!  oui,  je  la 
ferai,  ne  fût-ce  que  pour  vous  forcer  de  vous  repentir  de  me 
l'avoir  tant  demandée. 

—  Allons,  monsieur  le  chevalier  de  la  triste  figure,  dit  gaie- 
ment Hortense  en  tendant  à  son  vieil  ami  une  main  qu'il  baisa 
avec  ferveur,  ne  vous  fâchez  pas.  Aussi  bien,  j'entends,  moi, 
votre  Dulcinée ,  que  vous  répondiez  sur-le-chanii)  à  M.  l'abbé 
de  Chaulieu  ;  car  vous  n'êtes  pas  seulement  mon  lecleur,  vous 
le  savez  bien,  vous  êtes  aussi  mon  secrétaire.  Quant  aux  autres 
bîtlres,  j'en  fais  mou  affaire.  Allons  !  pages,  vite  une  plume, 
de  l'encre  à  M.  de  Saint-Ëvremond ,  et,  pendant  (|u'il  com- 
|)Osera  sa  réponse  ,  le  petit  Dery  va  nous  chanter  un  de  ces 
airs  italiens  qu'il  chante  si  bien  ,  et  je  l'accompagnerai  de  ma 
guitare. 

Le  jeune  Dery  chanta  eiiviion  pendant  une  demi-heure.  Au 
bout  de  ce  temps,  Saint-Êvn  niond  uni  avec  beaucoup  de  galan- 


I  KËVLE  DE   PARIS.  71 

terie  un  genou  en  terre  devanl  la  dnchesse  ,  el  déposa  eiilrc  ses 
mains  ia  réponse  qu'elle  iui  av;)iL  demandée,  el  dont  elle  vou- 
lut donner  elle-même ,  cette  fois ,  lecture  à  ses  fidèles.  Celle 
réponse  ,  qui  fut  colportée  alors  dans  toute  l'Europe  galante 
et  lettrée,  où  elle  eut  un  succès  prodigieux,  était,  conformé- 
ment à  la  mode  de  l'époque,  entremêlée  de  prose  et  de  vers.  En 
voici  un  extrait.  Qu'on  nous  pardonne  celte  dernière  citation  , 
la  seule  d'ailleurs  que  nous  ayons  cru  devoir  emprunter,  dans 
le  cours  de  ce  récit,  aux  écrits  d'un  personnage  qui  y  joue  un 
assez  grand  rùle,  et  qui ,  aujourd'hui  peu  connu,  a  été  cepen- 
dant considéré,  à  tort  ou  à  raison,  par  ses  contemporains, 
comme  l'une  des  gloires  littéraires  du  xvii«  siècle. 


Je  n'ai  point,  comme  censeur, 
Examiné  votre  ouvrage...  ; 
Notre  Sapho  Mazarin 
Vous  donne  la  préférence 
Sur  toul  Grec  et  tout  Latin; 


•  M""=  de  Mazarin  ne  fait  que  dire  ce  que  j'ai  pensé...  Il  n'y  a 
point  de  comparaisorr  qui  ne  vous  désoblige  :  il  n'y  en  a  point 
d'avantageuse  que  je  puisse  laisonnablement  prétendre.  Celle 
d'Ovide  ne  me  convient  point.  Ovide  était  le  plus  spirituel 
homme  de  son  temps  et  le  plus  malheureux  :  je  ne  lui  ressemble 
ni  par  mon  esprit  ni  par  mon  malheur.  II  fui  relégué  chez  des 
barbares  où  il  faisait  de  beaux  vers  .  mais  si  Irisles  et  si  dou- 
loureux ,  qu'ils  ne  donnent  pas  moins  de  mépris  pour  sa  fai- 
blesse que  de  com|)assion  pour  son  infortune.  Dans  le  pays  où 
je  suis  ,  je  vois  M™=  de  Mazarin  tous  les  jours;  je  vis  parmi  des 
gens  sociables  qui  ont  beaucoup  de  mérite  el  beancouj)  d'es- 
prit. Je  fais  d'assez  méchants  vers  ,  mais  si  enjoués ,  qu'ils 
font  envier  mon  humeur  quand  ils  font  mépriser  ma  poésie. 
Voilà  bien  des  avantages  que  j'ai  sur  Ovide.  Il  est  vrai  qu'il 
fut  plus  heureux  à  Rome  avec  Julie  que  je  ne  l'ai  été  à  Londres 
avec  Uortense;  mais  les  faveurs  de  Julie  furent  cause  de  sa 
misère  ,  et  les  rigueurs  d'Hortense  n'incommodent  guère  un 
homme  aussi  âgé  que  je  le  suis. 


72  REVUE  DE  PARIS. 

Je  lie  ilcmande  aulre  grâce  pour  moi 

Que  la  rigueur  qu'on  aura  pour  les  autres  ; 

Et  j'ai  sujet  d'être  content.  C'est  à  M'"  de  Mazarin  à  finir  ma 
lettre ,  quand  je  vous  aurai  dit  qu'il  ne  manque  rien  ici  que 
M""=  de  Bouillon  et  vous  ,  monsieur,  que  je  voudrais  bien  voir 
avec  du  vin  de  Champagne  avant  que  de  mourir.  » 

Voici  maintenant  l'apostille  qu'Hortense  ajouta  de  sa  main 
sur  cette  lettre  : 

«  Je  ne  fais  point  de  vers,  mais  je  m'y  connais  assez  pour 
pouvoir  dire  sûrement ,  monsieur  ,  que  les  vôtres  sont  les  plus 
agréables  qu'on  puisse  voir.  Au  reste,  on  me  compare  à  Sapiio 
mal  à  propos  :  je  ne  suis  point  née  à  Lesbos ,  je  ne  veux  point 
mourir  en  Sicile.  » 

Au  milieu  de  tous  ces  échanges  de  poésie  et  de  bel  esprit  dans 
lesquels  on  retrouve  comme  un  parfum  de  l'hôtel  de  Ram- 
bouillet légèrement  affaibli  par  les  brouillards  de  la  Tamise, 
alors  que  la  duchesse  achevait  d'écrire  à  l'abbé  de  Chaulieti ,  et 
que  tout  le  monde  attendait  dans  un  respectueux  silence  la  lec- 
ture de  ces  quelques  lignes  ,  l'un  des  membres  de  l'assistance 
qui  était  demeuré,  auditeur  impassible,  dans  un  coin  de  la 
chambre,  se  leva  tout  à  coup  de  son  siège,  et  s'approchanl 
d'Horlense  devant  laquelle  il  s'inclina  : 

—  £t  moi  aussi,  s'écria-t-il  d'une  voix  grave  et  sonore, 
je  suis  porteur  d'un  message  pour  M™»  la  duchesse  de  Mazarin. 

Tous  les  regards  se  retournèrent  avec  surprise  vers  le  nou- 
veau venu  ,  dans  lequel  un  chacun  reconnut  sans  peine  le 
jeune  gentilhomme  au  visage  froid  et  sévère  ,  aux  vêtements  de 
couleur  sombre,  qui,  déjà  peu  de  temps  auparavant , avait  osé 
faire  entendre  un  langage  si  étrange  en  un  lieu  où  ne  retentis- 
saient d'ordinaire  que  les  louanges  de  la  duchesse.  Chacun 
échangea  aussitôt  à  sa  voix  basse,  avec  son  voisin,  les  questions 
d'usage  en  pareil  cas  : 

—  Connaissez-vous  cet  étranger?  Qui  l'a  donc  amené  ici?  Que 
veut-il? 

Mais  la  duchesse  était  si  loin  de  s'attendre  à  ce  que  l'homme 
qui  était  debout  devant  elle  pût  avoir  à  son  égard  d'autres  sen- 
timents que  ceux  dont  toute  sa  petite  cour  était  animée,  qu'elle 


REVUE  DE  PARIS.  73 

répondit  négligemment,  et  sans  même  délachei  les  yeux  du 
papier  sur  lequel  elle  écrivait  : 

—  Eh  bien  ,  donnez-le  moi ,  ce  message. 

Et  comme  l'étranger  ne  se  disposait  nullement  à  déférer  au 
désir  qu'on  venait  de  lui  exprimer,  elle  leva  les  yeux  sur  lui 
avec  un  léger  mouvement  d'impatience  et  de  fierté;  mais,  en 
rencontrant  le  regard  sombre  de  son  interlocuteur,  en  contem- 
plant ces  traits  qui ,  pour  la  première  fois  ,  s'offraient  à  sa  vue, 
elle  tressaillit  et  s'écria  avec  une  frayeur  instinctive  : 

—  Qui  donc  èles-vous,  monsieur  ,  et  que  voulez-vous  de  moi? 
Je  ne  vous  connais  pas. 

—  Pourtant,  répondit  froidement  le  nouveau  venu  ,  le  fils 
de  la  comtesse  de  Soissons  ne  saurait  être  tout-à-fait  un 
inconnu  pour  la  ducbesse  de  Mazarin. 

—  Vous  êtes  le  fils  de  M™«  la  comtesse  !  balbutia  Horlense 
avec  émotion. 

—  Oui ,  madame ,  je  suis  le  prince  Philippe  de  Savoie. 

—  Soyez  donc  le  bien  venu ,  prince  ,  dans  celte  maison  où 
vous  arrivez  un  peu  en  héros  de  roman  :  je  vous  le  pardonne , 
car  j'ai  de  tout  temps  beaucoup  aimé  ce  genre  d'ouvrages. 
Plus  je  vous  regarde  et  plus  vos  traits  maintenant  me  revien- 
nent à  la  mémoire,  quoique  vous  fussiez  bien  jeune  encore 
lorsque  je  quittai  la  France.  Sans  doute  vous  m'apportez  des 
nouvelles  de  ma  famille  ;  oh  !  c'est  toujours  un  si  grand  bon- 
heur pour  moi  d'en  recevoir!  Votre  mère  M'ne  la  coratesso  est 
ma  sœur  aînée ,  et ,  bien  qu'elle  ne  se  soit  pas  toujours  montrée 
pour  moi  loul-à-fait  comme  une  sœur,  je  n'en  ai  pas  moins 
conservé  pour  elle  une  affection  bien  tendre.  Dites-moi  qu'elle 
aussi  ne  m'a  point  oubliée  ,  et  qu'elle  veut  bien  s'intéresser  en- 
core à  une  malheureuse  exilée. 

—  Madame,  je  ne  sais  ;  ma  mère  a  depuis  quelque  temps 
fixé  son  séjour  en  Espagne  auprès  du  couvent  ou  sa  sœur,  M"""  la 
connétable  Colonna,  a  cru  devoir  elle-même  se  choisir  une  re- 
traite, el,  dans  les  lettres  que  ma  mère  à  bien  voulu  m'adresscr, 
je  n'ai  point  trouvé  votre  nom. 

A  cette  réponse  sévère,  Hortense  baissa  la  tète.  Habituée  à  ce 
concert  d'hommages  et  de  flatteries  qui  venait  caresser  inces- 
samment son  oreille  ,  elle  se  sentait  à  la  fois  pleine  de  trouble  et 
de  confusion.  Ce  n'était  point  seulement,  en  effet,  le  fils  de  sa 
5  7 


74  KEVUE  DE  PAHIS. 

bceiir .  le  prince  Pliiliipe  de  Savoie,  qui  se  (eiiail  ilevanl  elle; 
eu  co  moment  plein  de  solenniié,  tnule  la  famille  des  Manciiii, 
cette  famille  qui  ,  clans  ses  longs  débals  avec  son  mari,  avait 
fini  par  prendre  parti  contre  elle,  semblait  revivre  tout  entière 
dans  ce  jeune  homme  et  lui  parler  par  sa  bouche.  Au  bout  d'un 
instant,  la  duchesse  reprit  : 

—  Si  mon  nom  ne  se  trouve  point  dans  les  lettres  de  ma 
sœur,  c'est  qu'elle  m'attend. 

Puis,  se  tournant  vers  ses  courtisans,  qui  écoulaient  avec 
stupeur  celle  conversation  : 

—  Milords ,  ajouta-t-elle  ,  il  y  aura  trente  ans ,  viennent  les 
feuilles  prochaines ,  qu'une  galère  de  Gênes  amena  en  France 
Olympe ,  Marie  et  Hortense  Mancini.  Ne  pensez-vous  pas  qu'il 
serait  possible  qu'à  cette  époque  les  trois  sœurs  ,  après  bien  des 
traverses,  se  trouvassent  réunies  dans  un  couvent  d'Espagiie. 
toutes  trois  privées  de  leurs  époux  terrestres  ,  toutes  trois  exi- 
lées de  France  .  leur  patrie  d'adoption  ,  toutes  trois  enfin  fian- 
cées pour  le  reste  de  leurs  jours  à  l'époux  céleste  dont  on  ne  se 
sépare  jamais  ? 

—  Que  Dieu  détourne  un  semblable  présage  !  s'écrièrent  à  la 
fois  tous  ceux  auxquels  Hortense  s'adressait. 

Mais ,  incapable  de  s'allacher  longtemps  au  côté  sérieux 
d'une  idée,  la  duchesse  reprit  aussitôt  : 

—  Eh  bien  !  vous  avez  tort  :  je  suis  sûre  que  le  voile  m'irait 
à  merveille  ;  demandez  plutôt  à  l'abbé. 

A  cette  interpellation  toute  profane,  le  pauvre  aumônier  s^' 
remit  bien  vite  à  lire  son  bréviaire,  que,  malgré  toute  sa 
bonne  volonté,  il  s'était  vu  forcé  d'inlerrompre. 

—  Prince  .  continua  Hortense  en  se  tournant  vers  le  nouveau- 
venu,  vous  m'avez  dit  que  vous  aviez  un  message  à  me  re- 
mettre ;  me  voici  prête  à  le  recevoir  et  à  en  prendre  lecture. 
Veuillez  me  dire  seulement  de  quelle  part. 

—  Madame ,  je  ne  le  j)uis. 

—  Oh!  ne  craignez  rien  ,  il  n'y  a  ici  que  des  amis,  pour 
lesquels  je  n'ai  rien  de  secret. 

—  Je  le  sais,  madame:  mais  je  désire  vous  remettre  ce 
message  lorsque  vous  serez  seule,  car  il  convient  que  vous  le 
lisiez  sans  témoins,  et...  le  plus  tôt  possible. 

—  Ah!  murmura  Uorlense  ébahie,  vous  le  voulez  ainsi! 


REVUE  DE  PARIS.  75 

Savez  vous  ,  prince,  que  lant  de  réserve  et  de  précautions  fini- 
raienl  par  m'inspirer  de  l'effroi ,  si  la  curiosité  ne  l'emportait 
encore  dans  mon  âme  sur  un  tel  sentiment  ! 

—  A  merveille!  s'écria  Saint-Ëvremond  ,  qui  était  jusqu'a- 
lors demeuré  muet.  Milords ,  c'est  un  congé  qu'on  nous  donne  : 
retirons-nous.  —  Prince,  ajouta-t-il  en  passant  devant  Philippe 
de  Savoie  et  d'un  Ion  moitié  plaisant ,  moitié  sérieux ,  vous  êtes 
le  premier  après  moi  qui  obteniez  de  notre  belle  reine  la  faveur 
d'un  téle-à-tète.  Rendez  grâce  aux  liens  qui  nous  unissent 
à  elle  par  le  sang.  S'il  en  était  autrement,  plus  d'un  entre 
nous  se  serait  cru  en  droit  de  réclamer  de  votre  seigneurie 
riionneur  de  se  couper  la  gorge  avec  elle. 

—  Monsieur,  répondit  fièrement  le  jeune  prince,  c'est  un 
honneur  que  d'ordinaire  dans  ma  famille  on  demande  plutôt 
encore  qu'on  ne  l'accorde. 

Lorsque  tout  le  monde  se  fut  retiré  ,  même  le  petit  Mustapha 
et  le  petit  Pompée,  Hortense  invita  d'un  geste  M.  de  Savoie  ù 
prendre  place  à  ses  côtés. 

—  Maintenant ,  dit-elle  ,  vous  pouvez  remplir  votre  message. 

—  Ainsi  vais-je  faire  .  madame ,  répondit  Philippe  de  Savoie. 
Toutefois,  je  dois  d'abord  vous  adresser  une  question.  Séparée 
de  M.  le  duc  de  Mazarin  par  des  circonstances  que  je  ne  veux 
point  rappeler,  n'avez-vous  jamais  pensé  qu'il  pourrait  arriver 
tel  événement  qui  vous  mettrait  dans  la  nécessité  de  revenir 
sur  une  résolution ,  peut-être  seulement  blâmable  jusqu'à 
ce  jour ,  mais  qui  d'un  moment  à  l'autre  risque  de  devenir  cri- 
minelle? 

—  Expliquez -vous,  prince.  Que  se  passe-t-il  en  France? 
Serait-il  arrivé  à  M.  le  duc  de  Mazarin  quelque  malheur? 

Un  sourire  amer  vint  effleurer  les  lèvres  du  jeune  homme. 

—  Madame,  reprit-il  avec  un  accent  plein  d'ironie  ,  vous 
n'êtes  point  encore  veuve,  mais,  selon  toute  apparence,  vos 
liens  ne  larderont  point  à  être  brisés  ,  car  l'existence  de' M.  de 
Mazarin  ne  saurait  être  maintenant  de  longue  durée.  Tant  que 
son  cœur  seul  a  saigné  de  votre  abandon  ,  on  a  pu  espérer  de 
conserver  ses  jours  ;  mais  il  vient  enfin  un  moment  où  les  bles- 
sures du  cœur  atteignent  également  le  corps.  Ce  moment 
est  venu  pour  M.  de  JIazarin,et  le  mal  a  fait  des  progrès 
d'aillant  pluR  rapi.les,  que  sa  raison ,  déji  depuis  loiiglemps 


76  REVUE  DE  PARIS. 

chancelante,  lui  refusait  l'énergie  nécessaire  pour  contreba- 
lancer les  funestes  effets  delà  maladie.  C'est  à  vous  de  décider 
si  vous  laisserez  à  présent  s'éteindre  dans  l'isolement  celui  à 
qui  devant  Dieu  vous  avez  engagé  votre  foi,  et  si  d'autres 
mains  que  les  vôtres  devront  lui  fermer  les  yeux.  A  cet  égard, 
ajouta-t-il  en  tirant  de  son  sein  un  papier  cacheté,  si  mes 
paroles  ne  vous  suffisent  pas ,  voici  un  écrit,  un  écrit  tracé 
tout  entier  de  la  main  de  votre  mari  mourant,  et  qu'il  m'a 
chargé  de  remettre  moi-même  entre  vos  mains.  Lisez-le,  et 
songez  que  j'attends  à  l'instant  même  votre  réponse. 

Hortense  prit  en  tremblant  le  message  que  lui  tendait  Phi- 
lil)pe  de  Savoie ,  et.  l'ayant  décacheté ,  elle  se  mit  à  le  lire.  Ce 
message  était  ainsi  conçu  : 

a  Madame  , 

»  Celui  qui  vous  remettra  ce  billet  est  notre  neveu  affec- 
tionné, le  prince  Philippe  de  Savoie.  Il  pourra  vous  dire  dans 
quel  état  il  m'a  laissé.  Prêt  à  paraître  devant  Dieu,  j'ai  pensé, 
madame  ,  que  vous  ne  voudriez  point  me  laisser  retourner  dans 
son  sein,  tandis  que  vous  resteriez  sur  la  terre  chargée  de  ma 
malédiction.  Si  le  pardon  d'un  mourant  a  quelque  prix  pour 
vous ,  suivez  le  prince  Philippe  de  Savoie.  Il  vous  conduira 
auprès  du  lit  de  mort  de  celui  que  son  fatal  amour  pour  vous  a 
rendu  le  plus  malheureux  des  hommes  durant  sa  vie  ,  et  dont  il 
appartient  pourtant  à  vous  seule  d'adoucir  la  mort.  Je  prie 
Dieu  qu'il  vous  inspire  et  vous  conduise  ,  comme  il  vous  jugera 
sans  doute  au  jour  du  jugement  dernier,  suivant  que  vous 
aurez  agi  dans  cetlt  circonstance,  —  Votre  mari, 

u  Le  duc  de  Mazarin.  •> 


Après  avoirachevésa  lecture,  la  duchesse demeu  a  quelques 
instants  pensive  et  recueillie  en  elle-même. 

—  Prince,  dit-elle  enfin,  quels  qu'aient  pu  être  les  torts  de 
M.  de  Mazarin  à  mon  égard,  je  sais  quel  est  mon  devoir  et  je 
suis  prête  à  m'y  conformer;  mais  il  y  a  une  circonstance  que 
peul-êire  vous  ignorez  e(  qui ,  seule,  pourrait     'empêcher  de 


ai: vit:  hf.  fahis.  77 

remplir  ce  devoir.  Privée  de  toul  secours  de  la  part  de  mon 
raari ,  habituée  dès  mon  enfance  au  luxe  et  à  la  magnificence  , 
et  n'ayant  jamais  su  calculer  de  ma  vie ,  j'ai  contracté ,  pendant 
mon  séjoiur  en  cette  capitale,  des  dettes  assez  considérables, 
et  vous  comprendrez  sans  peine  que  la  duchesse  de  Mazarin 
doit  au  nom  qu'elle  porte  de  ne  point  quitter  Londres  comme 
une  banqueroutière. 

—  Tout  est  prévu,  madame;  je  suis  porteur  de  lettres  de 
ciédil  pour  le  cas  où  vous  consentiriez  à  me  suivre.  Que  vous 
faut-il  de  plus? 

—  Je  n'ai  plus  rien  h  demander. 

—  Ainsi,  vous  êtes  disposée  ù  partir  sur-le-champ?  car  le 
l(;mps  presse,  elle  moindre  délai  peut  anéantir  l'effet  de  votre 
résolution.  M.  le  duc  de  Mazarin ,  je  vous  l'ai  dit ,  n'a  plus  que 
peu  d'instants  à  vivre,  et  il  importe  que  vous  le  voyiez  avant 
qu'il  meure.  Le  bâtiment  que  j'ai  frété  et  qui  m'a  conduit  à 
Londres  est  prêt  à  repartir  à  mon  premier  signal,  il  nous  dé- 
itarquera  sur  les  côtes  de  Bretagne  d'où  nous  gagnerons  aisé- 
ment le  château  de  La  Meilleraye  ;  c'est  là  que  nous  trouve- 
rons M.  de  Mazarin ,  au  moins  je  l'espère  encore.  Avant  de 
partir,  rien  ne  vous  empêche  de  confier  le  soin  de  vos  intérêts 
à  une  personne  sûre,  M.  de  Saint-Évremond ,  par  exemple, 
auquel  je  laisserai  de  mon  côté  les  pouvoirs  nécessaires  pour 
traiter  avec  vos  créanciers.  Dans  deux  heures  ,  si  vous  vouiez  , 
nous  pouvons  avoir  quitté  Londres. 

—  Deux  heures  !  balbutia  la  duchesse  ;  eh  quoi  !  pas  même  le 
temps  de  dire  adieu  aux  personnes  que  j'aime  le  plus  !  Ah  ! 
prince  ,  il  se  fait  déjà  tard,  et  vous  m'accorderez  bien  au  moins 
Jusqu'à  demain. 

Il  y  avait  dans  les  yeux  dHortense  une  éloquence  tellement 
irrésistible  que  Philippe  de  Savoie  ne  put  contenir  le  feu  de 
son  regard.  Une  légère  rougeur  vint  colorer  son  visage  pâle  et 
austère,  comme  si  la  merveilleuse  beauté  de  la  duchesse  se  lut 
révélée  à  lui,  en  cet  instant,  pour  la  première  fois,  et  il  dé- 
tourna la  tête.  11  y  eut  un  silence ,  puis  la  duchesse  murmura 
de  sa  voix  la  plus  douce  : 

—  Prince  ,  j'attends  votre  réponse. 

—  Vous  le  voulez,  madame,  reprit  enfin  le  jeune  homme , 
en  évitant  de  la  regarder,  cli  bien!  donc,  à  demain;  mais  je 

7- 


78  RKVUE  DE  PARIS, 

puis  compter  sur  votre  promesse  ,  n'est-ce  pas  ,  et ,  demain  ,  au 
lever  du  soleil... 

Il  n'acheva  pas,  car  Horteiise  déjà  lui  tendait  la  main  avec 
un  sourire  plein  de  tristesse,  et  l'interrompant  : 

—  Je  vois,  lui  disait-elle,  qu'on  vous  a  bien  fort  prévenu 
contre  moi,  mais  j'espère  que,  quand  vous  me  connaîtrez 
mieux  ,  vous  me  haïrez  moins. 

Un  moment  incertain  sur  ce  qu'il  devait  faire  ,  Philippe  de 
Savoie  saisit  tout  à  coup  celte  main  qu'on  lui  tendait,  comme 
s'il  eût  cédé  à  une  sorte  de  fascination  ;  il  y  colla  en  tremblant 
ses  lèvres,  puis  il  sortit  précipitamment  de  la  chambre  sans 
prononcer  une  parole. 

'  —  Mon  Dieu  !  s'écria  Hortense  en  le  voyant  partir  ,  je  ne  suis 
point  superstitieuse;  mais  il  y  a  dans  toute  la  personne  de  ce 
jeune  homme  je  ne  sais  quoi  qui  me  glace  jusqu'au  fond 
du  cœur.  Mon  Dieu,  si  j'ai  méconnu  vos  saints  commande- 
ments, ne  me  jugez-vous  donc  point  encore  suffisamment 
punie? 

Là-dessus  ,  la  duchesse  de  Mazarin  fît  appeler  l'abbé  Milon  , 
son  aumônier  ,  et  lui  commanda  de  dire  une  messe ,  le  lende- 
main, pour  le  repos  de  l'âme  de  don  Alonza  de  Lara. 


XIX. 


Le  soleil  vient  de  se  cacher  dans  les  eaux  de  la  Tami.'îe.  Déjà 
le  spectre  vague  et  presque  indistinct  de  la  lune  commence  à 
.•ipparailre  au-d(;ssus  des  sombres  bâtiments  de  la  tour  de  Lon- 
dres. C'est  l'heure  si  douce  du  créi)uscule,  alors  que,  selon 
l'expression  du  poète  anglais,  l'on  n'entend  dans  la  campagne 
d'autres  bruits  (lue  le  chant  du  rossignol  qui  s'éveille,  et  le 
nuirniure  des  serments  échangés  à  voix  basse  entre  les  amants. 
A  travers  le  voile  transparent  de  vapeurs  qui  s'étend  sur  tous 
les  objets,  Londres,  la  cilé  marchande  où  tous  les  bruits  vien- 
M(Mit  de  s'éteindre  comme  par  enchantement  avec  le  soleil,  pré- 
sente un  aspect  vraiment  féerique.  On  se  croirait  à  Venise. 
Aussi  bien,  de  distance  eu  dislance,  on  aperçoit,  dans  le  loin- 
tain ,  glisser  sur  les  eauK  bleues  de  la  Tamise  les  baniucs  des 


REVUE  DE  PARIS.  79 

seigneurs  de  la  cour  et  des  riches  bourgeois  de  la  cité  ,  qui  s'en 
VDiil  goûter  la  fraîcheur  d'une  belle  soirée  de  printemps.  Entre 
toutes  ces  barques,  il  eu  est  une  qu'il  est  facile  de  distinguer.  A 
l'arrière,  les  rideaux  enlr'ouverls  laissent  apercevoir  une  jeune 
femme  et  un  vieillard  assis  à  côté  l'un  de  laulre ,  et  tous  deux 
plongés  dans  une  profonde  rêverie  ,  pendant  qu'à  l'avant  un 
j;roupe  d'auditeurs  se  presse  autour  d'un  enfant  en  costume  de 
jiage,  qui  chante  en  s'accomoagnant  de  la  guitare.  Au  nombre 
des  auditeurs,  on  remaniue ,  gravement  accroupis  aux  pieds 
du  chanteur,  et  dans  uue  attitude  tout  extatique,  un  petit 
nègre  et  un  petit  Turc,  l'un  et  l'autre  revêtus  de  leur  costume 
national.  Tout  le  monde  a  déjà  sans  doute  reconnu  Dery,  et 
ses  acolytes  Pompée  et  Mustapha.  Il  est  inuliie  dès  lors  d'ap- 
prendre au  lecteur  les  noms  du  vieillard  et  de  la  jeune  femme. 
Le  musicien  vient  des'arrélei'  pour  se  reposer  quelques  instants, 
et  un  profond  soupir  s'est  échappé  de  la  poitrine  du  vieillard. 
Sa  compagne  s'en  est  émue  ,  et  une  vive  compassion  s'est 
peinte  sur  son  gracieux  visage  :  elle  se  dispose  enfin  à  prendre 
la  parole.  Ecoulons. 

—  Allons!  dit-elle,  consolez-vous,  mon  pauvre  vieil  ami; 
ce  serait  à  vous  à  me  donner  du  courage,  et  je  vois  bien  qu'il 
faut  que  j'en  aie  maintenant  pour  nous  deux.  Voyons  ,  regar- 
dez-moi d'un  air  un  peu  moins  désolé.  Tout  n'est  point  déses- 
péré, je  reviendrai  vous  voir,  je  vous  le  promets  ;  et,  en  atten- 
dant, je  veux  que  ce  soit  vous  qui  preniez  soin  de  tout  ce  que 
ji!  laisse  ici,  entendez-vous?  Vous  me  le  promettez?  D'abord, 
(11  m'en  prendrai  à  vous,  je  vous  en  avertis ,  si  M.  Dery  a  ou- 
blié quelqu'un  des  airs  de  LuUi  que  je  lui  ai  fait  apprendre,  el 
nous  verrons  bien  si ,  à  mon  retour,  ma  perruche  favorite  pro- 
nonce toujours  aussi  bien  le  nom  d'Hortense. 

Le  vieillard  ,  attendri  jusqu'aux  larmes,  ne  put  d'abord  trou- 
ver une  parole ,  et  se  contenta  de  porter  à  ses  lèvres  la  main 
(le  sa  douce  compagne;  i»uis  enfin  ,  et  comme  s'il  eût  puisé 
quelque  force  dans  ce  baiser  : 

—  Oh  !  toujours  aussi  bonne  que  bede!  sécrla-l-il;  soyez 
bénie,  madame,  pour  l'espoir  que  vous  me  rendez!  Oui,  tant 
que  vous  serez  absente  ,  je  ne  veux  vivre  qu'au  milieu  des  ob- 
jets qui  pourront  me  parler  de  vous.  Tout  ce  que  vous  aimez 
sur  la  terre,  je  veux  l'aimer  aussi;  tout  ce  qui  vous  occupe 


80  REVUE  DE  PARIS. 

d'ordinaire,  je  veux  m'en  occuper.  Vos  auteurs  chéris  seront 
les  miens  ,  et  je  les  lirai  du  malin  au  soir.  Adieu  la  cour  et  ses 
plaisirs  ,  adieu  tout  ce  qui  ne  me  présentera  pas  un  souvenir 
d'Hortense! 

—  A  la  bonne  heure  !  reprit  la  duchesse,  vous  voilà  comme 
je  vous  veux ,  et  votre  œil  brille  comme  l'œil  du  Saint-Évre- 
mond  d'autrefois,  alors  que  ,  petite  fille,  je  vous  voyais  venir 
au  palais  de  M.  le  cardinal ,  et  que  vous  cherchiez  à  me  conso- 
ler des  réprimandes  de  M°"  de  Venelle.  Voyez  donc  comme  la 
soirée  est  belle!  comme  la  brise  est  parfumée  !  Dites,  mainte- 
nant, que  j'ai  eu  tort  de  vouloir,  avant  de  partir,  aller  dire 
adieu  à  ma  jolie  maison  de  Chelsea,  sur  les  bords  de  la  Tamise, 
où  nous  avons  fait  tant  de  bonnes  parties  avec  milord  Godol- 
phin,  milord  Saint-Albans,  miss  Charlotte  de  Beverweert,  rais- 
tress  Middleton  et  ce  pauvre  abbé  Saint-Réal;  à  mes  beaux 
arbres ,  sous  l'ombrage  desquels  vous  avez  composé  tant  de 
beaux  vers  à  ma  louange;  à  mes  vertes  pelouses  ,  où  j'ai  si 
bien  dansé.  Dites,  dites,  monsieur,  si  j'ai  eu  tort. 

—  Tous  !  ma  charmante  reine!  est-ce  que  vous  pouvez  ja- 
mais avoir  tort? 

—  A  merveille  !  Aussi  bien  ne  faut-il  pas  qu'une  dernière  fois 
la  folie  et  la  raison  fassent  ensemble  le  voyage  de  Chelsea  ? 

—  La  folie  !  oh  !  c'est  moi ,  c'est  moi  qui  deviendrai  insensé 
pour  tout  de  bon  ,  si  vous  tardez  longtemps  à  revenir  de 
France. 

—  N'avez-vous  pas  ma  promesse?  Allons,  ne  songeons  plus 
qu'au  souper  qui  nous  attend  dans  ma  maison  de  Chelsea.  Je 
sais  bien  des  gens,  mon  vieil  ami ,  qui  donneraient  beaucoup 
pour  pouvoir  être ,  ce  soir,  à  votre  place. 

—  Oui,  madame;  mais  hélas!  ce  souper  n'esl-il  pas  pour 
moi  comme  le  repas  libre  qu'on  donnait,  à  Rome,  aux  condam- 
nés à  mort? 

II  y  eut  un  silence,  et  la  duchesse  redevint  mélancolique  et 
rêveuse;  puis,  après  quelques  instants,  elle  reprit  : 

—  Pourquoi  donc  me  parler  ainsi  de  mort  ?  Il  semble  en  vé- 
rité ,  depuis  hier,  que  tout  le  monde  se  donne  le  mot  pour 
m'effrayer.  Oublions  les  morts ,  si  nous  voulons  qu'ils  nous 
laissent  en  paix  également. 

A  cet  instant ,  le  jeune  Dery  fil  entendre  un  prélude  sur  sa 


REVUE  DE  PARIS.  81 

guilare,  et  recommença  à  chanter,  ce  qui  fît  tressaillir  d'aise 
le  Turc  Mustapha  et  le  nègre  Pompée.  Cependant  l'air  qu'il 
avait  choisi  n'était  rien  moins  que  gaij  c'était  une  de  ces  plain- 
tives romances  espagnoles  que,  quelque  vingt  ans  auparavant, 
les  personnes  de  la  suite  de  l'infante  d'Espagne  avaient  popu- 
larisées à  la  cour  de  France  ,  alors  que  celte  jeune  princesse 
était  venue  partager  la  couche  du  grand  roi.  C'était  Hortense 
qui  l'avait  apprise  elle-même  au  petit  Dery  :  est  il  besoin  de 
dire  qui  la  lui  avait  apprise  à  elle?  Toutefois,  cette  naïve  mé- 
lodie, dans  laquelle  le  génie  moresque  et  le  génie  castillan  re- 
vivaient à  la  fois  avec  toute  leur  simplicité  primitive,  emprun- 
tait mille  charmes  à  une  foule  de  circonstances  purement 
accessoires  et  indépendantes  même  de  la  magie  des  souvenirs. 
Déjà  le  crépuscule  avait  fait  place  à  la  nuit,  l'air  commençait 
;i  fraîchir,  et  l'heure  du  souper  était  venue;  on  n'apercevait 
plus  que  de  loin  en  loin  quelque  barque  attardée  qui  rega- 
gnait Londres  en  toute  hâte.  La  duchesse  et  Saint-Évremond  , 
1  Plombés  dans  leur  rêverie  ,  n'échangeaient  pas  une  parole  ,  et 
11-  silence  solennel  de  la  soirée  n'était  troublé  que  par  le  chant 
(lu  page,  auquel  se  mariaient  le  bruit  des  rames  fendant  l'onde 
en  cadence,  et  les  accords  mélodieux  de  la  guitare,  semblables 
à  ceux  d'une  harpe  éolienne. 

Cependant  la  lune  commençait  à  monter  sur  l'horizon  et 
baignait  de  ses  molles  clartés  le  délicieux  paysage  qui  s'étend 
en  amphiléàtre  sur  les  rives  de  la  Tamise  ,  alors  que ,  descen- 
dant le  cours  du  fleuve,  on  s'approche  des  riants  coteaux  de 
Chelsea.  L'atmosphère  était  si  transparente  et  si  pure,  qu'on 
pouvait  distinguer  tous  les  objets  à  une  assez  grande  distance. 
On  vit  alors  s'approcher  une  barque  de  très-petite  dimension 
et  qui,  bien  que  conduite  par  un  seul  rameur,  glissait  à  la  sur- 
face des  ondes  ,  légère  et  rapide  comme  une  ombre.  Il  n'y  avait 
dans  cette  barque ,  outre  le  rameur,  qu'un  seul  passager  ,  le 
corps  entièrement  enveloppé  dans  une  cape  de  couleur  sombre, 
et  la  tête  couverte  d'un  feutre  empanaché  de  plumes  noires.  A 
voir  ce  passager  penché  sur  le  bord  de  sa  barque  et  prêtant 
l'oreille  aux  chants  du  page,  on  eût  dit  un  de  ces  voyageurs 
dont  il  est  question  dans  les  légendes  de  l'Allemagne,  séduit 
tout  à  coup  par  la  voix  mélodieuse  d'une  fraîche  ondine  entre- 
vue h  travers  des  roseaux  ,  ft  s'acliarnatil  .'i  sa  poursuilo  sans 


82  HEVUK  DE  PARIS. 

s'apercevoir  qu'il  va  tomber  dans  le  gouffre  où  la  nymphe  per- 
fide l'entraîne  en  fuyant  devant  lui. 

En  entendant  derrière  elle  le  bruit  des  rames  d'une  autre 
l)ar(]ue,  Horlense  tourna  la  tête,  puis  elle  tressaillit  et  poussa 
un  faible  cri.  Le  passager  qui  la  suivait,  et  qui  n'était  plus  sé- 
paré d'elle  alors  que  par  deux  ou  trois  toisus  de  distance,  était 
celui-là  même  qui,  la  veille  au  soir,  à  la  comédie,  avait  offert 
à  ses  regards  une  si  merveilleuse  ressemblance  avec  Alonzo  de 
Lara.  C'était  le  baron  de  Banier. 

Comme  son  frêle  esquif  avait  sur  la  barque  de  la  duchesse 
l'avantage  de  la  rapidité  de  la  marche,  il  la  rejoignit  en  un  clin 
d'oeil  et,  en  passant  devant  Hortense,  il  la  salua  avec  beaucoup 
de  politesse.  Celle-ci  s'inclina  pour  lui  rendre  son  salut ,  mais 
elle  sentit  une  sueur  froide  lui  monter  au  front  ;  Saint-Évre- 
mond  lui-même  ne  put  s'empêcher  de  murmurer  à  mi-voix  : 

—  En  vérité,  voilà  une  ressemblance  bien  étrange,  et  plus 
je  regarde  ce  gentilhomme... 

—  Vous  m'aviez  dit,  inlerrorapit  la  duchesse,  qu'il  était  parti 
ce  matin  pour  la  France. 

—  On  me  l'avait  positivement  assuré,  repartit  le  raaréchal- 
de-camp.  Il  faut  qu'il  ait  changé  d'avis. 

—  Mais  pour  quel  motif? 

—  Que  sait-on?  Le  désir  de  vous  revoir,  peut-être... 

—  Taisez-vous  !  reprit  la  duchesse  ,  dont  une  vive  rougeur 
colora  les  joues;  je  n'en  crois  rien. 

On  put  remarquer  alors  que  le  baron  de  Bauier,  par  discré- 
tion sans  doute ,  s'était  éloigné ,  mais  pas  assez  pour  perdre  de 
vue  la  duchesse  de  Mazarin  ,  sur  laquelle  il  fixait  obstinément 
ses  regards,  et  qu'il  semblait  s'attacher  à  naviguer, en  «ptelque 
sorte,  de  conserve  avec  la  grosse  barque  que  montait  Hortense. 
Dery  chantait  toujours  la  vieille  romance  espagnole  d'AIonzo 
de  Lara. 

Il  y  a  ,  comme  on  sait,  environ  deux  milles  de  distance  entre 
Londres  et  Chelsea.  Au  bout  de  (pielques  minutes,  on  était  en 
vue  de  ce  site  délicieux,  et,  les  rameurs  de  la  duchesse  ayant 
dirigé  la  barque  vers  la  plage ,  On  se  disposa  à  débarquer.  Le 
baron  de  Banier  fit  signe  à  son  pilote  d'en  faire  autant,  et  sauta 
lestement  ù  terre,  pendant  qu'Horlense,  de  son  côté,  posait  le 
pied  sur  la  planche  ipic  ses  gens  s'élaieiil  emitressés  de  placer 


REVUE  DE  PAKIS.  83 

a  i'uViiiil  lie  la  barque,  yiirès  l'fivoir  amanéi;  au  rivage-.  Mais, 
soil  que  ceUe  planche  fût  peu  solide,  soil  qu'en  proie  à  un 
Irouble  dont  il  est  facile  de  se  rendre  compte,  la  duchesse  eût 
manqué  d'attenlion,  son  pied  glissa.  On  la  vit  chanceler,  puis 
s'affaisser  sur  elle-même,  et  tomber  dans  la  Tamise,  qui,  à  cet 
endroit ,  est  assez  profonde.  Tout  cela  dura  l'espace  d'une  se- 
conde. Un  cri  d'épouvanle  s'éleva  de  tous  côtés,  car  la  duchesse 
avait  instantanément  disparu,  et  l'on  devait  craindre  naturel- 
lement qu'elle  n'eût  été  entraînée  sous  la  barque  ,  qu'on  s'em- 
[iressa  aussitôt  de  démarrer.  Mais  cette  opération  même  en- 
(raîna  quelques  lenteurs.  Avant  qu'elle  fût  terminée,  un  homme 
s'était  jeté  tout  habillé  dans  le  fleuve,  avait,  en  plongeant,  saisi 
la  duchesse  dans  ses  bras,  et  bientôt,  tout  haletant,  il  déposait 
sur  la  pelouse  fleurie  du  rivage  le  précieux  trésor  qu'il  venait 
(le  retirer  du  sein  des  ondes. 

A  la  suite  de  cet  événement,  la  duchesse  demeura  longtemps 
évanouie.  En  rouvrant  les  yeux  ,  elle  retrouva  devant  elle  tous 
ses  gens  éplorés  et  entourant  avec  une  vive  expression  d'in- 
<|uiétude  un  médecin  de  Chelsea  qu'on  avait  été  quérir  en  toute 
hâte  pour  lui  donner  les  premiers  secours.  Saint-Êvremond , 
seul,  était  agenouillé  auprès  d'elle  et  couvrait  une  de  ses  mains 
de  baisers. 

—  Merci ,  mon  vieil  ami  ,  lui  dit-elle  dès  qu'elle  fui  en  état 
de  parler;  merci,  car  c'est  vous  qui  m'avez  sauvée. 

Mais  lui,  hochant  tristement  la  tête  : 

—  Hélas!  madame,  ce  n'est  pas  moi  qui  ai  eu  ce  bonheur. 
Un  autre  m'a  devancé  ,  un  autre  plus  jeune  et  plus  alerte  que 
moi. 

—  Qui  donc? 

—  Cet  étranger...,  M.  le  baron  de  Banier. 

A  ce  nom,  je  ne  sais  quel  frais  incarnat  vint  ranimer  un  mu- 
menl  les  joues  pâles  dHorlense. 

—  Encore  lui!  balbutia-t-elle  d'une  voix  émue.  Où  est-il  , 
monsieur  de  Saint-Évremond  ,  où  esl-il?  Oh!  je  veux  moi- 
même  lui  rendre  grâce. 

—  Madame,  je  ne  sais,  murmura  Saint-Évremond.  Dès 
qu'il  a  appris  qu'on  était  sûr  de  vous  rappeler  à  la  vie  ,  il  s'est 
retiré. 

—  Et  vous  l'avez  laissé  partir? 


a  REVUE  DE  PARIS. 

Puis,  saisissant  vivement  la  main  du  marécbal-de-cami)  qu'elle 
étreignit  entre  les  siennes  ,  elle  se  pencha  à  son  oreille  et  lui 
dit  à  voix  basse  : 

—  Mon  vieil  ami ,  si  je  vous  suis  aussi  chère  que  vous  dites, 
il  faut  que  vous  me  le  prouviez  ;  il  faut  que  vous  retrouviez 
cet  étranger,  que  vous  me  l'ameniez,  entendez-vous;  je  veux 
le  voir...  lui  parler...  Oh!  faites  encore  cela  pour  Hortense. 

—  Mais ,  madame ,  reprit  Saint-Évremond  ,  avez-vous  donc 
oublié  que  demain  matin  vous  devez  vous-même  quitter  l'An- 
gleterre ? 

—  Il  est  vrai ,  dit  la  duchesse  en  levant  les  yeux  au  ciel ,  je 
l'ai  promis  ;  mais  il  y  a  quelque  chose  dans  mon  cœur  qui  me 
défend  de  partir  sans  avoir  revu  cet  étranger. 

Le  vieux  maréchal-de-camp  ne  put  s'empêcher  de  pousser 
un  profond  soupir,  et  il  répondit  avec  un  accent  douloureux  : 

—  Madame  ,  vous  serez  obéie. 

Le  lendemain  malin,  en  effet,  Hortense,  que  le  médecin 
n'avait  pas  encore  jugée  en  état  de  quitter  sa  maison  de  Chel- 
sea ,  était  étendue  dans  une  chaise  longue,  ayant  à  ses  côtés 
Saint-Évremond  et  le  baron  de  Banier,  car  le  maréchal-de-camp 
avait  tenu  sa  promesse,  bien  à  contrecœur,  comme  on  doit  le 
penser;  aussi  jamais  il  n'avait  mieux  mérité  qu'en  ce  moment 
le  surnom  de  chevalier  de  la  triste  figure  que  la  folâtre  duchesse 
s'était  plu  à  lui  décerner.  Hortense  était  encore  fort  pâle  ;  mais 
ses  traits  avaient  une  expression  de  langueur  qui  n'était  pas 
sans  charmes,  et,  en  la  voyant  encore  si  belle,  on  était  tenté 
de  se  demander  si  ce  n'était  pas  plutôt  la  volupté  que  la  souf- 
france qui  avait  substitué  la  blancheur  des  lis  à  l'éclat  naturel 
de  son  teint. 

—  Pardonnez-moi,  monsieur,  dit  la  duchesse  après  avoir 
examiné  avec  une  vive  curiosité  le  nouveau  venu,  pardonnez- 
moi  si ,  sur  le  point  de  quitter  ce  pays,  je  n'ai  point  voulu  le 
faire  sans  vous  avoir  offert  tous  mes  remerciraents  pour  un 
acte  de  dévouement  que  je  n'avais  aucun  titre  à  attendre  de 
vous,  et  auquel  je  suis  peut-être  redevable  de  la  vie. 

—  Madame  ,  répondit  le  baron  ,  c'est  bien  plutôt  à  moi  de 
vous  offrir  des  actions  de  grâce  pour  avoir  daigné  m'admellre 
en  votre  présence ,  et  il  n'est  sorte  de  périls  que  je  ne  lusse 
prêt  à  affronter  si  j'en  devais  être  toujours  ainsi  récompensé. 


REVUE  DE  PARIS.  85 

ComLifiii  je  me  réiicite  mainlenaiU  d'avoir  retardé  mon  départ, 
puisque  cette  circonstance  m'a  permis  de  rendre  un  i)ieii  l'ail)!e 
service  à  la  belle  duchesse  de  Mazarin  !  C'est  un  souvenir  qui 
va  désormais  me  suivre  dans  tous  mes  voyages,  et  qui  ne 
mourra  qu'avec  moi.  J'en  suis  redevable  à  M.  l'envoyé  de 
Suède;  c'est  lui  qui,  en  m'annonçant  que  le  roi  était  attendu 
aujourd'hui  de  Windsor  et  que  sa  majesté  serait  bien  aise  de 
me  voir,  m'a  déterminé  à  différer  mon  départ. 

Pendant  que  M.  de  Banier  parlait  ainsi ,  Hortense  échangeait 
avec  Saint-Ëvremond  des  regards  pleins  de  surprise.  Ce  gentil- 
homme ne  ressemblait  pas  seulement  à  Alonzo  de  Lara  par  les 
traits  du  visage,  mais  il  n'était  pas  jusqu'à  son  organe  même 
dans  lequel  on  ne  retrouvât  un  souvenir  affaibli  de  celui  dii 
page.  Bien  qu'il  parlât  le  français  avec  beaucoup  de  |)urelé ,  il 
avait  un  léger  accent  qui  offrait  un  |)oint  d'analogie  de  plus 
avec  le  défunt.  Cependant  il  convient  d'ajouter  que  sa  taille 
était  plus  élevée  et  ses  traits  plus  accusés;  mais  aussi  il  s'était 
écoulé  bien  des  années  depuis  la  nuit  de  la  Toussaint  de  16G0, 
et  même  depuis  le  duel  où  don  Alonzo  de  Lara  avait  trouvé  la 
mort.  Pourtant ,  il  était  impossible  d'admettre  que  ce  fût  le 
même  personnage.  C'était  tout  simplement  une  de  ces  ressem- 
blances miraculeuses  dont  il  a  existé  plus  d'un  exemple  et  qui, 
à  diverses  époques  et  dans  diverses  contrées,  ont  donné  lieu  à 
des  aventures  si  surprenantes.  M.  de  Banier  avait  beaucoup 
voyagé,  beaucoup  observé,  et  retiré  un  grand  fruit  de  ses 
voyages.  Il  avait  une  conversation  pleine  de  charme,  et,  dans 
celte  première  entrevue,  la  duchesse,  ainsi  que  Saint-Évremond, 
se  plurent  à  l'envi  à  le  questionner  sur  son  passé  ,  comme  s'ils 
eussent  cherché  l'un  et  l'autre  à  s'affermir  dans  la  persuasion 
que  c'était  bien  réellement  un  autre  <iue  don  Alonzo  de  Lara 
qu'ils  avaient  devant  les  yeux.  Cependant  M.  de  Banier  n'avait 
pas  été  sans  remarquer  l'impression  de  surprise  qu'il  avait 
produite  sur  Hortense  et  sur  le  maréchal-de-camp  ,  et  ,  en 
voyant  que  cette  impression  subsistait  même  encore  ajirès  un 
quart-d'heure  de  conversation,  il  se  hasarda  à  en  demander  la 
cause.  La  duchesse  se  contenta  de  répondre,  d'un  ton  en  appa- 
rence assez  indifférent,  qu'elle  trouvait  en  lui  beaucoup  de 
ressemblance  avec  un  jeune  page  de  son  oncle  le  cardinal. 

—  Madame  la  duchesse,  reprit  Banier  avec  galanterie,  ce 
3  n 


8«  REVUE  DE  PARIS. 

m'esl  un  grand  bonheur  de  ressembler  à  une  personne  qui  tient 
une  place  dans  voire  souvenir;  mais  croyez  que  ce  bonheur 
serait  bien-plus  grand  encore  si  la  ressemblance  était  complète 
sons  tous  les  rapports. 

Une  légère  rougeur  vint  animer  les  joues  d'Horlense,  qui 
reprit  avec  un  sourire  plein  de  mélancolie  : 

—  Croyez-moi ,  monsieur,  n'enviez  point  le  sort  de  ce  jeune 
homme  ,  car  il  a  été  bien  malheureux. 

—  Hélas  !  madame  ,  repartit  Banier  ,  je  ne  sais  quel  est  l'a- 
venir que  le  ciel  me  réserve;  mais  la  destinée  de  mon  |)ère  et 
de  mon  aïeul  n'est  point  faite  pour  me  rassurer.  Mon  aïeul  était 
un  de  ces  sénateurs  que  le  roi  de  Suède  .  Charles  IX,  fit  déca- 
piter au  sortir  d'une  séance  des  états  du  royaume,  parce  qu'ils 
s'étaient  montrés  contraires  à  ses  volontés.  Mon  père,  vainqueur 
sur  tant  de  champs  de  bataille,  est  mort  d'amour  pour  la  prin- 
cesse Jeanne  de  Bade  ,  ma  mère.  J'étais  encore  au  berceau  lors- 
que je  l'ai  perdu. 

—  Et  vous  ne  voulez  point  mourir  comme  lui? 

—  Je  ne  sais,  madame,  ce  que  Dieu  ordonnera  de  moi; 
mais  mon  père,  en  moura'nl,  voulut  me  prémunir  contre  une 
mort  semblable  à  la  sienne;  et.  dans  une  lettre  qui  m'a  été 
remise  |iar  mon  gouverneur  ,  dès  que  j'ai  eu  l'âge  d'homme  , 
lettre  écrite  par  mon  père  à  ses  derniers  moments,  il  m'enga- 
geait à  voyager .  tant  que  durerait  ma  jeunesse ,  et  à  ne  jamais 
m'arrêter  plus  d'une  semaine  dans  le  même  lieu.  Jusqu'à  pré- 
sent ,  vous  le  voyez ,  j'ai  suivi  religieusement  les  conseils  de 
mon  père  raouiant. 

—  Et,  selon  toute  apparence,  vous  vous  en  êtes  bien  trouvé? 

—  Oui ,  madame  ;  mais  il  est  telles  personnes  que  ,  si  belles 
qu'elles  .soient ,  on  peut  voir  sans  danger .  cliaiiue  jour,  à  chaque 
instant,  durant  toute  une  semaine;  tandis  qu'il  en  est  d'autres 
qu'il  suffit  d'avoir  vues  une  seule  l'ois  pour  que... 

Banier  n'acheva  pas,  car  la  porte  de  la  chambre  venait  de 
s'ouvrir  .  et  une  voix  avait  dit  :  —  M.  le  prince  de  Savoie  de- 
mande ù  i»arler  à  l'instant  même  à  M™'  la  duchesse. 

Horlense  tressaillit  et  se  sentit  frisonner  jusqu'à  la  moelle  des 
os.  C'était  comme  un  rêve  d'amour  brusquement  interrompu 
par  un  coup  de  tonnerre ,  comme  une  iyre  brisée  au  moment  où 
elle  rendait  ses  plus  doux  accords. 


RRVTK  DE  PARIS.  87 

—  Faites  entrer  le  prince  ,  dit-elle  d'une  voix  à  peine  arti- 
culée. 

Philippe  de  Savoie  ,  eu  apercevant  auprès  de  la  duchesse  le 
beau  Banier,  attaclia  sur  lui  un  regard  farouclie.  C'était  la  pre- 
mière fois  qu'il  voyait  ce  gentilliomme,  et  il  se  sentait  déjà  son 
ennemi. 

Banier  se  leva  pour  prendre  congé  d'Hortense  et  céder  la  place 
u  nouveau  venu. 

—  Adieu,  monsieur  le  haron  de  Banier,  dit  la  duchesse  en 
tendant  au  jeune  étranger  «a  main  à  baiser.  Ne  vous  reverra- 
t  on  pas  avant  votre  départ? 

—  Ah!  madame,  murmura  Banier  à  voix  basse  ,  en  baisant 
cette  main  qu'il  sentait  palpiter  sous  ses  lèvres ,  demandez-moi 
plutôt  si  maintenant  je  pourrai  partir. 

Là-dessus  il  sortii  avec  M.  de  Saint-Évreraond  ,  qui ,  dans 
son  ravissement  de  voir  s'éloigner  ce  dangereux  rival ,  poussa 
l'urbanité  Jusqu'à  vouloir  le  reconduire  jusqu'à  son  carrosse, 
sans  doute  afin  de  s'assurer  qu'il  quittait  bien  réellement 
Chelsea.  Pendant  ce  temps-là ,  Hortense  demeura  seule  avec 
son  neveu. 

—  Vous  savez  ,  prince ,  lui  dit-elle,  non  sans  un  peu  d'embar- 
ras, quel  événement  m'empêche  de  remplir,  au  moins  à  présent, 
la  promesse  que  je  vous  ai  faite  hier  ? 

—  Madame,  je  sais  tout ,  répondit  froidement  M.  de  Savoie. 

—  J'espère  ,  reprit  Hortense  ,  étonnée  de  lui  voir  un  air  en- 
core plus  sombre  que  la  veille  ,  j'espère  que  vous  n'avez  point 
reçu  de  nouvelles  plus  fâcheuses  de  M.  le  duc  de  Mazarin  ? 

—  Non,  madame,  grâce  au  ciel  5  mais  deux  mots  seule- 
ment, s'il  vous  plaît.  Cet  importun  chambellan  qu'il  vous  a  plu 
de  vous  donner,  ce  M.  de  Saint-Évremond ,  va-t-il  bientôt  ret- 
irer? 

—  Mais. ..je  ne  sais...  Pourquoi  cette  question? 

—  Pourquoi?  pouniuoi?  C'est  que  les  moments  sont  pré- 
cieux, entendez-vous;  c'est  qu'il  faut  (ju'aujourd'hui  même  je 
vous  apprenne.... 

En  même  temps ,  M.  de  Savoie  s'agenouilla  devant  la  du- 
chesse. 

—  Que  faites-vous,  prince  ?  s'écria  Hortense  stupéfaite}  vous, 
à  genoux  devant  moi  ! 


88  REVUE  DE  PARIS. 

—  C'est  l'altifude  qui  convient  à  un  coupable  repentant. 

—  Que  voulez-vous  dire? 

—  Je  veux  dire  que ,  pour  vous  déterminer  à  m'accompa- 
gner  en  France,  j'ai  eu  recours ,  de  concert  avec  M.  de  Maza- 
rin  ,  à  un  sui)terfuge  ;  je  veux  dire  que  M.  de  Mazarin  n'a  d'autre 
maladie  que  son  amour  insensé  pour  vous;  que  je  lui  avais 
prorais  de  servir  cet  amour  et  de  vous  ramener  de  gré  ou  de 
force  dans  ses  bras,  mais  que  maintenant  il  me  serait  impossible 
d'exécuter  la  promesse  que  je  lui  ai  faite,  parce  que  moi  aussi 
je  vous  aime. 

A  cette  dernière  parole ,  la  duchesse  se  leva  de  son  siège. 

—  Prince ,  dit-elle  avec  beaucoup  de  dignité ,  oubliez-vous  à 
qui  vous  parlez? 

—  Non ,  madame,  répondit  le  jeune  homme  avec  violence, 
non,  je  n'oublie  rien;  je  sais  que  vous  êtes  la  sœur  de  ma 
mère,  je  sais  que  mon  amour  est  un  sacrilège,  alors  même 
qu'il  ne  serait  pas  déjà  un  crime,  puisque  votre  mari  existe 
encore;  mais  qu'y  puis-je?  Comme  tant  d'autres  ,  j'ai  subi  le 
pouvoir  de  ces  charmes  qu'imprudent  j'ai  voulu  braver,  et 
maintenant  i!  n'est  déjà  plus  temps  de  vaincre  la  passion  fatale 
que  vos  yeux  ont  allumée  dans  mon  âme.  Plaignez-moi ,  ma- 
dame ,  ou  plutôt  plaignez-vous  vous-même,  car  nous  sommes, 
vous  et  moi ,  de  cette  famille  des  Mancini  qui  a  du  feu  dans  les 
veines  au  lieu  de  sang,  et  qu'aucun  obstacle  ne  saurait  arrêter 
dans  ses  résolutions.  Vous  l'avez  prouvé,  madame,  ainsi  que 
vos  sœurs;  mon  (our  est  venu,  maintenant. 

—  Par  pitié,  prince,  balbutia  Hortense  épouvantée,  revenez 
à  vous  et  rétractez  de  telles  paroles.  Songez  donc  ,  si  l'on  vous 
entendait  ! 

—  Eh  !  que  m'importe,  madame  ,  pourvu  que  vous  m'aimiez 
un  jour  !  Être  aimé  d'IIortense ,  c'est  là  tout  ce  que  je  veux  ,  et 
vienne  la  mort  ensuite  ,  je  ne  la  crains  pas.  Oh  !  dites-moi ,  je 
vous  en  supplie,  qu'un  jour,  vaincue  par  mes  prières,  par  mon 
désespoir,  vous  m'accorderez  votre  amour;  et  alors  toutes  les 
épreuves  ,  tous  les  sacritices  qu'il  vous  plaira  de  m'iraposer,  je 
suis  prêt  à  les  subir .  pourvu  que  vous  soyez  à  mol. 

—  Prince,  ce  que  vous  me  demandez  est  impossible;  laissez- 
moi  ,  par  grâce,  laissez-moi  ! 

—  iHnpossiliIe  !  A'ot'J  .  nindnmo  .  Il  nn  mp  reste  plus  qu'une 


REVUE  DE  PARIS.  89 

chose  à  penser ,  c'est  que  cet  amour  que  vous  me  refusez ,  vous 
l'avez  accordé  à  un  autre.  Eh  bien  !  malheur  à  lui ,  enlendez- 
voiis,  si  je  le  découvre  jamais  !  A  partir  de  ce  jour,  je  m'attache 
à  vos  pas  comme  voire  ombre.  Partout  vous  me  retrouverez,  et 
c'est  en  vain  que  vous  voudriez  me  chasser  ;  car  je  vous  aime , 
non  point  comme  on  aime  ici ,  sous  ce  pâle  soleil  du  Nord,  mais 
comme  on  aime  sous  le  ciel  qui  a  vu  naître  la  comlesse  de  Sois- 
sons,  le  coniiélabie  Colonna  et  la  duchesse  de  Mazyrin,  comme 
aiment  les  Mancini.  Cet  amour-là ,  madame,  libre  à  vous  de  ne 
point  le  partager;  mais  s'il  vous  plaît  de  favoriser  un  rival..,. 
priez  pour  lui  ! 

Sur  ces  entrefaites,  Sainl-Évremond  rentra  dans  la  chambre  ; 
et  comme  il  attachait  un  regard  ébahi  sur  la  duchesse,  qui, 
tremblante,  éperdue  ,  se  tenait  debout  auprès  de  M.  de  Savoie, 
ce  dernier  s'inclina  gravement  devant  elle,  et  lui  baisant  la 
main  avec  toutes  les  marques  du  plus  profond  respect  : 

—  Madame  ,  s'écria-t-il ,  si  vous  voulez  bien  le  permettre, 
j'aurai  l'honneur  de  revenir  dans  la  soirée  pour  m'informer  de 
vos  nouvelles. 

Puis  ,  ayant  adressé  à  Saint-Évremond  interdit  le  plus  froid 
salut ,  il  sortit.  Dès  que  la  porte  se  fut  refermée  sur  lui ,  Hor- 
lense  se  mit  à  fondre  en  larmes  ;  et,  saisissant  la  main  du  vieux 
maréchal-de-camp  : 

—  Mon  bon  monsieur  de  Saint-Évremond  ,  s'écrîa-t-elle,  j'ai 
encore  un  service  à  réclamer  de  vous.  11  faut  que  vous  partiez 
sur-le-champ  pour  Londres  et  que  vous  alliez  trouver  M.  le 
baron  de  Banier.  Vous  vous  jetterez  à  ses  genoux  s'il  le  faut,  et 
le  supplierez  en  mon  nom  de  quitter  l'Angleterre  aujourd'hui 
même,  sans  attendre  le  retour  du  roi,  et  surtout  sans  chercher 
à  me  revoir. 

—  Ouf!  répondit  Saint-Évremond,  j'ai  déjà  bien  couru  pour 
vous  ce  matin,  madame  la  duchesse ,  et  je  n'en  puis  plus  ;  mais, 
par  là  mordieu!  voilà  une  commission  que  je  vais  faire  avec 
joie,  quand  bien  même  il  faudrait  après  cela  me  mettre  au  lit 
pour  un  mois. 

Et ,  prenant  sa  canne  et  son  chapeau  ,  il  partit  incontinent 
pour  Londres. 


90  REVUE  DE  PAIUS. 


XX. 


—  Oui ,  monsieur,  disait  Saint-Évremond  au  baron  de  Banier, 
en  se  promenant  avec  lui  dans  le  parc  de  Saint- James  à  la  chute 
du  jour,  trois  mois  environ  après  les  événements  dont  on  a  lu  pré- 
cédemment le  récit,  maintenant  que  vos  hommages  sont  acquis 
à  la  belle  miss  Charlotte  de  Beverweert .  dont  on  dit  que  vous 
allez  devenir  l'heureux  époux,  maintenant  que  j'ai  cessé  de  re- 
douter en  vous  un  rival ,  je  puis  vous  dire  toute  la  vérité  :  ce 
Jeune  homme  dont  je  vous  ai  parlé,  et  avec  lequel  vous  avez 
beaucoup  de  ressemblance,  ce  jeune  homme  auquel  j'ai  servi 
de  second  ,  à  mon  passage  à  Milan  ,  dans  le  duel  où  il  a  trouvé 
la  mort ,  était  l'amant  aimé  de  M"""  la  duchesse  de  Mazarin. 
C'est  la  seule  passion  qu'elle  ait  éprouvée  dans  sa  vie  ,  et  celle 
passion  a  été  si  malheureuse  qu'il  ne  faut  point  s'étonner  si , 
diis-lors ,  Hortense  a  fermé  son  cœur  à  l'amour.  Vous  avez 
donc  fait  fort  sagement  de  suivre  mon  conseil,  et  de  vous  retirer 
lorsqu'il  en  était  temps  encore.  Sur  mon  honneur,  j'eusse  été  au 
désespoir  de  voir  un  beau  papillon  tel  que  vous  venir  se  brûler 
à  la  chandelle,  comme  tant  d'autres. 

—  Je  ne  vous  dissimulerai  pas,  monsieur  de  Saint-Évremond, 
qu'il  m'en  a  coûté  beaucoup  dans  celte  circonstance;  mais  enfin 
je  me  suis  souvenu  des  dernières  exhortations  de  mon  père,  et 
j'ai  fait  comme  vous  dites ,  vous  autres  Français,  contre  fortune 
bon  cœur. 

—  A  la  bonne  heure!  Touchez-là ,  car  nous  sommes  à  deux 
de  jeu.  Seulement  je  suis  vieux,  et  vous  êtes  jeune;  j'ai  mes 
cheveux  blancs  et  ma  loupe,  ma  taille  commence  même  à  se 
voûter  quelque  peu,  tandis  que  vous,  mordieu!  vous  pourriez 
poser  devant  M.  Scudéry  pour  les  Amadis.  Aussi,  pour  un  gen- 
tilhomme de  votre  mérite  ,  il  eût  été  honteux  de  devoir  l'amour 
(Tune  dame  ù  une  simple  ressemblance.  Au  moins,  vous  êtes  sûr 
d'être  aimé  de  miss  Charlotte  pour  vous-même. 

—  Ah  çà  !  monsieur  de  Saint-Évremond,  cette  ressemblance 
est  donc  bien  frappante? 

—  Elle  est  au-delà  de  tout  ce  que  vous  pourriez  imaginer.  Je 


REVUE  DE  PARIS.  91 

n'oublierai  jamais,  pour  ma  part,  l'effet  que  vous  me  fîtes  la 
première  fois  que  je  vous  vis  à  la  comédie  ,  il  y  a  trois  mois. 
Une  seule  fois  peut-être  ,  dans  ma  vie  ,  j'en  avais  éprouvé  un 
semblable  ;  c'était  pendant  mon  séjour  à  Amsterdam,  il  y  a  bien 
longtemps  de  cela.  Avez-vous,  dans  le  cours  de  vos  voyages, 
visité  Amsterdam  ? 

—  Pas  encore. 

—  Eh  bien!  si,  une  fois  marié ,  il  vous  prend  fantaisie  de 
voyager  de  nouveau  ,  allez  à  Amsterdam  ,  c'est  une  ville  assez 
curieuse,  bien  qu'on  y  mange  et  qu'on  y  boive  fort  mal.  Mais 
surtout  ne  manquez  point  de  rendre  visite  à  l'un  de  mes  bons 
amis,  le  célèbre  docteur  Ruysch ,  et,  sur  ma  parole,  vous 
serez  stupéfait.  Quant  à  moi ,  je  me  souviendrai  toujours  du 
spectacle  dont  je  fus  témoin  dans  celte  ville.  C'était  pendant 
les  premiers  temps  du  séjour  que  j'y  ai  fait.  Un  des  bourgue- 
mestres  avec  lequel  j'avais  quelques  relations  vint  à  perdre  son 
unique  enfant  ;  toute  la  famille  était  dans  une  consternation 
profotide.  Un  mois  environ  après  cet  événement ,  comme  j'étais 
allé  rendre  visite  au  père  et  à  la  mère  de  l'enfant,  quelle  ne  fut 
pas  ma  surprise  en  apercevant  ce  dernier  dans  son  lit,  sur  son 
séant ,  frais  et  dispos ,  et  le  sourire  sur  les  lèvres  ! 

—  On  l'avait  sans  doute  cru  mort ,  et  l'on  s'était  trompé  ,  car 
je  ne  sache  pas  que  votre  docteur  l'ait  ressuscité. 

—  Je  le  crus  comme  vous ,  et  je  m'approchai  pour  l'em- 
brasser. 

—  Eh  bien? 

—  Eh  bien  !  c'était  tout  simplement  le  docteur  Ruysch  qui 
l'avait  embaumé,  mais  avec  un  art  si  merveilleux  que  tout  le 
monde,  ainsi  que  moi,  y  était  trompé  au  premier  aspect,  et 
qu'il  ne  lui  manquait  que  la  parole. 

—  Voilà  qui  est  étrange,  monsieur  de  Saint-Évremond ,  et 
j'irai  certainement  faire  visite  au  docteur  Ruysch  ,  mais  de  mon 
vivant,  s'il  vous  plaît.  Je  gage  que  ,1e  soir  où  vous  me  vîtes  pour 
la  première  fois,  vous  m'aurez  pris  pour  un  sujet  échappé  du 
laboratoire  de  votre  illustre  ami  ? 

—  Ma  foi ,  baron ,  je  ne  vous  dissimulerai  pas  que  j'en  ai  eu 
un  instant  la  pensée.  Mais  parlons  d'autre  chose  ,  car ,  en  dépit 

"ilu  crépuscule,  il  me  semble  apercevoir  sous  les  arbres ,  là-bas , 
M""  la  duchesse  de  Mazarin. 


02  REVUE  DE  PARIS. 

Les  yeux  du  vieux  maréchal-de-camp  ne  l'avaient  point 
trompé.  C'était,  en  effet,  Horteiise  qui,  escortée  du  petit 
Pompée  et  du  petit  Mustapha  ,  tous  les  deux  portant  la  queue 
de  sa  robe,  et  suivie,  à  quelques  pas  de  distance,  par  deux 
pages  et  deux  valets,  se  rendait  au  palais  de  Whitehall,  en 
traversant  le  parc  de  Saint-James ,  sur  la  lisière  duquel  sa 
maison  était  située  ,  comme  on  sait.  Elle  était  e)i  riche  toilette 
de  cour  ,  ce  qui  lui  allait  à  merveille ,  bien  que  Saint-Évremond, 
dans  une  épître  qu'il  lui  avait  adressée  récemment,  lui  eût 
déclaré  que  chaque  ornement  qu'elle  mettait  cachait  une  grâce 
ou  une  beauté  de  sa  personne.  On  eût  dit  non  point  une  du- 
chesse ,  mais  une  reine  ;  et ,  en  la  voyant  si  imposante  à  la  fois 
et  si  charmante,  Saint-Évremond  et  Banier  demeurèrent  muets 
d'admiration.  Arrivée  auprès  d'eux,  elle  s'arrêta.  Son  visage 
n'avait  conservé  aucune  trace  des  émotions  pénibles  qui,  quel- 
que temps  auparavant ,  étaient  venues  en  altérer  momentané- 
ment la  pureté  et  l'éclat.  Tout  au  contraire,  sous  le  tissu  tran- 
sparent de  sa  peau  et  dans  la  limpide  prunelle  de  ses  beaux 
yeux  noirs ,  on  pouvait  lire  je  ne  sais  quelle  joie  intime  et  quelle 
douce  quiétude  que  peut-être  elle  n'avait  connues  auparavant  ii 
nulle  autre  époque  de  sa  vie. 

—  Bonsoir,  messieurs  ,  dit-elle  avec  un  sourire  plein  d'inef- 
fables délices;  ne  venez-vous  point  ainsi  que  moi  faire  votre 
cour  au  roi  et  à  la  reine,  qui  sont  arrivés  ce  matin  de  Windsor? 
Mais  pardon  ,  je  suis  indiscrète  peut-être,  car  vous  étiez,  ce  me 
semble  ,  en  conversation  assez  animée  tout  à  l'heure. 

—  Oh  !  madame,  répondit  Saint-Évremond,  n'êtes-vous  point 
partout  et  toujours,  comme  le  plus  beau  des  astres,  la  très- 
bien  venue?  Je  demandais  tout  simplement  à  M.  le  baron  de 
Banier  s'il  nous  ferait  bientôt  assister  à  sa  noce. 

—  En  effet ,  reprit  la  duchesse,  je  sais  qu'il  est  très-fort  ques- 
tion de  ce  mariage.  Est-ce  que  vous  ne  songez  pas  à  en  finir 
bientôt,  monsieur? 

—  Si  fait,  madame  la  duchesse,  et  je  n'attends  plus  que  la 
réponse  à  une  lettre  que  j'ai  adressée  ce  matin. 

—  A  votre  prétendue? 

—  Oui ,  madame  la  duchesse  ,  à  elle. 

—  Ah  !  ah  !  et  êtes-vous  bien  sûr  qu'e//e  vous  réponde? 


REVUE  DE  PARIS.  95 

—  Et  pourquoi  non ,  madame  la  duchesse,  puisqu'elle  a  déjà 
daigné... 

—  Je  le  sais,  je  le  sais  ;  mais,  monsieur,  songez  que  vous  dé- 
ni indez  beaucoup  aujourd'iiui,  et  qu'en  amour  il  ne  faut  point 
se  montrer  trop  impatient.  Je  parle  pour  mon  amie ,  pour  miss 
Charlotte. 

—  Impatient,  madame  la  duchesse!  mais  veuillez  donc,  à 
votre  tour,  vous  rappeler  qu'il  y  a  tantôt  trois  mois  que 
J'espère. 

—  Eh  bien  !  trois  mois  ,  c'est  peu  de  chose. 

—  Hélas  !  madame,  ne  me  parlez  pas  ainsi,  car,  si  miss  Char- 
iolte  était  sans  pitié  pour  moi,  il  ne  me  resterait  plus  qu'à  mourir. 

—  Vraiment?  pauvre  jeune  homme  !  Ne  trouvez-vous  pas, 
monsieur  de  Saint-Évremond ,  qu'il  faudrait  qu'on  fût  bien 
cnielle  pour  n'en  avoir  pas  pilié  ?  Allons ,  consolez-vous,  mon- 
sieur le  baron  de  Banier.  Je  veux  plaider  votre  cause,  moi. 

—  Oh  !  alors  ,  madame  ,  ma  cause  est  gagnée  ! 

Ici,  Hortense  regarda  allernalivement  ses  deux  interlocuteurs 
avec  une  expression  indéfinissable. 

—  Pas  encore  ,  pas  encore  ,  dit-elle  en  hochant  la  tète. 
Puis  ,  changeant  brusquement  de  ton  : 

—  Qui  de  vous ,  messieurs ,  me  donne  la  main  pour  entrer  au 
palais  ? 

Une  voix  grave  et  sonore  répondit  vivement  : 

—  Ce  sera  moi ,  madame ,  s'il  vous  plaît. 

Cette  voix  n'était  point  celle  de  Saint-Évremond  ni  du  baron 
de  Banier.  C'était  celle  du  prince  Philippe  de  Savoie  ,  qui  venait 
de  s'avancer  sous  les  arbres,  et  que  l'obscurité,  croissant  à 
chaque  instant,  n'avait  pas  permis  d'apercevoir.  Horlense  tres- 
saillit et  tendit  sa  main  au  prince  sans  prononcer  une  parole,  et 
tous  se  dirigèrent  ensemble  vers  le  palais  de  Wliitehall. 

Pendant  qu'Horlense  s'en  va  essayer  le  pouvoir  de  ses  charmes 
sur  celle  cour  où  tout  le  monde  l'imite  et  personne  ne  lui 
ressemble ,  pendant  que  son  vieux  poeie  murmure  lout  bas  à 
ses  côtés  : 

Astres  de  cette  cour,  n'en  soyez  point  jaloux , 

Vous  paraissez  aussi  peu  devant  elle 
Que  mille  autres  hennU-f.  ont  paru  devant  vous  ; 


94  REVUE  DE  PARIS, 

il  convient  de  né  pas  faire  attendre  plus  longtemps  au  lecteur 
!a  révélation  d'un  secret  qui,  aussi  bien  peut-être,  n'en  esl 
déjà  plus  un  pour  lui.  Ce  n'est  point  pour  les  beaux  yeux  de 
miss  Charlolle  de  Beverweert,  quelque  jolie  qu'elle  puisse 
être ,  que  soupire  M.  le  baron  de  Banier  ;  ce  n'est  point  de  miss 
Chariolte  qu'il  attend  une  réponse  décisive,  selon  toute  appa- 
rence ;  c'est  de  la  duchesse  de  Mazarin.  Ce  mariage  qui  occupe^ 
les  esprits  n'est  qu'une  comédie  concertée  entre  la  duchesse  et 
miss  Chariolte  pour  détourner  les  soupçons  du  monde  et  dé- 
jouer les  projets  de  vengeance  du  prince  Philippe  de  Savoie. 
L'amour  s'est  enfin  réveillé  dans  le  cœur  d'Horfense,  le  phénix 
vient  de  renaître  de  sa  cendre.  Ce  cœur  que  n'avaient  pu  tou- 
cher les  hommages  de  tant  de  genliishommes,  la  fleur  du  bel 
air  et  de  la  galanterie ,  de  tant  de  princes  et  de  rois  même,  ce 
cœur  n'a  point  su  résister  à  l'influence  mngique  d'une  ressem- 
blance peut-éire  trompeuse  sous  plus  d'un  rapport.  En  aimant 
un  homme  qui  lui  présente  le  portrait  vivant  de  celui  qu'elle  a 
tant  pleuré ,  la  duchesse  se  persuade  qu'elle  est  demeurée  fidèle 
à  Alonzo  de  Lara  ,  et  qu'elle  n'a  point  changé  d'amour.  C'est  là 
une  de  ces  subtilités  sophisliques  comme  on  en  rencontre  tant, 
pour  peu  (ju'on  veuille  se  livrer  à  l'étude  d'une  passion  qui, 
malgré  les  plus  savantes  explorations,  présente  encore  bien  des 
secrets  et  des  mystères. 

Et  d'ailleurs,  quand  il  n'en  élit  pas  été  ainsi,  ne  vient-il  pas 
tôt  ou  taid  dans  la  vie  de  la  femme  la  plus  légère,  la  plus  co- 
quette ,  et  en  apparence  la  plus  insensible  ,  une  époque  fatale 
où  elle  subit  la  loi  qu'elle  a  imposée  à  tant  d'autres,  loi  mysté- 
rieuse et  terrible,  dont  le  joug  esl  d'autant  plus  pesant  qu'on 
l'a  plus  longti-mps  éludé,  et  dont  les  conséquences  semblent, 
suivant  une  loi  toute  mathématique,  s'accroître  en  raison  di- 
recte du  carré  des  distances?  Hortense  en  était  arrivée  à  cette 
époque,  et,  bien  qu'elle  cherchât  à  se  le  dissimuler  à  elle-même, 
elle  n'avait  jamais  éprouvé  pour  Alonzo  de  Lara  tout  ce  qu'elle 
éi)rouvait  pour  le  baron  de  Banier.  Avec  le  temps,  le  gland  s'était 
fait  chêne,  le  ruisseau  était  devenu  torrent.  La  duchesse  de 
Mazarin  avait  senti  enfin  bouillonner  dans  ses  veines  le  sang  des 
Mancini. 

Ici  on  se  demandera  sans  doute  comment  la  mission  confiée 
au  trop  aveugle  Sainl-Kvremond  avait  amené  un  résultat  dia- 


REVUE  DE  PARIS.  95 

raétraleraeiit  opposé  à  celui  que  ia  duchesse  semblait  en  atten- 
dre. A  cet  égard  ,  quelques  explications  sont  nécessaires.  M.  de 
Banier  n'avait  pu  voir  Hortense  sans  éprouver  pour  elle  le  sen- 
timent qu'elle  inspirait  à  tous  ceux  qui  l'approchaient  ;  toute- 
fois, instruit  par  l'exemple  de  son  père,  et  désespérant  (h; 
réussir  là  ou  tant  d'autres  avaient  échoué,  il  eût  vraisemhia- 
blement  quitté  Londres  sans  se  faire  présenter  à  ia  duchesse  (ii; 
Mazarin  ,  alors  même  qu'il  lui  avait  en  quelque  sorte  sauvé  la 
vie,  si  Saint-Évremond  ne  fût  venu  lui-même  l'inviter,  de  !;) 
part  de  son  idole,  à  comparaître  devant  elle  pour  recevoir  s's 
actions  de  grâces.  Dès  ce  moment,  un  rayon  d'espérance  vint 
illuminer  Tâme  du  beau  Banier  j  mais  ce  fut  bien  mieux  encore 
lorsqu'une  seconde  visite  de  Saint-Évreraond  lui  eût  révélé 
toute  sa  puissance,  en  lui  montrant  la  crainte  que  déjà  il  insiii- 
rail.  La  perspective  d'une  mort  certaine  n'eût  pu  même  l'emi'ê- 
cher  alors  de  tenter  cette  magnifique  conquête  qui  se  présenlail 
pour  lui  avec  tant  de  chances  de  succès.  Cependant,  avec  ce 
tact  parfait  qui  en  amour  comme  en  toute  autre  chose  supp  ée 
souvent  aux  qualités  les  plus  brillantes  et  aux  talents  les  mieiîx 
établis,  il  se  donna  bien  de  garde  de  résister  à  la  prière  que  !a 
duchesse  lui  adressait  par  l'organe  de  son  vieux  chevalier,  el  il 
se  résolut  à  quitter  momentanément  l'Angleterie;  mais  avant  so;i 
départ  il  avait  eu  soin  défaire  parvenir  secrètement  à  Hortense 
un  messageries  plus  respectueux  où  il  sollicitait,  en  récompense 
de  sa  soumission,  l'autorisation  de  revenir. 

Qui  fut  bien  embarrassée,  ce  fut  la  duchesse  en  recevant  ce 
message,  et  il  est  assez  difficile  de  conjecturer  le  parti  (ju'elle 
aurait  pris,  si  l'idée  ne  lui  fût  venue  de  communiquer  l'épike 
de  Banier  à  la  plus  intime  de  ses  amies,  cette  jeune  miss  de 
Beverweert  dont  il  a  été  déjà  question.  Charlotte  de  Beverweert, 
l'une  des  filles  d'honneur  de  la  princesse  Anne,  qui  devait  être 
reine  plus  tard,  avait  inspiré  peu  de  temps  auparavant  uwt 
vive  passion  au  comte  de  Melos,  ambassad^'ur  de  Portugal .  et 
cette  aventure  brusquement  dénouée  par  la  mort  du  comle 
avait  fixé  l'attention  sur  elle.  Habituée  à  vivre  au  milieu  dune 
cour  dont  les  Mémoires  du  chevalier  de  Graniuiont  nous  ont 
révélé  ce  qu'on  peut  appeler,  au  moins,  la  grande  facilité  de 
mœurs,  cette  jeune  fille  s'étonna  fort  qu'Hortense  pût  hésiter  à 
accorder  au  baron  de  Banier  l'autorisation  qu'il  sollicitait  d'une 


96  REVUE  DE  PARIS. 

façon  si  liumble  el  si  timide  ,  et  ce  fut  e!!e  qui  proposa  à  ki  du- 
chesse, 5  charge  de  revanche  bien  enleiidu,  si  l'occasion  s'en 
présentait,  de  jouer  dans  toute  celte*  affaire  le  rôle  de  plastron. 
Après  quelques  combats,  Hortense  finit  par  accepter  l'offre  de 
son  amie  ,  et  l'on  a  vu  que  celte  combinaison  stratégique  avait 
parfaitement  réussi. 

Naturellement  une  correspondance  s'était  engagée  ainsi  entre 
Hortense  et  Banier;  car,  observes  comme  ils  l'étaient  l'un  et 
l'autre  par  tant  de  gens  intéressés  à  pénétrer  leur  secret,  c'était 
le  seul  moyen  qui  leur  fût  offert  de  se  communiquer  leurs  sen- 
limenls,  et  le  mystère  même  dont  il  fallait  envelopper  ce  com- 
merce épislolaire  ajoutait  d'autant  plus  de  charmes  à  toute 
celte  intrigue.  Cependant  celte  correspondance,  d'abord  loule 
respectueuse  d'un  côté,  toule  réservée  de  l'autre,  avait  fini, 
comme  c'est  assez  l'usage,  par  devenir  fort  passionnée  des  deux 
paris.  M.  de  Banier,  qui ,  comme  l'amant  dont  parle  le  Tasse, 
s'était  montré  peu  exigeant  de  prime-abord,  commençait  à  se 
plaindre  de  ne  point  voir  le  terme  de  son  douloureux  marlyre. 
Reçu  assez  rarement  chez  la  duchesse,  et  seulement  aux  heures 
où  ses  nombreux  courtisans  y  étaient  admis,  la  voyant  quel- 
quefois à  la  cour ,  mais  toujours  en  présence  de  témoins  ,  c'est 
à  peine  s'il  pouvait  échanger  avec  elle,  à  la  dérobée,  quelques 
tendres  protestations,  quelques  douces  œillades,  légères  faveurs 
qui  ont  tant  de  prix  et  qu'on  cherche  si  vite  à  remplacer  par 
d'autres ,  sans  songer  qu'entre  toutes  ces  fleurs  que  butinent  les 
amants ,  ce  sont  les  plus  humbles  et  les  plus  modestes  qui  sont 
aussi  presque  toujours  les  plus  charmantes  et  qui  exhalent  le 
l)lus  de  parfums.  Ce  n'était  point  assez  pour  lui  de  pouvoir  su 
dire  :  «  Celle  femme  dont  la  merveilleuse  beauté  est  célèbre 
dans  toule  l'Europe,  cette  femme  qui  a  dédaigné  l'amour  de 
tant  de  princes  et  de  monarques ,  celte  femme  qui  ne  saurait 
paraître  en  quelque  endroit  que  ce  soit  sans  qu'aussitôt  tous  les 
regards  se  concentrent  sur  elle  avec  admiration,  cette  femme 
m'aime,  elle  me  l'a  écrit.  »  A  ce  témoignage  pour  lequel  des 
rois  auraient  donné  leur  couronne,  des  gentilshommes  tout  leur 
sang,  des  poeies  leur  immortalité,  des  chrétiens  leur  salut, 
l'ambitieux  Banier  voulait  en  joindre  un  autre.  Il  voulait  pou- 
voir dire  aussi  :  «  Cette  femme  me  l'a  prouvé.  »  Pour  cela  ,  il 
avait  osé  solliciter  un  rendez-vous  secret,  rendez-vous  d'à- 


REVUE  DE  PARIS,  97 

bord  posilivemeiit  refusé,  puis  ensuite  toujours  différé  par 
Hortense ,  le  malin  même ,  il  avait  adressé  à  la  duchesse  une 
leltre  à  la  fois  brûlante  et  désolée,  une  sorte  d'ultimatum  amou- 
reux où  il  se  représentait  comme  bon  à  mettre  en  terre  sous  huit 
jours,  s'il  était  réduit  à  vivre  plus  longtemps  au  régime  où  on 
l'avait  mis  depuis  trois  mois.  C'est  de  cette  leltre  qu'il  avait  été 
si  fort  question  dans  sa  rencontre  avec  la  duchesse. 

De  son  côté ,  parvenue  à  ce  moment  suprême  qui  précède  la 
défaite,  Horlense  était  en  proie  aux  plus  cruelles  incertitudes  , 
soit  qu'ayant  toujours  vécu  jusqu'alors  par  l'esprit  et  par  le 
cœur,  elle  sentît  s'éveiller  en  elle  plus  dun  scrupule,  avant  de 
commencer  une  existence  toute  nouvelle  et  de  franchir  la  der- 
nière barrière  devant  laquelle  elle  se  fût  arrêtée,  soit  plutôt 
encore  qu'elle  tremblât  d'exposer  ainsi  son  amant  à  toute  la 
vengeance  de  Philippe  de  Savoie.  Eu  effet,  ce  dernier ,  voyant 
son  amour  repoussé  par  elle,  avait  tenu  parole  et  s'était  atta- 
ché à  ses  pas  comme  une  ombre  importune,  voulant  empêcher 
le  trésor  qu'il  n'avait  pu  obtenir  de  tomber  en  d'autres  mains, 
à  défaut  des  siennes.  Hortense  ne  pouvait  sortir,  se  montrer  à 
la  cour ,  à  la  promenade  ,  à  la  comédie  ,  sans  voir  luire  devant 
elle  deux  yeux  noirs  remplis  d'un  feu  sombre  ,  et  qui  ne  la  per- 
daient pas  de  vue  un  seul  instant.  Saint-Évremond  pouvait 
désormais  dormir  tranquille.  Il  avait  dans  la  personne  de  M.  de 
Savoie  un  remplaçant  tel  qu'il  pouvait  le  désirer.  En  toute  autre 
circonstance,  peut-être,  laduchesse  eût-elle  au  moins  voulu 
rester  libre  dans  son  logis;  mais,  comme  elle  se  sentait  coupa- 
ble, elle  n'osait  en  interdire  l'entrée  au  seul  représentant  de  sa 
famille  qui  vécût  sous  les  mêmes  cieux  qu'elle,  de  peur  d'éveiller 
ses  soupçons.  Ainsi,  elle  goûtait  intérieurement  tous  les  charmes 
d'un  amour  partagé,  mais  avec  toutes  les  appréhensions  atta- 
chées à  un  amour  illégitime.  Au  sur|)Ius,  à  cet  égard,  il  ne  faut 
pas  trop  la  plaindre;  car  ces  appréhensions  même  ne  sont-elles 
pas  bien  souvent  un  attrait  de  plus,  et  le  paradis  terrestre  se- 
rait-il bien  digne  d'envie  sans  l'arbre  de  la  science  auquel  il  est 
défendu  de  toucher? 

Souvent,  dans  les  fêtes  que  Charles  II,  à  l'exemple  de 
Louis  XIV  ,  multipliait  dans  ses  résidences  royales  de  White- 
hall  ou  de  Windsor,  Banier  et  Hortense  se  rencontraient,  et 
alors,  que  de  délices  dans  une  raaiu  furtivement  pressée  au 

5  i» 


98 


KtSLb;  DE  l'ARlS, 


milieu  d'un  quadrille,  dans  un  simple  regar.l  .  dans  quelques 
pnroies  rapidement  échangées  au  passage,  au  milieu  de  la  con- 
fusion d'une  partie  de  chasse  .  sous  les  antiques  et  discrets 
ombrages  de  la  forêt  de  Windsor  !  comme  alors  leurs  deux  âmes 
s'élançaient  l'une  vers  l'autre,  et,  s'isolant  par  la  pensée  de 
toute  cette  foule  bruyante  (jui  les  environnait,  s'en  allaient, 
doucement  unies ,  planer  loin  .  bien  loin .  au-dessus  des  palais , 
au-dessus  des  chênes  séculaires,  commes  les  âmes  de  Francesca 
et  de  Paolo  dont  parle  Dante  !  Pendant  trois  mois  entiers,  s'ai- 
mer, se  voir,  se  l'écrire,  ce  fut  là  tout  leur  bonheur.  Pourquoi 
faut-il  qu'ils  n'aient  point  su  s'y  renfermer?  Mais  La  Fontaine 
l'avail  déjà  dit  alors  : 

Amour,  .Amour,  quand  tu  nous  tiens  , 
On  peut  bien  dire  :  ,\dieu  .  prudence. 


Voici  ce  qui  se  passa,  ce  même  soir,  au  palais  de  Whiteball  : 
miss  Charlotte  de  Beverweert ,  en  acceptant  le  rôle  de  plastron  , 
n'avait  pu  s'empêcher  de  remarquer  que  le  baron  de  Bmier 
était  un  charmant  cavalier;  et  .  au  fait,  il  aurait  fallu  «lu'elle 
fût  aveugle  pour  ne  point  s'en  apercevoir.  Dans  toute  la  cour, 
il  n'était  question  que  du  beau  Suédois.  .lermyn  .  cet  adorable 
Jermyn  dont  il  est  tant  parlé  dans  les  Mémoires  du  chetal/er 
de  Grammont ,  et  qu'on  avait  longleraps  désespéré  de  rem- 
placer,  Jermyn  avait  trouvé  un  successeur.  Toutes  les  filles 
d'honneur  de  la  reine  Catherine,  de  la  duchesse  d  Yorck  et  de 
la  |)rinccsse  Anne  ,  n'avaient  d'yeux  que  pour  Banier.  Il  n'était 
pas  jusqu'au  souvenir  de  la  fatale  destinée  de  son  père  qui  ne 
répandit  sur  le  visage  du  charmant  étranger  une  auréole  de 
mélancolique  poésie  qui  lui  allait  à  merveille.  M.  Waller,  le 
poète  Waller,  qui  élail  encore  plus  vieux  que  Saint-Évremond, 
mais  qui ,  ainsi  que  lui,  était  resté  un  oracle  en  matière  de 
goût,  abjurant  à  cet  égard  tout  amour-propre  national,  dé- 
clarait que  la  palme  de  la  beauté,  à  la  cour  d'Angleterre  ,  ap- 
partenait, pour  les  hommes,  à  un  étranger,  le  baron  de 
Banier,  comme  elle  appartenait  déjà  ,  pour  les  femmes,  à  une 
étrangère ,  la  duchesse  de  Mazarin.  Il  ne  faut  donc  point  s'é- 
tonner si  miss  Charlotte  se  lassa  .  un  beau  jour,-  d'avoir  toutes 


REVLt  liE   i\V[lIS.  99 

les  charges  de  l'emploi  qu'elle  avait  accepté ,  sans  en  recueillir 
!e  moindre  bénéfice.  Elle  se  demanda  s'il  étail  !)ien  naturel  que 
la  belle  Hortense  Mancini  fil  comme  le  chien  du  jardinier,  et 
([u'elle  empêchât  d'appartenir  Ti  autrui  ce  dont  elle  semblait 
faire  fi  pour  elle-même. 

.Miss  Charlolte  était  une  jeune  fille  fort  sémillante  et  (jui  , 
.^râce  à  un  commerce  presijue  journalier  avec  M'"'=  de  Mazarin  , 
avait  fini  par  devenir  presque  Française.  Le  soir  dont  nous 
parions,  ayant  remarqué  la  préoccupation  de  Banier  et  en  ayant 
aisément  devitié  !e  motif,  elle  se  mit  à  le  railler  sur  sa  con- 
stance, en  lui  disant  qu'elle  ignorait  jusqu'alors  que  les  Sué- 
dois fussent  comme  les  Grecs,  qui  avaient  mis  dix  ans  à  prendre 
une  ville, 

—  Quant  à  moi,  ajoula-t-elie ,  si  j'élais  homme,  j'agirais 
tout  différemment ,  de  crainîe  ,  après  un  siéf^e  si  long  ,  de  me 
trouver  hors  d'état  d'en  entrejirendre  d'autres. 

Banier  se  mordit  les  lèvres,  mais  il  se  donna  bien  de  garde 
de  répondre.  A  ce  moment,  le  roi  s'appiocha.  Sa  Majesté  éiail 
de  fort  belle  humeur,  attendu  (|u'ù  celle  époque  elle  venait, 
suivant  en  cela  encore,  mais  un  peu  tardivement  peut-être , 
l'exemple  de  son  royal  émule  Louis  XIV  .  de  prendre  le  parti  de 
gouverner  seul ,  sans  son  parlement ,  ce  qui  lui  permettait 
de  ne  plus  songer  absolument  qu'à  ses  i)laisirs,  laissant  à  ses 
miiiisires  le  soin  des  affaires  publiques.  Aussi  Charles  II, 
s'adressant ,  en  riant ,  à  la  fille  d'honneur  de  la  princesse  sa 
nièce  : 

—  Sur  ma  foi ,  miss  ,  dit-il  ,  je  serais  curieux  de  savoir 
quelles  sont  les  confidences  que  vous  faites  ù  M.  le  baron  de 
Banier  ? 

—  Rien  de  plus  facile,  sire,  ré|)ondit  impétueusement  la 
jeune  miss  ;  je  demande  ùi  M.  le  baron  laquelle  des  deux  danses 
il  préfère  .  de  la  sarabande  ou  de  la  courante. 

—  Et  moi ,  je  gage  ,  reprit  gaiement  le  roi ,  que  M.  de  Banier 
est  homme  à  suspendre  son  choix  jusqu'à  ce  que  vous  ayez 
bien  voulu  les  danser  toutes  les  deux  avec  lui.  N'est-il  pas  vrai  , 
monsieuri* 

B;inier s'inclina  :  pouvait-il  faire  autre  chose?  Et  miss  Char- 
lotte balança  son  éventail  devant  son  visage.  Élait-ce  pour  dis- 
simuler sa  rougeur  ou  son  envie  d  ■  rire? 


100  REVUE  DE  PARIS. 

—  Eh  bien  !  continua  le  roi ,  je  suis  prêt  à  me  faire  juge  du 
camp  à  l'instant  même.  Qu'on  aille  quérir  les  violons  ? 

La  situation  ne  laissait  pas  d'être  embarrassante.  Les  ca- 
prices des  rois,  des  rois  absolus  surtout,  sont  choses  respec- 
tables quand  on  vit  à  la  cour.  Les  violons,  qui  n'étaient 
jamais  bien  loin  ,  au  temps  joyeux  de  Charles  II ,  avaient  ré- 
pondu sur-le-champ  à  l'appel  qu'ils  venaient  de  recevoir. 
Bref,  il  fallut  bien  s'exécuter,  et  Banier  et  miss  Charlotte 
durent,  sans  désemparer  ,  danser  successivement  la  sarabande 
et  la  courante.  Tous  les  deux  s'en  acquiltèrenl  à  merveille; 
car ,  à  cette  époque ,  la  danse  ,  comme  l'escrime  et  l'équilation, 
était  un  art  presque  exclusivement  réservé  au  passe- temps  de 
la  noblesse  dans  toute  l'Europe  civilisée,  un  art  dans  lequel  les 
rois  et  les  reines  s'attachaient  à  exceller  ,  et  qui ,  pour  nombre 
de  gens  de  qualité,  tenait  lieu  de  toutes  les  autres  connais- 
sances comme  de  tous  les  autres  talents.  De  grands  applaudis- 
sements éclalèreut  dans  l'assistance,  lorsque  le  beau  Banier , 
qui,  dans  cette  circonstance  ,  avait  rempli  son  rôle  avec  une 
grâce  et  une  noblesse  parfaites ,  reconduisit  sa  danseuse ,  et 
Charles  II ,  enchanté  du  petit  divertissement  qu'il  venait  de  se 
procurer  à  lui-même  ainsi  qu'à  sa  cour,  s'écria  : 

—  Sur  ma  foi,  je  serais  fort  embarrassé  moi-*même  mainte- 
nant de  choisir  entre  la  sarabande  et  la  courante.  Si  miss 
Charlolle  veut  embrasser  son  danseur  sur  les  deux  joues,  et, 
eu  conscience,  elle  lui  doit  bien  cette  récompense,  je  crois 
qu'il  pourra  nous  dire  ensuite  lequel  il  préfère  des  deux 
baisers,  laquelle  il  préfère  des  deux  danses. 

Tout  le  monde  se  mit  à  rire  ,  et  la  fille  d'honneur,  sans  trop 
se  faire  prier  et  pour  concilier  ù  la  fois  le  soin  de  sa  pudeur  et 
le  vœu  du  roi,  lendit  successivement  ses  deux  joues  au  baron 
de  Banier,  qui  y  imprima  un  double  baiser.  Ce  baiser  retentit 
jusqii'en  un  coin  de  la  salle  où  cette  scène  se  passait,  et  qui 
était  occupé  par  la  duchesse  d'Yc^ik  et  la  duchesse  de  Mazarin. 
Tout  entourée  alors  qu'elle  était  d'un  monde  d'adorateurs,  se 
disputant  à  l'envi,  sous  les  yeux  même  du  roi  et  des  personnes 
royales,  qui  une  parole,  qui  un  regard,  Horlense  ne  put  s'em- 
pêcher de  tressaillir ,  et,  alors,  pour  la  première  fois  peut-être 
de  sa  vie,  elle  sentit  sourdre  au  fond  de  son  cœur  je  ne  sais 
quel    ferment    de    dépil .    de  Jalousie    peut-être,  jusqu'alors 


REVUE  DE  PARIS.  101 

ignoré  et  qui  fit  passer  comme  une  ombre  sur  son  charmant 
visage.  Déjà  depuis  quelques  instants  elle  n'était  plus  la  même, 
et ,  bien  qu'elle  cherchât  à  cacher  sous  le  masque  de  son  enjoue- 
ment ordinaire  les  préoccupations  dont  elle  était  agitée,  il  était 
facile  de  voir  qu'elle  faisait  effort  pour  se  mettre  au  diapason  de 
la  gaieté  générale.  Son  altesse  royale  U'"^  la  duchesse  d'York, 
(|iii  causait  en  ce  moment  avec  elle,  s'en  aperçut  : 

—  Eh  !  bon  Dieu  ,  dit-elle,  duchesse,  qu'avez-vous?  Je  ne 
vous  vis  jamais  si  sérieuse  que  ce  soir. 

Et  comme  Hortense,  un  peu  embarrassée  de  cette  interpel- 
lation, assurait,  non  sans  rougir,  qu'elle  n'avait  jamais  été 
plus  joyeuse,  le  prince  Philippe  de  Savoie ,  qui  se  trouvait  dans 
un  groupe  voisin  ,  murmura  à  mi-voix  : 

—  Je  sais  bien,  moi,  pourquoi  M""=  de  Mazarin  est  si  sé- 
rieuse ce  soir. 

—  Pourquoi  donc,  prince?  dit  Sainl-Évremond. 

—  Pourquoi  !  répondit  M.  de  Savoie  ,  vous  tenez  absolument 
à  le  savoir  ?  Eh  bien  !  ajouta-t-il  en  se  penchant  à  son  oreille  , 
c'est  ,iarce  qu'elle  oublie  que  nous  sommes  là  tous  les  deux  à 
la  regarder. 

Saint-Évremond  attacha  sur  sou  interlocuteur  des  yeux 
pleins  de  surprise,  comme  s'il  eût  cherché  dans  l'expression  de 
sa  physionomie  la  signification  des  paroles  qu'il  venait  de  pro- 
noncer, puis  il  s'écria  avec  une  bonhomie  qui  n'était  pas  sans 
un  certain  fond  de  malice  : 

—  Ma  foi,  prince,  je  n'ai  point  le  talent  de  deviner  les 
énigmes,  et  si  vous  tenez  absolument  à  jouer  ici  le  rôle  de 
sphynx,  je  vous  engage  à  choisir  d'autres  confidents,  ou.  .  . 
d'autres  victimes,  puisqu'on  prétend  que  le  sphynx  avait  la 
déplorable  habitude  de  dévorer  ceux  qui  ne  le  comprenaient 
pas. 

—  Ainsi  ferai-je  .  reprit  gravement  M.  de  Savoie. 

A  ce  moment.  M™'' de  Blazarin  fit  appeler  ses  pages  ,  et  elle 
se  relira.  Comme  la  nuit  était  fort  belle  et  qu'il  faisait  un  ma- 
gnifique clair  de  lune,  elle  voulut  s'en  aller  à  pied ,  ainsi 
«ju'elle  était  veiuie  en  traversant  le  parc  de  Saint-James. 
Saint-Évremond  et  M.  de  Savoie  l'escortèrent  jusqu'à  sa 
demeure. 

Moins  d'une  heure  après  cet  incident ,  comme  le  baron  de 


loi  REVUE  DE  PARIS. 

Banier  sortait  du  palais  de  Whilehall  et  se  disposait  à  rentrer 
chez  lui,  il  se  sentit  tirer  par  la  manche  de  son  habit,  et  une 
main  glissa  dans  la  sienne  une  clePet  un  billet.  Il  porta  ses  re- 
{ïards  autour  de  lui  avec  surprise  ,  et,  aux  rayons  de  la  lune,  il 
lui  sembla  ^-econnaître  le  petit  Pompée ,  le  nègre  de  M"»'  la  du- 
chesse de  Mazarin ,  qui  s'enfuyait  mystérieusement  dans 
l'ombre  que  projetaient  les  murs  du  palais.  Cette  clef,  ce  billet, 
ce  messager  bien  connu  qu'il  avait  cru  entrevoir,  tout  cela  lui 
lit  battre  le  cœur,  un  frisson  plein  de  volupté  parcourut  tout 
son  corps,  et  il  se  sentit  près  de  chanceler.  Pressant  convulsi- 
vement entre  ses  doigts  la  clef  et  le  billet,  comme  s'il  eût  craint 
qu'on  ne  voulût  les  lui  arracher  ,  et  sans  même  y  porter  les 
yeux,  il  se  dirigea  machinalement  du  côté  du  palais  Mazarin, 
ainsi  qu'on  appelait  alors  la  demeure  d'Horlense  ,  en  traversant 
à  son  tour  le  parc  de  Saint-James ,  à  cette  heure  entièrement 
désert.  Lorsqu'il  fut  parvenu  à  environ  trois  cents  pas  de 
Whitehall ,  et  que  tout  bruit  eut  cessé  de  retentir  à  son  oreille, 
il  s'arrêta  et  déplia  d'une  main  tremblante  le  billet  (ju'on  venait 
de  lui  remettre,  non  sans  s'être  préalablement  assuré  que  nul 
œil  humain  ne  pouvait  l'apercevoir,  puis,  éclairé  par  la  lune, 
il  se  mit  à  liie;  son  pressentiment  ne  l'avait  point  trompé,  ce 
billet  était  bien  de  la  main  d  Horlense ,  quoiqu'il  ne  portât  pas 
de  signature.  Ce  billet  ne  contenait  que  ces  mois,  baisés  par 
l'amoureux  Suédois,  au  moins  autant  de  fois  qu'ils  comprenaient 
(le  lettres  -. 

0  Je  vous  attends.  Cette  clef  ouvre  la  petite  porte  qui  de  mon 
appartement  conduit  dans  le  parc.  " 

Heureux  Banier!  ce  premier  rendez-vous,  si  ardemment 
souhaité,  et  dont  il  commençait  à  désespérer  ,  ce  premier  ren- 
dez-vous qui  lui  promettait  tant  d'ineffables  délices  ,  l'eûl-ll 
obtenu  ce  jour-là  ,  s'il  n'avait  i)oinl  imprimé  par  deux  fois  ses 
lèvres  sur  les  joues  fraîches  et  rosées  de  la  belle  Bevervveerl  ? 
N'était-ce  point  Iris  en  personne  qui  venait,  sans  s'en  douter, 
de  lui  ouvrir  les  portes  du  temple  du  soleil? 


HEVUE  liE  PARIS.  JOô 


XXI. 


II  est  minuit ,  l'heure  du  silence  et  de  l'amour  ,  la  plus  douce 
des  heures,  en  dépit  de  toutes  les  légendes  plus  ou  ranjns  terri- 
bles, de  tous  les  crimes  plus  ou  moins  atroces  que  l'imagina- 
tion fiévreuse  des  poëtes  et  des  dramaturges  s'est  plu  à  rat- 
tacher à  ce  mot  presque  cahalisliqne  ,  minuit!  Hortense,  après 
s'être  fait  déshabiller  par  ses  femmes,  les  a  congédiées,  et, 
vêtue  d'un  sim|)le  peignoir,  elle  s'est  mise  à  sa  fenêtre  ,  d'où 
l'on  aperçoit  le  parc  de  Saini-James.  L'air  est  tiède  encore  des 
rayons  du  soleil,  qui,  à  Londres  même .  à  la  fin  du  mois  de 
juillet,  pétièirent  biûlants  à  travers  le  voile  de  vapeur  que 
cherche  en  vain  à  leur  opposer  la  Tamise.  La  lune  inonde  tou- 
joursde  ses  molles  clartés  les  arbi  es  du  parc,  et  prèle  au  paysage 
toute  la  magie  de  ses  amoureux  redets. 

Accoudée  sur  son  balcon,  duns  une  attitude  pleine  de  lan- 
gueur tl  de  volupté,  la  duchesse  de  Mazarin  laisse  pencher  sa 
léte  dans  la  direction  du  |)alais  de  Wiulehall  et  de  celte  allée 
à  jamais  célèbre  que  suivit  trente-quatre  ans  auparavant  le  roi 
Charles  i""^  pour  se  rendre  au  supplice.  Mais  il  est  peu  probable 
qu'en  ce  moment  Hortense  songe  le  moins  du  monde  au  roi 
Charles  pf.  Aussi  bien,  l'agitation  de  son  sein,  la  rougeur  et 
la  pâleur  qui  viennent  alternativement  couvrir  son  visage  , 
tout  annonce  qu'elle  est  intérieurement  en  |)roie  à  une  fièvre 
bi  ûlante  qui  se  trahit  en  dépit  de  tous  ses  efforts  pour  demeurer 
calme  et  immobile.  Souvent  .  lasse  sans  doule  de  fixer  ses  re- 
gards dans  la  même  direction,  elle  les  reporte  vers  le  ciel , 
comme  si  elle  cherchait  à  l:re  sa  destinée  dans  les  éioiles  ,  mais 
bientôt  elle  laisse  retomber  nonchalamment  sa  léte.  Dans  un  de 
ces  mouvements  sa  coitiure  s'est  détachée ,  et  ses  beaux  cheveux 
noirs  ont  roulé  en  boucles  épaisses  sur  ses  épaules  demi-nues. 
Oh  !  c'est  alors  qu'elle  est  vraiment  belle,  et  celui  qui  l'aperce- 
vrait à  sa  fenêtre  serait  tenté  de  la  prendre  pour  quelque  char- 
mante effigie  de  la  Madeleine  repentante,  détachée  du  tableau 
d'un  grand  maître  du  xvi«  siècle  et  venant  s'enivrer  de  Taii' 
Uède  et  parfumé  d'une  nuit  d'été,  d'une  d<' ces  nuits  où  (ont 


104  REVl  E  DE  PARIS. 

invite  à  l'amour,  jusqu'à  ce  que  l'aube  la  force  de  rentrer 
dans  son  cadre.  Hortense,  rien  en  vous,  du  moins  à  cette 
lieure  encore,  ne  rappelle  la  Madelaine  de  l'Évangile,  sinon 
votre  beauté.  Pourquoi  donc  abandonner  ainsi  vos  longs 
cheveux  et  vos  épaules  demi -nues  au  souffle  du  vent  de  la 
nuit? 

Tout  à  coup  la  duchesse  a  tressailli ,  et  elle  a  refermé  brus- 
quement sa  fenêtre.  Est-ce  donc  qu'elle  a  senli  l'air  fraîchir, 
ou  bien  faut-il  penser  qu'elle  aura  rougi  à  l'idée  d'être  surprise 
à  attendre,  elle  la  duchesse  de  Mazarin  ? 

Elle  s'est  emparée  vivement  d'une  guitare  et  elle  y  laisse 
errer  ses  doigts  machinalement,  essayant  tour  à  tour  vingt 
préludes  divers,  mais  sans  s'arrêler  à  un  seul;  puis  voici 
qu'entre  tous  ces  préludes  il  en  est  un  qui  lui  revient  à  la  mé- 
moire, et  en  même  temps  je  ne  sais  quel  frémissement  doulou- 
reux s'empare  de  fout  son  corps.  Dès-lors  .  c'est  en  vain  qu'elle 
cherche  à  former  d'autres  accords,  à  moduler  d'autres  airs; 
toujours  cet  importun  prélude  revient,  malgré  tous  ses  efforts, 
se  placer  sous  ses  doigts,  toujours,  par  une  sorle  de  combi- 
naison magnétique  ,  les  mêmes  notes  s'enchainent  dans  sa 
pensée  et  retentissent  dans  son  oreille,  et  il  lui  semble  que,  si 
elle  ouvrait  la  bouche ,  ces  notes  s'échapjjeraient  encore  de  son 
gosier.  Ce  piélude  est  celui  de  la  romance  espagnole  que  chan- 
tait jadis  le  page  Alonzn  de  Lara.  Bien  plus .  au  moment  où, 
pour  mettre  fin  à  ce  supplice,  elle  vient  de  jeter  avec  impa- 
tience sa  guitare  loin  d'elle,  un  chant  vague  et  indécis  s'élève 
dans  la  maison,  un  chant  à  peine  perceptible  pour  toute 
autre  personne  que  la  duchesse ,  et  c'est  encore  celte  même 
romance  espagnole  que  le  jeune  Dery  fredonne  en  allant  se 
coucher. 

Cette  fois  Hortense  ne  peut  plus  maîtriser  son  trouble.  Elle 
se  lève  et  parcourt  son  appartement  à  grands  pas.  On  dirait 
qu'oppressée  par  un  rêve  pénible,  elle  s'efforce  de  1  écarter  de 
son  esprit,  sans  pouvoir  y  parvenir.  La  bouche  béante,  l'œil 
presque  hagard  ,  elle  s'arrête  un  instant  pour  consulter  un  ca- 
lendrier suspendu  près  de  sa  cheminée,  puis ,  se  cachant  le 
visage  entre  ses  mains ,  elle  se  met  à  fondre  en  larmes  ;  c'est 
que  ce  prélude,  qui  la  poursuivait  tout  à  l'heure,  était 
un  avertissement  du  ciel  ;  c'est  qu'en  consultant  son  calendrier 


î' 


TiEVUE  DE  l'APiIS.        _  105 

elle  a  reconnu  avec  terreur,  cette  belle  duchesse,  cette  Made- 
If-ine  désolée  ,  qu'à  pareil  jour  ,  quatorze  ans  auparavant ,  elle 
avait  revu  pour  la  dernière  fois,  étendu  dans  son  cercueil, 
celui  qui  n'oublia  jamais  Horlense,  lui,  et  qui  mourut  pour 
elle.  0  honte!  ô  douleur  !  cet  anniversaire  qu'elle  devait  solen- 
niser  à  (ont  jamais  par  le  deuil  el  par  la  pénitence ,  c'est  par 
le  parjure  et  l'infidélité  qu'elle  se  dispose  à  le  célébrer  !  Haletante, 
éperdue,  elle  se  frappe  la  poitrine  el  éclate  en  sanglots;  elle 
se  précipite  à  genoux  et  demande  grâce  à  ces  mânes  chéries 
d'un  outrage  qu'ils  n'ont  point  encore  reçu  ;  puis  une  espérance 
vient  luire  dans  la  nuit  de  son  cœur.  Pompée  n'est  point  de  re- 
tour. Pompée  n'aura  peul-êire  point  rencontré  M.  de  Banier,  et, 
d'uis  ce  cas ,  tout  est  réparable  encore  ;  mais  à  peine  elle  s'est 
bercée  durant  quelques  secondes  de  celte  illusion ,  que  déjà 
l'on  frappe  discrèleraent  à  sa  porte,  et  que  l'enfant,  par  un 
[jesîe,  lui  annonce  qu'il  a  rempli  son  message. 

Malheureuse  Horlense!  si,  du  moins,  elle  pouvait  envoyer  à 
Banier  un  nouveau  message  ,  solliciter  de  sa  générosité ,  de 
sa  délicatesse,  l'ajournement  d'une  entrevue  désormais  crimi- 
nelle? Mais  où  le  trouver  maintenant?  Sans  doute  il  est  en 
chemin,  sans  doute  il  approche,  le  cœur  palpitant  d'amour  et 
d'espoir.  Que  faire?  ô  ciel  !  que  faire?  Il  a  la  clef  de  la  porte 
qui  conduit  dans  l'appartement.  Celle  porte,  il  est  vrai  qu'on 
pourrait  la  verrouiller  intérieurement  ;  mais,  en  éprouvant  une 
résistance  à  laquelle  il  ne  doit  point  s'ailendre,  n'esl-il  pas  à 
craindre  que  Banier  n'emploie  quelque  autre  moyen  pour 
passer  outre,  qu'on  n'enlende  du  bruit,  qu'on  ne  prenne 
l'alarme  dans  la  maison  ?  Ou  bien  Banier,  irrité  et  humilié  en 
même  temps  d'un  affront  inexplicable  ,  ne  peut-il  pas  concevoir 
le  projet  d'aller  chercher  ailleurs  uu  accueil  plus  hospitalier? 
Oh  !  celte  pensée,  celte  pensée  qui  seule  peut-être  a  précipité 
l'heure  de  sa  victoire ,  cette  pensée  est  affreuse  pour  une 
femme  qui  aime;  et  Horlense  ne  peut  se  le  dissimuler  mainte- 
nant, c'est  Banier  qu'elle  aime  de  toute  son  âme.  Alonzo  n'est 
plus  qu'un  souvenir  perdu  dans  la  brume  des  années,  une 
ombre,  un  fantôme  doux  et  triste  qu'on  se  plaît  à  évoquer  aux 
heures  de  mélancolie.  Mais  Banier  exisle  lui  ,  Banier  a  des 
droits  aussi  non-seulement  à  tout  l'amour  ,  mais  à  toute  la  re- 
connaissance d'Horlense.  IN'e  lui  a-t-il  pas  sauvé  la  vie?  Banier 


106  REVUE  1>K  PAIUS. 

el  Alonzf),  d'ailleurs  ,  n'est-ce  pas  une  seule  et  même  personne? 
cl  Dieu,  qui  voulut  donner  à  tous  deux  les  mêmes  traits,  la 
même  voix  ,  Dieu,  dans  son  inépuisable  bonté,  ne  leur  aurait- 
il  pas  donné  la  même  âme?  Ou  plutôt  encore  l'âme  d'Alonzo 
de  Lara  ,  en  quittant  celte  enveloppe  périssable  à  laquelle  elle 
était  attachée  ,  ne  serait-elle  pas  venue  animer  le  coips  du 
baron  de  Banier  !  Oh  ?  oui ,  cela  doit  être  ainsi.  Qui  disait  donc 
qu'Hortense  allait  être  parjure  et  infidèle?  Elle  ne  saurait 
l'être,  et  si  la  métempsycose,  celle  riante  chimère  éclose  dans 
le  cerveau  d'un  des  plus  aimables  philosophes  de  l'anliquité  , 
n'est  que  tromperie  et  mensonge  en  ce  qui  louche  les  âmes 
vulgaires  ,  elle  doit  être  vraie  ,  à  coup  sûr ,  pour  les  âmes  des 
amants. 

A  mesure  que  ces  idées  passent  dans  l'imagination  de  la  du- 
chesse de  Mazarin,  son  front  s'éclaircit;  ses  yeux,  tout  à 
l'heure  voilés  de  larmes  amères ,  reprennent  tout  leur  éclat  ;  sa 
respiration  est  plus  libre.  Aussi  bien ,  qu'on  ne  se  hâte  point 
d'accuser  sa  légèrelé  habituelle,  car  elle  vient  de  former  une 
bonne  lésolulion.  Puisque  Banier  doit  venir,  puisque  dans  un 
instantd'égarementellea  cédéàses  instantes  prières.  puis(|u'elle 
lui  a  envoyé  celle  clef,  la  clef  du  paradis,  eh  bien  !  elle  le  lais- 
sera pénétrer  dans  son  apparlement  ;  mais  ,  une  fois  qu'il  sera 
entré  dans  ce  sanctuaire,  elle  se  jettera  à  ses  genoux,  elle  lui 
demandera  grâce  ,  et  Banier,  qui  l'aime  d'un  amour  si  respec- 
tueux et  si  tendre,  Banier  ne  voudra  point,  dans  un  pareil 
jour,  outrager  les  mânes  d'Alonzo  de  Lara.  Bien  plus,  il 
priera  avec  elle  pour  le  repos  de  l'âme  du  fidèle  et  malheureux 
page. 

Plus  Iranquille  après  avoir  formé  ce  projet,  Horlense  se  re- 
lève. A  ce  moment  une  horloge  i)lacée  dans  un  coin  de 
la  chambre  vint  ù  sonner,  et  d'abord  ce  bruit  de  l'airain  qui 
relenlit  au  milieu  du  silence  de  la  nuit  la  glace  d'épouvante; 
l)uis,  en  portant  les  yeux  sur  le  cadran  de  l'horloge  ,  elle  s'a- 
perçoit que  l'aiguille  marque  une  heure. 

—  Une  heure,  déjà  ,  dit-elle  ,  el  Banier  n'est  point  encore 
venu  !  Comment  se  fait-il?  Mon  Dieu  ,  ne  m'aimerail-il  pas  au- 
tant (ju'il  me  le  dit  dans  ses  lettres? 

El ,  pour  se  rassurer,  elle  va  quérir  iin  coffret  où  se  trouve 
déposée  celte  précieuse  corri;s|ton(lance.  N'csl-Cf  pas  un  moyen 


REVUE  bE  PAHIS.  107 

de  s'enlrelenir  avec  lui,  avant  même  qu'il  ne  vieriiin?  Liilte 
tous  ces  messages,  eile  reciieiclie  de  préréreiice  ceux  que  sa 
mémoire  lui  retrace  comme  les  plus  tendres  ,  et  elle  se  trouve 
ainsi  conduite  à  remonter  jusqu'au  premier  de  tous  ;  car  celui- 
lA  ,  quehiue  respectueux,  quelque  timide  qu'il  ait  pu  être,  est 
toujours  celui  auquel  on  se  reporte  avec  le  plus  de  délices. 
Tout  à  coup ,  en  feuilletant  ces  doux  souvenirs,  un  petit  papier 
qui  s'y  est  trouvé  mêlé,  un  papier  jauni  par  letempss'échappedu 
coffret.  C'est  encore  un  message  d'amour  ,  mais  celui-là  n'a 
point  été  écrit  par  le  baron  de  Banier.  C'est  le  dernier  bille! 
d'Alonzo  de  Lara,  le  billet  dans  lequel  il  avait  renfermé  une  boucle 
de  ses  cheveux  (celleboucle  y  est  encore)  ;  le  billet  tracé  avec  son 
sang  et  qui  contenait  ces  seuls  mots  :  Le  temps  et  Hoiiense. 

Le  temps!  le  temps  !  oh  !  vous  étiez  bien  jeune  alors,  beau 
page  ,  et  vous  ne  saviez  pas  ,  comme  l'a  dit  le  poëte  : 


Combien  dans  un  jour  un  brin  d'herbe  qui  pousse 
Efface  de  tombeaux. 


Vos  charmants  cheveux  blonds,  votre  billet,  longtemps 
Hortense  les  porta  sur  son  cœur  comme  un  talisman  infaillible  ; 
mais  un  jour  est  venu  où  le  talisman  est  demeuré  sans  pouvoir, 
et  alors  on  l'a  relégué  au  fond  d'un  coffret  de  bois  de  sandal , 
et  alors,  dans  ce  tombeau  .votre  pauvre  petit  billet  s'est  trouvé 
enseveli  avec  vos  cheveux  sous  les  lettres  de  votre  successeur, 
comme  si  ,  en  associant  ainsi  le  pissé  et  le  présent ,  votre  Hor- 
tense avait  espéré  vous  rattacher  par  un  nouveau  lien  l'un  à 
l'autre. 

En  retrouvant ,  dans  une  circonstance  aussi  solennelle ,  cette 
pieuse  relique,  la  duchesse  laissa  échap|)er  un  cri  ,  comme  si 
l'amant  qu'elle  lui  rappelait  se  fût  dressé  devant  elle  couvert  de 
son  linceul.  Était-ce  donc  encore  un  avertissement  du  ciel?  Au 
surplus  ,  il  lui  eût  été  difficile  de  se  livrer ,  à  cet  égard  ,  à  au- 
cune réflexion  ;  car ,  au  même  inslant ,  un  léger  bruit  se  fit  en- 
tendre dans  le  passage  qui  de  l'appartement  conduisait  à  la 
l)elite  porte  s'ouvrant  sur  le  parc.  A  ce  bruit.  Hortense  sentit  son 
cœur  battre,  comme  s'il  allait  s'élancer  de  sa  poitrine,  et  elle 
referma  précipitamment  le  coffret  ;  puis,  tremblante ,  les  yeux 


108  RtVUE  DE  PARIS. 

baissés,  elle  alteiulit.  Bienlôt  la  poile  de.  la  chambre  roula 
myslérieusemenl  suc  ses  gonds,  le  pas  d'un  homme  retenlit  sur 
le  plancher  ,  une  respiration  oppressée  vint  bruire  à  l'oreijle 
de  la  duchesse,  mais  nul  n'éleva  la  voix.  Étonnée,  Horlense 
leva  les  yeux,  et  alors  .  oh  !  qui  pourrait  rendre  son  effroi? 
elle  aperçut  devant  elle  le  prince  Philippe  de  Savoie.  Il  était  là, 
pâle,  muet,  immobile. 

—  Monsieur,  s'écria-l-elle  en  proie  à  la  plus  cruelle  an- 
goisse et  d'une  voix  à  peine  articulée  ,  monsieur  ,  que  voulez- 
vous  de  moi,  et  qui  vous  a  permis?...  Sortez!  sortez! 

Un  sourire  amer  et  presque  imperceptible  vint  effleurer  les 
lèvres  du  jeune  prince.     ^ 

—  Madame,  répondit-il,  je  sais  bien  que  ce  n'est  pas  moi 
que  vous  attendiez  à  cette  heure,  vous  attendiez  M.  le  baron 
de  Banier.  Eh  bien  !  il  est  venu  ,  il  est  là  sons  votre  balcon  ,  et 
j'ai  pensé  que  vous  seriez  bien  aise  de  l'apprendre  de  ma 
bouche. 

—  Ah  !  vous  l'avez  tué ,  reprit  Hortense  avec  un  accent  ter- 
rible ,  vous  êtes  un  meurtrier  ! 

—  J'en  ai  peur  ,  répondit  froidement  le  prince  ;  mais  M.  le 
baron  de  Banier,  s'il  recouvre  la  parole  ,  pourra  vous  dire  que 
tout  s'est  passé  entre  nous  suivant  les  règles  de  l'honneur  et 
comme  il  convient  entre  gentilshommes.  Je  vous  avais  pré- 
venue,  madame,  et  vous  auriez  dû  songer  i\iie  vous  aviez 
affaire  à  un  Mancini.  En  me  vengeant ,  j'ai  vengé  votre  mari  ; 
maintenant ,  vous  êtes  libre  de  recevoir  M.  le  baron  de  Banier 
à  toute  heure  ;  ce  n'est  pas  moi  qui  m'y  opposerai,  el  vous  ne  me 
reverrez  plus. 

Hortense  atterrée  se  laissa  tomber  sur  le  plancher ,  sans 
même  entendre  la  tin  de  ces  cruelles  paroles.  Lorsqu'elle  revint 
à  elle,  M.  de  Savoie  avait  disparu  ,  et  à  sa  place  était  le  cadavre 
de  M.  le  baron  de  Banier.  La  duchesse  se  traîna  jusqu'auprès 
de  ce  corps  sanglant  et  inanimé  qu'elle  élreignil  entre  ses 
bras,  el,  se  penchant  sur  ce  visage  adoré  qu'un  sim|)le  regard 
d'elle  illuminait  naguère  de  tant  d'amour,  elle  imprima  sur  ces 
lèvres  décolorées  un  long  baiser  d'amante  ,  le  premier  peut- 
être,  un  baiser  où  elle  a'vail  mis  toute  son  âme.  Hélas!  son  beau 
Banier  ne  put  le  lui  rendre. 

Ainsi  s'accomplissait  encore  une    fois  l'horoscope  de  la 


BEVUE  DE  PARIS.  100 

Voisin  ,  que  les  yeux  d'Hoilense  donneraient  la  nioit  à  l)ien  du 
inonde  ;  ainsi,  l'époux  outragé  et  l'amant  oublié  se  trouvaient 
vengés  en  même  temps  d'une  façon  bien  cruelle;  désormais, 
le  page  du  cardinal  Mazarin  n'avait  plus  rien  à  envier  au  fils 
du  vainqueur  de  Leipzig ,  et  l'un  et  l'autre  ,  tués  pour  Horlense, 
pouvaient  être  confondus  par  elle  dans  la  même  pensée  comme 
•  dans  le  même  souvenir. 

A  la  nouvelle  de  cette  catastrophe  ,  M.  le  duc  de  Mazarin  crut 
le  moment  propice  pour  déterminer  la  duchesse  à  revenir  auprès 
de  lui  ;  mais,  redoutant  l'irrésislibie  fascination  qu'elle  exerçait 
sur  les  hommes,  il  s'adressa  à  quelques  jeunes  dévotes  de  la 
cour  qui  lui  promirent  de  lui  ramener  son  Hortense.  Parmi 
■filles  se  ^rouvait  une  personne  à  laquelle  M™"  de  Mazarin  avait 
jadis  témoigné,  en  France,  quelque  amitié,  et  qu'on  nommait 
M°"=  de  Ruz.  Ce  fut  elle  qui  se  mit  à  la  tête  de  la  députation. 
Toutes  ces  dames  se  rendirent  à  Londres  ;  et,  ayant  demandé 
à  voir  la  duchesse,  elles  furent  introduites  par  des  pages  vêtus 
de  deuil  dans  un  appartement  entièrement  tendu  de  noir  et 
éclairé  par  des  cierges  et  des  lampes  funéraires.  C'est  là  que  la 
jolie  duchesse  de  Mazarin,  cette  femme  si  encensée  et  si  en- 
viée, l'âme  de  toutes  les  fêtes  de  Whitehall  et  de  Windsor, 
passait  sa  vie  ,  depuis  la  mort  de  son  beau  Banier.  M™«  de  Ruz, 
l'ayant  embrassée  tendrement,  crut  devoir  lui  expliquer  de 
prime-abord  l'objet  de  son  voyage,  et  comme  elle  l'exhortait  à 
retourner  avec  son  mari ,  qui  était  disposé  à  oublier  tout  le 
passé  et  à  lui  ouvrir  ses  bras,  la  duchesse  ,  sans  répondre  un 
seul  mot ,  lui  fit  signe  de  la  suivre  avec  les  dames  qui  l'accom- 
pagnaient. 

Après  avoir  traversé  plusieurs  pièces  toutes  tendues  de  noir, 
M°"=  de  Ruz  et  ses  acolytes  se  trouvèrent  dans  une  Chambre  dis- 
posée en  chapelle  ardente.  Au  milieu  de  celle  chambre  était  un 
cercueil  recouvert  d'une  draperie  de  velours  noir  que  la 
duchesse  souleva,  puis  elle  ouvrit  le  cercueil.  Un  homme,  jeune 
encore ,  y  était  couché  ;  il  était  revêtu  d'un  élégant  costume  de 
cour  et  semblait  plongé  dans  un  doux  sommeil.  C'était  le  beau 
Banier.  Après  l'avoir  tant  aimé  pendnnt  sa  vie,  la  duchesse 
n'avait  pas  pu  se  résoudre  à  s'en  séparer  après  sa  mort.  Tou- 
jours esclave  de  toutes  les  fantaisies  de  sa  reine  adorée  ,  Saint- 
Évreraond  avait  obtenu  que  son  ami,  le  célèbre  docteur  Ruysch, 
3  10 


110  REVUE  DE  TARIS. 

vint  cil  Aiiglelerre  rendre  ,  pas  ses  mcrveilieiix  seciels,  une  ^p- 
paience  de  vie  à  un  rival  dont  le  vitnix  niaiéclial-de-cainp  ne 
pouvait,  disait-il,  s'empêcher  d'envier  liisoit. 

La  duchesse,  ayant  baisé  le  mort  au  front,  invita  loui  le 
monde  à  s'agenouiller;  en  même  temps  le  jeune  Dery  entonna 
le  psaume  si  poétique  et  si  triste  de  Jérusalem  qu'Hortense  af- 
fectionnait particulièrement,  et  il  fallut  que  M""=  de  Ruz  et  les 
autres  dames  répétassent  en  chœur  les  répons  de  cette  litanie 
funèbre.  Lorsqu'elle  fut  terminée.  M""'  de  Mazarin  donna  ordre 
à  ses  pages  de  reconduire  la  dépntalion  jusqu'à  la  porte  de  son 
logis ,  mais  sans  ajouter  une  parole. 

M™e  de  Ruz  ne  se  tint  point  pour  battue  et  revint  à  la  charge  ; 
mais,  comme  il  lui  fallut  de  nouveau  chaque  fois  subir  la 
même  cérémonie  sans  obtenir  la  moindre  réponse  satisfaisante, 
elle  finit  par  perdre  patience  et  se  rembarqua  un  beau  ma!in 
pour  la  France  avec  la  députalion  déjeunes  dévoles. 

Quant  au  prince  Philippe  de  Savoie,  il  tint  la  parole  qu'il 
avait  donnée  de  ne  plus  reparaître  en  présence  d'Hortensff; 
mais,  ne  pouvant  vaincre  l'amour  fatal  que  lui  avait  inspiré  la 
sœur  de  sa  mère  ,  il  entra  dans  les  ordres  sacrés  ,  et  mournl  à 
quelque  temps  de  là  chevalier  de  i\Jal!e,  abbé  de  Sainl-Pieric 
de  Corbie,  de  Saint-Médar  de  Soissons  et  de  Noire-Dame  du 
Gard  ,  heureux  s'il  put  trouver  dans  toutes  ces  dignités  ecclé- 
siastiques l'oubli  de  la  passion  qui  l'avait  fait  homicide. 


XXII. 

Au  mois  de  juillet  1G99.  une  grande  nouvelle  se  répandit 
dans  Londres,  et  de  là  dans  toute  la  France,  puis  dans  touie 
l'Europe.  La  duchesse  de  Mazarin  venait  de  mourir  subitement 
dans  sa  maison  de  Chelsea,  sur  les  bords  de  la  Tamise.  Elle 
était  morte  dans  tout  l'éclat  de  ses  charmes ,  comme  Cléo|)alre, 
tomme  Diane  de  Poitiers  ,  comme  la  marquise  de  Montespan  . 
comme  toutes  ces  beautés  célèbres  auxquelles,  par  une  grâce 
spéciale  d'en  haut  ,  il  a  été  donné  de  braver  les  outrages  du 
temps ,  afin  sans  doute  qu'après  avoir  admiré  leurs  merveilleux 
attraits ,  nul  de  leurs  contemporains  ne  pût  dire  qu'il  avait  asi- 


REVUE  UE  FAKIS.  111 

sislé  à  leur  décadence.  Elle  étail  morle  comme  devait  mourir 
une  pareille  femme  ,  le  sourire  sur  les  lèvres ,  un  éventail  dans 
u:ie  main  et  des  cartes  dans  l'autre  ;  car.  il  faut  bien  le  dire  , 
U)Ujours  préoccupée  du  souvenir  du  double  amour  qui  avait 
rrmpli  son  existence,  et  cependant  trop  légère  et  trop  co(iuetle 
eficore  pour  demander,  ainsi  que  sa  sœur  Marie  ,  un  refuge  à 
l'élroile  enceinte  d'un  monastère,  elle  avait  cherché  dans  les 
fiévreuses  distractions  du  jeu  l'oubli  de  ces  deux  amours 
si  cruellement  dénoués.  C'est  elle  qui  avait  importé  à  Londres 
le  célèbre  jeu  de  la  bassette,  et  toute  la  conr  d'Angleterre,  cette 
cour  qu'elle  éclairait  de  son  sourire,  qu'elle  auiînait  de  son 
souffle ,  était  devenue  joueuse  avec  frénésie  ,  du  moment  où  la 
belle  duchesse  de  Mazarin  eu  avait  donné  l'exemple.  Quand  la 
duchesse  de  Mazarin  fut  morle,  il  sembla  que  la  cour  d'Angle- 
lerre  fûl  morle  aussi  avec  elle.  Et  au  fait,  alors  que  s'éleignait, 
plein  de  gloire  et  de  majesté,  ce  radieux  xvii«  siècle  dont  le 
souvenir  suffirait  seul  à  illustrer  à  jamais  noire  pays  ,  quand  il 
n'en  aurait  pas  tant  d'autres  encore,  n'était-il  pas  naturel  que 
l'une  des  merveilles  de  ce  siècle  tant  vanté  disparût  en  même 
temps  que  lui  de  la  scène  du  monde? 

A  la  nouvelle  de  ce  trépas  ,  le  duc  de  Mazarin  s'écria  : 

—  Puisque  vivante  elle  n'a  pas  voulu  revenir  à  moi ,  au 
moins  je  la  posséderai  morle. 

A  celte  époque  si  essenliellement  spirilualiste  et  religieuse  , 
on  ne  saurait  croire  combien,  par  une  bizarre  anomalie,  les 
gens  les  plus  dévols  allachaient  de  prix  à  la  conservation 
de  cette  misérable  dépouille  mortelle  ,  enveloppe  terreslre  de 
l'àme  qu'ils  avaient  aimée  et  qui  était  retournée  au  ciel 
ou  passée  dans  l'enfer.  M.  de  Mazarin  envoya  donc  en  toute 
hâte  Polastron  ,  son  capitaine  des  gardes,  en  Angleterre  ,  avec 
ordre  de  lui  rapporter  les  restes  précieux  de  son  Horlense. 

Lorsque  M.  de  Polastron  se  présenla  à  Chelsea,  muni  des 
pouvoirs  du  duc,  il  fui  reçu  par  un  vieillard  ,  vêtu  à  l'ancienne 
mode  de  la  cour  de  Louis  XIV  ,  et  qui  portail  au  bras  un  large 
crêpe.  Ce  vieillard  ,  qu'il  eût  élé  facile  de  reconnaître  enlre 
mille  autres,  à  cause  d'une  assez  forte  loupe  entre  les  deux 
yeux  et  de  quehiues  mèches  de  cheveux  blancs  apparaissant 
encore  loul  autour  d'une  calotte  noire,  lenait  entre  ses  bras 
une  pelilc  (hiinue  et  sur  son  poing  une  perruche  qu'il  cares- 


112  IlEVGE  DE  PARIS. 

sait  el  baisait  alternativement  en  poussant  de  gros  soupirs. 
C'était  M.  le  maréchal-de-camp  de  Saint-Évremond.  M.  de  Po- 
lastron  ,  qui  était ,  on  s'en  souvient  peut-être  ,  fort  taciturne, 
salua  poliment  le  vieillard,  et  se  consenta  d'exhiber  le  pouvoir 
dont  il  était  porteur,  ainsi  que  l'autorisation  qu'il  avait  obtenue 
des  magistrats  ,  demandant  où  le  corps  avait  été  inhumé ,  afin 
qu'il  pût  faire  procédera  l'exhumation. 

—  Monsieur  ,  répondit  le  maréchal-de-camp  dont  un  sourire 
sardonique  vint  illuminer  encore  une  fois  le  visage  morne  et 
attristé  ,  vous  n'irez  pas  bien  loin  pour  cela,  car  M""'  la  du- 
chesse n'a  point  quitté  sa  maison  de  Chelsea,  et,  tout  à  l'heure 
encore, j'avais  l'honneur  de  me  trouver  en  sa  compagnie.  Tou- 
tefois, je  dois  vous  prévenir  qu'il  y  a  une  légère  difiSculté  à 
l'accomplissement  de  votre  mission  :  aux  termes  des  lois  qui  ré- 
gissent ce  pays,  le  trésor  précieux  que  vous  réclamez  ne  sau- 
rait vous  être  remis  ,  tant  que  vous  n'aurez  point  acquitté  les 
dettes  de  la  défunte ,  qui  sont ,  je  dois  vous  le  déclarer ,  assez 
considérables.  Les  créanciers,  au  nombre  desquels  je  suis  moi- 
même  ,  oh  !  pour  une  bagatelle  ,  pour  une  somme  de  400  gui- 
nées  ,  ont  bien  voulu  me  commettre  à  la  garde  do  notre  gage 
commun ,  et  il  ne  sortira  point  de  mes  mains  que  tout  ne  soit 
payé  ,  capital  et  intérêts. 

Là-dessus,  Saint-Ëvremond  prit  congé  de  son  interlocuteur 
et  s'empressa  de  regagner  son  posle.  Polaslron  inlerdit  ne 
manqua  pas  d'écrire  aussitôt  à  M.  de  Maz.n  in  ,  pour  lui  rendre 
compte  de  ce  qui  se  passait.  Le  duc  répondit  par  une  autorisa- 
tion de  payer  tout  ce  qu'on  demanderait.  A  cette  nouvelle, 
Saint-Ëvremond  tomba  dans  un  profond  désespoir,  car  il  avait 
espéré  que  l'énormité  des  dettes  arrêterait  le  grand  maître  e 
qu'il  resterait  ainsi  le  gardien  des  reliques  vénérées  de  celle  à 
laquelle  il  avait  consacré  la  seconde  moitié  de  son  existence. 
Cependant ,  tous  les  créanciers  ayant  été  payés  en  espèces  son- 
nantes .  il  fallut  bien  s'exécuter,  et  le  cercueil  fut  remis  entre 
les  mains  de  Polaslron  ,  avec  une  clef  contenue  dans  un  papier 
scellé,  à  l'adresse  du  duc  de  Mazarin. 

Muni  de  ce  précieux  dépôt,  Polaslron  s'embarqua  immédia- 
tement pour  la  France,  où  il  était  attendu  par  le  grand  maître 
avec  la  plus  vive  impatience.  Il  débarqua  sur  les  côtes  de  Bre- 
tagne A  la  fin  du  m(»is  de  juillet,  de  ce  même  mois  qui  avait 


REVUE  DE  PARIS.  113 

VU  mourir  ia  duchesse  et  ses  deux  amants,  et  il  se  rendit  aus- 
sitôt auprès  de  M.  de  Mazarin.  Celui-ci  était  venu  passer 
quelque  temps  dans  un  de  ses  châteaux,  voisin  de  la  côte,  et 
auquel  s'attachait  pour  lui  un  doux  souvenir;  cardans  ce  ma- 
noir, construit  au  milieu  des  grèves  solitaires  de  la  Bretagne, 
il  avait  jadis  séjourné  durant  tout  un  été  avec  la  duchesse. 

C'est  par  une  nuit  orageuse  que  Polastron  arriva  à  sa  desti- 
nation, et,  en  dépit  du  tonnerre  et  de  la  (enipéle ,  il  trouva  à 
la  porte  du  château  M.  le  duc  de  Mazarin.  Prévenu  par  un 
exprès ,  celui-ci  avait  voulu  venir  en  personne  recevoir  à  ge- 
noux et  léle  nue  celle  qui,  vivante,  s'était  toujours  dérobée  à 
toutes  ses  poursuites.  Il  était  là  avec  ses  pages,  ses  valets  et 
quelques  moines  devenus  son  entourage  habituel.  Pauvre  duc! 
quel  changement  s'était  opéré  dans  ses  traits,  depuis  le  jour 
où  ,  le  front  rayonnant  d'allégresse  et  d'orgueil,  il  attachait  sur 
.sa  belle  fiancée  de  si  tendres  regards  dans  la  chapelle  du  château 
de  Vincennes  !  Comme  on  pouvait  lire  sur  ses  joues  amaigries, 
dans  les  rides  profondes  qui  sillonnaient  son  front,  la  trace 
des  cruels  soucis  qui  avaient  fait  saigner  son  cœur ,  depuis 
trente  ans  que  son  Hortense  l'avait  abandonné  !  Que  de  larmes 
avaient  dû  voiler  ces  yeux  avant  de  les  éteindre  !  Et  pourtant, 
il  semblait  presque  joyeux  cette  nuit-là,  à  l'idée  de  revoir  sa 
belle  duchesse,  comme  s'il  eîjl  pensé  que  Dieu ,  prenant  en  pitié 
ses  longues  douleurs ,  allait  lui  faire  la  grâce  de  ranimer  ce 
cadavre  et  de  le  rendre  à  la  vie  et  à  l'amour. 

Il  avait  fait  préparer  dans  sa  propre  chambre,  et  en  face  de 
son  lit,  une  estrade  sur  laquelle  le  cercueil  fut  déposé  ;  car  il 
ne  voulait  plus  dorénavant  se  séparer  de  cette  froide  dépouille 
dont  il  avait  payé  si  cher  la  possession.  Lorsque  les  prières  con- 
sacrées par  l'Ëglise  eurent  été  prononcées,  lorsque  tous  les 
assistants  ,  après  avoir,  à  tour  de  rôle,  jeté  l'eau  lustrale  sui' 
le  cercueil,  se  furent  retirés ,  on  ferma  les  portes,  et  le  grand 
maître  demeura  seul  avec  son  trésor.  Alors ,  brisant  le  cachet 
dont  on  avait  scellé  le  papier  sous  lequel  la  clef  était  envelop- 
pée ,  il  se  disposa  à  ouvrir  le  coffre  où  son  Hortense  était  em- 
prisonnée. 

A  ce  moment,  l'orage  redoubla  de  fureur,  et  un  violent  coup 
de  tonnerre  vint  ébranler  le  château  jusque  dans  ses  fonde- 
ments. Frappé  de  terreur,  le  duc  sentit  une  sueur  froide  inon- 

10. 


114  REVUE  DE  PARIS. 

der  tout  son  corps,  et,  s'étant  signé  par  trois  fois,  iî  demeura 
un  moment  incertain  s'il  oserait  poursuivre  une  œuvre  à  la- 
quelle Dieu,  par  la  voix  de  son  tonnerre,  semblait  attacher  une 
éclatante  réprobation;  mais  bientôt,  reprenant  courage,  il  s'a- 
genouilla ,  murmura  tout  bas  une  courte  oraison  ,  puis  ,  ayant 
tourné  la  clef,  il  ouvrit  le  cercueil  dont  le  couvercle  ,  en  s'a- 
baissaiit,  rendit  un  son  plaintif  et  lugubre,  semblable  au  gémis- 
sement qui  se  serait  échappé  de  la  poitrine  d'un  être  vivant. 
Le  duc  tressaillit;  les  cheveux  hérissés,  l'œil  hagard,  la  res- 
jtiration  oppressée,  il  écarta  d'une  main  défaillante  les  plis  du 
double  linceul  de  satin  et  de  velours  qui  recouvrait  encore  la 
dépouille  mortelle  ;  tout  à  coup  on  l'entendit  pousser  un  grand 
cri,  un  cri  de  douleur  et  de  désespoir,  et  il  tomba  évanoui  sur 
les  degrés  de  l'estrade. 

A  ce  cri.  Polastron.  qui  élait  demeuré  dans  la  chambre  voi- 
sine ,  accourut,  et,  à  la  double  lueur  (|ue  projetaient  les  cierges 
placés  sur  l'estrade  et  les  éclairs  qui  venaient  à  chaque  instant 
embraser  toute  la  chambre,  il  aperçitt  couchée  dans  le  cer- 
cueil ouvert  une  forme  humaine  à  laijuelle  un  art  merveilleux 
avait  conservé  tous  les  symptômes  de  la  vie  et  qui  semblait 
plongée  dans  un  doux  sommeil  :  mais  ce  n'était  point  Hortensi; 
Mancini.  C'était ,  faut-il  le  dire  et  ne  l'a-t-on  pas  déjà  deviné? 
c'était  encore  le  baron  de  Banier.  On  a  pensé  qu'une  méprise 
peut-être  volonlaire,  mais  excusable  de  la  part  d'un  vieillard 
non  moins  à  plaindre  que  M.  de  Mazarin  ,  avait  été  cause  de 
cette  étrange  substitution. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  duc  de  Mazarin,  qui .  jusqu'alors,  n'était 
qu'à  moitié  fou,  le  devint  complètement  à  partir  de  celte  nuit 
mémorable.  Les  détails  (jue  donnent  sur  sa  folie  tous  les  mé- 
moires de  répoijue  sont  tels  qu'on  se  demande  en  vertu  de  quel 
privilège  il  écliaiipi  à  la  loi  commune  et  ne  fut  |ioitit  interdit. 
Sans  doute  il  faut  croire  que  sa  famille  et  le  roi  lui-même,  qui 
lui  laissa  toutes  ses  charges  et  dignités,  eurent  pitié  d'une  si 
grande  infortune,  et  que  la  cause  qui  avait  provoqué  sa  dé- 
mence la  rendit  respectable  pour  tous  ses  contemporains. 

11  survécut  pi'udant  de  longues  années  à  sa  bellf  duchesse; 
mais,  toujours  brûlant  |)our  é-lle,  même  après  qu'elle  aVait 
cessé  d'exister,  de  cette  passion  frénétique  qui  jrtdis  t'tlvait 
rendu  la  fable  de  la  coul-  et  de  la  ville,  Il  s'en  allait  p!^^  SPs 


REVUE  DE  PARIS.  Il5 

terres  et  ses  gouvernements  ,  traînant  incessamment  à  sa  suite 
un  cercueil  dont  il  ne  voulut  jamais  se  séparer.  Il  faut  croire 
iiiten  ce  temps-là.  du  moins,  la  duchesse  de  Mazarin  avait  re- 
piis  dans  ce  cercueil  la  place  (|u'uii  autre  y  avait  momentané- 
ment usurpée.  Ainsi,  celle  dont  le  mari  s'était  montré  si  jaloux, 
I ml  qu'il  l'avait  possédée  vivante,  et  qui ,  après  tous  les  lour- 
inf.nis ,  toutes  les  traverses  d'une  existence  errante  et  vaga- 
bonde ,  avait  peut-être  espéré  le  repos  dans  la  tombe,  ne  l'y 
trouva  même  pas  :  destinée  vraiment  fatale  et  qui,  alors  même 
([u'il  s'agit  dune  femme  dont  l'esprit,  les  grâces  et  la  beauté 
ont  pu  seules  égaler  la  coquetterie  et  !a  légèreté,  contient  plus 
d'un  terrible  enseignement. 

Le  bel  esprit  dont  le  souvenir  est  désormais  inséparable  de 
celui  d'Hortense,  son  poète,  son  chevalier,  et  l'on  pourrait 
presque  dire  le  pontife  qui  s'était  voué  corps  et  âme  au  culte 
de  cette  charmante  idole  .  le  vieux  maréchai-de-camp  de  Saint- 
Evremond  survécut  peu  de  temps  à  la  femme  qui  résumait  pour 
lui  toutes  les  croyances,  comme  tous  les  attraits  et  tous  les  ta- 
lents. Il  mourut  en  1703,  et  l'Angleterre,  exerçant  envers  lui 
jusqu'au  bout  une  noble  et  glorieuse  hospitalité,  lui  ouvrit, 
après  sa  mort,  les  portes  de  sa  royale  abbaye  de  Weslniinsler. 
C'est  là  que  sa  cendre  repose  auprès  de  celles  de  Chaucer,  de 
.Spenser  et  de  Cowley,  mais  loin  d  Horlense  ,  hélas  !  si  tant  est 
qu'il  reste  encore,  en  quelque  coin  ignoré  de  notre  France  ,  un 
peu  de  poussière  de  ce  qui  fut  jadis  Horlense  Mancini ,  la  reine 
des  belles. 

■  Par  une  bizarre  coïncidence,  le  palais  Mazarin  et  le  palais  de 
l'Arsenal  ,  les  deux  résidences  habitées  lour  à  tour  par  cette 
ffmme  célèbre  ,  sont  devenues  l'une  et  l'autre  bibliothèques 
publiques;  mais  ,  soit  qu'en  les  quittant  elle  n'y  eût  laissé  que 
d'importuns  souvenirs,  soit  que,  déshéritées  de  sa  |)résence,  ces 
deux  demeures  en  aient  gardé  depuis  lors  comme  une  empreinte 
de  deuil ,  dans  ces  lieux  consacrés  désormais  à  l'étude,  au  si- 
lence^et  à  la  méditation,  sous  ces  lambris  ,  poudreuses  cata- 
combes de  l'intelligence  humaine  ,  l'imagination  a  peine  à  évo- 
quer l'ombre  gracieuse  et  légère  qui  jadis  y  appelait  à  sa  suite 
les  ris  et  les  jeux,  les  chants  et  l'amour.  Les  seigneurs  cou- 
verts de  rubans  et  de  dentelles,  les  rois  du  bel  air,  au  justau- 
corps de  velours  galonné  d'or  fin  et  ruisselant  de  pierreries , 


116  REVUE  DE  PARIS. 

qui  venaient,  en  sortant  du  Louvre,  mendier  un  regard  d'Hor- 
lense  ,  ont  fait  place  à  la  population  pâle  et  studieuse  parmi 
laquelle  se  recrutent  les  Iiôtes  ordinaires  des  bibliothèques  pu- 
bliques. A  combien  d'entre  eux  arrive-t-il  d'accorder  une  pen- 
sée à  celle  dont  le  souvenir  plane  sur  ces  deux  enceintes,  et  dont 
les  incomparables  appas  ont  fait  en  même  temps  l'admiration 
de  nos  aïeux  et  le  désespoir  de  nos  aïeules? 

Aujourd'hui  ce  grand  nom  de  Mazarin,  qui  rappelle  à  la  fois 
tant  de  puissance  et  tant  de  beauté,  n'existe  plus  que  dans  la 
mémoire  des  hommes,  et  pourtant  la  postérité  d'Armand  de  La 
Meilleraye  et  d'Hortense  Mancini  est  loin  d'être  éteinte  encore; 
mais  l'arbre  que  le  cardinal  avait  voulu  planter  pour  perpétuer 
son  nom  est  tombé  en  quenouille  dès  la  seconde  génération. 
Aussi  bien  il  semble  que  ce  nom  ait  toujours  porté  malheur  à 
celles  qui  ont  essayé  d'en  soutenir  le  poids.  Sans  parler  de 
cette  petite-fille  d'Hortense  que  ses  contemporains  avaient  sur- 
nommée la  fée  Guignon,  plusieurs  de  ceux  qui  liront  ce  récit 
ont  pu  connaître  encore  la  dernière  duchesse  de  Mazarin,  sur 
qui  les  débats  judiciaires  ont  appelé  un  moment  une  part  de  la 
célébrité  de  sa  bisaïeule.  Nous  n'ajouterons  plus  qu'un  fait  :  le 
dernier  descendant  d'Hortense  Mancini  est  ce  gentilhomme  qui 
après  une  destinée  ,  dit-on,  si  aventureuse,  est  venu  s'asseoir 
tout  récemment  sur  le  trône  d'une  petite  principauté  d'Italie. 
C'est  Florestan  I",  prince  de  Monaco. 


Alexandre  Delavergre. 


LES 


CALABRES  ET  LA  SICILE. 


IV  (1). 

Le  temps  a  créé  des  solitudes  profondes  le  long  de  la  roule 
qui  jadis  conduisait  de  Messine  à  Tauromeniuni ,  à  Noxos, 
aux  vallons  de  VHybla,  à  Catane  et  à  Syracuse.  Ces  livages 
où  se  pressèrent  les  dieux  et  les  hommes  sont  abandonnés  ,  et 
la  nature  même  a  perdu  sa  splendeur.  Le  jour  naissant  nous 
atteignit  à  San  Placido,  non  loin  de  Kisi  ;  c'est  là  que  Phaétuse 
et  Lampétie  gardaient  leurs  troupeaux,  et ,  sur  ces  plages  ari- 
des, pas  une  fleur,  pas  un  brin  dherbe  qui  rappelle  ces  anti- 
ques pâturages,  pas  même  un  peuplier  pour  consacrer  le 
souvenir  de  la  fille  de  la  jeunesse  et  du  soleil.  L'astre  qui  fé- 
condait alors  brûle  et  dessèche  aujourd'hui.  Le  chemin  est 
tracé  sur  des  roches  que  l'Océan  ronge,  et  plus  on  avance, 
plus  la  stérilité  augmente.  Quelques  oliviers  dévorés  par  la  soif 
se  tordent  çà  et  là  sur  les  collines  où  rampent  de  rares  saxi- 
frages. Certaihes  plantes  viennent  boire  aux  torrents  qui  des- 
cendent se  refroidir  dans  la  mer ,  et  de  temps  en  temps  on 
découvre  quelques  villages  escarpés  qu'on  prendrait  de  loin 
pour  des  accidents  de  rochers.  Plusieurs  cimes  sont  couron- 

(1)  Voyez  tome  11 ,  page  212. 


118  KEYLE  DE  l'AKl^. 

liées  de  caslels  moresques  en  ruine,  et,  au-delà  de  ces  plans 
Tildes  et  sauvages ,  les  flots  et  les  oionls  lointains  de  Pellaro  et 
du  cap  Dell'Aimi,  estompés  par  la  distance,  prennent  une  dou- 
ceur infinie.  Nous  marchâmes  douze  heures,  haielaiils  et  brûlés, 
sur  un  sol  échauffé,  sous  un  ciel  dont  l'azur  était  mêlé  d'une 
cendre  \er(e  et  miroitante;  et  h  l'heure  où  des  fumées  blanches 
s'élèvent  sur  les  toits .  où  les  ombres  agrar.d  es  se  piécipilent 
des  hauteurs,  nous  atteignîmes  Giardini,  village  au  pied  des 
lilocs  de  pierre  amoncelés  et  sur  lesquels  est  juchée  la  cUé  de 
T  îoimine. 

La  modeste  hourg^ide  de  Giardini  possède  trois  auberges  et 
trois  aubergistes,  dont  l'un,  qui  est  boiteux,  doit  èire  parfai- 
tement ruiné  maintenant,  et  voici  pourquoi.  Du  plus  loin  que 
ces  hôteliers  découvrent  un  voyageur,  ils  courent  au  devant 
de  lui,  et  chacun,  célébrant  les  mérites  de  son  établissement, 
.se  dispute  la  valise  de  l'étranger.  Le  boiteux  arrive  toujours  le 
dernier.  Des  deux  autres,  l'un  est  fort  privilégié  ;  car  il  cumule 
les  fonctions  de  pasteur  avec  celles  d'aubergiste. 

Ces  trois  messieurs  firent  chacun  leur  harauj^ue;  le  boiteux 
et  son  confrère  séculier  nous  traitaient  d'excellences,  mot  fort 
engageant;  l'abbé  nous  appelait  ses  amis;  notre  cœur  inclina 
pour  ce  dernier,  et  nous  le  suivîmes.  D'ailleurs  il  avait  plus 
habilement  plaidé  contre  ses  rivaux  que  ceux-ci  contre  lui- 
même,  et  il  puisait  dans  rélO(|uence  de  la  chaire  une  faconde 
irrésistible.  Une  foix  notre  choix  arrêté,  le  révérend  aubergiste 
nous  remercia  de  celte  préférence,  et  ajouta  que  ses  collègues 
nous  eussent  fort  bien  traités ,  étant  l'un  et  l'autre  de  braves 
et  honnêtes  gens  ,  point  voleurs,  bons  cuisiniers  et  craignant 
Dieu.  Grâce  à  ce  coriuclif ,  la  conscience  de  l'abbé  demeurait 
(aime,  et  la  charité  était  mise  en  pratique,  pourvu  qu'on  n'y 
perdit  pas  une  piastre.  Voilà  ,  certes,  un  personnage  qu'on  ne 
trouverait  (ju'en  Italie. 

Notre  curé  était  gai,  parleur,  peu  éclairé,  et  bon  homme  au 
demeurant;  grand,  maigre,  avec  un  gros  nez  (jui  n'est  pas 
rouge,  passant  avec  sérénité  de  la  poêle  à  frire  au  bréviaire,  et 
safFublant  du  tablier  de  chef  sans  rien  perdre  de  sa  dignité  aux 
yeux  des  paroissiens.  Il  est  vrai  qu'il  pratique  l'hospitalité,  au 
besoin,  d'une  façon  généreuse  .  et  qu'il  se  mêle  de  médecine 
dans  l'intérêt  de  ses  ouailles ,  dépens^nl  st's  lllmifH'à  ei  s.i 


REVLE  DE  l'ARIS.  ]lij 

Ijharniarie  iioiir  l'umoiir  de  !n  uindone  e(  du  prociuiii.  Ou  dé- 
jsigiii!  sa  maison  sous  le  nom  de  locarula  del  prête,  et  les  pau- 
vres gens  y  font,  à  certains  jours  de  fête,  de  bons  repas  que 
leur  pasteur  à  fait  cuire.  Dès  que  nous  lui  eûmes  demandé  à 
souper  :  —  Çù  ,  dit-il ,  nous  sommes  dans  l'octave  du  saint- 
sacrement  ;  allons-nous  demain  à  la  messe ,  ou  n'y  allons- 
nous  pas? 

—  Pourquoi  celle  question  .' 

—  C'est  qu'il  nous  reste  un  joli  petil  quartier  de  clievre.iu 
tendre  comme  la  manne;  mais  il  n'y  en  a  que  pour  ceux  (jiii 
vont  à  la  messe,  le  morceau  étant  Irès-pelil. 

Nous  nous  montrâmes  bons  chrétiens.  —  Vous  montez  ;» 
Taormine  ,  sans  doute  ;  à  quelle  heure  souhaitez-vous  de 
partir? 

—  Le  plus  tôt  possible. 

—  Au  lever  du  jour  ou  vous  dira  la  messe. 

Est-il  une  manière  plu»  douce  d'entendre  la  propa{;ande .  el 
un  genre  de  prosélytisme  plus  insinuant?  Le  personnel  du  lo;;is 
se  composait  de  deux  valels  ,  don(  l'un  était  sacristain,  el  de 
la  sœur  aînée  du  pasteur,  qui  avait  supprimé  les  filles  d'au- 
berge, comme  nous  l'avaionl  imi.udemmput  fait  savoir  ses  ri- 
vaux, essayant  par  là  do  nous  attirer  daiis  leur  hôtellerie.  Noiis 
nous  étions  trouvés  dans  la  situation  de  ces  pèlerins  des  lé- 
gendes, dont  saint  Pierre  el  Salanas  se  d)Sj)Ulent  la  possession. 
Il  y  avait  bien  ,  chez  notre  abbé,  quelque  chose  d'analogue  à 
un  diablotin,  ou  tout  au  moins  à  une  chevaucheuse  de  ba- 
lais :  nous  voulons  parler  de  la  sœur  de  notre  hôte.  Intolé- 
rante ,  bigote  et  grognon,  elle  maugréait  lout  le  jour,  scan- 
dalisée de  la  bonfie  humeur  de  son  frère,  et  se  signant  dès 
qu'il  riait.  Celle  pauvre  fille  passait  le  temps  à  remontrer  son 
curé  el  à  lui  rendre  en  détail  les  sermons  qu'il  avait  prononcés 
à  l'église,  où  elle  l'écoutait  avec  ferveur.  Bien  qu'elle  assisiàl 
pieusement  à  la  messe,  elle  qualifiait  son  curé  de  pazzo  el  de 
briccone ,  el  le  tout  par  excès  de  zèle.  L'abbé  la  nommait  sa 
chère  pénitence.  Giâce  à  elle,  il  espéiait  être  dispensé  du  pur- 
gatoire, el,  quand  il  commettait  quelque  faute,  il  hochait  la 
léte  el  murmurait  :  —  Par  bonheur,  la  Providence  m'a  donné 
la  Pépita  ! 

La  bonne  humeur,  la  sérénité  de  ce  singulier  aubergiste  , 


120  KHVLH  DE  l'AKIS. 

étaient  inallérables  ;  il  parlait  par  sentences,  quand  il  y  avait 
lieu  de  moraliser ,  et  la  réprimande  n'avait  jamais  plus  d'une 
ligne  et  demie  de  longueur. — Elle  est  trop  longue  encore, 
disait-il,  puisqu'on  l'oublie.  — Nous  soupàraes  avec  ce  brave 
desservant ,  qui  nous  raconta  comme  quoi  l'auberge  dont  ils 
vivaient  était  un  héritage  de  famille  qu'il  avait  cédé  à  sa  sœur; 
il  l'aidait  bénévolement  à  conduire  sa  maison.  On  rétribue 
fort  mal  le  sacerdoce,  à  ce  qu'il  paraît,  et  avant  que  d'être  au- 
bergiste, le  curé  de  Giardini  était  non-seulement  réduit  à  jeû- 
ner,—  ce  qui  n'est  rien,  ajoutait-il  en  mangeant  comme 
quatre  ;  mais  encore  à  ne  pouvoir  assister  personne,  ce  qu'il 
ne  pouvait  supporter.  Pendant  qu'il  narrait ,  sa  sœur,  grom- 
melant sous  l'àtre,  montrait  une  dent,  la  seul  qui  lui  reslàt , 
mais  une  dent  longue  et  pointue  comme  une  corne  à  conjurer 
les  maléfices  et  les  traits  du  mauvais  œil.  Le  lendemain,  avant 
l'aube,  nous  entendions  la  messe,  après  laquelle  notre  hôte, 
que  nous  rejoignîmes  à  la  sacristie  ,  nous  demanda  si  nous 
étions  satisfaits.  Sur  notre  réponse  ,  il  nous  souhaita  bon 
voyage,  reçut  notre  argent,  nous  recommanda  à  la  Vierge,  se 
recommanda  à  nous  pour  le  cas  oîi  nous  reviendrions  à  Giar- 
dini,  et,  rentrant  dans  l'église,  il  s'agenouilla  devant  l'autel, 
où  nous  le  laissâmes. 

Taoïmine,  où  l'on  grimpe  par  un  sentier  rude  et  désagréable, 
présente  un  des  plus  merveilleux  poinis  de  vue  du  monde. 

Au  moment  où  l'on  arrive  sur  la  montagne ,  le  site  effraie 
par  son  étendue ,  la  ligne  échappe  aux  yeux  ,  une  sorte  d'é- 
blouissement  auquel  on  ne  peut  échapper  grossit  encore  les 
proportions  du  tableau  ,  et  l'on  craint  de  rencontrer  des  titans 
égarés  parmi  les  roches.  Puis  les  plans  se  séparent  avec  nel- 
leté  on  admire  la  simplicité  des  masses  ,  la  pureté  des  lignes  , 
l'unité  de  la  perspective  ,  la  richesse  des  contrastes,  enfin  la 
suprême  ordonnance  de  l'ensemble.  L'histoire  de  ces  contrées 
est  retracée  là  comme  en  un  frontis|)ice.  Au  premier  plan  sont 
les  débris  du  théâtre  grec  de  Taormine.  Cet  énorme  ain|tlii- 
Ihéàlre,  couleur  de  brique,  occupe  toute  la  largeur  de  la  scène: 
les  gradins  taillés  dans  le  roc  s'étendent  sur  la  droite,  côté 
des  montagnes;  W  proscenium ,  placé  au  bord  de  l'escarpe- 
ment, se  prolonge  sur  la  gauche  .  côté  de  la  mer  d'Ionie,  que 
l'on  voit  au  travers  des  portiques.  Taormine  es!  accrochée  à  mi- 


KEVUE  DE  PARIS.  121 

roli!  au  HaiîC  (ics  !Ochers,  et  ce  monceau  de  ruines  de  la  Grècf, 
de  Rome,  des  Sariasins  et  des  Normands,  est  dominé  par  un 
pic  aux  arêtes  vives,  aux  pentes  presque  inaccessibles,  bloc 
desséché  que  couronnent  les  créneaux  de  Moia  fondée  |)ar  le 
calife  Abul-Hassem.  Derrière  ces  deux  étages  de  cités  aériennes, 
vivement  éclairées  par  le  soleil,  quelques  sombres  croupes  s'é- 
clielonnent  comme  des  flots;  masses  granitiques  enterrées  à 
demi  dans  le  sable  des  grèves  qui  se  découpent  en  méandre 
jusqu'à  l'infini.  Au  fond  du  tableau,  entre  le  firmament  et  la 
terre,  aussi  près  de  la  terre  que  descieux,  la  pointe  de  l'Etna 
s'élève  avec  majesté.  Son  panache  de  vapeurs  adoucit  et  fait 
fuir  les  dernières  crêtes  de  la  montagne;  la  neige  éclate  à  la 
cime,  entre  deux  feux,  et  depuis  la  cime  du  cratère,  le  versant 
du  mont  forme  une  ligne  inflexible  d'une  longueur  prodigieuse, 
qui  descend  jusque  dans  les  flots,  au  bord  desquels  on  la  con- 
fond avec  les  snbles  de  la  rive.  Ainsi,  dans  ce  vaste  cadre,  l'œil 
comprend  deux  sortes  de  choses  que  l'esprit  sépare  :  celles  qui 
sont  du  passé,  qui  appartiennent  à  l'histoire,  et  que  les  hommes 
ont  faites;  le  théâtre  grec,  la  nécropole  romaine,  la  cité  nor- 
mande et  la  bourgade  sarrasine  ;  le  paganisme  ,  la  croix  et  le 
croissant.  Ces  souvenirs  sont  groupés  sur  les  premiers  plans. 
Dans  le  lointain,  hors  de  la  portée  du  spectateur,  aussi  jeunes 
maintenant  qu'au  lemjjs  de  Théoclès  et  d'Andromaque,  de 
Kaxos.  père  de  Tiraéon ,  on  contemple  les  objets  immuables, 
éternels  comme  leur  auteur,  la  mer,  le  ciel  et  l'Etna.  On  trouve 
en  outre,  sur  celte  créle,  tous  les  climats  aussi  bien  que  toutes 
les  civilisations;  l'aloès  et  le  palmier  africain  se  mêlent,  à 
ïaormine ,  avec  les  pampres  de  l'Italie  ;  le  myrte  croît  dans  les 
champs;  le  bouleau  du  iNord  ,  le  chêne  de  l'Allemagne  fécon- 
dent les  cendres  de  l'Etna,  sur  lequel,  du  fond  de  ces  vallées 
?)rûlantes  où  mûrissent  l'orange  des  Ilespérides  et  l'olivier  de 
la  Grèce,  on  voit  élincelerles  neiges  éternelles  du  \)ôle. 

Ce  coin  d'une  île  contient  l'abrégé  du  monde. 

Que  dire  (le  Taormine?  Cette  ville  n'existe  plus  et  on  l'habile 
encore.  C(;s  habitants  ,  quels  sont-ils .  (jue  font-ils?  On  ne  sait. 
Poéti(|uement  misérables,  ils  rapetissent  de  siècle  en  siècle  leurs 
demeures  construites  dans  les  flancs  des  monuments  de  l'an- 
tiquité, comme  le  sont  contre  nos  bâtisses  les  nids  des  hiro/i- 
delles.  Taormine  est  un  musée  que  gardent  ces  dernicis  débris 
5  11 


122  REVUE  ME  PARIS. 

des  vieilles  colonisalious.  L'homme  niche-t-il  encore  à  Mola?  je 
l'ignore;  un  pâtre  de  la  plaine  que  j'ai  questionné  là-dessus 
n'en  savait  pas  davantage. 

A  iiarlir  du  fleuve  Alcanfara.  dont  le  nom  rappelle  l'occupa- 
tion mauresque,  la  terre  prend  le  deuil  jusqu'à  Catane.  On  se 
rapproche  peu  à  peu  du  volcan,  que  bientôt  l'on  perd  de  vue, 
et  l'on  marche  sur  des  laves  dune  couleur  bise,  la  nuance  du 
vieux  fer  sillonné  de  rouille;  ces  scories  sont  spongieuses,  fort 
dures,  et  le  chemin  est  tordu  |)ar  suite  des  accidents  qu'elles 
font  naître.  Pius  loin,  près  d'Alcarati  (on  nomme  ainsi  quel- 
ques cabanes  habitées  par  des  pêcheurs),  le  terrain  devient 
plus  montueux;  les  laves  que  les  éruptions  ont  jadis  poussées 
jusque  dans  la  mer.  s'étaient,  dans  une  course  de  cinq  heures, 
refroidies  à  la  surf;ice,  tandis  que  les  couches  inférieures  eu 
fusion  roulaient  encore,  entraînant  ce  qui  surnageait  ;  de  sorte 
que  ces  blocs,  heurtés  ensemble,  amoncelés  les  uns  sur  les 
autres,  sourdement  émus  par  des  courants  de  feu  liquide,  se 
sont  contournés  de  cent  manières  et  ont  formé  les  groupes  les 
plus  bizarres,  les  accidents  les  plus  imprévus.  La  vague  fu- 
rieuse les  a  creusés  ;  elle  y  fait  des  trouées  profondes  dans  les- 
quelles elle  s'engouffre  avec  un  fracas  épouvantable.  Rien  de 
sauvage  et  de  sinistre  comme  ces  rivages  tout  hérissés  de  récifs 
noirs  et  difformes.  C'est  là  qu'avec  le  merveilleux  instinct  de 
leur  génie  les  Grecs  avaient  placé  les  farouches  cyclopes  ;  c'est 
là  ,  plus  loin  que  le  fleuve  Aci ,  que  s'arrêta  la  nef  d'Ulysse  ; 
c'est  au  fond  de  cet  antre  en  sable  durci ,  tout  incrusté  de  co- 
quillages, que  le  géant  Polyphème  dévorait  en  riant  les  com- 
pagnons du  roi  d'Ithaque,  et  pleurait  les  cruautés  de  Galalée 
fuyant  avec  raison  l'amour  d'un  monstre  qui  n'avait  à  lui  offrir 
qu'un  seul  œil,  qu'un  logis  effroyable  et  un  appétit  fort  lu- 
gubre. 

Huit  heures  de  jour,  c'est-à-dire  deux  heures  après-midi 
étaient  iiurupiées  sur  nos  lèles  par  le  soleil,  etsous  nos  pieds  par 
nos  ombiesd('venues  juste  aussi  grandes  que  nous,  quand  nous 
franchissions  ces  rives  inhospitalières.  En  traversant  l'Aci.  on  a 
de  l'eau  jusqu'au  jarret;  c'est  ce  qu'on  est  convenu  de  nommer 
à  pied  sec.  Au  delà  de  ce  (leure  (l'exagération  italienne  n'ad- 
met ni  ruisseaux,  ni  rivières,  ni  torrents),  nous  nous  sentîmes 
accablés  |i;;r  la  ibaliur  et  Ir.  fatigue.  Los  réverbérations  de  la 


KEVI^K   ht   PARIS.  1-25 

mer,  les  dards  du  soleil ,  à  force  d'irriter  la  pupiile  ,  alourdis- 
sent la  paupière.  Affaiblis  par  la  transpiration  ,  enfiévrés  par 
ces  émanations  pénétrantes  de  l'onde  amère  et  des  laves,  nous 
cherchâmes  un  abri  pour  noiB  y  reposer.  Ce  qu'on  trouva  de 
plus  frais,  ce  fui  le  tronc  d'un  arbre  mort,  plus  mince  que  le 
bras  et  sans  feuilles  ni  rameaux.  Nous  nous  étendîmes  à  la 
file,  le  long  de  cette  barre  d'ombre;  malgré  la  chaleur  du  sol , 
en  dépit  des  aiguillons  de  Phébns ,  nous  noiis  endormîmes  ,  et, 
rêvant  dis  choses  mythologiques,  nous  vîmes  bientôt  renaître 
Ulysse,  Galalée,  Acis ,  et  Polyphème  avec  ses  terribles  com- 
pagnons. 

Depuis  le  jour  où  les  nymphes  ont  pleuré  Daphnis  au  bord 
des  fleuves  de  la  Sicile,  les  champs  de  l'Hybla  ne  virent  aucun 
berger  blus  beau  qn'Acis ,  fils  de  Syméthé.  A  peine  il  avait  vu 
douze  fois  fleurir  l'hyacinthe  et  les  violettes  brunes  ,  que  déjà 
les  nymphes  se  glissaient  le  long  des  bois  sur  ses  traces.  Mais 
lui,  fuyant  l'ombre,  évitant  les  pièges  des  nymphes,  il  s'élançait 
dans  la  plaine,  et,  sautillant  parmi  les  rochers,  courbant  sur 
son  passage  les  fleurs  qu'il  avait  fait  naître ,  il  venait  se  bai- 
gner dans  la  mer ,  où  les  flots  le  cachaient  sous  des  voiles 
d'azur. 

Assis  sur  les  récifs  limoneux  qui  bordent  ce  rivage,  le  fils  de 
Neptune,  dont  l'ombre  colossale  s'étend  sur  les  ondes,  fait  re- 
tentir sa  grotte  des  sons  de  la  flûte  inégale.  Il  gémit  ;  son  cor|)S, 
cuivré  i)ar  les  feux  de  l'Etna,  demeure  abattu  ;  ses  cheveux,  d'un 
brun  rutilant,  tombent  sur  son  épaule  ;  son  œil  contemple  l'im- 
mensité des  mers.  Tandis  que  ses  troupeaux  oubliés  se  disper- 
sent dans  les  forêts,  errant  dès  l'aurore  sur  le  rivage,  il  appelle 
Galalée  ;  il  frappe  sa  poitrine  (|ui  raisonne  comme  l'airain  ,  et, 
pour  adoucir  sa  peine,  il  chaîite.  Il  chante,  et  les  oiseaux  font 
silence,  la  vague  cesse  de  mugir,  et  les  néréides ,  à  qui  l'écho 
porte  sa  plainte,  sont  immobiles  et  rêveuses. 

Cependant  le  son  d'une  trompe  s'est  l'ail  entendre;  les  filles 
de  Nérée  laissent  poindre  sur  le  miroir  limpide  leurs  vertes 
chevelures,  et  Galalée  passe  aux  |)ieds  de  Polyphème  avec  un 
mépris  insultant.  Une  large  conque  ,  rosée  comme  une  feuille 
d'églantine,  lui  sert  de  char,  et  tandis  que  deux  dauphins  à 
cuirasse  d'argent ,  coursiers  qu'elle  guide  avec  une  rêne  d'or  et 
(le  pourpre,  promènent  la  déesse  ionique ,  deux  naïades  élèvent 


124  REVUE  DE  PARIS. 

derrière  elle  une  draperie  vermeille  comme  l'aurore  et  dans  les 
plis  de  la(|uellese  balance  Eunis  endormi.  Galalée  est  blanche 
comme  le  lait  de  la  génisse  d'Argos  ,  comme  la  fleur  des  lis 
Ihessaliens .  comme  la  neige  de  lEtna  quand  les  reflets  du  matin 
la  rehaussent  de  leur  incarnat.  Elle  se  penche  mollement ,  et 
l'écume  de  la  mer  se  joue  parfois  sur  ses  épaules ,  comme  une 
loisou  éclatante;  sa  blonde  chevelure,  dont  le  bout  effleure 
l'eau  ,  bondit  sur  son  sein  ,  son  œil  noir  étincelle  ,  sa  lèvre  est 
souriante;  une  de  ses  mains  s'appuie  sur  la  croupe  dorée  d'un 
énorme  poisson,  luisant  comme  un  lingot  de  métal  snrtant  de  la 
fournaise;  l'autre  main  tient  une  touffe  de  nénuphars  que  la 
malicieuse  enfant  jette  au  cyclope  en  lui  tournant  le  dos.  Une 
foule  de  cétacés  l'entourent  et  lancent  jusqu'aux  nues  des  gerbes 
liquides,  candélabres  de  cristal  qui  resplendissent  de  toutes 
parts  et  répandent  sur  la  verte  plaine  une  pluie  de  fleurs  et 
d'étoiles. 

Bientôt  la  céleste  nef  touche  le  bord  ,  Galatée  se  lève,  laisse 
tomber  les  rênes,  son  pied  d'albâtre  s'imprime  dans  le  sable, 
le  cortège  aquatique  s'éloigne.  C'est  pour  elle  qu'Acis  a  dé- 
daigné les  nymphes  siciliennes,  pour  elle  qu'il  apprit  à  scander 
le  chant  des  muses  doriques;  c'est  pour  lui  qu'elle  dédaigne  la 
douleur  et  les  dons  du  cyclope.  Mais  Polyphème  a  suivi  les 
traces  de  son  amante;  Thoosa  sa  mère  veut  qu'il  soit  vengé,  et 
lui  fait  voir  la  trahison  de  Galatée.  0  jalousie  !  le  fils  de  Neptune 
a  découvert  au  fond  d'un  lit  de  roseaux  le  jeune  Acis  aux  pieds 
de  la  déesse,  qui .  doucement  inclinée,  laisse  jouer  sa  chevelure 
sur  les  joues  de  l'enfant  (|u'eile  tient  par  le  menton,  tandis  qu'elle 
lui  ajuste  sur  le  front  une  couronne  de  nymphéas,  de  myrte  et 
d'alaterne. 

A  cet  aspect,  le  cyclope  poussa  un  cri  dont  les  arbres  frémi- 
rent ;  il  frapi)ait  le  sol ,  qui  trembla  sous  ses  pas ,  et ,  déracinant 
un  bloc ,  il  le  souleva ,  le  balança  dans  l'air  et  le  jeta  sur  le  i)as- 
tt'ur  Acis,  qui  disparut  écrasé  sous  celte  masse  énorme.  Puis  le 
cruel  éleva  la  voix  pour  se  plaindre,  mais  Galatée,  suivie  des 
naïades ,  s'était  plongée  dans  la  mer  d'Ionie,  et  jamais  elle  ne 
reparut  sur  le  rivage  funeste  où  le  cyclope  abandonné  déplore 
en  vain  son  amour  sans  espoir. 

Depuis  ce  temps-là,  les  eaux  du  fleuve  aimé  d'Acis  sont 
amères  comme  dos  larmes  ;  la  fleur  ne  germe  [>lus  A  l'cnlour, 


KEVLK  Ut  l'ARlS.  liô 

et  sur  ce  lit  de  basalte,  noir  comme  la  nuit  du  tombeau,  Toa 
n'aperçoit  que  des  plantes  lugubres  et  envenimées,  pâles  et 
éphémères  comme  les  herbages  qui  croissent  autour  des  portes 
du  Styx. 

Ces  fables  antiques  pénétraient  dans  nos  imaginations  par  la 
porte  d'ivoire  consacrée  aux  songes,  tandis  qu'endormis  sur  le 
rivage,  entre  l'Acis  qui  murmure  et  Polyphème  qui  rugit  dans 
sa  caverne,  nous  cherchions  à  dormir.  Une  voix  rauque  et 
digne  d'un  cyclope  nous  tira  rudement  de  celle  somnolence,  et 
nous  nous  dressâmes  sur  noire  séant.  Monté  sur  un  âne  de  la 
plus  humble  apparence,  un  homme  de  mauvaise  mine,  sale, 
déguenillé  et  porteur  d'un  sac,  nous  interpellait  avec  une  haute 
arrogance.  Ce  personnage  avait  le  nez  épaté  ,  la  barbe  longue, 
le  chapeau  sur  l'oreille  ;  sa  poitrine  était  velue  ,  des  loques  de 
chemise  et  d'habit  voltigeaient  sur  ses  bras  et  sur  son  dos  qui 
supportait  un  bâton  vigoureux,  et  ses  deux  jambes  nues  pen- 
daient presque  jusqu'à  terre  le  long  des  tlancs  du  baudet.  — 
Signori!  eh,  signori!  criait-il  de  tous  ses  poumons,  indigné 
lie  notre  lenteur  à  nous  réveiller.  Et  quand  on  fut  sur  pied  :  — 
Faites-moi  l'amitié  ,  dit-il  intrépidement ,  de  me  donner  quelque 
chose  poui-  l'amour  de  Dieu! 

Et  il  tendit  la  main  avec  une  fierté  magnifique.  Je  ne  sais  s'il 
avait  l'intention  de  nous  intimider;  mais  Évariste ,  ù  qui  ces 
façons-là  ne  plaisaient  guère,  prit  sa  canne  et  courut  sur  ce 
pauvre  honteux  en  s'écriaiit  :  —  Ah  !  faquin  ,  tu  vas  recevoir  ce 
que  lu  demandes  ! 

Mais  l'aulre  ne  bougea  point  et  se  contenta  de  murmurer 
d'un  air  insouciant  et  agréable,  comme  eût  pu  le  faire  un 
stoïcien  : 

—  Non,  seigneur,  vous  n'en  ferez  rien  ;  vous  ne  le  voulez 
pas. 

A  ces  mois,  notre  ami  demeura  fort  ébahi ,  ce  dont  nous 
rîmes  aux  éclats ,  et  le  mendiant ,  voyant  que  nous  étions  deux 
à  rire,  nous  imita.  Son  âne  se  mit  à  braire  en  même  temps, 
incivilité  <|ui  lui  valut  un  coup  de  canne  d'Évariste.  Or,  le 
roussin  ayant  riposté  par  une  ruade,  le  mendiant,  à  demi 
désarçonné  ,  nous  accabla  d'invectives;  après  quoi  il  demanda 
de  nouveau  l'aumône,  comme  s'il  se  fût  montré  le  plus  gra- 

11. 


i  ;G  ,  REVUE  DE  PARIS. 

cieux  du  inonde.  On  lui  adressa  de  grosses  menaces  auxquelles 
il  répondu  par  des  remerciemenls j  et  comme  on  parlait  fort, 
il  fit  amende  honorable  ,  avouant ,  pour  s'excuser  ,  qu'il  nous 
r.vait  pris  pour  des  Italiens.  Désarmés  par  cette  flatterie  ,  nous 
lui  donnâmes  cinq  à  six  tornesi  ([ue  le  drôle  daigna  accepter  , 
L-i ,  après  s'élre  plaint  de  la  mesquinerie  de  notre  offrande  ,  il 
|)i(jiia  son  âne  et  s'éloigna  au  petit  (rot,  nous  laissant  dans  Tad- 
miration.  Comme  on  le  voit,  ce  caractère  diffère  déjà  de  celui 
(Ui  Napolitain.  Il  s'y  mêle  de  la  morgue  espagnole  et  de  la  fri- 
pojsnerie  grecque. 

Nous  poursuivîmes  notre  chemin ,  qui  se  fertilisait  un  peu  en 
se  rapprochant  de  l'Etna  ,  et  au-delà  de  la  grotte  de  Poly- 
phème,  non  loin  d'une  petite  ville  qui  apparaissait  à  un  mille 
de  distance,  nous  revîmes  notre  mendiant  qui  causait  avec  un 
hirger  également  monté  sur  un  âne;  les  deux  quadrupèdes, 
placés  en  face  l'un  de  l'autre,  semblaient  aussi  se  parler  ,  mais 
à  l'oreille,  e!  sur  le  ton  de  la  confidence.  Le  pâtre,  chauve  et 
borgne,  difforme  gardien  d'un  troupeau  fort  laid,  douloureuse 
parodie  du  pasteur  de  Virgile,  nous  offrit  en  passant  quelques 
vieilles  médailles  syracusaines  dont  il  existe  une  provision  iné- 
puisable à  l'us.ige  des  touristes.  Le  successeur  de  Daphnis  et  de 
Ménalcas  élail  plus  sale,  plus  repoussant  que  le  mendiant  des 
bords  de  l'Aci ,  et  nous  détournâmes  les  yeux  avec  un  senti- 
ment de  dégoût.  «  O  prœteritos!...  »  Que  de  fois  ,  en  parcou- 
rant ces  contrées  ,  on  pourrait  s'écrier  avec  Moschus  :  «  Cygnes 
du  Slrymon  qui  pleurez  sur  l'onde-,  dites  aux  filles  d'Œagre  et 
aux  nymphes  de  la  Thrace  que  la  muse  syracusaine  a  fini  de 
ilianter.  Commencez  le  chant  funèbre,  commencez,  muses 
.sicilit-nnes.  ■> 

Comnir'  nous  étions  près  d'entrer  à  Jaci-Reale ,  nous  enten- 
dîmes au  loin  des  voix  qui  nous  hélaient  du  côté  de  la  mer,  et 
nous  apeiçûmes  deux  hommes  qui  nous  faisaient  signe  de  les 
.illendro.  Celaient  deux  pécheurs  de  Riposlo.  Ils  nous  apprirent 
que  le  bruit  s'était  répandu  qu'une  maladie  conlagituse  rava- 
(jeail  Palerme,  maladie  apportée,  disait-on,  de  l'Afrique  par  des 
bâlimenls  qui  avaient  franchi  le  détruit  et  mouillé  à  Messine. 
Comme  nous  arrivions  par  la  route  de  cette  dernière  ville , 
l'accès  de  Jaci-Réale  devait ,  suivant  eux,  nous  être  interdit,  à 
moins  d'une  quarantaine  préalable. 


r.i-;v[;;-:  !)!•:  i'acis.  1.27 

—  Mais  nous  voulions  alier-  coiiclier  à  Calaniî,  réitoiiiliiTies- 
mois  très-effrayés  de  ces  nouvelles,  non  pas  tant  à  cause  de  la 
|i'Ste,  car  nous  n'y  croyions  guères ,  qu'à  raison  du  relard  dont 
ou  nous  menaçait. 

—  Catane  vous  soumettra  aux  mêmes  formalités  ,  répliqua 
l'un  des  pêcheurs;  mais  il  vous  reste  un  moyen  d'y  pénétrer; 
1:  JUS  ne  nous  sommes  établis  là  que  pour  le  mettre ,  moyennant 
(jLieîque  récompense,  à  la  disposition  des  voyageurs. 

—  Vous  ne  craignez  donc  pas  la  contagion? 

—  Kous  craignons  la  famine;  le  poisson  ,  depuis  huit  jours, 
ne  veut  plus  se  laisser  prendre. 

—  Ça ,  ne  mentez -vous  point  ? 

—  Non  siamo  Napolitani!  articula  fièrement  un  de  ces 
hommes. 

—  Ce  brick  (questro  brigantino),  qui  est  à  l'ancre  à  un  demi- 
miile  du  rivage,  reprit  l'autre  pêcheur,  a  quitté  hier  Catane 
jKtur  se  rendre  à  Palerme.  Porteu;  de  queltiues  marchandises, 
il  com|itait  trouver  des  passagers  à  Messine  et  à  Reggio  ;  mais  il 
vient  d'apprendre ,  à  la  hauteur  de  Jaci-Reale,  que  les  ports  sont 
interdits  ,  et  comme  il  n'est  pas  approvisionné ,  il  repart  à  l'in- 
stant pour  Catane,  où  on  le  recevra  sans  doute,  puisqu'il  n'en 
est  sorti  qu'hier  au  soir.  Monlez  dans  noire  barque  ,  nous  vous 
conduirons  à  bord  de  ce  brick ,  et  vous  entrerez  sans  peine  à 
Catane  avec  l'équipage. 

Il  fallait  se  décider  proraptement  ;  nos  hommes  se  courbèrent 
sur  la  rame,  bientôt  nous  franchîmes  le  pont  de  l'Eurotas  (ce 
nom  nous  plut),  et  nous  fîmes  marché  avec  le  capitaine 
Pierali.  L'honnête  caboteur  trafiqua  sur  notre  détresse,  car  , 
sans  respect  |<our  notre  humble  équipage ,  il  nous  demanda 
quatre  piastres  (vingt-deux  francs  et  huit  sous)  pour  un  trajet 
d'une  heure  et  demie.  Mais  Jupiter,  qui  protège  les  étrangers , 
le  châtia  de  ce  méfait ,  comme  on  va  le  voir.  C'était  un  vilain 
personnage  ,  avare  et  vaniteux  comme  un  Sicilien,  faible  de 
caractère  comme  un  Flamand  et  malin  comme  un  singe.  11  était 
maigre ,  avec  un  visage  étroit,  d'une  conformation  bizarre; 
son  gros  nez ,  long  et  retroussé  ,  s'avançait  en  cap  au-dessus 
d'une  bouche  mince  et  renfoncée.  L'œil  était  imperceptible;  le 
front ,  aussi  exigu  que  le  col ,  aurait  tenu  dans  une  cravate.  Ce 
n'est  pas  sans  raison  que  nous  décrivons  la  physionomie  du  ca- 


128  RnVlJE  DE  l'ARlS 

liilaine  Pierali,  car,  au  lieu  d'une  heure  el  demie,  c'est  quatorze 
jours  que  nous  passâmes  sur  son  bord.  Ainsi,  nous  eûmes  le 
temps  d'esquisser  son  aimable  extérieur. 

Laissant  Jaci-Reale,  ville  assez  régulière  juchée  sur  plusieurs 
couches  de  laves,  el  dont  la  cathédrale  ressemble  de  loin  à 
Saint-Louis  de  Versailles  ,  nous  avions ,  à  force  de  bordées, 
gagné  la  latitude  de  Catane ,  et  nous  nous  disposions  à  y  péné- 
trer à  la  dérive,  quand  deux  barques,  minces  comme  des  pois- 
sons et  agiles  comme  des  vautours,  cinglèrent  sur  nous.  Ces 
voilières  exceilenles ,  aussi  gracieuses  que  légères ,  avaient  orn.'; 
leur  proue  de  deux  jolis  petits  canons  chargés  à  boulet,  et  leur 
patron,  embouchant  un  porte-voix,  nous  pria  de  gagner  le 
large  au  plus  vite,  sous  peine  d'être  coulés  à  fond.  A  ces  mois, 
le  capitaine  de  l'Eurotas  indigné  chargea  de  parlementer  le 
scrivano ,  doué  d'un  fort  bel  organe.  On  nomme  ainsi  un  plu- 
mitif chargé  de  la  comptabilité  et  du  registre.  Il  tient  le  second 
rang.  L'éloquence  de  cet  écrivain  n'eut  aucun  succès;  mais 
l'une  des  barques  cannonnières  nous  prit  de  lïanc,  el  une  der- 
nière sommation  fut  faite.  Le  vent  poussait  à  la  côte;  se  re- 
tourner était  difficile,  et  comme  la  manœuvre  du  capitaine  fut 
lente  et  irrésolue,  nous  vîmes  tout  à  coup  la  gueule  d'airain 
vomir  une  boule  de  fumée  blanche,  au  fond  de  laquelle  un 
éclair  brilla  ,  puis  une  explosion  eut  lieu  ,  et  l'on  aperçut  en 
même  temps  une  ride  noire  courant  sur  l'eau  comme  une  cou- 
leuvre marine.  La  ride  s'allongea,  s'allongea,  se  bordant  de 
perles  qui  sautillaient  à  l'entour ,  et  tout  se  termina  par  une 
largue  conque  d'eau  qui  se  déploya  soudain  en  éventail  et  si' 
brisa.  Rien  de  plus  joli  qu'un  boulet  ricochant  sur  la  mer  el 
qu'on  entend  siffler  sans  le  voir,  tout  en  le  suivant  à  la  trace. 
Malgré  l'agrément  de  ce  genre  de  s|»eclacle ,  peu  curieux  d'une 
seconde  représentation ,  maître  Pierali  lit  parcourir  brusque- 
ment au  gouvernail  un  arc  si  étendu,  que  nous  faillîmes  chavi- 
rer. Le  brigantin  tourna,  el  les  canorniières  en  firent  autant. 

—  Où  allons-nous  maintenant  ?  demandâmes-nous  au  capi- 
taine. 

Il  se  croisa  les  bras,  nous  regarda  paisiblement,  et  ré- 
pliqua : 

—  Oui  ,  où  diable  irons-nous,  maintenant? 

Cet  écho  n'avait  rien  de  rassurant.  On  Icnla  do  voguer  vers 


REVUE  DE  PARIS.  129 

Syracuse;  mais  il  ventait  sud,  et  l'on  ne  pouvait  espérer  de  pré- 
céder la  funeste  nouvelle,  ni  d'arriver  avant  le  lendemain  au 
soir.  Après  longue  réflexion  ,  noire  homme  murmura  :  —  Il 
faut  relourer  à  Palerme. 

Le  parti  était  violent,  mais  il  n*y  avait  pas  à  choisir;  on  se 
résigna. 

Cependant  le  navire  filait  avec  rapidité;  nos  yeux ,  tournés 
vers  l'Etna,  que  nous  avions  espéré  gravir  le  lendemain,  lui 
adressaient  de  tristes  adieux.  Syracuse,  Agrigente  et  toutes 
leurs  merveilles  eurent  leur  part  dans  ces  regrets  ,  et  ce  n'est 
pas  sans  une  profonde  mélancolie  qu'après  un  souper  trop 
frugal,  nous  prîmes  |)OSsession  de  nos  cabines.  Nous  nous  réveil- 
lâmes le  lendemain  entre  Charybde  et  Scylla.  Le  vent  avait 
doublé  de  violence,  le  ciel  s'était  conservé  pur,  mais  le  célèbre 
écueil  était  d'un  aspet  vraiment  terrible.  Les  courants  sem- 
blaient sortir  du  fond  de  la  mer,  qui  bondissait  comme  de 
l'eau  bouillante  et  soulevait  le  navire.  En  cet  endroit,  la  profon- 
deur est  si  grande,  que  la  sonde  n'a  jamais  réussi  à  atteindre 
le  lit  de  la  mer;  aussi ,  les  marins  afïirment-ils  que  Charybde 
et  Scylla  n'ont  pas  de  fond.  S'il  en  était  ainsi,  ces  deux  gouf- 
fres seraient  des  portes  ouvertes  sur  le  chemin  des  Antipodes , 
et  les  poissons  pourraient,  s'ils  étaient  affranchis  des  lois  de 
l'attraction  ,  connaître  deux  soleils ,  celui  de  l'Italie  et  celui  de 
l'Océan  austral.  Peut-être  esl-il  certain  point  du  globe  où  ce 
phénomène  a  lieu.  Telle  est  l'opinion  du  capitaine  Giacomo 
Pierali. 

Comme  il  est  bon  pilote  ,  il  nous  fit  traverser  le  détroit  sans 
encombre  ,  après  avoir  vainement  essayé  d'aborder  à  Messine; 
des  barques  cannonières  croisaient  devant  le  port.  Il  fallut 
plus  de  dix  heures  jjour  doubler  le  Phare,  et  le  vent  était  si 
mauvais  que  Pierali  voulait  à  tout  prix  relâcher  dans  quelque 
petit  port.  De  plus,  nous  étions  menacés  de  manquer  de  vivres, 
et  ,  dans  la  prévoyance  d'une  longue  traversée,  on  les  distri- 
buait avec  parcimonie.  Nous  étions  neuf  sur  le  biigantin;  les 
six  matelots,  toujours  en  querelle  avec  leur  chef,  le  secondaient 
fort  mal.  Ce  dernier  ne  commandait  guère  mieux  ;  il  dormait 
sans  cesse,  et  nous  ne  pouvions  faire  dix  pas  sur  le  pont  sans 
qu'on  vînt  nous  recommander  de  ne  pas  éveiller  le  capitaine. 
Nous  louvoyAmes  deux  jours  devant  le  cap  de  Rasocuimo;  on 


130  REVf  F.  liK   FARÏS. 

en  perdit  trois  en  vue  des  îles  Lipari.  A  ta  hauleur  de  PirjiiU) , 
nous  vécûmes  de  biscuit  et  d'oignon  cru.  On  fut  réduit  à 
manger  des  scppias  ,  et,  ce  qui  est  pire,  de  vilaines  araignées 
marines  fort  gluanîes  ,  qu'on  assaisonnait  à  l'huile  ,  comme  de 
la  (éle  de  veau.  On  les  prenait  avecdes  lignes  au  bout  desquelles 
ces  soiles  de  polypes  restent  acctocliés  comme  une  masse  d'é- 
loiipes.  Le  capilaine  avait  aussi  de  vieux  macaroni  que  l'on 
dévorait,  après  l'avoir  arrosé  d'huile.  Mais  ces  ressources  dimi- 
nuaient ;  grande  était  l'anxiétéde  l'équipage.  On  cherciiait  à  s'ap- 
procher de  chaque  bourgade,  à  mouiller  à  chaque  port,  et, 
partout  repousses,  nous  demeurions  dans  l'alternative  de  la 
noyade  ou  de  ta  faim, 

A  Milazzo  ,  ville  sous  laquelle  les  vents  nous  rejetaient  pour 
!a  troisième  fois .  on  brava  la  consigne  et  l'on  cria  détresse.  Les 
garde-côtes  montrèrent  quelcpie  pitié,  tout  en  menaçant  de 
nous  mitrailler  si  nous  ne  disparaissions  au  plus  vite.  Un  peu 
plus  loin,  nous  rencontrâmes  une  autre  canonnière,  qui,  moins 
impitoyable,  se  plaça  sur  le  vent ,  à  six  cents  toises  ,  et  fit  des- 
cendre vers  nous  une  nacelle  contenant  quelque  nourriture  :  un 
(jnarlier  de  thon  ,  du  spado ,  de  la  sardine  et  des  légumes. 
Puis,  il  nous  fut  enjoint  de  couler  à  fond  sur-le-champ  cette 
barque  devenue  pestiféré  par  le  contact  des  sfrattati.  Ces  pro- 
provisions durèrent ,  hélas  !  trop  peu.  Non  loin  de  Caronia,  des 
pécheurs  qui  connaissaient  les  marins  de  notre  équipage  atta- 
chèrent deux  gros  jjoissonsàun  aviron  d'une  grande  longueur 
qu'ils  lancèrent  sur  les  Bots,  et  qui  glissa  jusqu'à  nous.  Malgré 
ces  secours,  on  s'etforçail  encore  de  toucher  la  rive,  mais  en 
vain  j  ces  petits  endroits  n'avaient  pas  de  lazareth  de  terre,  et 
il  aurait  fallu  subir  la  quarantaine  en  mer.  Quelquefois  on  re- 
culait durant  la  nuit  autant  que  l'on  avait  avancé  la  veille,  et 
l'on  se  désolait  en  reconnaissant  les  mêmes  coteaux.  Comme 
nous  avions  foi ,  dans  ces  instants  ,  à  la  durée  sempiternelle  des 
voyages  d'Énée,  des  Argonautes  ,  et  comme  nous  reconnais- 
sions bien  cette  terre  des  Lestrigons  et  des  Cyclopes,  inhospi- 
talière et  dangereuse! 

C'est  ainsi  que  nous  vîmes  successivement  Castro-Reale,  sé- 
jour favori  de  Frédéric  H.  lieu  cher  à  la  poésie;  Milazzo,  cé- 
lèbre par  la  première  victoire  des  Romains  contre  Carlhage  et 
|>ar  la  défaite  de  Pompée;    Tfudaii,    dépouillée  par  Verres  j 


REVUE  DE  PARIS.  lât 


Patti,  (ombeau  d'Adélaïde,  femme  du  comte  Roger  le  Normand  ; 
Alaesia,  Cephalodium ,  aujourd'hui  Cefalii;  Rocella  ,  près  du 
fleuve  Hiraère  ;  Terraini ,  qu'Annibal  saccagea  pour  venger  son 
frère  des  vicloires  de  Gélon.  Mais  en  vain  l'île  Irlnacrienne  dé- 
ployait à  nos  regards  la  splendeur  de  ses  rives  ;  en  vain  s'éle- 
vaienlces  verlesmontagiies,couronnéesdeboiirgades3érienties; 
en  vain  s'offraient  ces  pentes  majestueuses  le  long  desquelles 
le  cytise,  l'olivier,  l'alalerne  et  le  myile  fleuiissent  sur  des 
rochers  d'un  ton  brun  magnifique;  en  vain  s'amoncelaient  p.ir- 
fois ,  en  face  de  nous,  unt;  myriade  de  volcans  éteints,  dont 
les  têtes  coniques  s'élèvent  les  unes  sur  les  autres,  revêtues  des 
plus  riches  couleurs  ;  en  vain  la  mer,  et  la  terre,  et  les  cieiix, 
prodiguaient  leurs  miracles:  rien  ne  dissipait  l'ennui  dont  nous 
étions  accablés.  Nous  demeurions  des  heures  entières  à  contem- 
pler l'Etna  ,  qui  nous  suivait  partout,  et  repoussés  de  toutes  is-s 
rives  ,  ignorant  combien  de  temps  devait  durer  cette  cruii.e 
traversée,  nous  im|)!orions  les  déesses  siciliennes,  rappel; es 
par  les  classiques  objets  dont  ces  lieux  sont  remplis  ;u! 
souvenir  de  Lafone  .  qui  vogua  comme  nous  à  l'aventure  ,  de- 
mandant asile  à  cent  rivages  qui  fuyaient  devant  elle.  Plus  huli- 
gnés.plus  affamés  sans  doute  que  la  mère  d'Apollon,  nous 
répétions,  après  Callimaque,  foules  les  malédictions  qu'»liu 
jetait  aux  îles  impitoyables;  et,  quand  la  faim  contraignait 
l'estomac  k  se  plaindre  ,  on  faisait  la  sourde  oreiile,  on  dor- 
mait, dans  l'espoir  d'assister  en  rêve  au  repas  de  Trimalcion. 
Je  crois  ,  en  vérité  ,  qu'on  eût  brigué  la  seconde  place  au  festin 
des  Atrides. 

Francis  Wey. 
(  La  suite  à  un  prochain  numéro.  ) 


LE  DÉJEUNER 

DE  MOLIÈRE. 


Tout  le  monde  connaît  l'anecdote  du  déjeuner  de  Molière 
avec  Louis  XIV  ;  mais  tout  le  monde  ne  sait  pas  quelles  circon- 
stances amenèrent  ce  repas  improvisé,  ni  de  quelle  importance 
était  celte  grande  faveur.  Le  récit  en  a  été  fait  par  des  gens  (jui 
apparemment  ignoraient  de  quelle  façon  les  choses  se  passaient 
chez  le  roi  ;  il  en  est  résulté  de  légères  contradictions  avec  cer- 
tains détails  du  petit  lever.  Nous  essaierons  de  redresser  les 
différenles  erreurs  que  l'on  a  commises  ,  et  d'abord  nous  par- 
lerons de  l'étiquette  de  la  chamhre.  Pour  bien  comprendre  ce 
beau  mouvement  de  Louis  XIV,  qui  éleva  tout  à  coup  un  co- 
médien au  niveau  des  princes  ,  il  faut  savoir  jusqu'où  allait  le 
culte  de  la  personne  royale. 

Aujourd'hui  qu'on  ne  respecte  plus  rien  ,  on  est  frappé  de 
l'apparence  ridicule  de  celte  étiquette  guindée  à  laquelle  les 
courtisans  vouaient  leur  existence.  Quand  on  lit  que  la  du- 
chesse de  Douigogiie,  enceinte  de  huit  mois  ,  se  blesse  pour 
être  allée  à  Marly,  parce  qu'il  fallait  que  les  princesses  fussent 
du  voyage,  on  se  demande  si  l'odieux  le  cède  au  puéril ,  et  si 
celle  cour  magnifique  était  composée  de  fous  ou  de  barbares. 
Mais  quelle  éclalanle  réparation  il  faudrait  faire  au  préjugé, 
lorsqu'il  rend  la  considération  à  Molière,  maltraité  par  les  offi- 
ciers du  château,  ou  qu'il  permet  à  Racine  de  marcher  de  front 


REVLE  DE  PARIS.  ISj 

avec  les  ducs  et  pairs!  Après  avoir  ri  nous-mème  jilus  il'iiiiu 
fois  d'un  rire  impie,  en  parcourant  les  mémoires  de  ce  temps, 
nous  en  revenons  à  nous  incliner  respectueusement  devant  la 
Térilahle  grandeur  de  Louis  XIV,  devant  son  amour  sincère  du 
beau,  son  envie  d'être  juste  et  généreux .  et  nous  ne  concevons 
plus  qu'on  ose.mal  parler  du  meilleur  ami  et  du  défenseur  de 
l'auteur  du  Tartuffe. 

Sous  les  règnes  de  Charles  IX  et  de  Henri  III.  l'étiquette  était 
en  vigueur  ;  Catherine  de  Médicis  s'en  était  composé  une  ac- 
commodée à  ses  bizarreries  ,  et  qu'elle  maintenait  avec  appli- 
cation. Excepté  pendant  ses  dernières  années,  Henri  IV  ne 
s'occupa  guère  du  cérémonial;  il  avait  trop  de  sensibilité,  trop 
d'imprévu  et  de  passicm  ,  pour  subir  des  soins  qui  l'eussent 
gêné  ou  retardé  à  tout  propos.  On  ne  s'étonne  point  que  le 
vainqueur  de  Coutras  ne  tînt  pas  à  recevoir  sa  chemise  des 
-mains  d'un  prince,  quand  on  lit  ce  passage  d'une  lettre  à  Suliy  : 
ï  Un  beau  roi  de  France,  qui  n'a  que  trois  chemises,  et  encore 
sont-elles  percées!  »  Celui  qui  se  faisait  éveiller  avant  le  jour, 
afin  de  surprendre  l'ennemi .  et  qui  écrivait  dans  un  cabaret  à 
la  belle  Corisandre,  pour  lui  annoncer  la  victoire,  o  bien  qu'il 
fût  encore  tout  sang  et  poudre,  »  ne  pouvait  avoir  derrière  lui 
M.  le  porte-manteau,  chargé  de  lui  garder  son  épée.  sa  montre 
et  ses  reli<iues.  Celui  (jui  se  jetait  à  bas  de  son  cheval  pour 
embrasser  en  pleurant  les  échevins  de  Paris  lui  offrant  les  clefs 
de  la  ville,  devait  naturellement  oublier  que  M.  le  Premier 
avait  pour  emploi  de  tenir  Tétrier,  et  de  présenter  l'épaule  au 
roi  lorsqu'il  descendait  de  cheval. 

Louis  XIII,  bourru  ,  mélancolique  et  sujet  à  des  manies, 
préférait  souvent  les  soins  d'un  obscur  valet  de  chambre  dont 
la  mine  lui  plaisait ,  à  ceux  des  grands  seigneurs.  M.  de  Ram- 
bouillet ,  maître  de  la  g.iide  robe  .  eut  à  souffrir  des  passe- 
droits  qui  le  mettaient  au  désesjioir,  et  finalemeni  donna  sa 
démission  parce  que  son  visage  n'était  pas  agréable  au  roi. 
L'étiquette  est  comme  ces  bonnes  traditions  du  théâtre  qui  se 
perdent  lors(|ii'on  laisse  une  pièce  hors  du  répertoire  pendant 
dix  ans.  Elle  ne  peut  point  s'arranger  avec  les  antipathies, 
aussi  alait-elle  de  travers  chez  Louis  Xfll.  Anne  d'Autriche, 
nourrie  à  la  cour  d'Espagne,  avait  dans  le  sang  la  quintescence 
du  cérémonial;  les  troubles  de  la  régence  et  les  prétentions 


134  litVLh   l>E   l'AHIS. 

folles  des  piiiucs  enlraîiK-ieiil  une  lel'e  confusion  des  rangs  , 
«luelle  ne  pul  jamais  rétablir  l'ordre.  Le  roi ,  son  fils  ,  remit 
loul  en  place;  il  se  posa  comme  le  soleil  au  milieu  de  ces  as- 
tres indociles.  les  groupa  aiiioiir  de  lui  dans  une  symétrie 
parfaite,  et  trouva  l'art  de  leur  persuider  qu'il  n'était  plus 
pour  eux  d'autre  éclat  que  celui  qui  venait  de  ses  rayons.  Toute 
rivalité  avec  le  monarque  une  fois  impossible,  lis  grands,  au 
lieu  de  jouter  entre  eux  à  qui  aurait  la  suite  la  plus  nombreuse, 
ou  bien  à  qui  metlrail  ses  secrétaires  derrière  soi  au  conseil , 
ne  cberclièrenl  pins  d'autre  gloire  que  celle  de  i)laire  à  leur 
maître,  d'aitprocbcr  de  sa  personne,  de  lui  rendre  (pielque  ser- 
vice et  de  recevoir  (|uel<iue  marque  de  familial  ité  ou  de  dis- 
tinction. Le  roi  fut  obligé  de  calculer  ses  moindres  gestes  et 
de  peser  ses  paroles  ,  et  certes  il  fallait  beaucouj)  de  dévoue- 
ment au  principe  pour  sMnlerdire  toute  espèce  de  iaisser-ailer 
et  de  mouvenii'ni  s|!onL.iné. 

La  conversation  de  Louis  XIV  sortait  rarement  du  convenu  ; 
même  iors(|u'il  parlait  sur  les  ails  ou  sur  les  belles-lettres,  il 
constatait  le  i)ius  souvent,  de  crainle  d'erreur,  que  deux  et  doux 
faisaient  bien  quatre,  et  encore  il  ne  s'y  hasardait  qu'après 
avoir  au  préalable  consulté  les  beaux  esprits  cl  les  connais- 
seurs. Sans  éducation,  sans  lumières,  avec  un  goût  sujet  à  cou- 
teslalion,  il  parvint  par  l'amour  de  l'ordre  et  de  la  rectitude, 
par  l'envie  de  bien  faire  et  la  force  de  la  volonté ,  h  des  résul- 
tats que  des  iirioces  plus  intelligents  et  plus  éclairés  n'ont  jias 
alteints.  Le  roi  ne  voulait  point  i|u'il  y  eût  en  France  une  par- 
celle de  talent  et  de  génie  qui  ne  concourût  à  sa  gloire  ;  il  n'en 
faut  pas  davantage  pour  faire  un  gr.ind  règne  et  un  grand 
siècle.  Molière,  tel  que  nous  le  voyons,  était  impossible  sans 
l'appui  de  Louis  XIV.  Ayant  pour  ennemis  acharnés  les  gens  de 
cour,  les  précieuses  et  leur  immense  coterie,  le  clergé  entier, 
les  médecins,  il  eût  succombé  vingt  fois.  M.  de  La  Feuiliade 
l'eût  fait  assommer  après  la  Critique  de  l'École  des  Femmes; 
on  l'eût  mis  à  la  Bastille  au  seul  soupçon  de  l'existence  du 
Tartuffe.  Il  renonçait  ù  écrire,  et  il  se  bornait  à  des  ouvrages 
innocents  et  sans  portée,  comme  le  Dépit  amoureux. 

Molière  était  de  la  maison  du  roi  ,  en  qualité  de  valet  de 
chambre  et  tapissier;  il  était  de  semaine  à  son  tour  pour  faire 
le  lit  de  sa  majesté,  Louis  XIV  ayant  souhailé  que  M.  Poqueiin 


KKvri.  lU".  i'MUS.  ir>r> 

ronservAt  son  emploi.  Il  avait  les  enlrées  dans  la  cliainbpe.  au 
\>('.Ul  lever,  an  déboKer  e(  an  coucher.  Le  roi  le  recevait  volon- 
tiers de  bonne  humeur,  s'infoi  mail  s'il  avait  un  ouvrage  sur  le 
chantier,  si  son  Ihéâlre  allait  à  son  gré.  Coniine  il  avait  plus  à 
lui  diPL'  qn'ù  la  pluput  des  grands  seigneurs,  et  qua  les  sujets 
de  conversation  fournis  par  la  présence  de  Molière  pouvaient 
intéresser  les  as-istants.  le  roi  lui  parlait  beaucoup,  tandis  qu'il 
en  finissait  en  d«ux  mois  avec  les  princes  eux-mêmes.  LouisXIV 
aimait  Molière,  et  ne  craignait  pas  d'exciter  dj-s  jalousies  par 
ses  familiarités  avec  un  comédien  dans  letiuel  les  ambitieux  ne 
voyaient  j  oint  un  rivai.  Un  mol  amical  ou  u;i  sourire  adressés 
à  Lauzun  valaient  une  dignité  ou  un  ordre;  adressés  à  Molière, 
ils  n'engageaient  à  rien.  Mais  le  jour  où  ce  comédiei;  passa  sur 
le  corps  à  tous  ces  grands  personnages,  et  i)riî  pour  un  instant 
le  rang  de  prince  ,  quel  saisissemiMit  parmi  les  gens  de  cour  ! 
Ce  fut  à  n'en  pas  croire  ses  yeux,  .\vant  de  couler  comment  le 
fait  arriva,  c'est  ici  le  moment  de  dire  (juelle  était  l'éticiuelle 
de  la  chambre  ,  et  combien  elle  ajoutait  au  prestige  de  la  ma- 
jesté royale. 

Le  premier  valet  de  chambre  en  (piartier  couchait  sur  un  lit 
de  camp  dressé  au  pied  de  celui  du  roi,  en  dehors  de  la  balu- 
slrade;  il  se  levait  doucement ,  une  heure  avanl  sa  majesté, 
!.'habillait  dans  l'anlichambre,  et  aiiait  avertir  le  grand  cham- 
b;;llan  et  le  premier  gentilhomme  en  année,  s'ils  n'étaient  point 
encore  arrivés.  Un  <iuarl  d'heure  avant  d'éveiller  le  roi,  on  en- 
trait dans  sa  chambre  allumer  le  feu  ;  on  ouvrait  les  volets  sans 
lu  uit,  et  on  enlevait  la  bougie  et  le  usortier.  Ce  mortier  était  un 
vr.se  de  bronze  dans  leipiel  un  gros  morceau  de  cire  jaune,  posé 
dans  l'eau,  bifi'ait  au  moyen  d  une  mèche.  On  ôtail  le  lit  de 
camp  et  la  collation  de  nuit  ai)peiée  Ven-cas.  Nous  verrons 
plus  lard  en  quoi  elle  consistait. 

L'heure  à  laquelle  le  roi  avait  commandé  (|n'on  l'éveillât  ve- 
n-int  à  sonner,  le  premier  valet  de  chambre  s'ajiprochait  du  lit 
et  disait  : 

—•  Sire,  il  est  l'heure. 

il  ouvrait  alors  aux  garçons  de  la  chambre  :  l'un  d'eux  allait 
au  f/ohelet ,  et  nn  antre  à  la  bouche,  commander  le  déjeuner 
du  roi;  lUi  lroisi(inc  prcnai!  pos^cssioii  de  !a  porte.  Tant  (pi'il 


136  REVUE  DE  PARIS, 

y  était,  il  ne  laissait  passer  que  les  personnages  ayant  les  en- 
trées au  lit  du  roi. 

En  1664  ,  la  liste  se  réduisait  à  ceux  dont  les  noms  ou  les 
litres  suivent  : 

Monsieur,  frère  du  roi; 

M.  le  Prince  (de  Condé); 

Le  prince  de  Conti  ; 

Le  duc  de  Longueville  ; 

Les  ducs  de  Vendôme  et  de  Beaufort  ; 

MM.  de  Lauzim,  de  Guiclie,  Vardes  et  Dangeau  (l'année  sui- 
vante, 1665.  MM.  de  Guiclie  et  Vardes  furent  exilés  à  cause  de 
l'affaire  des  lettres  anonymes,  et  D;ingeau  se  rendit  sans  doute 
importun,  puisqu'il  fut  remis  aux  premières  entrées.  Lauzun 
seul  resta); 

Le  confesseur  du  roi; 

Le  premier  médecin  (Vallol)  ; 

Le  premier  chirurgien  (Félix), 

La  porte  s'ouvrait  à  deux  battants  pour  Monsieur  ,  à  un  seul 
battant  pour  les  autres.  En  entrant,  on  s'approchait  du  lit,  en 
dehors  de  l'enceinte,  et  on  se  tenait  en  silence.  Le  roi  étant  en- 
core couché,  M.  Boiitemps,  premier  valet  de  chambre,  lui 
versait  de  l'espril-de-vin  sur  les  mains;  le  grand  chambellan 
présentait  l'eau  bénite,  et  quand  Sa  Majesté  avait  fait  le  signe 
de  la  croix  ,  on  pouvait  lui  adresser  la  parole.  Un  quart  d'heure 
se  passait  en  conversation,  puis  on  voyait  arriver  le  barbier 
Quentin,  tenant  deux  perruques  ou  plus;  le  roi  en  choisissait 
une  que  le  sieur  Quentin  emportait  pour  la  friser  et  l'accom- 
moder. Au  sortir  du  lit,  le  rui  mettait  ses  mules  et  sa  robe  de 
chambre,  présentée  par  le  grand  chambellan;  il  s'approchait 
ilu  feu  et  s'assayait  dans  le  fauteuil  ,  tandis  qiie  les  garçons  de 
garde-robe  franchissaient  l'enceinte  et  enlevaient  le  haut-de- 
chausse  et  l'épée.  Monsieur  |)résentait,  entre  deux  assiettes  de 
vermeil ,  une  serviette  dont  un  coin  était  mouillé  ;  le  roi  se  la- 
vait le  visage,  en  attendant  (|ue  le  barbier  vint  raser  la  barbe 
et  (ailler  ou  parfumer  les  moustaches.  Ces  préliminaires,  si 
courts,  étaient  fort  précieux  pour  les  gens  de  l'entrée  au  lit  du 
roi ,  qui  avaient  les  premiers  l'oreille  de  Sa  Majesté.  Une  fois 
Louis  XIV  assis  au  fauteuil,  on  annonçait  dans  l'antichambre 
qu'il  faisait  enfin   petit  jour,  et  cpie  le  j  élit  lever  allait  com- 


ÏW.YVE  bV.  l'AP.IS.  1.-7 

mencer.  Le  premier  gentilhomme  ôtait  le  bonnet  de  nuit  de  la 
îL'te  du  roi ,  qui  demandait  à  l'instant  même  la  pretnière  eti" 
trée.  M.  Bontemps  répétait  à  haute  voix  : 

—  La  première  entrée. 

Aussitôt  le  garçon  de  la  chambre  ouvre  la  porte,  et  les 
courtisans  favorisés  d'un  brevet  d'entrée  se  présentent.  Leur 
nombre  n'est  pas  considéiable.  Ce  sont  MM.  de  Mazarin , 
Villeroi  ,  Berinijhen,  et  quelques  autres  des  plus  confidents 
(|ii'ait  eus  le  roi ,  comme  on  disait  alors.  Pour  le  service,  on 
fait  encore  passer  les  secrétaires  du  cabinet,  les  lecteurs,  les 
contrôleurs  de  l'argenterie ,  les  médecins  ordinaires ,  l'apo- 
lliicaire  en  chef,  le  commandant  des  équipages  ,  le  concierge 
lies  lentes. 

Quentin  peigne  le  roi,  qui  se  peigne  aussi  lui-même.  Un  valet 
(le  chambre  tient  le  miroir.  La  toilette  marche  encore  lente- 
ment ,  et ,  quoique  Louis  XIV  ne  fasse  guère  au  petit  lever  que 
se  nettoyer  les  ongles,  cela  dure  assez  pour  qu'on  ait  le 
trmps  de  lui  en  dire  long,  de  lui  compter  les  nouvelles  et  de 
lâcher  de  le  mettre  en  bonne  humeur.  C'est  le  moment  où  les 
llaltenrs  savent  i)rofiler  de  la  paresse  du  matin  ,  du  négligé  de 
la  robe  de  chambre,  pour  avancer  d'un  jias  dans  l'intimité  du 
monarque.  L'absence  de  la  peiTU(|ue  est  d'un  poids  impossible 
à  déterminer  dans  l'abandon  où  semble  alors  la  majesté  royale. 
L'arrivée  de  celte  perruque  apporte  un  changement  à  l'état 
d'esprit  de  Sa  Majesté  ,  aussi  bien  qu'à  réti(|uelle.  Quentin  pa- 
raît, tenant  à  sa  main  les  petits  cheveux.  Dès  (|uils  sont 
placés  sur  la  télé  du  roi.  les  officiers  de  la  garde-robe  entou- 
rent le  fauteuil,  portant  chacun  une  pièce  de  rhabillement,  et 
Louis  XIV  s'écrie  : 

—  Ma  chambre. 

Le  mouvement  et  l'activité  succèdent  au  calme.  Le  grand 
lever  commence.  Les  huissiers  de  la  chambre  s'emparent  delà 
porte.  On  laisse  entrer  les  ambassadeurs,  les  ducs  et  pairs, 
les  maréchaux,  les  lieutenants  généraux,  les  prélats  de 
l'Église,  etc..  et  enfin  (  en  1G90)M.  Racine!  Pour  ces  dernières 
entrées,  il  n'est  pas  besoin  d'un  brevet.  Avant  d'ouvrir  à  ceux 
<[ui  ne  viennent  pas  tous  les  jours ,  l'huissier  dit  leurs  noms  an 
premier  gentilhomme,  qui  les  répète  an  roi.  Si  Sa  Majesté  ne 
fait  point  de  réponse ,  on  leur  ouvre  la  porte.  M.  Racine  entrait 

12. 


138  fiEVCE  iil-:  PARIS. 

(oui  droit ,  sans  qu'on  allât  demander  pour  lui.  Le  service 
anienait  une  si  grande  foule  d'officiers  de  la  bouche,  du 
gobele!,  des  écui  ies,  des  chasses  el  de  la  maison  ,  que  nous  en 
négligeons  l'énuméralion  .  comme  inutile  el  sans  inlérél, 

Cepcndanl  le  roi  commence  à  s'habiller  dans  le  fauleuil. 
Chacune  de  ses  bardes,  apporlée  de  la  garde-iobe  par  les 
garçons,  passe  entre  plusieurs  mains  avanl  d'arriver  jusqu'à 
lui.  On  lui  présente  d'abord  son  haut-de-chausse  ,  aucjuel  sont 
allachés  ses  bas  de  dessous  ,  el  il  les  niel  lui-même.  Ensuite  on 
lui  offre  plusieurs  paires  de  bas  de  soie  ,  d'estarae  ou  foulés  , 
suivant  la  saison.  Un  valet  de  chambre  ordinaire  lui  chausse 
ses  souliers,  dont  les  boucles  sont  de  diamants,  et  il  attache 
lui-même  ses  jarretières.  Cela  fait,  le  sieur  Quentin  rase  le  roi. 
Pendant  celte  cérémonie,  un  officier  de  la  bouche  apporte  sur 
un  plateau  de  vermeil  le  déjeuner  ,  qui  se  compose  d'un 
bouillon.  Il  le  donne  au  grand  chambellan  ,  qui  le  met  sur  un 
guéridon.  Anssilôt  que  la  barbe  est  achevée,  le  roi  déjeune. 
Deux  officiers  i\u  gobelet  tiennent  le  vin  et  l'eau;  un  troisième 
jiorle  une  serviette  dans  une  soucoupe  de  vermeil.  Le  piemier 
genlilhonuiie  goûte  le  vin  et  l'eau  ,  essaie  le  verre,  le  rince 
lui-même,  et  le  présente  au  roi,  qui  se  verse  à  boire.  Or,  il 
faut  que  Sa  Majesté  s'essuie  ,  et  comme  la  présentation  de  la 
serviette  est  un  des  articles  d'honneur,  c'est  Monsieur  ou  le 
premier  prince  du  sang  qui  oui  le  privilège  de  l'offrir.  Ceci 
amène  i:n  incident  compliqué  :  Monsieur  étant  frère  du  roi,  on 
est  aussi  honoré  de  le  servir,  et,  pour  donner  la  serviette,  il 
faut  qu'il  se  débarrasse  de  ses  gants  el  de  son  chapeau.  M.  le 
grand  chambellan  se  détourne  donc  du  service  du  loij  il  jtrend 
les  gants  el  le  chapeau  de  Monsieur;  mais,  coniine  le  frère  de 
Sa  Majesté  ne  peut  pas  recevoir  la  serviette  des  mains  d'un  of- 
licier  du  gobelet,  le  premier  gentilhomme  ou  le  grand  maître 
de  la  garde-robe  laissent  aussi  le  serv.ce  du  roi  pour  passer  la 
serviette  à  Monsieur,  qui  la  présente  enliii  au  roi. 

•Quand  Sa  Majesté  a  déjeuné  ,  elle  quille  sa  robe  de  chambre. 
Le  grand  iiuiitre  de  la  gardeiobe  lire  la  camisole  de  nuit  par 
la  manche  droite,  el  le  premier  valet  de  garde-robe  par  la 
manche  gauche.  Le  roi  oie  les  reliques  pendues  à  son  cou.  Le 
premier  valet  de  chambre  les  enferme  dans  un  petit  sac,  el  les 
porte,  avec  la  montre  et  la  bourse,  dans  le  cabinet.  Ici  com- 


KF-VUt  Dr.  PAniS.  130 

mfince  IVpisode  intéressant  et  épineux  de  la  chemise.  En  dehors 
des  officiers  rie  la  chainl)te,  la  chemise  ne  peut  être  donnée  que 
par  Monsieur  ,  M.  le  Prince,  M.  de  Conli ,  son  frère,  ou  M.  de 
Loiigiieviile.  Si  aucun  prince  n'assiste  an  lever,  la  chemise  re- 
vient au  grand  chambellan.  A  l'ordinaire  ,  voici  par  <|uels 
ricochets  celle  pièce  de  1  habillement  arrive  aux  épaules  de  Sa 
Majesté  :  le  premier  valet  de  garde-robe  apjjorle  la  chemise 
dans  un  plateau  de  vermeil  et  recouverte  d'un  lalïetas  blanc.  Il 
la  remet  au  premier  genlilhomme.  tandis  que  Monsieur  donne 
son  chapeau  et  ses  ganis  au  grand  chambellan.  Le  frère  du  roi 
prend  ensuite  le  plaleau  des  mains  du  premier  genlilhomme, 
découvre  la  chemise  ,  tl  s'approche  du  fauieuil.  Dmx  valets  de 
garde-robe  soulèvent  ensemble  la  robe  de  chambre  du  roi  en 
manière  de  rideau  ,  et  c'est  deirière  ce  rempart  que  le  change- 
ment s'opère.  Le  premier  valet  de  chambre  aide  Sa  Majesté  à 
passer  la  manche  droite  ,  e!  un  garçon  de  garde-robe  se  charge 
de  la  manche  gauche.  Le  roi  se  lève  du  fauteuil.  Monsieur  re- 
prend ses  gants  e!  sdn  chapeau  ,  et  délivre  aussi  le  grand-cham- 
bcilan ,  qui  aide  Sa  Majesté  à  nouer  ses  cordons  et  à  bou- 
lonner son  haut-de-chausse.  Alors  ie  ridi-au  tombe  ,  et  les 
assistants  peuvent  regarder  le  monarque  debout  en  manches  de 
chemise. 

.  Pendant  celle  première  parlie  de  la  toilette  ,  le  roi  n'a  guère 
vu  que  les  princes.  Les  courlisans  ,  à  distance  du  fautenil, 
ont  causé  entre  eux  .  et  lorsqu'iis  font  trop  de  bruit,  un  huis- 
sier vient  les  prier  poliment  de  parler  bas.  C'est  à  la  seconde 
partie  que  la  conversation  devient  générale.  On  enlève  le  fau- 
teuil. Le  roi ,  élanl  debout .  s'adosse  A  la  cheminée  j  tout  le 
inonde  peut  lui  adresser  la  parole.  Le  reste  de  la  toilette  ap- 
partient uni(|uemenl  au  grand-maîlre  de  la  garde-robe;  c'est 
lui  qui  offre  les  nœuds  de  cravate  h  choisir  ;  il  attache  la  veste, 
l'habit,  la  ceinture,  Tépée  ,  le  collier  des  ordns  ou  le  cordon 
bleu.  Il  donne  aussi  le  mouchoir,  la  canne,  les  gants  et  le 
chapeau.  Les  jours  de  grande  cérémonie,  c'est  encore  lui-(iui 
apporte  le  manteau,  et  présente  Justju'au  sciptre  et  à  la  cou- 
ronne, s'il  y  a  lieu.  La  raison  en  est  facile  à  comprendre  : 
loules  ces  (  hoses  demandent  à  être  mises  avec  goût ,  et  il  faut 
que  le  grand  maître  en  ait  fait  une  étude;  personne  ne  saurait 
l'y  aider  ou  le  remi>lacer.  Tandis  «pie  le  roi  cause  en  achevant 


HO  WFM  \:   DR  t'Vi-.IS. 

de  s'habiller,  un  page  de  la  chambre  pose  devant  le  lit  un  car- 
reau de  tapisserie.  Sa  Majesté  quille  la  cheminée,  dépasse 
la  balustrade  d'enceinte,  s'agenouille  sur  le  carreau  pour 
dire  ses  prières  j  alors  on  ouvre  les  portes ,  et  la  foule  se 
retire. 

Louis  XIV  dînait  au  sortir  de  la  chapelle  ,  car  il  entendait  la 
messe  tous  les  jours.  Habituellement  on  servait  à  dix  ou  onze 
heures  du  matin,  dans  les  appartements,  et  en  famille;  les 
duchesses  étaient  assises ,  et  les  autres  dames  debout  à  l'enlour 
de  la  table.  Les  violons  jouaient ,  dirigés  par  M.  LuUi  ou  M.  de 
La  Lande,  qui  étaient  chargés  de  connaître  des  voix  et 
instruments  pour  faire  bonne  musique  au  roi.  On  appelait 
cela  dîner  en  famille  royale. 

Souvent  Sa  Majesté  dînait  seule  dans  sa  chambre.  On  n'y  in- 
troduisait alors  que  Monsieur  et  ceux  à  qui  nous  avons  vu  l'en- 
trée auprès  du  lit.  Le  frère  du  roi  présentait  la  serviette  ,  après 
quoi  Sa  Majesté  lui  disait  : 

—  Asseyez-vous ,  Monsieur. 

Le  premier  geiililliomme  a|)prochait  un  siège,  mais  Monsieur 
restait  debout  jusqu'à  ce  (jue  le  roi  eût  ajouté: 

—  Monsieur ,  vous  pouvez  vous  asseoir. 

Le  dîner  achevé,  Sa  Majesté  passait  dans  son  cabinet,  où 
Monsieur  pouvait  seul  l'accompagner.  Plus  lard  ,  monseigneur 
le  dauphin  eut,  dans  la  chambre  ,  les  mêmes  privilèges  que  le 
frère  du  roi ,  ainsi  que  le  duc  de  Chartres  { le  régent  )  et  les  en- 
fants légitimés. 

Lorsqu'il  y  avait  chasse,  promenade  ou  tir,  les  courtisans 
n'assistaient  pas  à  la  seconde  toilette  qui  précédait  la  sortie  du 
roi.  Pour  é|)argner  ;i  Sa  Majesté  la  peine  de  ré|»éler  à  ses  gens 
ce  qu'elle  voulait  faire,  les  officiers  jugeaient  par  les  change- 
menls  de  l'habillement  du  but  de  la  promenade. 

—  Le  roi  demande  ses  éperons. 

Aussitôt  on  court  préparer  les  chevaux  de  selle.  M.  le  pre- 
mier écuyer  se  place  au  bas  de  l'escalier.  Comme  le  roi  ne  sort 
du  château  qu'en  carrosse  ,  les  chevaux  suivent,  et  Sa  Majesté 
ne  les  monte  que  dans  la  campagne.  Au  bas  des  degrés  ,  M.  le 
Premier  reçoit  des  maii  s  Au  porle-manteau  l'épée  qu'il  remet 
au  roi  à  la  descente  de  carrosse.  Si  le  roi  n'a  pas  ses  éperons , 
le  porte-manteau  garde  l'épée. 


r.FVî'K  m:  imp.k.  m 

Les  fonctions  du  porte-manteau  sont  dignes  d'être  rappor- 
ts 's.  C'est  lui  qui  tient  les  hardes  et  les  objets  que  Sa  Majesté 
<liiille  pendant  la  promenade,  le  tir  ou  la  partie  de  paume  :  le 
miiichon  ,  la  canne  .  le  chapeau  ,  la  montre.  Il  a  une  pochette 
faite  exprès  à  son  haut-de-chausse  pour  y  mettre  les  reliques. 
LUi.ind  le  roi  joue,  le  porle-manteau  présente  les  balles  à  Sa  Ma- 
jesté. Il  paie  les  frais  du  jeu  et  commande,  pour  le  maître  de 
paume  et  les  officiers  qui  assistent  à  la  partie,  une  colla- 
lion  honnête  ,  si  on  est  après  dîner,  ou  un  déjeuner  si  c'est  le 
matin. 

Il  ne  faut  pas  croire  que  pendant  les  sorties  du  roi  l'étiquette 
s'endorme  un  instant.  La  chambre  est  un  sanctuaire  où  le  feu 
sacré  brûle  encore  en  l'absence  du  dieu.  Un  garde  en  faction 
se  lient  devant  l'enceinte  et  ne  laisse  point  approcher  de  la  ba- 
lustrade. Les  dames  qui  visitent  l'appartement  doivent  faire  la 
révérence  en  passant  devant  le  lit  de  Sa  Majesté  ! 

Autour  de  la  promenade  s'opère  le  débotter.  C'est  le  moment 
ou  l'on  parvient  le  plus  aisément  auprès  de  Louis  XIV.  On  y  re- 
lî'.uve  les  gens  des  entrées,  grandes  et  petites.  D'autres  cour- 
!  ins  se  glissent  dans  la  chambre  sans  qu'on  les  chicane.  Mes- 
sieurs les  gentilshommes  ordinaires  peuvent  y  amener  les 
personnes  qu'ils  veulent  obliger  en  les  faisant  parler  au  roi.  Le 
premier  valet  de  chambre  tire  la  botte  droite  ,  un  gaiçon  de  la 
chambre  ôte  la  botte  gauche.  Si  Sa  Majesté  fait  une  toilette 
complète,  un  prince  offre  encore  la  chemise  ;  mais ,  s'il  n'y  a 
point  de  prince  au  déboîter,  ce  qui  arrive  souvent,  c'est 
le  grand  chambellan  qui  offre  la  chemise. 

Les  jours  de  chasse  au  cerf,  le  roi  donne,  après  le  débotler, 
une  collation  aux  dames  qui  l'ont  accompagné.  Cette  collalion 
est  servie  dans  le  cabinet  5  excepté  le  grand  chambellan,  le 
piemier  gentilhomme,  le  grand  maître  de  la  garde-robe  et  les 
officiers  nécessaires  au  service  du  repas  ,  les  hommes  et  les 
princes  eux-mêuics  en  sont  exclus. 

Pour  ne  |)oint  nous  arrêter  à  des  détails  trop  minutieux , 
nous  passons  sur  la  fin  de  l'après  dîner ,  et  nous  arrivons  à  la 
nuit.  On  allume  les  lustres  ordinaires  dans  les  appartements. 
Pailout  où  le  roi  circule,  deux  huissiers  marchent  devant  lui , 
portant  des  flambeaux  d'or  avec  des  bougies.  Monsieur  est  aussi 
précédé  par  ses  huissiers  munis  de  flambeaux  d'argent.  Ils 


m  ilKVlF.  !>F.  Î'ARIS. 

l'éclairenl  purloul,  à  l'exceplion  lie  la  cliambie  du  lOi  ,  dont 
ils  n'ont  pas  IVntrée.  Lorsque  Monsieur  y  pénètre,  ses  gens 
rallendiiiU  dans  ranlicham!)re. 

En  liiver,  i!  y  a  de  trois  joui  s  l'un.  flr/;,oa;7e/«e«#s  au  château, 
et  de  trois  jours  l'ini  comédie  françiise  ou  ballet.  Les  soirs 
d'appartement,  on  allume  les  luslresextraordinaiies.  On  dresse 
des  tables  pour  toutes  sortes  de  jeux  :  les  caries,  les  dés ,  le 
Iric-lrac,  les  échecs,  le  trou-madame.  A  partir  de  l'année  1C95  , 
il  y  eut  un  billard  chez  le  roi  ,  qui  s'était  pris  de  passion  pour 
ce  jeu  nouveau.  M.  de  Chamillard  y  excellait.  Le  roi  n'assiste 
point  sux  appartements.  C'est  un  régal  qu'il  donne  à  sa  cour, 
et  il  prend  ce  temjjs  pour  aller  voir  M""'  de  La  Vallière  avec 
ses  amis  les  plus  intimes.  O.i  joue  jusque  dans  sa  chambre  et 
son  cabinet  ;  mais  deux  gardes  en  faction  emi)èchpnl  d'entrer 
dans  leuceinte  du  lit,  et  ne  soutfient  pas  qu'on  approche  du 
l)ureau  ni  de  la  table  de  travail. 

A  moins  que  le  roi  ne  soit  incommodé  ou  qu'il  n'ait  pris  mé- 
decine, il  soupe  toujours  en  famille;  les  princes,  les  prin- 
cesses du  sang  et  les  enfants  sont  du  repas.  Les  dames  as- 
sises et  debout  autour  de  la  table,  comme  au  dîner;  il  y  a 
musique. 

Après  le  souper  ,  le  roi  va  souvent  au  salon  de  la  reine.  Pen- 
dant ce  lemps-lù  on  commence  dans  la  chambre  les  préparatifs 
du  coucher.  Hnw  officiers  du  gobelet  a|»porlent  la  collation, 
appelée  en  cas  de  nuit.  Elle  consiste  en  trois  petits  pains,  deux 
bouteilles  de  vins  différents,  dont  une  d'Espagne  ou  de  niuscat, 
un  flacon  d'eau  ,  un  verre,  une  lasse  de  vermeil ,  plusieurs  ser- 
viettes el  trois  assieltes.  Pour  en  faire  l'essai ,  le  premier  valet 
de  chambre  goûte  le  vin  et  l'eau.  On  place  !e  fauteuil  devant 
le  feu.  Le  barbier  QuiMilin  pré|)aie  les  peignes.  Un  valet  de 
chambre  dispose  dans  la  ruelle  les  coussins  sur  les<iuels  le  roi 
doit  dire  ses  prières.  Il  allume  le  bougeoir  à  deux  bobèches  et 
se  lient  dans  l'alcove.  Les  officiers  de  la  garde-robe  éialent  la 
robe  de  chambre  sur  le  dossier  du  fauteuil,  et  les  bardes  de  nuit 
sur  la  loilele  de  velours  louge. 

Dès  que  Sa  Majesté  quille  les  salons  et  se  retire  par  les  petits 
aiipartemenls  pour  aller  se  coucher ,  les  gens  des  entrées 
grandes  et  petites  vont  à  la  chaud)re  ;  l'huissier  les  reçoit.  Le 
roi  arrive  bieiilôi   p,ir  la  j'orle  di-  son  c.ibinol .  où  il  lionvele 


REVIF  DE  l'AKlS.  143 

;;rand  inailre  O.k'.  la  garile-rolje  ,  auquel  il  donne  son  clia;)eau  , 
ses  ganis  el  sa  canne.  Ccini-ci  les  passe  à  un  valel  de  chambre, 
qui  poite  l'épée  dans  l'encpinle  du  lit.  Comme  il  y  a  loujouis 
foule  dans  ce  moment,  i'iiirissier  de  rin(érieiir  fait  ranj^er  les 
assislanis  pour  que  le  roi  enlre  dans  sa  ruelle.  L'aumônier  ac- 
compagne Si  Majeslé,  prend  le  !)Ougeoir  el  récite  l'oraiso;!  : 
Qnœsumus ,  omni'potens Deun ,  e[c.  Quand  le  roi  fait  le  signe 
de  la  croix  el  se  relève,  le  premier  valet  de  chambre  ôle  !e 
bougeoir  à  Tanmônier ,  prend  les  reliques,  la  montre,  et 
marche  devant  le  roi  jiis(|u'au  fauleuil. 

—  A  qui  Voire  Majeslé  veut-elle  donnerJe  bougeoir  ?  dit  le 
grand  chambellan. 

Le  roi  parcotiit  des  yeux  l'assemblée,  désigne  la  |)ersoniic 
qu'il  honore  de  celle  faveur.  L'éiu  s'avance,  el  soutient  le  bou- 
geoir pendant  la  toilelle  de  nuit.  Le  grand  maître  de  la  gar(l;> 
robe  débarrasse  Sa  Majeslé  de  toutes  les  bardes  dont  il  a  seul  la 
surveillance ,  et  le  roi  s'assied  ensuite  dans  le  fauteuil.  Chacun 
défait  le  soir  ce  qu'il  a  mis  le  malin.  La  cérémonie  de  la  ch,- 
mise  s'opère  de  la  même  façon  qu'au  lever.  Il  y  a  seulement 
une  personne  de  plus  derrière  le  rideau  ,  celle  qui  a  1  honneur 
du  bougeoir.  .\ussilôt  que  la  robe  de  chambre  est  endossée,  le 
loi  se  lève  et  fait  un  salul  à  la  compagnie.  Le  |)remler  geniil- 
homme  reprend  le  bougeoir,  cl  les  huissiers  crient  : 

—  Allons,  messieurs,  passez. 

Tandis  que  la  cour  se  relire,  le  capilaine  des  gardes ,  le  com- 
mandant des  cent  Suisses  ,  el  le  colonel  des  gardes  françaises  , 
reçoivent  du  roi  le  mot  d'ordre.  Ils  sortent  les  derniers.  Les 
grandes  entrées  étant  fermées  .  il  ne  reste  i)!us  (|ue  les  gens  (jui 
ont  la  petile  entrée  le  matin.  Quelquefois  les  violons  jouent 
pendant  le  petit  coucher,  mais  cela  n'est  pas  fréquent. 

A  l'instant  où  la  porle  est  fermée  ,  on  enlève  les  cheveux  t\u 
roi  et  on  le  peigne  sur  un  |)liant.  près  de  l'enceinle  du  lit.  In 
valet  de  chambre  pose  sur  la  balustrade  plusieurs  mouchoirs  el 
bonnets  de  tuiil  ;  le  roi  en  choisit  un  que  le  premier  valet  de 
chambre  Itfi  attache  sur  la  léle,  après  qu'il  seit  lavé  le  visajye 
avec  la  serviette  mouillée.  Sa  .Majeslé  dit  ensuite  à  quelle  heure 
elle  veut  qu'on  l'éveille  ,  et  commande  les  babils  qu'elle  désire 
mettre  le  Icisdemain.  L'huissier  ouvre  de  nouveau  la  porte,  fait 
sortir  les  petites  enirtej .  le  chambellan,   le  premier  genîil- 


Hi  iiEXLL  DH  PAlilS. 


I 


homme,  et  sort  lui-même  le  dernier.  Il  ne  reslc  jiius  que  le 
premier  valet  de  chambre  ,  M.  Bonteraps,  et  ses  garçons  de 
chambre.  Avant  de  se  mettre  au  lit.  le  roi  passe  un  quart  d'heure 
dans  le  cabinet  où  sont  les  chiens;  il  s'amuse  à  les  flatter,  et    ' 
cause  avec  le  porte-arquebuse,  pendant  qu'on  dresse  le  lit  de  I 
camp  du  valet  de  cl)aml)re  en  service  de  nuit.  Lorsqu'il  rentre,    ' 
on  allume  le  mortier  et  une  bouf;ie  dans  un  coin.  Ces  deux  lu- 
mières brûlent  jus(|u'au  matin.  Le  roi  étant  couché  ,  le  premier 
valet  de  chambre  ferme  les  rideaux  du  lit,  tire  les  verroux  des 
portes  ,  et  sort  par  le  cabinet. 

Si  le  roi  veul  se  ^ndre  à  l'appartement  de  la  reine,  M.  Bon- 
temps  envoie  avertir  les  femmes  de  la  visite  de  Sa  Majesté.  On 
ferme  les  rideaux  de  la  reine.  Le  premier  valet  de  chambre, 
marchant  devant  le  roi,  porte  l'épée  et  le  bougeoir.  11  entre 
ainsi  jusque  dans  la  ruelle  et  dépose  l'épée  auprès  du  lit,  sur 
un  pliant ,  du  côté  où  le  roi  doit  se  placer,  puis  il  se  retire  avec 
les  femmes. 

En  temps  de  guerre,  lorsque  le  roi  va  en  campagne,  on  em- 
porte deux  mobiliers  complets  de  la  chambre,  et  partout  où 
Sa  Majesté  s'arrête  .  on  lui  dresse  un  ai)partfmenl  que  l'on 
dispose  comme  celui  de  Saint-Germain  ou  de  Paris  ,  autant  que 
les  localités  le  permetient.  L'étiquette  s'y  pratique  au  lever  et 
au  coucher  de  même  ([u'en  temps  de  paix  el  au  château. 

Il  semble ,  à  voir  cette  cérémonie  assez  expédilive  et  le  grand 
nombre  des  personnes  présentes,  que  l'occasion  d'y  faire  sa 
cour  et  de  dire  ce  qu'on  oirhaile  n'y  soit  pas  facile  à  saisir  5 
c'est  pourtant  là  que  les  ambitieux  et  les  fins  courtisans  glissent 
leur  requête  à  l'oreille,  réparent  leurs  erreurs,  jugent  du  degré 
de  faveur  où  ils  sont  par  la  mine  que  leur  montre  le  monarque, 
éclaircissent  les  sujets  de  griefs,  combattent  la  cal(»mnie,  rl.s- 
quent  la  plaisanterie  et  le  sarcasme,  el  arrachent  le  bon  nuit 
qui  les  fait  riches  ou  puissants.  C'est  le  terrain  le  plus  glissant 
pour  le  maladroit .  l'imiiorlun  ,  Tiiomme  disgracié  de  la  nature 
ou  enrhumé,  car  Louis  XIV  a  horreur  dos  rhumes  el  de  la 
laideur  quand  elle  dépasse  un  certain  degré;  mais  c'est  l'arène 
la  plus  favorable  pour  l'homme  adroit  (|ui  a  du  coup-d'œil,  la 
repartie  prompte  et  surtout  la  présence  d'esprit,  el  une  audace 
bi'.ii  déguisic  sous  le  ujasque  de  lenjouemenl.  C'est  au  petit 


HF.VLE  DE  PARIS.  IJo 

lever,  quand  le  roi  n'est  pas  encore  rasé  par  Quentin,  et  qu'il 
n'a  pas  ses  idées  bien  nelles ,  que  Lauzun  lui  arrache  la  per- 
mission d'épouser  la  grande  Mademoiselle,  la  cousine  germaine 
de  Sa  Wajeslé.  Le  roi  est  le  plus  honnête  homme  de  son  royaume 
et  n'a  qu'une  parole.  Le  consenlemenl  lâché,  lout  le  monde  dit 
que  Lauzun  épousera  Mademoiselle.  Cependant  c'est  au  petit 
coucher,  en  offrant  la  chemise,  derrière  la  robe  de  chambre, 
que  Monsieur  el  M.  le  Piince  excitent  le  roi  à  retirer  sa  pro- 
messe. Il  se  rétracte,  pour  la  première  fois  de  sa  vie.  Alors  pa- 
raît ce  visage  de  Lauzun  ,  si  plein  de  résignatiofi  et  de  déses- 
poir; le  roi,  confus  en  présence  de  ce  remords  vivant,  l'accable 
de  faveurs  pour  le  consoler  de  son  mariage  manqué. 

C'est  au  petit  lever  que  Vardes  ,  froidement  accueilli ,  se 
creuse  l'esprit  à  chercher  comment  on  a  pu  découvrir  sa  lâcheté 
de  lettres  anonymes.  11  veut  faire  le  plaisant  et  l'hommedégagé. 
Le  malheuieux  s'enferre  de  plus  en  plus.  Un  regard  terrible  du 
roi  le  glace  jusqu'au  fond  de  l'âme.  Il  sort  bouleversé,  rentre 
chez  lui  el  trouve  le  capitaine  des  gardes,  qui  l'arrête  et  le 
mène  en  prison. 

C'est  au  lever  et  au  coucher  du  roi,  qu'on  voit  pendant  trois 
mois  le  noble  et  discret  Lavauguyon  ,  appuyé  sur  la  balustrade 
du  chevet ,  comme  une  image  de  la  mélancolie ,  attendant  l'effet 
des  promesses  du  roi.QucI(|ueschétives  dettes,  une  répugnance 
invincible  â  faire  l'importun  ,  un  cœur  trop  délicat ,  telles  sont 
les  causes  de  sa  tristesse  et  de  son  silence.  Cn  beau  matin  ,  on 
ne  voit  plus  i)ersoniie  contre  l'enceinte  :  Lav;iuguyon  s'est  brûlé 
la  cervelle  ,  et  Louis  XIV  désolé  brusque  M.  Bontemps  et  gour- 
mande Quentin  lui-même. 

C'est  assurément  au  grand  lever  que  M.  Racine,  après  avoir 
imprudemment  critiejué  Scarion  devant  sa  veuve  devenue  reine 
de  France,  remarque  un  changement  notable  dans  l'accueil  du 
roi,  et  s'en  va  mourir  de  chagrin  ,  laissant  sur  son  bureau  le 
plan  d'une  belle  Irajjédie.  Hélas  !  monsieur  Racine.  poin(|uoi 
prendre  les  faiblesses  du  courtisan  ,  vous  qui  étiez  le  pruice  des 
|)Oëtes  vivants?  Le  vieux  Corneille  ,  regardant  ses  lauriers  (|ui 
se  desséchaient  avant  de  re|)ousser  sur  son  tombeau  ,  n'était 
point  mort  des  dégoûts  que  vous  lui  aviez  attirés.  Il  n'avait  pas 
cédé  un  seul  jour  à  la  Parque,  et  s'était  couché  dans  le  cer- 
tuii!  ,  unii  cluugé  d'ans  cl  pKin  dii  tonli  nicc  d.nis  !<•  ju.'^f^nviil 
3  (  j 


116 


UEVLE  DE  PAKIS. 


de  la  poslétilé.  II  fallait  faire  comme  lui ,  renlrer  chez  vous , 
désabusé  sur  les  vanKés  de  la  faveur,  pour  écrire  paisibîemenl 
votre  Iphigénie  en  Tauride. 

Mais  revenons  à  l'année  1C64  et  à  Molière.  On  voit  par  ce. 
qui  précède  qu'il  jouissait  des  entrées  à  toute  heure,  en  (pialilé 
de  valet  de  chambre.  A  moins  d'un  congé,  ses  Iravaux  et  son 
Ibéàlre  devenaient  incom|tntil)les  avec  son  emploi.  Puisfiii'i! 
était  plus  souvent  parmi  ses  camarades  ou  dans  sa  maisonnetle 
d'Auteuil  qu'au  lever  d»  roi,  il  faut  que  Louis  XIV  l'ait  quel- 
quefois dispensé  d'un  service  qui  reùt  mis  nuit  et  jour  aux 
ordres  de  M.  Bontemps.  Il  venait  au  château  comme  ami  et 
comme  courtisan  ;  son  emi)loi  était  un  prétexte,  car  il  en  fal- 
lait un ,  et  cette  cour  si  prosternée  devant  le  monarque  était 
d'un  orgueil  accablant  jjour  le  reste  du  monde.  Le  roi  ne  faisait 
rien  sans  dessein.  Il  savait  parfaitement  pourquoi,  en  s'adres- 
sant  à  l'auleur  du  Tartuffe,  il  l'appelait  Molièie,  tandis  que 
les  assistants  disaient  :  y  Monsieur  Poquelin  ,  valet  de  chambre 
de  .Sa  Majesté.  » 

Qwe.  le  pauvre  Molière  a  dû  souffrir  dans  cette  chambre  si 
méthodique,  et  que  de  passions  il  étouffait  au  milieu  de  c.ts 
fadaises  majestueuses  !  MalfTié  la  mauvaise  conduite  de  sa 
femme,  il  adorait  Armande  Béjart ,  et  tous  les  matins  au  petit 
lever  il  retrouvait  M.  de  Guiche  qu'elle  avait  aimé,  ou  M.  de 
Lauzun  dont  elle  était  encore  la  maîtresse  !  Heureusement  le 
roi  témoignait  tant  d'amitié  à  Molière ,  il  causait  avec  lui  d'une 
humeur  si  gaie,  lui  donnait  tant  de  marques  de  sa  bonté,  que 
cela  rempilait  un  peu  de  baume  sur  ce  cœur  malade.  Sa  majesté 
l'entrelenail  sans  cesse  de  ses  comédies ,  des  divertissements 
qu'on  y  mêlait,  du  jeu  des  acteurs,  lui  soumettait  parfois  des  ob- 
servations et  se  rendait  toujours  à  ses  avis,  en  répétant  :  «  Vous 
devez  avoir  raison  ,  vous  vous  y  connaissez  mieux  que  moi.  « 

Notre  grand  pbilos()|)he  n'avait  pas  encore  produit  ses  œu- 
vres capitales.  11  en  était  i'i  VJJcole  des  fonmes  et  à  la  Critique 
dont  celle  pièce  fut  suivie.  M.  le  duc  de  La  Feuillade,  détrac- 
teur de  la  comédie,  avait  scivi  de  modèle  pour  le  manpiis.  On 
peut  juger  de  sa  colère,  lorscju'il  se  vil  traduit  sur  la  scène  et 
qu'il  retrouva  son  mot  de  tarte  à  la  crème ,  dont  il  avait  ren)- 
pli  le  chàtiau.  Rencontrant  un  malin  Molière  dans  uni;  galerie, 
le  duc  lui  ouvre  lesbras  en  le  sup|)liantde  permettre  qu'il  l'eni- 


r.F.VUE  DE  PARIS.  147 

l)iasse.  Molière  s'incline  avec  rospect  pour  recevoir  celle  ac- 
colade, et  M.  de  La  Feuillade,  itii  saisissant  la  lète  dans  ses 
mains,  lui  froKe  rudement  la  joue  contre  les  boutons  de  son 
jiislaucorps. 

L'année  était  maHirurouse.  C'est  dans  le  même  temjis  que 
parait  le  lilielle  infâme  de  Monlfleuri  ,  acteur  de  l'hôtel  de 
Bourgogne  ,  qui  accuse  Molière  d'avoir  épousé  sa  propre  fille. 
Cependant  Belioc ,  poële  de  cour  et  valet  de  chamhre.  voyant 
ses  camarades  refuser  de  faire  le  lit  du  roi  avec  uu  baladin,  dit 
un  jour  à  Molière  en  ôtant  sou  clutpeau  :  «  Monsieur,  voulez- 
vous  bien  permettre  que  j'aie  l'honneur  de  faire  avec  vous  le  lit 
de  Sa  Majesté?  »  Louis  XIV  veut  être  le  parrain  du  premier  en- 
fanl  d'Armande  Béjart.  Tout  cela  ne  suffit  |)as  encore  à  relever 
Molière.  1  es  gens  de  cour  l'accablent  de  mépris;  les  ofiBciers 
du  chàleau  qui  mang(Mil  avec  lui  chez  le  contrôleur  de  la  bou- 
che quittent  la  lable  en  refusant  de  s'asseoir  à  côté  d'un  his- 
trion. Molière  leur  cède  la  |)lace,  et  renonce  à  des  droits  (|u'on 
assaisonne  de  pareils  dégoûls.  Le  roi  est  averti  par  Belioc  de  ce 
qtù  se  passe,  il  cherche  dans  sa  lêle  un  moyen  d'en  finir  une 
fois  pour  toutes  avec  ces  cruautés  et  ces  jalousies. 

Dans  les  récils  qu'on  a  faits  partout ,  Louis  XIV.  pressant 
Molière  par  ses  questions,  le  force  d'avouer  ces  indignes  trai- 
tements. Il  demande  son  en-cas  de  nuit ,  e(  s'attable  avec  le 
comédien.  Il  lui  sert  une  aile  de  poulet ,  lui  verse  à  boire,  et 
ajjpelle  la  première  entrée.  Ce  sont  les  favoris  et  les  grands 
seigneurs  seulement  qui  assistent  au  déjeuner.. A  ce  com|)te-Ià 
le  but  ne  serait  atteint  ([u'à  moitié.  Les  ducs  el  pairs,  parmi 
lesquels  est  M.  de  La  Feuilhide  ,  attendraient  encore  à  la  porte 
et  ne  sauraient  la  nouvelle  que  par  les  bruits  de  l'antichambre. 
Mais  l'intîexible  étiquette  et  la  simple  vraisemblance  prouvent 
qu'il  y  a  dans  le  récit  deux  petites  erreurs. 

Les  détails  que  nous  avons  donnés  sur  le  petit  lever  sont  au- 
thentiques ,  invariablement  les  mêmes  dans  tous  les  mémoires 
du  temps  et  les  ouvrages  (|ui  ont  traité  de  ce  sujet.  Le  lecteur 
a  vu  que  la  première  entrée  paraît  au  momint  où  le  roi  sort 
de  son  lit  et  s'assied  dans  le  fauteuil.  Louis  XIV  n'a  pas  pu  se 
mettre  à  table  étant  encore  couché.  Il  faut  donc  que  cette  |>re- 
mière  entrée  ail  eu  lieu  avant  révénement.  Le  fameux  coup  de 
ihéâlre  des  |)0i  tes  ouvertes  pendant  le  déjeuni'r  a  dû  s'exrouler 


148  lîF.VlT.  Dl'   PARIS. 

pour  les  personnes  de  la  dernière  entrée  ,  où  passe  M.  de  La 
Fenillade;  c'est  celle  des  courlisans;  elle  s'opère  quand  le  roi 
demande  «  sa  chambie.  •>  En  effet,  la  leçon  n'est  bonne  et  pro- 
fitable que  pour  les  gens  de  la  cour  et  de  la  maison  du  roi.  Les 
princes  sont  trop  haut  placés  et  les  favoris  trop  adroits  pour 
être  ennemis  de  Molière.  Les  dernières  entrées  amènent  les  of- 
ficiers de  la  bouche  et  de  la  chambre,  ceux-là  précisément  qui 
ont  maltraité  le  poète.  lî  est  donc  physiquement  et  moralement 
impossible  (jue  le  déjeuner  de  Molière  ait  eu  lieu  avant  l'instant 
où  le  roi ,  assis  au  fauteuil .  a  demandé  la  première  entrée. 

Nous  avons  expliqué  plus  haut  comment ,  en  ouvrant  les  vo- 
lets ,  on  enlève  immédiatement  Vencas  de  nuit  avec  la  bougie 
et  le  murtier.  Il  se  peut  que  les  garçons  de  chambre  ne  le  por- 
tent pas  loin,  et  que  Louis  XIV  n'ait  qu'un  mot  à  dire  pour 
qu'on  le  reraelte  sur  le  guéridon.  L'aile  de  poulet  dont  on  a 
orné  le  repas  ressemble  fort  à  une  amplification  des  narrateurs. 
Le  grand  point  n'était  pas  précisément  de  régaler  Molière, 
mais  bien  de  le  mettre  à  la  table  du  roi  ,  et  même,  selon  nous, 
la  simplicité  des  mets  ajoute  ù  l'impoi  lance  de  la  distinction. 
Ce  semblant  de  repas  donne  encore  |)lus  de  prix  et  une  signifi- 
cation i)lus  nette  à  la  faveur.  On  s'est  figuré  apparemment  (ju'un 
aussi  puissant  monarque  ne  pouvait  avoir  moins  qu'un  poulet 
rôti ,  pour  les  cas  d'aiipélit  nocturne.  Ce  luxe  d'imagination  est 
une  puérilité.  Louis  XIV  avait  l'odorat  fort  délicat;  il  eût  diffi- 
cilement supporté  le  séjour  d'un  poulet  rôti  dans  sa  chambre  à 
coucher  et  près  de  son  lit.  D'ailleurs  la  vérité  a  le  pas  sur  tous 
les  raisonnements  du  monde.  Il  est  certain  que  Vencasde  nuit 
se  compose  seulement  de  trois  petits  pains  ,  de  deux  bouteilles 
de  vins  différents,  dont  une  d'Espagne  ou  de  muscat,  et  d'un 
flacon  d'eau.  IN'ous  l'aimons  mieux  ainsi,  tel  que  l'étiquette 
lous  le  dorme  ,  et  s'il  faut  absolument  que  le  convive  du  roi  ait 
le  goîit  flatté  autant  (pie  l'amour-propre  satisfait  et  le  cœur 
louché,  on  peut  se  persuader  (juc  les  vins  que  Sa  Majesté  boit 
sont  exquis.  Nous  savons  bien  que,  dans  les  cuisines  du  châ- 
teau, ont  eût  facilement  trouvé  un  poulet  rùli.  Le  grand  roi 
n'était  pas  à  cela  près;  mais  le  déjeuner  était  alors  le  jilus  léger 
des  repas.  On  ne  mangeait  pas  de  viandes  avant  le  dîner,  qui 
se  servait  à  l'heure  où  nous  déjeunons  aujourd'hui.  L'aile  de 
poulel  n'est  ni  nécessaire  ni  vraisemblable.  Ces  légères  erreurs 


nrVl'K  ItF.  PARIS.  MO 

une  fois  relevées,  le  resle  du  récit  n'a  plus  rien  que  de  naUuel. 
Voici  donc  comment  les  choses  se  sont  passées  : 

Louis  XIV  vient  de  quitter  le  lit  ;  il  a  mis  sa  robe  de  chambre 
et  demandé  la  première  entrée.  Les  assistants  sont  Monsieur, 
frère  du  roi,  M.  le  prince  (de  Condé),  MM.  de  Guiche,  Lauzun, 
lîeringhen,  et  l'éternel  Dangeau  :  Molière  entre  ,  comme  em- 
ployé dans  la  chambre;  le  roi ,  averti  par  l'honnête  Belloc ,  des 
impertinences  et  des  basses  envies  de  MM.  les  officiers  ,  lui  dit 
aussitôt  qu'il  le  voit  : 

—  Est-il  vrai,  Molière,  que  vous  faites  maigre  chère  ici ,  et 
que  messieurs  de  la  chambre  ne  vous  trouvent  pas  fait  pour 
manger  avec  eux? 

—  Il  est  vrai ,  sire ,  que  ces  messieurs  s'accommodent  mal  de 
s'asseoir  à  côté  d'un  comédien  ;  mais  j'ai  soin  de  leur  épargner 
celle  peine. 

—  Eh  ,  où  donc  mangez-vous? 

—  Hors  du  château  ,  Sire. 

—  Quoi  !  vous  allez  dîner  au  cabaret,  lorsque  je  vous  donne 
le  couvert  à  la  table  du  contrôleur!  C'est  une  chose  intoléra- 
ble. Je  saurai  montrer  l'état  que  je  fais  d'un  ccunédien  comme 
vous.  Sans  doute  vous  avez  faim  ?  Nous  allons  déjeuner  ensem- 
ble. Messieurs,  qu'on  nous  serve  mon  en-cus  de  nuit. 

Les  valelsde  chambre  rapportent  le  plaleau  qu'ils  viennent 
d'enlever  et  le  renietttnt  sur  une  lable  devant  laquelle  on  pose 
deux  sièges.  (Le  frère  du  roi  lui-même  ne  s'asseyait  jamais  au 
déjeuner  de  sa  majesté.) 

—  Asseyez-vous,  Molière,  reprend  Louis  XIV,  et  déjeunez 
avec  moi. 

Le  roi  prend  un  des  petits  pains,  en  donne  un  autre  à  Mo- 
lière, et  dit ,  ainsi  que  l'étiquette  le  veut  : 

—  Faites  entrer  ma  chambre. 

La  porte  s'ouvre.  La  foule  des  courlisans  ,  les  ducs  et  pairs, 
et  parmi  eux  le  duc  de  La  Feuillaiie  ,  paiaissent.  Pour  le  ser- 
vice entrent  aussi  tous  les  officiers  de  la  chambre  qui  ont  in- 
sulté Molière.  Le  fauteuil  du  roi  est  vide.  Les  gens  de  cour 
restent  stupéfaits  du  spectacle  incroyable  qui  s'offre  à  leurs 
regards.  Dans  ce  moment  Louis  XIV,  attablé  avec  le  comédien, 
lui  verse  à  boire! 

—  «Messieurs,  dit  le  roi,  vous  me  voyez  occupé  à  faire 


15i>  fU;VL!i;  DK  ['AKIS. 

minffGf  Molière,  que  mes  officiers  n'esliineiit  point  d'assez 
bonne  comjjafjnie  pour  eux  (1).  » 

Malifié  la  présence  de  ci-nx  à  ijiii  s'adresse  la  leoon,  ils  sonl 
de  Iroj)  bas  élage  pour  que  Louis  XIV  leur  parle.  C'est  aux 
fjrands  seigneurs  qui  l'enloureiU  que  sa  majesté  dit  en  retour- 
nant au  fauteuil  : 

—  Je  pense  que  ces  messieurs  ne  se  laisseront  pas  prier  deux 
fois  pour  recevoir  Molière  à  leur  table  et  lui  rendre  ce  qu'ils 
lui  doivent. 

On  imagine  aisément  de  quelle  confusion  et  de  quel  effroi  les 
coupables  furent  saisis.  Autant  les  gens  de  celte  grande  cour 
usaient  de  fierté  îi  l'égard  de  ceux  (|u'ils  se  croyaient  en  droit  de 
mépriser,  autant  ils  étaient  souples  et  caressants  pour  les  au- 
tres. Ils  ne  se  piquaient  point  de  ménager  leurs  |)rocédé8  par 
(Ips  transitions  subtiles,  et  passaient  brusquement,  sans  pudeur 
(''.  sans  peine,  du  comble  de  l'arrogance  à  la  civilité  la  plus 
obsé(|uieuse.  Étiez-vous  oublié  du  roi  ou  en  disgrâce?  vous 
aviez  cessé  d'existei',  vous  ne  comptiez  plus  sur  la  terre,  vous 
ne  méritiez  pas  un  regard  seulement.  Receviez-vous  une  marque 
cerlaine  de  faveur?  vous  deveniez  à  l'instant  un  liomme  ado- 
rable, un  demi-dieu.  On  n'allait  pas  avec  vous  par  deux  che- 
mins :  on  vous  pressait  les  mains,  on  vous  accablait  de  pro- 
testations d'amitié,  on  ne  pouvait  plus  vivre  sans  vous.  On 
aurait  dit  volontiers  comme  Andromaque  : 

Je  ne  l'ai  point  encore  embrassé  d'aujourd'hui. 

Et  ceci  n'est  pas  une  exagération;  ce  n'est  que  l'exacte  vérilé. 
M.  de  La  Feuillade,  le  i)liis  déhonlé  flatteur  (jui  fût  sous  le 
ciel,  ne  reparla  jamais  de  ses  griefs  contre  l'auteur  de  la  Cri- 
tique ,  et  celle  tarte  à  la  crêine  (ju'il  avait  eue  si  fort  sur  le 
cœur  se  trouva  du  coup  paifaitenient  digérée.  L'histoire  raconte 
(|ue  Molière  reçut,  le  jour  de  ce  déjeuner,  des  invitations  de 
toutes  parts,  chez  les  plus  ricli 'S  et  les  plus  orgueilleux,  sans 
remettre  au  lendemiiin.  Nous  gagerions  que  le  duc  de  La  Feuil- 

(1)  Mémoires  Ae  Mme  Campan.  Hrot ,  Snpplèmenl  à  In  vie  de  Mo- 
liérr  .  etc. 


RKVL'K  DE  i'ARîS.  151 

lade  n'arriva  pas  le  dernier.  Pour  ce  qui  est  des  officiers  de  la 
bouche  et  de  la  chambre ,  il  va  sans  dire  qu'ils  s'estimèrent  trop 
heureux  de  manger  avec  M.  de  JMolière,  leur  cher  confrère  , 
qui  faisait  des  comédies  adinirab'es  et  qui  raérilail  si  bien  les 
lionlés  que  le  roi  lui  lémoijjnait. 

Mais  qui  pourrait  écrire  ce  qui  se  passa  dans  la  lête  du  poëte? 
Ouels  mouvements  la  suri)rise  et  la  reconnaissance  firent  naître 
dans  ce  cœur  si  facile  à  remuer?  De  telles  émotions  ne  pou- 
vaient être  exprimées  que  par  celui  qui  les  avait  senties, el  nous 
regrettons  vivement  que  son  ami  Chapelle  n'ait  jias  mis  par 
écrit  le  récit  <iue  Molièie  lui  lit  sans  doute  au  coin  du  feu,  à 
son  retour  du  château.  Malheureusement  Chapelle  n'était  qu'un 
ivrogne,  troj)  occupé  de  ses  plaisirs  pour  connaître  le  prix 
inestimable  de  l'intimité  de  Molièie;  au  lieu  de  nous  laisser 
d'assez  méchants  vers,  des  chansons  dont  on  ne  se  soucie  plus 
ou  des  épigrammes  qu'on  ne  lit  pas,  il  aurait  pu  recueillir  les 
détails  les  plus  précieux,  et  tirer  des  seules  conversations  de 
son  ami ,  une  ample  matière  à  faire  le  livre  le  plus  attachant  et 
le  plus  agréable. 

Pour  être  jusie,  nous  ne  devons  pas  terminer  sans  rappeler 
au  lecteur  que  M.  le  P.ince,  qui  était  présent  au  déjeuner, 
aimait  extrêmement  Molière.  Ajjrès  le  roi ,  le  vainqueur  de 
Rocroi  fut  le  meilleur  aj)pui  de  notre  poëte,  et,  peut-être,  si 
l'on  savait  bien  toutes  les  paiticularités  de  celle  scène,  décou- 
vrirait-on que  ce  prince  y  joua  son  rôle.  Le  grand  Condé  allait 
beaucoup  chez  Molière.  Ayant  reconnu  (ju'il  le  dérangeait  de 
ses  travaux,  il  lui  avait  fait  promettre  de  venir  à  l'hôtel  de 
Condé  toutes  les  fois <|u'il  en  aurait  le  temps,  el  (|uand  Molière 
r.rrivait,  M.  le  Princ«  renvoyait  ses  gens,  rompait  les  audiences 
el  les  visites  pour  s'enfermer  avec  le  philosophe.  Ils  restaient 
souvent  ainsi  à  deviser  ensemble  pendant  trois  heuies  sans  in- 
terruption. 

Quant  à  Louis  XIV  ,  si  on  ne  trouve  pas  qu'il  s'est  co!:duit 
avec  i'auleur  du  AJisanihrope  comme  le  prince  le  plus  vrai- 
ment grand,  le  plus  délicat  ami ,  el  le  proti  cleur  le  plus  éclairé, 
nous  ignorons  ce  «lu'on  enlend  par  un  homme  intelligent  cl  un 
grand  roi. 

PAtjr,  DE  Musset. 


LE 


MARQUIS  DE  JERZAY. 


I. 


La  petite  province  du  Vexin,  dont  Manies  est  la  capitale,  a 
toujours  élé  l'une  des  plus  belles  et  des  plus  afjréables  de 
France.  De  tout  temps  la  terre  y  a  produit  beaucoup,  les  habi- 
tations y  ont  élé  proches  les  unes  des  antres ,  les  jardins  bien 
entretenus,  les  fermiers  exacts  à  payer  leurs  redevances,  et  les 
hôtelleries  en  état  prospère. 

En  1 649 ,  lorsque  la  guerre  civile  et  les  troubles  de  Paris  fu- 
rent au  plus  fort,  le  Vexin  et  la  Normandie  étaient  assez  heu- 
reux pour  n'avoir  dans  leurs  cbam|)s  les  gens  d'aucun  parti. 
Depuis  la  bataille  d'ivry,  on  n'y  avait  point  entendu  le  bruit  du 
canon,  et  les  blés  y  poussaient  paisiblement ,  tandis  (|ue  dans 
jes  autres  provinces  les  pieds  des  chevaux  ne  laissaient  pas  aux 
moissons  le  temps  de  voir  ariiver  la  faucille.  Cependant, 
comme  le  Français  est  ingrat  et  turbulent,  on  était  frondeur 
en  paroles  dans  le  Vexin.  On  y  adorait  le  duc  de  Beaufort, 
M.  de  Bouillon  et  la  duchesse  de  Longueville,  sans  les  coii- 
, naître.  On  avait  une  foi  aveugle  d;ins  le  courage  et  le  génie 
du  coadjuteur,  et  on  inventait  cent  histoires  ridicules  sur  la 
puissance  de  ce  grand  conspirateur.  11  devait  amener  le 
triomphe  de  la  bonne  cause ,  à  moins  que  la  reine  mi^re,  Anne   1 


RKVLE  DE   PARIS,  153 

d'AuUiche,  ut-  vint  à  Lout  de  lui  faite  donner  du  poisoi!  par 
son  cuisinier.  Quant  au  cardinal  Mazarin,  c'était  une  âme  ven- 
dre au  diable,  qui  avait  ensorcelé  In  régente,  qui  enseignait 
■  \  enfants  de  France  à  parler  l'italien  et  voulait  corrompre 
!i-  petit  roi  Louis  XIV,  Les  curés  débitaient  ces  belles  choses 
Il  ii'urs  prônes,  et  les  paysans  témoignaient  assez  leur  haine 
en  donnant  à  des  chiens  le  nom  du  premier  ministre.  On 
niisait  pas  de  la  même  insolence  envers  le  prince  de  Condé, 
qui  tenait  pour  la  cour,  et  dont  la  fortune  nouvelle  ,  la  gloire 
et  l'intrépidité  inspiraient  au  menu  peuple  une  terreur  in- 
croyable. 

La  consternation  fut  grande  dans  le  Vexin,  lorsqu'on  apprit 
<j:ie  la  guerre  paraissait  près  de  s'éteindre  et  que  les  députés 
(lu  |)arlement  s'accommodaient  avec  la  reine  à  la  conférence  de 
Uiiel.  La  tin  du  blocus  de  Paris  et  la  trêve  furent  considérées 
comme  des  calamités.  On  accablait  de  malédictions  les  bonnets 
carrés,  et  l'on  n'espérait  plus  que  dans  l'opiniâtreté  du  coad- 
juleur. 

A  cette  époque  on  voyait  près  du  village  de  Bonniêre,  sur  le 
bord  de  la  Seine,  un  petit  cliàleau  érigé  depuis  peu  en  marqui- 
sat, et  dans  lequel  habitait  un  jeune  gentilhomme  qui  avait  tout 
pour  lui ,  comme  disent  les  bonnes  gens.  Le  marquis  de  Jerzay 
était  beau  comme  le  jour,  adroit,  galant,  courageux,  et  magni- 
fique avec  assez  de  biens  pour  ne  pas  craindre  de  se  ruiner. 
L'envie  de  plaire ,  une  ambition  mesurée,  un  cœur  franc  et  hon- 
nête .  telles  étaient  ses  (|ualités.  Il  avait  aussi  quelques  graves 
défauts  :  l'estime  exagérée  de  soi-même,  l'inconstance,  la  lé- 
gèreté de  tête,  troj»  de  complaisance  à  se  croire  remarqué  de 
loules  les  femmes.  C'était  un  véritable  Français,  vain,  oublieux 
et  tendre,  avec  de  la  rectitude  d'es|)rit  et  une  conduite  souvent 
folle,  mélange  singulier  de  raison  et  d'extravagance,  mais  tou- 
jours brillant  dans  ces  travers  particuliers  à  uotre  nation,  qui 
passait  alors  pour  la  plus  aimable  du  monde. 

A  l'âge  de  vingt  ans,  Jerzay  fut  maître  de  sa  fortune.  Le 
vieux  marquis,  son  père,  avait  recueilli  de  la  gloire  dan»  la 
guerre  de  la  Valleline,  et  il  avait  en  outre  gagné  l'amitié  du 
feu  roi  Louis  XIII  par  son  habileté  à  prédire  le  malin  s'il  tom- 
J)erait  de  la  pluie  le  soir.  En  récompense  de  ses  services  il  re- 
cul ,  pour  son  argent ,  la  charge  de  porle-raanteau  de  Sa  Ma- 


irji  RF.viir:  i»k  I'aris, 

jcsté.  avec  promesse  de  la  survivance.  Le  grand-père  avait  aussi 
marqué  à  la  cour  de  Hinri  IV  ;  ce  prince  l'avait  aimé,  (|uoi(|u'il 
eût  osé  parier  d'amour  à  la  reine  Marie  de  Médicis,  ce  dont  le 
r;!eilleur  des  rois  s'était  plutôt  diverti  (jue  fâché. 

Lorsque  notre  liéros  se  trouva  orpiielin,  il  édifia  la  province 
par  sa  douleur  et  ses  justes  regrets;  puis  il  se  consola  ,  comme 
font  les  jeunes  gens,  chez  qui  la  chaleur  du  sang  ne  souffre 
pas  quL'  les  cliagrins  aient  un  long  cours.  Il  monta  sa  maison  , 
emplit  ses  écuries  de  chevaux,  et  courut  les  bois  avec  ses  meu- 
les. Il  donnait  les  violons  aux  dames  du  pays  une  fois  par  se- 
maine. Dévoué  à  la  cour  par  goût  et  par  intérêt,  il  attendait  la 
majorité  du  |)eli!  roi  pour  demander  son  emploi ,  et  se  prépa- 
rait à  offrir  le  secours  de  son  bras  à  la  reine  mère,  si  l.i  guerre 
venait  à  recommencer.  Comme  il  |)ortait  la  lèie  haute  dans  sa 
province,  et  qu'il  eût  assez  aimé  à  tirer  sa  rapière,  les  bouches 
frondeuses  restaient  closes  en  sa  présence  ,  et  l'on  se  cachait 
de  lui  pour  mal  parler  de  M.  le  cardinal. 

Sur  les  confins  de  la  Normandie  et  du  Vexin  demeurait  un 
autre  gentilhomme,  que  les  petites  gloires  de  notre  marquis 
empêchaient  di;  dormir.  M.  le  chevalier  de  Menil,  s'élant  trouvé 
comme  lui  maître  à  vingt  ans  de  biens  considérables,  voulut 
imiter  Jerzay  en  toutes  choses.  Il  eut  aussi  dt  s  violons  à  gages 
et  donna  la  musique  aux  dames.  Ses  habits  étaient  de  même 
forme  que  ceux  du  marquis,  ses  équipages  du  même  modèle, 
et  tout  son  domestitiue  organisé  de  la  même  façon.  Jerzay 
portait  son  chapeau  (|uel(|ue  peu  sur  le  côté  :  le  chevalier  mit 
le  sien  tout  à  fait  sur  l'oreille,  et  devint  insensiblement  la  ca- 
ricature de  son  voisin.  On  n'avait  pas  pour  ses  ridicules  autant 
d'indulgence  que  pour  les  défauts  de  notre  héros  ,  parce  qu'il 
ne  les  rachetait  ni  par  des  vertus  ni  par  de  la  grâce.  Jersay  et 
Menil  firent  amilié  ensemble,  jusqu  au  jour  où  de  méchantes 
langues  s'amusèrent  à  brouillrr  les  caries.  Pendant  une  dé- 
bauche, des  railleurs,  échauffés  par  le  vin,  demandèrent  au 
chevalier  si  ses  entrailles  étaient  en  bon  état  lorst|ue  Jt-rzay 
prenait  médecine.  Dans  un  moment  où  les  frondeurs  se  disaient 
les  nouvelles ,  un  plaisant  s'écria  qu'il  fallait  |)arler  bas,  de 
peur  d'affliger  Menil,  (|ui  devait  de  la  reconnaissance  à  la  reine 
pour  le  bien  que  le  feu  marquis  de  .li;rzay  avait  reçu  delà 
vieille  i-oii..    l.i;  ch  val:i"r  se  relira  oiilrag  ■!i.<:'me;it   miilitié. 


REVUE   DE  l'AKIS.  155 

vcc  le  (rislt;  soupçon  ({u'om  liail  depuis  longlenips  à  ses  dé- 
pens, tandis  qu'il  croyait  pai  lager  éjîalement  avec  Jeizay  l'ad- 
uiiralion  générale.  Trop  infatué  pour  s'en  prendre  à  lui-même, 
il  tourna  son  dépit  contre  celui  dont  l'imitation  lui  avait  si  mal 
réussi.  Dès  le  lendemain,  Jerzay  ayant  donné  une  demi-pislo!o 
à  un  valet  qui>  lui  tenait  son  cheval  ,  on  vit  M.nil  demander 
l'élrier  à  un  la(|uais  du  marquis  ,  et  lui  jeter  avec  ostentation 
un  écu  d'or.  On  connut  ainsi  que  l'accord  allait  se  changer  en 
rivalité.  Le  chevalier  cessa  en  effet  d'offrir  l'exacte  copie  de 
notre  héros,  et  ne  visa  plus  au  contraire  qu'à  le  contre-carrcr 
ou  à  le  surpasser  en  toutes  choses. 

Ces  messieurs  vivaient  encore  en  bons  voisins.  Jerzay  ne 
s'embarrassait  guère  des  changements  survenus  dans  les  idées 
du  chevalier.  Des  deux  parts  on  se  prodiiiuait  les  compliments; 
mais  la  haine  s'établissait  à  la  sourdine.  Cette  haine  était  diius 
l'âme  de  Mcnil  bien  pUiloi  «|ue  dans  celle  de  Jerzay,  qui  m: 
souhaitait  de  mal  à  personne  ,  et  qui  attendait  l'occasion  du 
chercher  fortune  sur  une  scène  plus  digne  de  lui  que  les  prai- 
ries du  Vexin.  Il  ne  manquait  plus  entre  ces  jeunes  champions 
qu'une  paire  de  beaux  yiux  pour  faire  sortir  de  terre  les  tiois 
furies  et  tourner  ces  enfunliihiges  en  une  guerre  acharnée. 

Au  village  de  Bonnière  était  un  bac  où  l'on  traversait  la  ri- 
vière. Notre  maniuis  rencontra  lui  jour  dans  ce  bac  un  genlh- 
bomme  du  pays  ([u'on  appelait  le  sauvage  parce  qu'il  vivait 
bizarn-ment.  Cet  homme  passait  pour  frondeur;  mais  il  avait 
une  jolie  fille  qui  n'inspira  point  à  Jerzay  les  mêmes  ré|!ii- 
gnances  que  le  père.  M.  d'Endreville  ramenait  du  couvent 
M"'  Cécile.  La  jeune  fille  touchait  à  ses  dix-sept  ans,  et,  aus- 
sitôt que  le  marquis  l'eut  regardée  ,  il  oublia  la  politique  et  la 
fronderie  pour  faiie  connaissance.  La  chose  était  difficile,  car 
le  gentilhomme  sauvage  répondait  avec  brus<iuerie  aux  ques- 
tions que  Jerzay  lui  adressait  pour  nouer  un  bout  de  convei- 
sation  tandis  tjue  le  bac  cheminait  lentement  d'une  rive  à  l'au- 
tre. Sans  se  laisser  rebuter,  notre  marquis  poursuivit  ses  frais 
de  |)olilesse,  et,  tout  en  adressant  la  parole  au  père,  il  louinail 
ses  regards  t\u  coté  de  M"'=  Cécile.  Le  lecteur  n'ignore  point 
que  rien  ne  s'airange  poin-  le  commun  des  hommes  aussi  vite 
ni  aussi  bien  que  pour  les  gens  qui  sont  doués  du  côté  de  la 
figure.  Ceux-ci  n'ont  pas  à  se  donner  pour  plaire  la  moitié  des 


156  REVLt;  DE   l'AKIS, 

peines  et  des  soins  dans  lesquels  tant  d'anlres  se  consument. 
Auprès  des  jeunes  filles  surtout,  qui  se  prennent  par  les  yeux, 
on  fait  plus  de  besogne  par  des  agrémenls  personnels  qu'avec 
tous  les  mérites  du  monde.  Il  ne  fautdonc  point  s'élonner  de 
voir  souvent  dans  la  vie  d'un  beau  garçon  des  incidents  et  des 
coups  heureux  du  sort  qui  n'arrivent  point  au  vulgaire,  parce 
que  les  femmes  emploient  pour  eux  des  abréviations  toutes 
particulières.  Les  regards  ont  un  langage  aisé  à  déchiffrer,  qui 
est  involontaire  et  prompt  comme  la  pensée  :  Jerzay,  habitué 
de  longue  main  à  recevoir  par  là  des  marques  de  préférence 
qu'on  ne  soupçonnait  pas.  était  peut-être  excusable  de  se  croire 
au-dessus  des  autres.  M"^  Cécile  n'avait  guère  vu  de  jeunes 
gens;  les  portes  de  son  couvent  venaient  de  s'ouvrir  pour  la 
première  fois .  et  le  hasard  la  mettait  tout  à  coup  en  présence 
du  i)lus  aimable  cavalier  qui  fût  dans  la  province.  Si  le  gentil- 
homme était  bien  fait,  la  demoiselle  était  charmante  ,  et  trop 
novice  pour  ne  pas  voir  avec  plaisir  la  puissance  de  sa  beauté. 
Le  sang  lui  monta  aux  joues  tandis  que  Jerzay  perdait  le  fil  de 
son  discours.  Leurs  yeux  se  dirent  apparemment  quelque  chose 
de  doux  et  de  significatif  que  nous  ne  saurions  traduire,  puis- 
qu'ils rêvèrent  tous  deux  A  la  rencontre  chacun  de  leur  côlo. 

De  retour  chez  lui  ,  noire  jeune  marquis  laissa  ses  chevaux 
et  ses  chiens  pour  s'enfoncei'  sous  les  arbres  du  jardin  et  penser 
librement  à  M"«  Cécile.  En  découvrant  qu'il  était  blessé  au 
cœur,  il  serait  peu-être  tombé  dans  la  mélancolie  si  sa  pré-, 
somplion  naluielle  ne  l'eût  soutenu.  Il  se  rappela  les  coups 
d'œil  échangés,  et,  s'imaginant  (ju'il  avait  inspiré  de  la  sym- 
pathie, il  ne  soupira  pas  trop  pour  un  amoureux  à  son  début. 

Jerzay  courut  au  village  de  Bonnière  et  descendit  à  l'auberge 
du  Taureau-Blanc.  L'hôlelière,  M'"'=  Ledru,  grosse  comm.iv 
qui  se  souvenait  de  sa  jeunesse,  eut  pitié  de  notre  marquis  lors- 
qu'il assura  qu'il  était  fort  malade,  fort  à  plaindre  et  fort 
amoureux.  Elle  lui  promit  de  le  servir  autant  qu'il  serait 
en  son  jiouvoir,  et  commença  par  une  kyrielle  de  renseigne- 
ments : 

—  On  prétend,  dil-elle  ,  que  le  gentilhomme  sauvage  a  plus 
de  biens  <|u'il  n'en  étale.  Son  château,  situé  lù-bas  au  fond  des 
bois,  a  été  brûlé  du  temps  de  la  ligue,  ei  il  n'en  resU;  plus 
qu'un  morceau  tl  deux  luurtlUs.  M.  d'Ludrcvillu  remplit  ses 


REVUE  DE  PARIS.  lo7 

devoirs  de  relijîiou;  il  n'a  point  de  deltes  et,  paie  comptant. 
C'est  un  rude  homme  quand  il  se  fâche ,  mais  cela  est  rare. 
Les  uns  disent  qu'il  fabrique  de  la  fausse  monnaie,  les  autres 
qu'il  ouvre  ses  portes  ,  au  petit  jour,  pour  laisser  passer  la 
chasse  du  diable,  et  qu'il  donne  à  Satan  la  droite  et  le  fauteuil 
à  bras  comme  à  son  souverain.  Ce  sont  des  contes  bleus  qu'on 
débite  dans  les  écuries  et  les  cuisines  plutôt  que  chez  les  pay- 
sans. M.  d'Endreville  est  tout  simplement  un  politique ,  car  il 
reçoit  des  dépêches  de  Paris  qui  lui  viennent  par  des  exprès, — 
Quant  à  la  demoiselle  ,  ajouta  l'hôtesse  en  faisant  claquer  sa 
langue,  c'est  un  friand  morceau,  monsieur  le  marquis,  mais 
c'est  de  la  fine  fleur  de  sagesse  et  d'innocence  j  douce  comme 
une  brebis ,  charitable  au  pauvre  monde.  Au  lieu  d'aller  à 
Rosny  le  dimanche,  si  M.  le  marquis  vient  à  Bonnière  entendre 
la  messe  et  se  rafraîchir  au  Taureau-Blanc ,  il  pourra  voir 
M""  Cécile  dire  ses  prières  comme  une  petite  sainte. 

—  J'y  viendrai  assurément,  ma  chère  dame. 

Le  siècle  où  vivait  notre  héros  n'était  pas ,  comme  le  nôtre , 
un  siècle  d'hypocrisie.  Jerzay  conta  naïvement  son  aventure  à 
ses  amis.  Dès  que  cela  fut  venu  aux  oreilles  de  Menil,  le  che- 
valier voulut  voir  M"''  Cécile  ,  afin  de  railler  Jerzay  si  elle 
n'était  pas  aussi  jolie  qu'on  le  disait.  11  la  trouva  au-dessus  de 
sa  réputation,  et,  se  figurant  aussitôt,  par  un  faux  point  d'a- 
mour-propre ,  qu'il  était  amoureux,  il  déclara  hautement  son 
intention  de  courir  sur  les  brisées  du  marquis.  On  eut  beau  le 
plaisanter  de  cette  passion  prétendue  qui  lui  poussait  inconti- 
nent, greffée  sur  celle  de  Jerzay  :  il  jura  ses  grands  dieux  qu'un 
des  deux  céderait  bientôt  le  pas  à  l'autre,  fallût-il  pour  cela 
faire  prendre  l'air  aux  épées. 

Notre  marquis  venait  un  matin  de  s'étendre  sur  des  coussins 
pour  rêver  à  sa  maîtresse,  quand  il  vit  paraître  le  chevalier, 
muni  d'une  gravité  d'ambassadeur. 

—  Monsieur  le  marquis,  lui  dit  Menil,  nous  avons  vécu  jus- 
qu'ici en  bonne  intelligence.  Il  serait  dommage  qu'il  en  fût  au- 
trement à  l'avenir.  Nous  allons  donc,  s'il  vous  plaît,  éclaircir 
ensemble  une  petite  affaire,  après  quoi  j'espère  que  nous  nous 
entendrons  à  merveille. 

—  Je  ne  me  plais  pas  dans  les  ténèbres,  monsieur  le  che- 
valier. Nous  éclaircirons  tout  ce  que  vous  voudrez. 

3  14 


158  REVUE  DE  PARIS. 

—  Vous  aimez  M"' Cécile,  n'est-ce  pas? 

—  Plus  que  je  ne  saurais  vous  le  dire. 

—  Je  l'aime  autant,  sinon  plus  que  vous. 

—  Eli  bien  !  monsieur  le  chevalier,  la  chose  est  éclaircie  : 
nous  l'aimons  tous  deux. 

—  Que  va-t-il  en  arriver?  Que  nous  nous  donnerons  l'un  à 
l'autre  beaucoup  de  gêne.  Partout  où  nous  rencontrerons 
M.  d'Endreviile  avec  sa  fille,  nous  ne  ferons  que  nous  nuire. 
Quand  vous  serez  à  la  droite  de  la  demoiselle ,  vous  me  verrez 
à  sa  gauche,  car  je  ne  reculerai  point  d'une  semelle,  à  moins 
d'un  arrangement  entre  nous.  Si  elle  vous  donne  à  porter  son 
éventail ,  elle  ne  me  refusera  pas  l'Iionneur  de  tenir  ses  gants 
ou  son  masque.  Nous  exciterons  ainsi  sa  coquetterie  sans  y  rien 
gagner.  11  serait  mieux,  comme  je  vous  le  disais,  de  nous  en- 
tendre. Le  père  est  un  farouche  personnage  qu'on  ne  sait  par 
quel  bout  entamer.  Unissons-nous  contre  lui.  Nous  aurons  à 
tour  de  rôle  un  jour  ou  une  semaine ,  et,  au  lieu  d'être  rivaux, 
nous  nous  entr'aiderons.  Vous  me  fournirez  vos  expédients,  et 
je  vous  suggérerai  les  miens.  Ce  traité,  conclu  par  engage- 
ment d'honneur,  durera  jusqu'au  moment  où  l'avantage  appar- 
tiendra visiblement  à  l'un  de  nous  deux.  Le  vaincu  laissera  la 
place  à  l'autre  sans  hésitation. 

—  C'est  une  rêverie,  chevalier.  Cet  accord  chimérique  au- 
rait autant  de  netteté  qu'il  en  faudrait  pour  qu'on  demeurât  des 
deux  paris  en  état  de  nier  sa  défaite.  Est-ce  que  vous  croyez 
que,  si  je  trouvais  un  expédient  tandis  que  vous  seriez  de 
quartier  ,  je  m'en  irais  vous  le  donner?  Aussitôt  qu'un  de  nous 
sera  préféré,  il  se  moquera  des  prétentions  de  l'autre,  sans 
qu'il  soit  besoin  d'un  traité  conclu ,  et ,  si  ce  bonheur-là 
ra'arrive,  je  ne  m'inquiéterai  point  que  vous  me  laissiez  ou  non 
la  place. 

—  Vous  refusez  donc  mon  accommodement  ? 

—  Je  n'en  veux  plus  entendre  parler. 

—  Comme  il  vous  plaira.  Vous  comprendrez  trop  tard  voire 
faute  ,  lorsque  vous  me  rencontrerez  partout  sur  votre  chemin. 

—  Je  ferai  comme  si  vous  n'y  étiez  point. 

—  Et  moi ,  je  saurai  bien  faire  en  sorte  que  vous  vous  aper- 
ceviez de  ma  présence. 

—  Tenez ,  monsieur  le  chevalier ,  éclaircissons  les  choses  en- 


REVUE  DE  PARIS.  159 

core  davantage.  Je  vois  à  tout  ceci  que  votre  envie  n'est  pas 
tant  de  plaire  à  celte  jeune  fille  que  de  ra'erapêcher  de  réussir. 
Vous  y  perdrez  votre  latin  ,  si  elle  me  trouve  à  son  goût.  Celte 
fantaisie  n'est  pas  honnête,  monsieur,  et  offre  d'ailleurs  quel- 
ques dangers. 

—  Des  dangers  ?  Je  ne  m'en  soucie  point. 

—  Ni  moi  de  voire  rivalité.  Vous  n'êtes  pas  amoureux,  mon- 
sieur; votre  proposition  le  prouve  suffisamment.  Je  gage  que 
vousne  savez  pas  de  quelle  couleur  sontles  yeux  de  M"^  Cécile. 

—  Us  sont  du  plus  beau  bleu  du  monde  ,  et  ses  cheveux  d'un 
blond  charmant. 

—  Et  ses  mains ,  comment  sont-elles  ? 

—  Je  crois  les  voir  :  petites  avec  des  doigts  un  peu  longs 
qui  se  relèvent  à  l'extrémité. 

—  C'est  bien  cela.  Mais,  dans  son  visage,  n'a-l-elle  pas  un 
signe  qui  vous  a  frappé? 

—  Je  n'ai  point  remarqué  de  signe  ,  répondit  le  chevalier  un 
peu  déconcerté. 

—  Un  détail ,  monsieur,  ou,  comme  on  pourrait  dire  ,  un 
accident,  qui  dislingue  son  visage  entre  mille  autres. 

—  La  finesse  des  sourcils  parfaitement  arqués? 

—  Pas  cela.  Une  beauté  qui  frappe  au  premier  regard ,  etqui 
vous  tourne  la  cervelle  à  mesure  qu'on  y  pense.  Quoi!  vous  ne 
l'avez  pas  aperçue  ? 

—  Ses  dents  semblables  à  des  perles  ? 

—  Vous  n'y  êtes  pas. 

—  M'y  voilà.  Le  sourire  qui  est  doux  comme  celui  de  la 
Vierge? 

—  Monsieur  le  chevalier  ,  s'écria  Jerzay  avec  sévérité  ,  non- 
seulement  vous  n'êtes  point  amoureux  ,  mais  vous  n'avez  pas 
même  regardé  avec  attention. 

—  Eh  !  que  diable  avez-vous  donc  vu  de  si  étrange? 

—  Une  fossette,  monsieur,  une  fossette  au  menton,  qui 
donne  un  charme,  une  grâce  inexprimables;  une  fossette  qu'on 
ne  voit  pas  sans  un  saisissement  qui  vous  Ole  la  raison.  Voilà 
où  il  fallait  vous  attacher.  Allez,  monsieur  le  chevalier ,  vous 
TOUS  moquez  des  gens  à  venir  parler  de  voire  passion,  quand 
vous  avez  la  tête  vide  et  que  vous  ne  pouvez  pas  dire  comment 
est  la  personne  dont  vous  prétendez  être  épris. 


160  REVUE  DE  PARIS. 

—  Eli  bien  !  aimez-la  pour  cette  fossette;  moi,  je  raimerai 
pour  quelque  autre  chose . 

—  Vous  n'êtes  pas  digne  de  l'admirer. 

—  Pourvu  que  je  sois  digne  de  l'épouser,  cela  suffira ,  car  je 
prétends  en  faire  ma  femme  ,  je  vous  en  donne  avis. 

—  Et  moi  de  même.  Quelle  pitié  !  n'avoir  pas  vu  cette  fos- 
sette ! 

—  Corbleu  !  vous  me  faites  perdre  patience  avec  voire  fos- 
sette. Faut-il  vous  prouver  que  tout  ceci  est  sérieux?  Prenez 
votre  épée  et  suivez-moi  dans  le  jardin. 

—  Oui,  c'est  cela,  il  faut  nous  battre;  nous  n'en  finirons 
jamais  autrement. 

Jerzay  mesura  l'épée  de  Menil  pour  en  choisir  une  de  même 
longueur;  puis  on  descendit  à  la  hâte  au  jardin,  comme  si 
l'affaire  eût  été  pressée. 

—  Voulez -vous  convenir,  dit  le  chevalier,  que  le  premier 
qui  sera  touché  abandonnera  ses  prétentions  sur  la  demoi- 
selle? 

—  Par  ma  foi  !  répondit  Jerzay,  quand  vous  réussiriez  à  me 
larder  de  cent  coups,  je  ne  rabattrais  pas  un  iota  de  mes  pré- 
tentions. Ceci  montre  encore  que  vous  n'êtes  pas  amoureux.  Vous 
n'ouvrez  pas  la  bouche  sans  qu'il  vous  échappe  une  preuve  de 
votre  indifférence. 

—  C'est  la  fin  qu'il  faudra  voir.  Croisons  le  fer ,  monsieur  le 
marquis. 

—  Je  suis  en  garde, 

Menil,  qui  était  le  plus  robuste  des  deux,  voulut  profiter  de 
ses  avantages  en  passant  sur  son  adversaire  comme  M.  de 
Coustenau  dans  son  fameux  duel  avec  l'abbé  de  Gondi  ;  mais 
Jerzay ,  plus  agile  que  lui  ,  fit  un  bond  en  arrière  ,  et,  lui  pré- 
sentant la  pointe  de  son  arme  ,  il  lui  perça  le  bras  droit  dans  la 
saignée.  Le  chevalier,  sentant  son  épée  lui  échapper,  la  prit  de 
la  main  gauche. 

—  Vous  avez  gagné  la  partie  ,  dit-il  ;  la  revanche  sera  pour 
moi  un  autre  jour. 

La  rage  de  se  voir  vaincu  se  mêlant  à  la  douleur  physique, 
Menil  jura  cent  fois ,  avant  de  rentrer  chez  lui ,  de  n'avoir  point 
de  repos  qu'il  n'eût  tué  son  rival,  et  il  songea  bien  plus  b.  sa 
vengeance  qu'à  ses  amours. 


REVUE  DE  PARIS.  161 


II. 


La  blessure  du  chevalier  n'offrait  aucun  danger,  el  se  trouva 
guérie  en  moins  de  huit  jours.  Comme  les  duels  de  ce  genre 
étaient  fréquents  alors,  on  ne  pensait  pas  que  ce  fût  la  peine 
d'en  parler,  à  moins  qu'il  ne  restât  un  homme  sur  le  carreau. 
Cependant  le  blessé  eut  soin  de  faire  un  peu  de  bruit,  afiu 
d'apprendre  à  1^1""=  Cécile  qu'il  s'était  battu  pour  elle  et  qu'il 
comptait  recommencer.  Ce  fut  pour  son  rivai  qu'il  travailla  en 
agissant  ainsi.  Les  regards  de  la  jeune  lîlle  eurent  une  douceur 
mêlée  d'intérêt,  la  première  fois  qu'ils  rencontrèrent  ceux  de 
Jerzay. 

Un  dimanche  à  la  sortie  de  l'église,  nos  deux  concurrents  se 
présentèrent  à  la  fois  devant  M""  Cécile  pour  lui  offrir  l'eau 
bénite.  Les  mains  des  deux  cavaliers  furent  tendues  en  même 
temps ,  comme  s'ils  s'étaient  donné  le  mot.  Avec  cette  présence 
d'esprit  que  les  femmes  possèdent  admirablement  dans  les  occa- 
sions d'importance,  Cécile  comprit  aussitôt  qu'elle  ne  devait  pas 
accorder  de  préférence  au  pied  du  mur.  Elle  feignit  de  ne  pas 
s'apercevoir  du  service  qu'on  lui  voulait  rendre,  et,  plongeant 
ses  doigts  dans  le  bénitier  ,  elle  laissa  les  deux  rivaux  le  bras 
levé,  le  corps  civilement  incliné,  les  pieds  en  dehors  elle  cha- 
peau à  la  main  gauche. 

—  Que  le  diable  vous  étouffe,  chevalier!  dit  le  marquis 
lorsque  la  demoiselle  eut  franchi  la  porte  de  l'église, 

—  Qu'il  vous  étrangle  vous-même  ! 

—  Vous  avez  bien  besoin  de  vous  fanlasier  pour  une  per- 
sonne qui  ne  vous  remarque  pas,  et  de  venir  comme  une  mouche 
vous  planter  toujours  entre  elle  et  moi. 

—  Il  faut  croire  que  j'en  ai  besoin,  puisque  je  le  fais.  Si  je 
suis  une  mouche ,  vous  êtes  un  frelon. 

—  Morbleu  !  je  veux  que  cela  finisse. 

—  C'est  mon  avis. 

—  Si  nous  nous  reballions  ? 

—  Bien  volont^rs. 

—  Voici  un  petit  cimetière  qui  semble  là  loul  exprès. 

14. 

I 


162  REVUE  DE  PARIS. 

—  Va  pour  le  petit  cimetière. 

Sans  attendre  que  la  foule  qui  sortait  de  Téglise  se  fût  dis- 
persée, les  deux  rivaux  entrèrent  dans  leur  champ-clos.  Cette 
fois.Menil  mit  dans  son  jeu  toute  sa  science  de  l'escrime.  Le 
combat  dura  longtemps  ,  et  Jerzay,  qui  était  plus  animé  que  son 
adversaire,  manqua  de  prudence.  L'épée  lui  effleura  les  côtes  , 
mais  sans  entamer  la  chair ,  et ,  le  hasard  le  servant ,  il  toucha 
Menil  dans  le  poignet  par  un  coup  de  maladresse. 

—  Ventrebleu  !  s'écria  le  chevalier,  me  voilà  encore  empêché 
par  une  égralignure.  Monsieur  le  marquis,  je  vous  ajourne  à 
quinzaine  ,  et  tout  de  bon  cette  fois  ,  avec  nos  chevaux,  deux 
seconds  et  le  pistolet  à  la  main. 

—  Comme  il  vous  plaira  ,  chevalier. 

Cette  blessure,  qui  semblait  plus  légère  que  l'autre,  eut 
pourtant  quelque  gravité.  Le  bras  enfla  ,  et  Menil  se  vit  con- 
damné au  repos.  Le  dimanche  suivant ,  Jerzay,  se  trouvant  à 
l'église  seul  maître  de  la  place,  s'abreuva  d'oeillades  qui  appro- 
chaient de  la  tendresse.  Il  sentit  un  petit  frisson  dans  les  doigts 
de  sa  belle  en  lui  donnant  l'eau  bénite  à  la  sortie.  Du  caractère 
dont  il  était ,  l'espérance  lui  serait  venue  à  moins,  il  ne  douta 
plus  qu'il  ne  fût  aimé.  Sa  passion  s'en  accrut  selon  la  règle 
ordinaire  ;  la  fossette  au  menton  lui  entra  plus  avant  dans  l'es- 
prit, et  cette  folie  qu'on  appelle  amour  ne  nous  galope  jamais 
aussi  fort,  comme  ditMontaigne ,  que  lorsqu'elle  s'attache  ainsi 
à  quelque  détail  minutieux  d'un  beau  visage. 

Un  matin  que  Jerzay  passa  devant  le  cabaret  du  Taureau- 
Blanc,  l'hôtesse  accourut  sur  le  seuil  de  la  porte  : 

—  Comment n'ètes-vous  pas  à  Rosny,  monsieur  le  marquis? 
dit-elle.  On  y  chasse  un  cerf  ce  matin,  et  vous  y  verriez 
M.  d'Endreville.  Rien  n'est  si  joli  que  M"o  Cécile  sur  son  petit 
cheval ,  avec  des  bottines  rouges. 

—  J'y  serai  tout  à  l'heure. 

Jerzay  piqua  des  deux,  et  l'hôtelière  lui  souhaita  bonne 
chance.  Il  rejoignit  les  chasseurs  comme  on  se  rendait  au  bois 
où  le  cerf  était  enfermé.  La  première  personne  qu'il  aperçut  fut 
Cécile  à  côté  de  son  père.  Il  aborde  le  gentilhomme  sauvage 
avec  courtoisie  : 

—  Puisque  mademoiselle  votre  fille  aime  la  <^assc,  monsieur, 
je  vous  offrirai  volontiers  le  libre  passage  sur  mes  terres. 


REVUE  DE  PARIS.  163 

Nous  avons  à  Jerzay  quelques  chevreuils  dont  vous  pourrez 
disposer. 

—  Grand  merci ,  monsieur;  ma  fille  n'aime  pas  autant  la 
chasse  que  vous  le  pensez,  et  moi  je  suis  ici  pour  affaires. 

—  Me  permeltrez-vousdu  moins,  monsieur,  d'envoyer  quel- 
quefois mes  violons  à  mademoiselle? 

—  Une  honnête  fille  n'a  que  faire  des  violons,  et,  s'il  faut 
tout  vous  dire,  nous  ne  courons  pas ,  vous  et  moi,  le  même 
gibier.  Mais  comment  n'êles-vous  pas  à  la  cour ,  monsieur  le 
marquis?  Le  manteau  du  petit  roi  sera  bientôt  assez  long 
pour  qu'on  le  porte ,  et  c'est  un  bel  emploi  que  celui  de  porte- 
manteau. 

—  Apparemment  assez  beau  pour  exciter  de  la  jalousie. 

—  Votre  responsabilité  sera  grande.  Si  le  roi  gagne  un 
rhume  au  jeu  de  paume  ,  on  vous  accusera  peut-être  de  ne 
l'avoir  pas  couvert  à  propos. 

—  Je  m'attends  à  trouver  partout  des  plaisants  ;  je  les  sup- 
porte dans  leVexin,  pour  être  bon  voisin  ;  mais  ,  à  la  cour,  je 
leur  couperai  la  gorge. 

Notre  marquis  s'éloigna  de  peur  d'en  venir  malgré  lui  à  une 
querelle  avec  le  père  de  sa  maîtresse. 

Cependant  le  veneur  qui  menait  la  chasse  prononça  le 
laisse z-cour re ,  et  les  fanfares  annoncèrent  que  le  cerf  était 
lancé  En  un  moment  la  jeunesse  impétueuse  se  dispersa  dans 
les  bois.  Les  têtes  grises  et  les  politiques  restaient  seuls  en 
arrière.  Le  gentilhomme  sauvnge  paraissait  fort  occupé  au 
milieu  d'eux  ,  et  sa  fille  se  tenait  un  peu  à  distance  ,  peut- 
être  à  dessein.  Jerzay  j)rotila  de  l'occasion  pour  revenir  près 
d'elle. 

—  Je  n'ai  point  le  bonheur  de  plaire  à  M.  votre  père,  lui 
dit-il. 

—  Il  est  vrai  que  vous  avez  mal  débuté  ensemble;  mon 
père  est  brusque.  Je  vt)us  prie,  monsieur,  d'excuser  sa  rudesse. 

—  Elle  me  désespère  ,  car  je  souhaitais  avec  ardeur  son 
amitié,  comme  un  moyen  de  gagner  celle  d'une  personne  que 
j'aime  et  dont  il  dis|)Ose. 

—  Hélas  !  reprit  la  demoiselle  en  rougissant ,  c'était  la  voie 
la  meilleure  et  la  plus  bunntjte. 

—  L'aversion  de  M.  d'Kndreville  m'oblige  à  suivre  un  chemin 


164  REVUE  DE  PARIS. 

opposé.  Je  n'ai  plus  qu'à  me  faire  agréer  de  la  personne  que 
j'aime  ,  et  je  la  supplierai  de  m'aider  à  combattre  cette  haine 
cruelle  que  je  ne  mérite  pas.  Les  instants  sont  précieux.  C'est  à 
présent  qu'elle  peut  me  dire  si  elle  approuve  mon  projet ,  si 
l'amour  qu'elle  a  dii  voir  cent  fois  dans  mes  yeux  ne  l'a  pas 
trouvée  insensible  ,  ou  bien  s'il  me  faut  étouffer  ma  tendresse 
pour  elle  ,  au  risque  d'en  mourir. 

Un  amant  sait  bien  démêler  la  vérité  à  travers  la  rougeur  et 
les  mots  entrecoupés  ;  mais  l'occasion  avait  trop  lardé  à 
s'offrir ,  les  regards  avaient  de()uis  longtemps  trop  d'avance 
sur  les  discours ,  pour  qu'on  s'en  tînt  celte  fois  au  langage 
muet,  quelle  que  fût  son  éloquence.  M"»  Cécile  releva  ses  pau- 
pières baissées ,  et  surmonta  son  trouble  en  répondant  d'une 
voix  tremblante  qu'elle  approuvait  le  projet  du  marquis, 
et  qu'elle  l'y  aiderait  de  tout  son  cœur.  Cet  effort  une  fois 
fait,  la  timidité  s'écarta  un  peu  et  céda  la  place  à  la  confiance. 

—  Ne  vous  dissimulez  pas ,  poursuivit  Cécile,  que  les  obsta- 
cles sont  grands.  Mon  père  est  du  parti  contraire  à  la  cour.  La 
guerre  civile  va  nous  séparer.  On  dit  que  la  paix  signée  à 
Saint-Germain  ne  sera  pas  acceptée,  et  que  les  portes  de  Paris 
seront  fermées  aux  députés  du  parlement. 

—  Vous  me  percez  le  cœur  ,  reprit  Jerzay  ,  en  me  montrant 
la  guerre  et  le  parlement  entre  vous  et  moi ,  car  je  ne  puis 
cesser  d'être  fidèle  à  la  reine. 

—  Gardez  cette  fidélité,  monsieur;  elle  vous  honore,  et  il 
faut  l'observer  religieusement  afin  que  je  puisse  croire... 

—  A  celle  que  je  vous  dois  ,  interrompit  Jerzay. 

Notre  marquis  fit  alors  ces  mille  serments  d'amour  et  de 
constance  qui  ne  prouvent  rien  ,  sinon  que  le  cœur  aime  dans 
le  moment  oii  la  bouche  les  prononce.  Cécile  en  écouta  autant 
qu'il  en  voulut  dire,  et  avec  des  yeux  brillants  de  plaisir  et 
(l'émotion  : 

—  Vous  devez,  répondit-elle  ,  puiser  de  l'espoir  dans  cette 
idée,  que  mon  père  a  pour  moi  plus  de  tendresse  encore 
qu'il  n'a  de  haine  contre  la  cour.  11  faut  éviter  sa  compagnie 
et  montrer  de  la  patience  à  endurer  ses  boutades ,  pour  l'amour 
de  moi.  Le  |)lus  sage  est  de  quitter  la  chasse  et  de  retourner 
chez  vous. 

Jerzay  n'eut  garde  d'obéir.  Tout  en  parlant  de  prudence , 


REVUE  DE  PARIS.  165 

d'avenir,  d'obstacles  à  surmonter ,  on  se  répéta  de  cent  façons 
qu'on  s'aimait ,  qu'on  peuserait  l'un  à  l'autre  incessamment. 
Enfin  ,  on  serra  les  nœuds  autant  qu'on  put  afin  d'èlre  bien  en- 
gagés avant  de  se  séparer. 

Le  gentilhomme  sauvage  ayant  achevé  sa  conférence  poli- 
tique, celle  de  nos  amants  se  trouva  terminée  par  force.  Avec 
celte  irrésolution  particulière  aux  gens  amoureux ,  Jerzay  rôda 
quelque  temps  encore  autour  de  sa  maîtresse  en  cherchant 
une  seconde  occasion  qui  ne  voulut  pas  se  présenter.  Un  dia- 
logue entre  deux  inconnus  le  tira  de  ses  méditations. 

—  Voilà,  disait  l'un  d'eux,  un  coup  de  main  hardi  que 
M.  d'Endreville  vient  de  monter  contre  la  reine. 

—  M,  de  Menil  est,  dit-on  ,  de  la  partie;  nous  ferons  route 
séparément;  mais  lui  qui  ne  s'est  donné  à  la  fronde  que  de  ce 
matin,  aura  l'honneur  de  voyager  en  compagnie  du  chef. 

—  Il  y  a  sans  doute  un  mariage  sous  jeu  avec  la  jeune  de* 
moiselle  ? 

—  Cela  se  pourrait. 

Le  marquis  comprit  à  d'autres  propos  interrompus  qu'il  se 
brassait  une  conspiration  sous  le  prétexte  de  cette  chasse.  Il  eût 
peut-être  pris  ombrage  de  ce  qu'on  avait  dit  sur  Menil,  si  les 
aveux  de  Cécile  ne  lui  eussent  donné  de  l'assurance.  Trop 
confiant  en  lui-même  pour  être  jaloux ,  il  rentra  chez  lui  le 
cœur  plein  de  tendres  sentiments  ,  et  il  laissa  les  nouvelles  du 
jour  et  les  colères  du  parlement  pour  ne  songer  qu'à  ses 
amours.  Sur  le  soir,  un  exprès  du  chevalier  de  Menil  lui  ap- 
porta une  lettre  ainsi  conçue  : 


«  MoiTSiECR  lE  Marquis, 

«  Je  n'ai  point  oublié  que  nous  devons  nous  rencontrer 
dans  quatre  jours  d'ici.  Un  voyage  d'importance  m'oblige  à 
vous  demander  un  délai.  Je  désire  m'acquitter  des  deux  coups 
d'épée  que  Je  vous  dois ,  et  j'espère  que  vous  ne  perdrez  rien 
pour  attendre.  Vous  avez  été  bien  inspiré  en  refusant  l'accom- 
modement que  je  vous  proposais.  Votre  partie  serait  mau- 
vaise à  l'heure  qu'il  est;  ce  qui  veut  dire  qu'il  y  a  quelque 


166  REVUE  DE  PARIS. 

amendement  dans  les  affaires  de  voire  très-humble  serviteur  et 
voisin.  » 

Le  marquis  répondit  par  le  même  courrier  : 


a  MONSIEDR  LE  CHEVALIER  , 

»  Notre  rencontre  n'a  rien  qui  presse.  Vous  me  trouverez 
prêt  à  vous  satisfaire  une  autre  fois  comme  à  présent.  Nous 
jouerons  à  quitte  ou  double  les  deux  coups  d'épée  (pie  vous  me 
devez.  Quant  à  vos  affaires  de  cœur,  je  vous  félicite  de  leur 
amendement,  et  je  suis  persuadé  que,  par  un  juste  retour, 
vous  vous  réjouirez  d'apprendre  qu'il  y  a  un  mieux  notable 
dans  celle  de  votre  très-obéissant  voisin  et  serviteur.  » 

Le  ton  de  cette  réponse  ne  prouve  pas  que  Jerzay  n'ait  point 
eu  du  souci  des  airs  conquérants  de  M.  de  Menil.  Sans  oser 
former  un  soupçon  injurieux  contre  la  loyauté  de  Cécile, 
l'envie  le  talonnait  d'approfondir  avec  elle  tout  ce  mystère. 

L'un  des  signes  certains  auxquels  on  distingue  les  fictions  des 
histoires  véritables  est  la  complaisance  extrême  des  faiseurs  de 
romans  à  procurer  des  entretiens  secrets  à  leurs  amoureux. 
Rien  n'est  en  réalité  plus  rare  qu'un  tète-à-lête,  d'une  heure 
seulement,  entre  un  beau  garçon  et  une  jolie  fille  bien  gardée 
par  son  père  ;  cependant  on  voit  les  conteurs  prodiguer  ù  leur 
héros  autant  de  ces  moments  agréables  qu'ils  en  peuvent  sou- 
haiter, au  grand  mépris  de  la  vraisemblance.  La  vie  ne  s'ar- 
range pas  ainsi  selon  les  désirs  des  gens,  et,  malgré  notre 
bonne  volonté  de  montrer  le  marquis  heureux,  nous  respectons 
trop  la  vérité  pour  ajouter  rien  à  ce  que  nos  informations  nous 
permettent  d'avancer  sans  craindre  qu'on  nous  accuse  d'infidé- 
lité ou  d'exagération. 

Jerzay,  en  se  creusant  la  cervelle  à  chercher  comment  il 
parviendrait  jusqu'auprès  de  sa  belle  ,  eut  le  loisir  de  remar- 
quer combien  les  romans  sont  pleins  d'impostures.  Le  dimanche 
était  encore  loin ,  et  les  œillades  de  la  messe  n'offraient  plus 
qu'un  aliment  trop  léger  pour  ses  désirs.  Tout  ù  coup  il  pensa 
<|ue  l(!  moyen  le  plus  simple  de  voii'  une  dame  était  de  prendre 


REVUE  DE  PARIS.  167 

>onchai)e;iu  .  de  moulera  cheval  et  de  l'aller  trouver  chez  elle. 
Il  prit  donc  son  chapeau  et  demanda  son  cheval.  La  nuit  était 
sombre  et  l'air  doux.  Notre  marquis  s'enfonça  dans  les  bois  par 
les  chemins  de  traverse,  suivi  d'un  valet  sûr  et  adroit,  avec  la 
résolution  de  tenter  quelque  entreprise. 

A  un  quart  de  lieue  d'Endreville,  Jerzay  laissa  les  chevaux 
à  la  garde  de  son  laquais  pour  gagner  seul  le  château.  Avec  ses 
jambes  de  vingt  ans  ,  il  eut  bientôt  franchi  les  clôtures  ;  il  pé- 
nétra sans  bruit  jusqu'au  pied  des  murailles.  Un  silence  pro- 
fond régnait  partout.  La  vieille  architecture  elle  délabrement 
de  l'habitation  .  son  aspect  fantastique  à  cette  heure  de  la  nuit, 
le  lierre  qui  en  couvrait  les  pierres  ,  et  les  ronces  qui  en  défen- 
daient les  abords,  lui  donnaient  un  grand  air  de  parenté  avec 
ces  manoirs  diaboliques  dont  les  Araadis  et  les  poëraes  de  che- 
valerie faisaient  de  longues  descriptions.  Il  n'eût  tenu  qu'à  notre 
aventurier  de  se  croire  quelque  paladin  des  temps  anciens, 
conduit  par  le  destin  à  la  délivrance  d'une  belle  ;  mais  Jerzay 
devait  à  la  nature  et  au  feu  marquis  son  père  cet  esprit  gaulois 
dont  le  bon  sens  forme  le  fond,  et  qui  se  prèle  peu  aux  jeux 
d'imagination,  sans  exclure  pourtant  ni  la  passion,  ni  même 
parfois  un  certain  tour  poétique  dont  la  veine  existe  à  l'endroit 
des  sentiments.  On  concevra  donc  sans  peine  que  Jerzay  ne  se 
soit  point  arrêté  à  contempler  le  vieux  château  ,  et  qu'il  ait  bien 
plutôt  pensé  à  la  jeune  fille  qu'il  aimait  et  qui  habitait  ce  sé- 
jour. II  remarqua  d'abord  lespoints  où  l'on  voyait  de  la  lumière  ; 
c'étaient  les  soupiraux  des  cuisines  et  une  fenêtre  située  au  pre- 
mier étage  d'une  tour.  Un  châtaignier  lui  parut  offrir  tout 
exprès  un  lieu  d'observation.  Il  y  monta,  et  trouva  ,  en  usant  de 
précautions  ,  une  branche  où  il  était  à  l'aise  et  d'où  ses  regards 
pénétraient  dans  l'intérieur  de  l'appartement. 

Cécile,  assise  devant  une  petite  table,  écrivait  sous  la  dictée 
de  son  père  ,  qui  allait  et  venait  dans  la  chambre.  M.  d'Endre- 
ville .  animé  par  la  composition  ,  passait  les  mains  sur  sa  barbe 
et  s'arrêtait  quelquefois  devant  sa  fille  en  croisant  les  bras 
d'un  air  tragique.  Ce  travail  lui  échauffa  sans  doute  la  tête , 
car  il  ouvrit  la  fenêtre  ,  ce  qui  permit  à  notre  héros  d'entendre 
la  fin  du  morceau  politique  que  la  main  blanche  de  sa  maîtresse 
mettait  sur  le  papier. 

—  Où  en  eies-vous,  Cécile?  dit  le  gentilhomme  sauvage. 


168  REVUE  DE  PARIS. 

—  9  Je  n'ai  pas  essuyé  un  seul  refus.  » 

—  « ....  Un  seul  refus.  Vous  pouvez  donc  annoncer  à  M.  le 
coadjuteur  l'arrivée  des  quatre-vingts  gentilshommes  du  Vexin 
d'ici  à  trois  jours.  Ils  sont  tous  riches ,  bien  pourvus  en  armes, 
chevaux  et  domestiques,  et  se  rendront  à  l'archevêché  sans 
qu'il  lui  en  coûte  un  doublon.  Il  n'aura  plus  qu'à  les  loger  dans 
le  voisinage  de  Notre-Dame.  Le  rendez-vous  est  à  Mantes,  où 
nous  coucherons  demain  pour  nous  recorder  ensemble.  Nous  y 
séjournerons  vingt-quatre  heures,  alin  de  laisser  le  temps  de 
nous  rejoindre  à  ceux  qui  auront  du  retard.  Je  sais  de  bonne 
main  qu'on  promène  tous  les  jours  le  petit  roi  dans  le  bois  de 
Saint-Germain  avec  une  faible  escorte.  Si  M.  le  coadjuteur  en 
est  d'avis,  nous  passerons  dsjns  la  forêt  à  l'heure  de  celte  pro- 
menade ,  et  je  prends  l'engagement ,  à  moins  d'un  contretemps 
impossible  à  deviner,  d'enlever  les  princes  avec  mon  monde, 
et  de  conduire  ces  otages  précieux  à  l'ombre  des  tours  de  la  ca- 
thédrale. Par  là,  le  refus  que  fait  la  reine  de  ramener  son  fils 
à  Paris  se  trouvera  levé.  M.  le  coadjuteur  décidera  ensuite 
dans  sa  sagesse  s'il  lui  convient  d'être  le  protecteur  de  la 
France,  ainsi  que  miîord  Cromwell  l'est  de  l'Angleterre.  Ce- 
pendant,  comme  cette  proposition  est  de  conséquence  et  que 
je  ne  sais  point  suffisamment  les  plans  de  M.  le  coadjuteur  pour 
assuré  que  cet  enlèvement  ait  son  approbation,  je  le  prie  d'en- 
voyer à  Mantes  un  courrier  qui  m'apprenne  ses  volontés....» 

M.  d'Endreville  prit  la  plume  en  cet  endroit  de  la  missive  , 
afin  d'écrire  le  reste  de  sa  main ,  et  l'on  peut  supposer  ,  à  ce 
qui  précède,  que  la  suite  contenait  quelqu'autre  phrase  trop 
horrible  pour  être  communiquée  à  sa  fille.  Jerzay,  saisi  d'in- 
dignation, eût  peut-être  apostrophé  le  gentilhomme  sauvage 
du  haut  de  son  arbre,  si  la  présence  de  sa  maîtresse  ne  lui  eût 
rappelé  qu'il  n'était  pas  venu  pour  la  politique.  Ses  amours 
passaient  avant  les  intérêts  de  la  reine.  Il  se  promit  pourtant 
de  mettre  obstacle  à  ces  desseins  abominables  qu'il  surprenait 
inopinément.  Cécile  paraissait  fort  émue. 

—  Nous  allons  donc  quitter  ce  pays  demain  ?  dit-elle  à  son 
pore. 

—  Il  faut  être  à  cheval  à  huit  heures  du  matin.  Préparez  vos 
bagages  ce  soir.  Un  chariot  partira  au  point  du  jour  pouf 
Mantes. 


REVUE  DE  PARIS.  169 

—  Et  pourquoi  ra'avoir  caché  vos  projels  jusqu'à  ce  mo- 
ment? 

—  Quel  besoin  aviez-vous  de  les  savoir? 

Cécile  n'osa  rien  dire  contre  le  complot  de  l'enlèvement  du 
roi.  Dans  son  trouble,  elle  vint  sur  le  balcon  pour  y  respirer 
plus  à  l'aise.  Les  jeunes  filles  s'attendent  toujours  un  peu  à  voir 
leur  amant  sortir  de  terre  ou  descendre  du  ciel  auprès  d'elles  ; 
aussi,  lorsque  Jerzay  lui  jela  fort  adroitement  une  petite 
branche  d'arbre  qui  tomba  sur  sa  robe,  Cécile  devina  bien  qui 
pouvait  être  là.  On  ferma  précipitamment  la  fenêtre,  mais  non 
pas  sans  que  le  mouchoir  agité  en  manière  de  signal  apprît 
Jerzay  qu'on  n'était  pas  fâchée  de  sa  hardiesse  et  qu'on  retour- 
nerait à  lui  plus  tard. 

Quand  la  lettre  fut  achevée  ,  le  père  la  porta  lui-même  au 
valet  de  charrue  qui  lui  servait  de  messager.  Cécile  parut  aus- 
sitôt dans  la  cour ,  et  appela  Jerzay ,  qui  fut  bien  vite  au  pied 
de  son  arbre. 

—  Vous  avez  dû  tout  entendre,  lui  dit-elle;  allez  â  Saint- 
Germain  ,  et  sauvez  le  roi. 

—  Nous  serons  en  mesure  demain.  Je  venais  pour  vous 
parler  de  nos  amours... 

—  Le  plus  utile  et  le  plus  pressé,  c'est  d'empêcher  que  mon 
père  ne  commette  un  grand  crime. 

—  Il  ne  le  commettra  pas ,  je  vous  en  réponds.  Songez  que 
nous  allons  être  séparés,  que  vous  quittez  ce  pays.  Ne  pouvez- 
vous  me  garder  ici  jusqu'au  matin  ? 

—  Et  vous,  monsieur,  songez  donc  que  je  vous  gronderais 
de  votre  imprudence,  si  le  hasard  ne  vous  eût  amené  à  propos. 
Je  vous  aime,  vous  le  savez.  C'est  tout  ou  rien  entre  vous  et 
moi.  Ne  vous  arrêtez  pas  à  des  bagatelles.  Obéissez-moi;  volez 
jusqu'à  Saint-Germain  ;  pénétrez  auprès  de  la  reine ,  et  ne  souf- 
frez pas  qu'on  mène  les  princes  dans  la  forêt. 

—  Vous  ne  pensez  qu'aux  princes  ,  et  vous  n'avez  pas  un  mot 
de  consolation  pour  moi,  dans  ce  moment  où  je  vous  perds! 

La  jeune  fille  tendait  sa  main  avec  effusion,  et,  sans  résister 
à  celle  de  Jerzay  ,  qui  l'attirait  à  lui,  elle  laissa  prendre  à  son 
amant  un  baiser  qu'il  avait  bien  gagné. 

—  Oue  vous  serez  coupable  si  vous  m'oubliez  après  cela!  lui 
dit-elle  tandis  qu'il  l'embrassait. 

5  15 


170  r.F.VlK   M.  PVRIS. 

—  Le  ciel  me  foiulroie  si  je  vous  oujjlie  jamais  ! 

On  entendit  la  voix  du  gentilhomme  sauvage  qui  appelait  sa 
fille.  Cécile  s'échappa  comme  un  oiseau  ;  et  Jerzay  ,  se  glissant 
le  long  des  murailles  ,  retourna  chez  lui  ,  fort  remué  parles 
événements  de  la  soirée. 

Le  lendemain,  le  marquis,  muni  de  ses  meilleures  armes 
et  suivi  de  quatre  laquais  montés  sur  d'excellents  chevaux, 
partit  de  grand  matin  pour  Saint-Germain.  Sans  doute  M.  d'En- 
dreville  s'était  mis  en  route  plus  tôt  qu'il  n'avait  dit ,  car  Jerzay 
le  trouva  aux  environs  de  Rosny.  Menil  l'accompagnait,  et  se 
tenait  assidûment  à  côté  de  Cécile.  La  joie  du  liiomphe  brilla 
sur  le  visage  du  chevalier  en  voyant  son  rival  saluer  d'un  air 
cérémonieux  et  passer  outre  au  grand  trot.  Tandis  que  Jerzay 
laissait  reposer  ses  chevaux  à  Mantes  ,  il  rencontra  dans  les 
rues  bien  des  visages  qu'il  connaissait  pour  des  frondeurs,  et  qui 
semblaient  équipés  en  guerre.  Un  mouvement  remarquable  ré- 
gnait dans  la  ville.  Les  écuries  étaient  pleines  ,  les  salles  des 
auberges  résonnaient  au  bruit  des  éperons.  Les  bourgeois  se  te- 
naient à  leurs  portes,  et  les  enfants  suivaient  les  cavaliers  en 
regardant  de  tous  leurs  yeux. 

Notre  héros  laissa  le  Vexin  à  ses  rumeurs,  et  poursuivit  son 
chemin  en  faisant  diligence.  Il  arriva  vers  midi  à  Saint- 
Germain.  Le  duc  d'Aumonl  avait  été  des  amis  de  son  père  j 
aussitôt  que  Jerzay  lui  eut  exposé  le  motif  de  son  voyage,  le 
duc  s'écria  que  cela  tombait  à  merveille.  Il  prit  notre  marquis 
par  le  bras,  et  le  mena  au  cabinet  du  ministre. 

—  Voici ,  dit-il  en  entrant,  un  beau  garçon  qui  apporte  à 
votre  éminence  une  réponse  toute  faite  pour  MM.  du  parlement. 
H  a  découvert  un  complot  qui  se  trame  à  six  lieues  d'ici  pour 
enlever  le  roi  pendant  sa  promenade  du  malin. 

—  Bon  cela!  dit  le  cardinal  j  contez-moi  ce  que  vous  savez , 
mon  jeune  ami  ;  mettez-y  des  détails  précis  et  des  noms  propres, 
afin  qu'on  ne  puisse  nier  la  chose. 

Jerzay  fit  un  récit  clair  et  circonstancié  de  son  aventure.  Il 
parla  de  la  lettre  au  coadjuteur,  en  adoucissant  un  peu  les 
termes,  afin  de  ménager  M.  d'Endreville.  Il  noinma  tous  les 
conspirateurs  qu'il  avait  vus  assemblés  à  Mantes  ,  sans  omettre 
le  chevalier  de  Menilj  mais  il  supplia  M.  le  cardinal  de  ne  le 
point  forcer  à  dénoncer  le  père  de  sa  maîtresse ,  en  assurant 


REVUE  DE  PARIS.  •         171 

qu'il  emploierait  lous  ses  soins  à  le  ramener  dans  la  bonne  voie. 

—  Nous  vous  passerons  celui-là  en  faveur  du  service,  dit  le 
cardinal  ,  quoique  ce  soit  le  plus  coupable  de  tous.  Je  vais 
causer  de  ceci  avec  la  reine.  M.  d'Âumont  vous  présentera  ce 
soir  pour  qu'elle  vous  remercie. 

Notre  marquis,  s'élant  retiré  dans  l'appartement  du  capi- 
taine des  gardes ,  vit  entrer  les  députés  du  parlement.  Leur 
conférence  ne  fut  pas  longue.  Au  moment  où  elle  nnissaK, 
l'ordre  fut  apporté  de  monter  à  cheval  et  de  préparer  les  car- 
rosses. La  cour  quittait  Saint-Germain.  M.  d'Aumont  eut  soin 
de  placer  Jerzay  sur  le  perron  où  la  reine  devait  descendre. 
L'escorte  et  les  voitures  y  arrivèrent  bientôt;  les  portes  s'ou- 
vrirent, et  la  régente  parut,  tenant  ses  enfants  parla  main. 

—  Messieurs  les  députés,  dit  Sa  Majesté  ,  si  la  ville  de  Paris 
a  tant  d'envie  de  revoir  le  roi ,  qu'elle  chasse  de  ses  murs  les 
traîtres  qui  conspirent  encore  après  la  paix  signée.  C'est  mon 
dernier  mot. 

—  Ce  complot  ne  vient  point  de  Paris,  madame,  et  votre 
bonne  ville  en  désavoue  les  auteurs,  répondit  une  voix  sortie 
du  groupe  des  robes  noires. 

—  Nous  partons  pour  Compiègne,  messieurs.  Voilà  le  cas  que 
je  fais  des  prières  de  notre  bonne  ville.  Le  roi  ne  doit  pas  de- 
meurer là  où  il  n'aurait  point  le  haut  du  pavé. 

Anne  d'Autriche  traversa  le  vestibule  d'un  pas  majestueux. 
Elle  était  belle  encore ,  malgré  ses  quarante-cinq  ans  ;  l'irrita- 
tion de  son  âme  augmentait  dans  ses  traits  énergiques  la  ma- 
jesté royale.  Les  yeux  de  notre  héros  en  furent  éblouis;  son 
cœur  battit  plus  vite  que  d'ordinaire  à  l'idée  de  parler  à  cette 
personne  altière  qui  tenait  à  trois  couronnes.  Cependant  le  no- 
ble sang  du  vieux  marquis  son  père  s'éveilla;  une  voix  inté- 
rieure lui  cria  qu'il  était  sur  son  terrain ,  et  qu'il  s'y  fallait 
montrer  homme  de  qualité,  serviteur  loyal,  intelligent  et  hardi. 
Leduc  d'Aumont  appela  Jerzay,  et,  lui  posant  une  main  sur 
l'épaule,  dit  à  la  reine  : 

—  Je  vous  présente  mon  protégé. 

—  Monsieur  de  Jerzay  n'est  point  un  inconnu  pour  nous ,  dit 
Anne  d'Autriche  avec  bienveillance.  Sa  place  est  gardée  dans 
la  maison  du  roi.  En  ces  temps  malheureux  où  les  sujets  fidèles 
sont  comptés,  nous  en  voyons  venir  un  de  plus  avec  plaisir. 


172  REVUE  DE  PARIS. 

Vous  pouvea  nous  accompagner  à  Compiègne, monsieur;  nous 
aurons  le  loisir  d'y  causer  du  service  que  vous  nous  avez 
rendu ,  car  nous  y  serons  les  maîtres. 

—  J'ai  peine  à  concevoir,  répondit  Jerzay,  qu'il  existe  un 
endroit  du  royaume  où  Votre  Majesté  ne  soit  point  maîtresse  du 
pays.  S'il  lui  plaisait  de  rentrer  à  Paris ,  je  m'imagine  que  la 
chose  serait  facile. 

—  Ce  n'est  rien  que  d'y  entrer,  puisqu'on  nous  y  appelle  et 
que  la  paix  est  acceptée  ;  il  y  faut  être  à  l'abri  des  insolences , 
et  tenir,  comme  je  l'ai  dit,  le  haut  du  pavé. 

—  Le  haut  du  pavé,  reprit  Jerzay,  appartient  à  celui  qui  le 
prend ,  et ,  si  Votre  Majesté  le  veut  avoir,  un  mot  de  sa  bouche 
doit  suffire. 

—  Et  quel  est  ce  mot? dit  la  reine,  soufflez-le-moi, monsieur, 
que  je  le  prononce. 

—  Le  voici ,  madame  :  je  veux  cela ,  et  je  prie  les  gens  qui 
m'aiment  de  faire  en  sorte  que  ce  soit  promptement. 

—  Eh  bien  !  c'est  à  vous  que  j'en  donne  l'ordre.  Prenez  le 
liant  du  pavé. 

—  Je  l'aurai  dans  huit  jours. 

La  reine  et  M.  d'Aumont  se  regardèrent  en  riant. 

—  Il  l'aura  indubitablement,  s'écria  le  vieux  duc. 

Anne  d'Autriche  adressa  un  sourire  à  Jerzay  et  monta  en 
carrosse. 

—  Votre  protégé ,  dit-elle  ,  m'a  l'air  de  réussir  dans  tout  ce 
qu'il  entreprendra.  Il  nous  en  faudrait  beaucoup  de  cette 
trempe.  C'est  un  des  jeunes  gens  les  mieux  faits  que  j'aie  jamais 
vus. 

Les  yeux  de  Sa  Majesté  cherchèrent  notre  marquis  par  la 
portière  du  carrosse  ,  et,  quand  ils  l'eurent  trouvé,  ce  fut  pour 
lui  envoyer  un  sourire  plus  gracieux  que  Je  premier.  Anne 
d'Autriche  était  fort  coquette;  les  manèges  des  femmes  jolies 
lui  durèrent  jusque  dans  un  âge  avancé  ,  comme  il  arrive  sou- 
vent aux  personnes  qui  ont  eu,  par  leur  position,  plus  de 
sagesse  que  la  nature  ne  leur  en  avait  donné.  Au  mpment  de 
partir,  elle  appela  encore  : 

—  Monsieur  de  Jerzay  ! 

Le  marquis  s'avança  le  chapeau  à  la  main. 

—  Oue  voulais-je  vous  dire?  murmura  la  reine  en  regardant 


REVUE  DE  PARIS.  i73 

le  ciel  et  en  posant  la  plus  belle  main  du  monde  sur  le  bord  de 
la  portière. 

Après  avoir  un  peu  cherché,  elle  reprit  : 

—  Entendez-vous,  à  Paris,  avec  MM.  de  Boutteville  et  de 
Candale  ;  ils  sont  gens  à  vous  bien  seconder.  Votre  projet 
m'amuse  prodigieusement. 

—  Ne  fût-il  bon  qu'à  divertir  Voire  Majesté ,  ce  serait  déjà 
beaucoup. 

—  M.  d'Aumont  m'en  fera  le  conte  dans  ma  ruelle. 

Siirun  signe  de  la  reine,  le  capitaine  des  gardes  donna  l'ordre 
du  départ.  Deux  heures  après  cela  ,  Jerzay,  qui  ne  doutait  de 
rien ,  entrait  dans  la  capitale,  et  voyant  ces  rues  tumultueuses, 
d'où  le  peuple  en  rébellion  avait  obligé  la  cour  à  s'enfuir,  il 
s'écria  : 

—  C'est  en  ce  pays-ci  qu'il  faut  faire  parler  de  soi,  et  non 
pas  dans  le  Vexin. 


III. 


tes  trois  dernières  années  de  la  fronde  sont  assurément  les 
plus  fécondes  en  incidents  que  l'on  puisse  trouver  dans  notre 
histoire.  On  jouait  chaque  malin  le  pouvoir  aux  dés.  Les  ha- 
sards s'y  prêtaient ,  et  jamais  on  ne  vit  la  fortune  aussi  déré- 
glée qu'en  ce  temps-là.  Hormis  la  reine  et  le  peuple,  qui  étaient 
de  bonne  foi,  la  première  dans  son  obstination  à  conserver  le 
cardinal ,  et  le  second  dans  sa  haine  du  Mazarin  ,  tout  l'inter- 
médiaire se  composait  d'ambitieux  déguisant  leurs  passions 
sous  le  masque  du  zèle  pour  les  intérêts  du  roi  ou  les  souffrances 
des  pauvres  gens.  On  se  faisait  plus  fAché  qu'on  ne  l'était  contre 
la  cour,  afin  d'obtenir  de  meilleures  conditions  le  jour  de  l'ac- 
commodement. Tel  était  le  secret  de  la  plupart  des  querelles. 
Le  parlement  favorisait  ces  intrigues  en  multipliant  les  très- 
humbles  remontrances  et  en  refusant  les  impôts  avec  une  rare 
opiniâtreté.  Si  la  reine  eût  voulu  contenter  tout  le  monde,  en 
ce  moment  où  les  prétentions  n'avaient  plus  de  bornes,  les  ri- 
chesses des  Deux-Indes  n'auraient  pas  suffi  à  construire  les 
ponts  d'or  qu'on  demandait  pour  fair<'  sa  rentrée.  Après  la  fin 

15. 


174  REVUE  DE  PARIS. 

(lu  blocus  et  le  traité  de  paix  de  Rueil ,  on  devina  qu'une  nou- 
velle fronderie  allait  bientôt  s'élever  sur  les  débris  de  la  pre- 
mière. 

Le  cardinal  de  Refz  ne  dit  point  dans  ses  mémoires  que  son 
désir,  en  chassant  le  Mazarin,  fût  de  mettre  le  roi  en  tutelle  et 
de  remplacer  Richelieu.  Peul-étre  n'a-t-il  pas  vu  le  succès 
d'assez  près  pour  fixer  ses  pensées  là-dessus ,  ou  n'a-t-il  pas 
voulu  en  avouer  le  fond.  Quoi  qu'il  en  soit ,  il  possédait  au  plus 
haut  degré  l'art  de  conspirer  et  d'agiter  le  peuple.  Outre  son 
habileté  à  saisir  les  imaginations,  sa  prodigalité,  son  éloquence 
et  son  courage,  il  avait  pour  lui  les  curés  de  Paris,  qui  for- 
maient une  puissance  occulte  ,  unie  par  un  esprit  de  corps  in- 
croyable, toujours  au  courant  des  nouvelles  avant  le  reste  du 
public  et  poussant  des  ramifications  infinies  en  mille  endroits 
où  on  ne  la  soupçonnait  point.  Le  coadjuteur  eût  sans  doute 
triomphé  si  l'irrésolution  de  Monsieur  n'eût  rendu  inutiles  la 
moitié  de  ses  efforts  ,  et  s'il  n'eût  trouvé  à  l'autre  bout  de  la 
bascule  le  contrepoids  du  grand  Condé. 

Le  duc  de  Beaufort ,  tout  en  répétant  sans  cesse  «  qu'il  mar- 
cherait son  droit  chemin,  »  était  le  seul  chef  de  cabale  qui  ne 
sût  ni  où  il  allait  ni  ce  qu'il  voulait.  Ses  cheveux  blonds,  le  sang 
de  son  grand-père  Henri  IV,  et  ses  dehors  de  paladin  le  faisaient 
adorer  des  harengères.  Il  n'avait  qu'à  paraître  pour  soulever 
les  halles  j  mais  le  coadjuteur  le  menait  par  le  nez,  et  ce  jeune 
prince  était  le  meilleur  serviteur  de  l'archevêché,  tout  en  se 
croyant  redoutable  et  indépendant. 

Monsieur,  Gaston  d'Orléans,  avec  de  l'esprit,  des  lumières, 
la  parole  à  la  main,  le  goût  des  cabales,  était  l'homme  le  moins 
propre  aux  factions  comme  au  gouvernement.  Le  coadjuteur 
lui  reproche  amèrement  de  n'avoir  jamais  su  se  résoudre  à 
rienj  on  s'étonnera  moins  de  voir  Monsieur  insensible  à  l'at- 
trait du  pouvoir,  si  l'on  songe  que  M.  de  Gondi  ne  lui  souhaitait 
ce  pouvoir  que  pour  le  saisir.  La  faiblesse  et  la  paresse  de  ce 
prince,  sur  lesquelles  le  coadjuteur  comptait  pour  gouverner 
un  jour,  étaient  précisément  ce  qui  empêchait  Monsieur  de 
prendre  la  régence. 

Les  femmes  eurent  aussi  une  part  considérable  dans  les  in- 
trigues ,  et  quand  ce  sexe  pousse  au  désordre,  il  embrouille 
admirablement  l'écheveau.M"'  de  Chevreiise  ,  qui  venait  d'ar- 


REVUE  DE  PARIS.  175 

river  de  Paris,  aimait  le  coadjuteur  ;  elle  était  nièce  de  Madame 
et  s'entendait  avec  elle  pour  souffler  dans  l'oreille  de  Monsieur 
ce  qu'on  voulait  à  l'archevêché.  Mme  ^q  Pommereux,  parente 
de  M.  de  Gondi ,  savait  tout  ce  qu'on  disait  à  la  cour.  La  prin- 
cesse palatine,  femme  d'une  grande  intelligence,  s'intéressa 
un  moment  au  coadjuteur  par  enthousiasme  pour  ce  qui  était 
vaste ,  profond  et  aventureux.  Ce  fut  à  elle  qu'il  dut  le  chapeau 
de  cardinal.  M™"=  de  Monlbazon  ,  très-belle  et  galante,  comptait 
des  adorateurs  dans  tout  les  partis.  Elle  gouvernait  M.  de  Beau- 
fort ,  et  on  se  disputait  l'honneur  de  conduire  par  elle  la  tête 
éventée  de  ce  prince.  Le  maréchal  d'Albret ,  dont  elle  recevait 
bien  les  hommages  ,  la  promettait  à  Mazarin  ;  Vigneul ,  qu'elle 
aimait ,  ne  put  réussir  à  l'entraîner  vers  le  parti  de  Condé  ;  le 
coadjuteur  la  maintint  parmi  les  frondeurs.  M™»  de  Longue- 
ville  ,  après  avoir  brillé  au  premier  rang  et  tenu  sa  cour  à 
l'Hôtel  de  ville  pendant  le  blocus,  était  disparue  de  la  scène. 
Elle  fuyait  en  province,  plus  encore  pour  éviter  de  rentrer  chez 
son  mari  que  par  crainte  des  vengeances  de  la  reine. 

Quant  au  prince  de  Condé,  nous  parlerons  assez  de  lui  sans 
qu'il  soit  besoin  d'en  rien  dire  à  l'avance,  puisque  Jerzay  devint 
son  confident  et  sa  victime. 

Notre  héros  ,  en  arrivant  sur  le  théâtre  de  la  guerre  et  des 
cabales,  voulut  s'y  faire  connaître  pour  ce  qu'il  était.  Une  grosse 
somme  d'argent  qu'il  avait  apportée  l'aida  fort  à  prendre  dans 
Paris  la  figure  qu'il  souhaitait  avoir.  11  loua  un  petit  hôtel  dans 
la  rue  Saint-Honoré.  et  commanda  ses  repas  chez  le  traiteur  ù 
la  mode  en  attendant  qu'il  eût  un  cuisinier.  Beaucoup  des 
grands  seigneurs  étaient  aux  expédients  ou  vivaient  sur  leur 
crédit.  M.  de  Candale  ne  savait  à  quelle  porte  il  enverrait  frap- 
per pour  emprunter  quelques  pistoles.  Il  se  décidait  en  faveur 
de  son  ami  M.  de  Montmorenci-Boutteville  (1),  lorsque  celui-ci 
entra  en  disant  qu'il  lui  venait  demander  mille  écus.  Jerzay  les 
trouva  riant  aux  éclats  de  la  rencontre.  Son  projet  de  faire  du 
bruit  dans  la  ville  eut  semblé  merveilleux  à  ces  jeunes  fous 
quand  même  il  n'eût  pas  été  approuvé  de  la  reine.  M.  de  Can- 
dale surtout,  qui  était  fanfaron  et  courageux,  voulait  mener 
les  choses  grandement ,  assembler  tous  ses  amis  et  regarder 

(1)  Le  marcchal  de  Luxembourg. 


176  REVUE  DE  PARIS. 

les  gens  de  la  fronde  dans  le  blanc  des  yeux.  M.  deBoutteville, 
ayant  plus  de  sens ,  comprit  les  raisons  de  Jerzay,  qui  craignait 
de  gâter  les  affaires  en  se  donnant  des  torts.  Il  fut  convenu  que 
l'on  se  montrerait  d'abord  trente  personnes  ensemble ,  sans 
compter  les  hommes  de  suite.  On  envoya  chez  ceux  du  parti 
qui  étaient  en  ville  pour  leur  donner  rendez-vous  au  jardin 
des  Tuileries. 

Depuis  la  retraite  de  la  cour,  les  bourgeois  jouissaient  de 
cette  promenade.  Aussitôt  qu'ils  virent  au  loin  les  chapeaux  à 
plumes,  ils  cédèrent  les  grandes  allées  aux  gens  de  qualité.  On 
reprit  possession  du  pays  en  conquérants.  On  causait  et  on 
riait  tout  haut.  Les  portes  étaient  encombrées  de  valets  qui  re- 
nouaient connaissance  en  même  temps  que  leurs  maîtres  ,  en 
sorte  qu'il  y  eut  assez  de  bruit  pour  attirer  des  curieux  et 
ameuter  les  passants.  On  monta  sur  le  rempart  situé  au  bout  du 
jardin  où  était  le  fameux  traiteur  Renard,  et  l'on  soupa  en  plein 
air.  Le  repas  fut  aussi  bon  que  l'impromptu  le  permettait.  Les 
viandes  manquèrent  un  peu,  mais  on  se  rattrapa  sur  la  cave. 

Comme  il  rentrait  beaucoup  de  monde  dans  Paris,  la  troupe 
s'accrut  tous  les  jours  d'une  dizaine  de  gentilshommes.  Elle  se 
monta  bientôt  à  plus  de  six-vingts  personnes.  On  avait  des 
violons  et  des  chanteurs.  Le  peuple  venait  écouter  la  musique 
au  pied  du  rempart  ;  les  dames ,  voyant  qu'on  ne  songeait  pas  à 
inquiéter  ces  jeunes  gens,  abandonnèrent  les  arbres  de  la 
Place-Royale  pour  ceux  des  Tuileries.  Renard  y  faisait  fortune, 
et  ne  voulait  plus  servir  que  M.  de  Jerzay  et  ses  amis.  An 
théâtre  du  Marais ,  les  banquettes  de  la  scène  et  la  moitié  des 
loges  furent  prises  par  cette  cabale ,  qui  poussa  la  prudence 
jusqu'à  n'interrompre  la  pièce  que  deux  ou  trois  fois. 

Tout  ce  qui  pouvait  embarrasser  ou  humilier  la  fronde  était 
si  agréable  à  la  reine,  qu'elle  se  réjouissait  fort  des  succès  et 
de  la  hardiesse  de  Jerzay. 

M.  le  cardinal  trouvait  que  ces  folies  prenaient  de  l'impor- 
tance ,  et  que  c'était  un  coup  porté  aux  rebelles.  On  plaisantait 
à  Compiègne  aux  dépens  des  frondeurs  qui  se  tenaient  enfermés 
dans  leurs  trous.  On  ne  manqua  pas  de  s'imaginer  qu'ils  n'en 
sortiraient  plus,  que  le  parlement  était  apaisé  ,  le  peuple  dé- 
couragé, le  duc  de  Beaufort  voué  au  ridicule,  et  le  coadjuteur 
retombé  par  impuissance  dans  la  vie  ecclésiastique.  Le  retom> 


REVUE  DE  PARIS.  177 

à  Paris  du  prince  de  Condé  donna  queliiue  apparence  de  fonde- 
ment à  ces  idées.  Le  génie  de  ce  grand  capitaine,  la  hauteur  de 
son  langage  et  le  prestige  attaché  à  son  nom,  semblaient  suf- 
fire pour  brider  la  sédition  partout  où  il  se  montrait.  La  plus 
brillante  moitié  de  la  jeunesse  s'était  donnée  à  lui,  et  cette 
suite  riche  et  aventureuse  s'élevait  à  plus  de  quatre  cents  gen- 
tilshommes qui  l'accompagnaient  triomphalement  et  se  mode- 
laient sur  les  airs  de  leur  chef. 

Jerzay  ne  se  piquait  point  d'être  un  politique  profond.  Il  par- 
tageait la  confiance  de  la  cour;  et  comment  en  aurait-il  su  plus 
long  que  ceux  qui  avaient  tant  d'intérêt  à  juger  sainement  les 
choses  ?  Il  attendait  que  le  parti  de  la  fronde  eiit  perdu  toute 
espérance,  afin  de  ménager  au  père  de  sa  maîtresse  le  pardon 
de  la  reine ,  et  à  Cécile  un  rang  digne  d'elle  auprès  de  sa  ma- 
jesté. Un  billet  qu'il  trouva  chez  son  concierge  lui  vint  ap- 
prendre qu'il  n'en  était  pas  oii  il  se  croyait. 

a  Monsieur  le  marquis,  lui  disait-on,  voire  nom  a  fait  bien  du 
bruit  en  peu  de  temps.  Je  me  réjouis  de  la  faveur  que  vous  ac- 
corde votre  grande  protectrice  ;  mais  vous  êtes  sur  le  bord  d'un 
abîme.  Il  a  été  parlé  de  vous  hier  chez  M.  le  coadjuteur.  On  y 
a  rais  en  question  si  vous  seriez  égorgé ,  vous  et  vos  amis. 
N'allez  plus  à  ces  assemblées  qui  commencent  à  irriter  les  fron- 
deurs. Vous  ne  soupçonnez  point  leur  puissance.  Je  la  vois  de 
près ,  et  je  sais  que  d'un  mot  ils  soulèveraient  le  peuple.  La 
personne  qui  vous  donne  cet  avis  n'est  pas  reine  de  France, 
mais  elle  se  ferait  scrupule  de  vous  jeter  dans  le  danger  au  profit 
de  ses  colères.  » 

Quoique  la  lettre  n'eût  point  de  signature  ,  Jerzay  devina 
qu'elle  était  de  Cécile.  Le  petit  grain  de  jalousie  qui  perçait 
dans  la  dernière  phrase  lui  donna  autant  de  confusion  que  de 
joie ,  car  il  sentit  que  l'ambition  avait  occupé  son  âme  un  peu 
au  préjudice  de  l'amour.  Il  baisa  le  papier,  le  mit  dans  sa 
poche,  et ,  quand  il  eut  bien  rêvé  ù  toutes  les  beautés  de  Cécile, 
la  tristesse  le  prit  en  voyant  l'heureux  dénoûment  qu'il  croyait 
si  proche  se  perdre  au  loin  dans  les  brouillards  de  l'avenir. 

On  avait  commandé  pour  le  lendemain  un  grand  dîner  chez 
Renard  ,  où  l'on  devait  chanter  des  vaudevilles  contre  le  coad- 
juteur. Jerzay  alla  au  rendez-vous ,  dans  le  dessein  d'engager 
ses  amis  à  rompre  la  cabale.  Afin  de  s'y  prendre  habilement,  il 


178  KEVUE  DE  PAKIS. 

voulait  leur  faire  entendre  de  se  séparer  avant  que  la  longueur 
du  temps  amenât  la  désertion  dans  leurs  rangs.  Il  prépara  son 
discours  en  ce  sens  durant  la  promenade,  et  prit  place  à  table 
absorbé  par  ses  réflexions.  Les  rires  étaient  plus  forts  que  ja- 
mais autour  de  lui.  La  symphonie,  qui  s'évertuait  de  son  mieux, 
attirait  la  foule  des  passants  au  pied  du  rempart. 

—  Mes  amis  ,  s'écria  tout  à  coup  l'un  des  convives,  je  vois 
venir  à  nous  une  troupe  de  gentilshommes  qui  me  paraît  un 
peu  bien  nombreuse. 

—  Ce  sont  les  frondeurs,  dit  un  autre.  Je  reconnais  parmi 
eux  la  chevelure  blonde  de  M.  de  Beauforl. 

—  Ne  bougeons  de  nos  places  ,  dit  M.  de  Caudale,  et  buvons 
une  rasade. 

Il  y  eut  un  sauve  qui  peut  parmi  les  curieux.  Les  violons 
voulaient  gagner  le  large,  mais  M.  de  Boutteville  les  menaça 
de  les  tuer  s'ils  ne  poursuivaient  leur  musique  ;  ces  malheureux 
reprirent  donc  l'air  interrompu  du  Lansquenet  galant ,  et  ra- 
clèrent leurs  instruments  avec  des  mines  épouvantées.  En  un 
moment  la  terrasse  fui  envahie  par  les  frondeurs  ,  qui  formè- 
rent un  cercle  autour  de  la  table.  M.  de  Beaufort  ôla  son  cha- 
peau ,  et  les  convives  firent  de  même,  car  l'usage  voulait  alors 
que  l'on  mangeât  la  tête  couverte.  Le  prince  avait  préparé  son 
discours  : 

—  Messieurs  ,  dit-il ,  nous  venons  de  célébrer  en  votre  com- 
pagnie les  bienfaits  de  l'amnistie  elles  loisirs  de  la  paix... 

—  C'est  fort  bien  à  vous ,  interrompit  M.  de  Candale  en  se 
soulevant  à  demi,  les  deux  poings  posés  sur  la  table.  On  va 
faire  apporter  du  vin  ;  souffrez  seulemenlque  nous  vidions  ce  qui 
est  versé  dans  nos  verres.  Nous  allions  boire  à  une  dame,  et 
vous,  monsieur  le  duc ,  qui  êtes  petit-fils  de  Henri-le-Grand  , 
vous  trouverez  bon  que  nous  portions  cette  santé. 

—  Assurément,  messieurs. 

—  Le  verre  en  main  !  s'écria  M.  de  Candale.  Nous  buvons  à  sa 
majesté  la  reine  ! 

M.  de  Beaufort ,  ayant  perdu  le  fil  de  sa  harangue  ,  se  jeta 
dans  l'improvisation: 

—  A  présent ,  dit-il ,  je  vais  vous  servir  un  plat  de  ma 
fa^on. 

L«  prince  saisit  la  nnppe  des  deux  mains ,  ol  .  la  tirant  à  lui. 


REVUl'    l)V.  l'AKIS.  179 

fil  voler  en  l'air  !es  assieKes  et  les  bouteilles.  A  l'inslaiil ,  plus  de 
deux  cents  épées  furent  mises  au  vent. 

—  Messieurs,  reprit  M.  de  Beaufort  de  toute  la  force  de  ses 
poumons,  la  partie  n'est  pas  égale;  nous  sommes  trois  contre 
un  ,  et  il  y  a  parmi  vous  des  personnes  de  qualité  dont  la  vie 
ne  doit  pas  être  risquée  sur  un  hasard  aussi  mauvais.  Il  suffit 
que  vous  sachiez  que  l'on  ne  rit  point  à  nos  dépens.  Quant  à 
M.  de  Jerzay ,  qui  a  mis  tout  ceci  en  train  ,  si  nous  ne  le  jetons 
pas  du  haut  de  ce  rempart  dans  la  rue  .  c'est  en  considération 
de  ceux  qui  veulent  bien  l'avouer  pour  leur  ami. 

—  Il  faut  l'assommer,  crièrent  plusieurs  voix. 

—  Monsieur  le  duc  ,  dit  Jerzay,  tous  ceux  que  je  vois  dans 
votre  suite  ne  sont  pas  plus  grands  seigneurs  que  moi.  Donnez- 
m'en  un  pour  faire  le  coup  d'épée. 

—  Je  me  charge  de  ce  soin  ,  dit  le  chevalier  de  Menil ,  qui 
s'était  tenu  à  l'écart.  Nous  avons  un  vieux  compte  à  régler  en- 
semble. 

Le  chevalier  se  jeta  sur  Jerzay  à  l'improvlste  et  lui  plongea 
deux  fois  sa  rapière  dans  le  corps  (1). 

—  Nous  sommes  quittes  !  ajouta  Menil  en  se  remettant  dans 
le  groupe  des  frondeurs. 

Un  désordre  effroyable  suivit,  pendant  lequel  les  violons  et 
la  vaisselle  furent  brisés.  Cependant,  par  un  de  ces  jeux  for- 
tuits qui  ne  s'expliquent  point,  les  armes  rentrèrent  dans  leurs 
fourreaux  et  le  tumulte  s'apaisa.  Bientôt  il  ne  resta  plus  sur  la 
terrasse  que  l'infortuné  Jerzay,  baigné  dans  son  sang,  et  auprès 
de  lui  quelques  bonnes  âmes  qui  le  portèrent  à  son  logis. 

Ce  serait  abuser  de  la  pitié  du  lecteur  bénévole  ,  que  de  le 
tenir  longtemps  au  chevet  de  notre  héros  ,  lâchement  assassiné 
par  M.  de  Menil  :  nous  passerons  légèrement  sur  les  langueurs 
de  Jerzay  ;  nous  dirons  seulement  qu'il  demeura  au  lit  pendant 
trois  mois  entre  la  vie  et  la  mort.  On  lui  envoya  M.  Vautier , 
médecin  du  roi ,  qui  le  remit  sur  pieds,  et ,  pour  le  consoler,  la 
reine  lui  fit  présent  d'un  magnifique  nœud  d'épée  orné  de  pier- 
reries. 


(1)  Mémoires  du  cardinal  de  Retz. 


180  REVUK  DE  PARIS. 


IV. 


Tandis  que  Jerzay  comptait  les  jours  dans  les  ennuis  de  la 
convalescence,  la  cour  était  rentrée  au  Palais-Roj'al,  et  la  fron- 
derie  relevait  la  tête.  La  foule  demandait  l'exil  du  cardinal,  la 
superbe  Anne  d'Autriche  commençait  à  s'inquiéter  tout  de  bon  ; 
et  le  Mazarin  ,  sentant  le  sol  manquer  sous  ses  pieds ,  ne  savait 
plus  à  quel  expédient  s'arrêter  dans  son  arsenal  de  petites  ruses. 
Le  nom  de  Condé  était  île  seul  frein  des  séditieux,  et  la  res- 
source dernière  de  la  régence.  Pour  comble  de  malheur ,  ce 
prince  semblait  s'éloigner  de  la  reine;  il  traitait  le  ministre 
avec  une  hauteur  qui  approchait  du  mépris,  et  s'amusait  cruel- 
lement des  frayeurs  où  il  voyait  la  cour.  Sous  une  égale  aversion 
contre  le  cardinal  et  les  factieux,  il  cachait  une  ambition  sans 
bornes.  L'incertitude  de  sa  conduite  tenait  à  deux  partis  entre 
lesquels  son  esprit  flottait  encore  :  écraser  d'abord  la  fronderie 
pour  se  tourner  ensuite  contre  Mazarin ,  ou  bien  commencer 
par  chasser  le  ministre  en  s'unissant  au  peuple,  et,  dans  les  deux 
cas,  s'emparer  du  pouvoir.  Le  premier  parti  était  le  plus  hon- 
nête ,  mais  le  second  paraissait  d'un  succès  infaillible. 

Les  choses  en  étaient  là  ,  lorsque  notre  héros,  paré  de  ses 
plus  beaux  habits  et  de  son  nœud  d'épée,  rentra  au  Palais- 
Royal.  La  pâleur  de  son  visage  relevée  par  les  forces  de  la 
jeunesse ,  son  air  fier  et  sa  moustache  naissante  en  faisaient 
une  figure  de  roman  où  les  regards  se  prenaient  comme  à  des 
pipeaux.  Les  dames  y  mordaient  sans  dissimulation,  les  filles 
d'honneur  plus  en  dessous  et  à  la  dérobée.  Les  princesses  ne 
parlaient  que  de  leur  tendre  intérêt  pour  le  pauvre  blessé.  La 
grande  Mademoiselle ,  tout  entichée  qu'elle  était  alors  de  l'envio 
d'épouser  un  roi ,  daigna  préluder  par  des  mots  bienveillants  à 
l'amour  qu'elle  devait  ressentir  plus  tard  pour  un  autre  gentil- 
homme. La  reine  y  allait  en  franche  coquette.  Elle  appelait 
Jerzay  son  petit  chevalier,  lui  souriait  î»  tous  propos,  et  la 
majesté  royale  était  fort  tempérée  par  les  badinages.  Anne  d'Au- 
triche ,  négligée  pendant  vingt  ans  par  le  feu  roi ,  avait  accou- 
tumé de  prendre  le  style  et  les  façons  de  la  galanterie. 


REVUE  DE  PARIS.  ISl 

Le  cardinal  eut  quelque  ombrage  de  la  faveur  de  Jerzay.  Il 
feignait  de  se  tromper  dans  son  jargon  sicilien  pour  lancer  des 
paroles  offensantes  par  erreur  de  grammaire  ou  de  prononcia- 
tion. Notre  héros,  comme  on  sait,  ne  péchait  point  par  l'excès 
de  modestie.  Au  milieu  des  embûches  galantes,  il  avait  besoin 
de  toute  sa  mémoire  pour  se  rappeler  ses  serments  de  fidélité. 
La  tête  lui  tournait  un  peu  des  préférences  de  la  reine.  La  vanité, 
l'ambition,  tout  l'entraînait  de  ce  côté  par  une  pente  à  laquelle  il 
était  malaisé  de  résister. 

Ces  manèges  n'échappèrent  point  à  l'œil  d'aigle  de  M.  le 
Prince.  11  voulut  avoir  notre  marquis  parmi  ses  serviteurs. 

—  Monsieur  de  Jerzay,  lui  dit-il ,  le  roi  ne  sera  pas  majeur 
avant  deux  ans  :  que  comptez-vous  faire  jusque-là  ?  Il  est  agréa- 
ble d'être  à  la  mode  et  de  passer  le  temps  aux  genoux  des 
dames  j  mais  voulez-vous  ajouter  un  bout  de  réputation  à  vos 
mérites  de  berger  accompli?  donnez-vous  à  moi.  Je  vous  four- 
nirai l'occasion  de  risquer  un  coup  d'épée  en  meilleur  lieu  que 
la  terrasse  Renard. 

—  Je  n'osais  m'offrir  à  votre  altesse,  répondit  Jerzay.  Puis- 
qu'elle veut  bien  me  souhaiter  pour  son  serviteur,  je  serai  ù  elle 
si  la  reine  le  trouve  bon. 

—  Ce  sera  fait  tout  à  l'heure.  Je  vais  parler  à  Sa  Majesté. 
Depuis  longtemps  les  prières  de  M.   le  Prince  étaient  des 

ordres  ;  la  reine  déclara  qu'elle  consentirait  à  céder  Jerzay  si 
le  cardinal  ne  s'y  opposait  pas,  se  réservant  sans  doute  d'o- 
liliger  Mazarin  à  un  refus  ;  mais  le  ministre  arriva  pendant  ce 
'iébat. 

—  Ce  jeune  homme  n'est  point  à  moi ,  dit  M.  le  cardinal.  Si  la 
reine  le  cède ,  je  n'irai  pas  gêner  M.  le  Prince,  bien  que  les  ser- 
vices de  Jerzay  me  soient  aussi  vagues  qu'à  Sa  Majesté. 

—  Aussi  vagues  f  s'écria  M.  le  Prince  en  riant. 

—  Excusez-moi  :  vago  signifie  agréable  en  italien  ;  c'est  une 
confusion  de  mots. 

—  Jerzay ,  dit  le  Prince  à  haute  voix ,  vous  êtes  à  moi.  Il  est 
inutile  de  s'expliquer  davantage.  M.  le  cardinal  fait  des  méprises 
pour  vous  désobliger ,  ce  qui  veut  dire  en  bon  français  qu'il  ne 
tient  pas  à  vous  garder. 

—  Vous  n'en  serez  pas  moins  mon  chevalier,  reprit  la  reine, 
el  vous  nous  ferez  voire  cour  comme  devant. 

3  18 


182  REVUE  DE  PARIS. 

—  C'est  pour  mieux  servir  Votre  Majesté  que  je  veux  m'tilta- 
clier  à  M.  le  Prince. 

—  Cela  s'enlend ,  dit  son  altesse.  Je  n'aurai  garde  d'empêcher 
qu'il  vous  rende  ses  devoirs.  Allons  ,  Jerzay  ,  baisez  la  main  de 
Sa  Majesté,  et  parlons. 

—  Vous  êtes  un  ingrat ,  murmura  la  reine  avec  une  oeillade. 
L'ambition  vous  sied  ,  il  est  vrai ,  et  je  vous  la  pardonne. 

M.  le  Prince  emmena  Jerzay  et  le  fit  monter  avec  lui  dans  son 
carrosse. 

—  Ce  fourbe  de  cardinal ,  dit-il  ,  parle  mieux  le  français  que 
vous  et  moi.  Ses  fautes  de  langage  sont  une  arlequinade  ita- 
lienne. Vous  étiez  ,  à  cette  cour  ,  dans  un  pays  de  borgnes;  on 
n'y  voit  les  choses  que  d'un  œil,  et  encore  avec  les  lunettes  de  la 
sottise.  Oubliez  ce  que  vous  y  avez  appris,  et  causons  un  peu 
comme  des  gens  sensés  :  voulez-vous  faire  votre  fortune? 

—  Cela  n'est  point  de  refus,  monseigneur. 

—  Vous  en  avez  un  moyen  simple  et  facile.  La  reine  vous 
aime  ,  Jerzay.  Le  secret  n'en  est  guère  couvert  dans  son  cœur , 
puisque  je  l'ai  vu.  On  le  sent  à  chaque  parole  qu'elle  vous  dit. 
Avec  les  femmes  espagnoles,  on  peut  tenter  jdus  «lu'avec  les 
autres.  Poursuivez  votre  bonne  fortune,  et  vous  réussirez,  je 
vous  en  réponds. 

—  Sa  Majesté  a  de  l'amitié  pour  moi.  Lui  supposer  de  l'amour 
serait  une  folie.  Elle  a  de  la  dévotion  ,  et  parle  sévèrement  des 
femmes  galantes. 

—  Elle  est  coquette  comme  un  démon.  Sans  compter  Buc- 
kingham,  qui  est  de  notoriété  publique,  pensez-vous  qu'elle 
n'a  point  eu  d'amants?  J'ignore  le  fin  mol  de  ses  liens  avec  le 
Mazarin  ,  et  je  m'abstiens  de  le  chercher  par  respect  pour  elle. 
Vous  lui  plaisez ,  cela  est  certain  ;  je  ne  l'ai  pas  inventé;  vous 
le  savez  aussi  bien  que  moi,  étant  plus  intéressé  à  connaître  la 
vérité. 

—  Je  confesse,  monseigneur,  <iue  dans  les  airs  de  Sa  Majesté 
j'ai  remarqué  souvent  un  certain  abandon  qui  dépassait  les  me- 
sures ordinaires  de  la  bienveillance  j  mais  je  me  liens  en  garde 
contre  cet  appât  dangereux. 

—  Et  c'est  une  faute.  Que  pouvez  vous  craindre  ?  Reines  ou 
bergères ,  les  femmes  ne  sont  jamais  fâchées  d'inspirer  de  la 
passion.  Déclarez-vous. 


REVUE  DE  PARIS.  183 

—  Je  no  l'oserais,  à  moins  d'y  être  provoqué  lout  à  fait. 

—  Comment  !  J'ai  vu  ses  agaceries  ,  moi  qui  suis  occupé  de 
guerre  et  de  politique  ;  la  cour  entière  en  jase ,  et  vous  n'ose- 
riez pas  parler!  Attendez-vous  qu'elle  publie  sa  tendresse  à  son 
de  trompe,  et  que  le  dernier  oflBcier  du  Palais -Royal  en  soit 
instruit  ! 

—  Votre  altesse  me  trouble  singulièrement.  La  prudence 
m'ordonne  pourtant  de  rester  sur  la  réserve. 

—  Écoutez-moi  donc  ,  Jerzay  :  l'état  chancelle  et  va  tomber 
si  une  main  ferme  ne  le  relève.  La  colère  du  peuple  a  de  légi- 
times motifs ,  les  dilapidations,  le  surcroît  accablant  des  im- 
pôts ,  la  juste  indignation  du  parlement.  J'ai  dû  soutenir  la  reine 
contre  les  rebelles.  A  présent  qu'ils  sont  rentrés  chez  eux ,  je 
prétends  mettre  fin  aux  abus  ,  et  changer  le  gouvernement.  Il 
faut  que  le  Mazarin  s'éloigne.  Ce  lâche  Sicilien  n'a  point  de 
cœur  de  persister  à  vouloir  mener  un  peuple  qui  le  déteste.  La 
faiblesse  de  la  reine  pour  lui  devient  criminelle. 

—  El  à  qui  donc  votre  altesse  donnera-l-elle  la  régence? 

—  Vous  croyez  déjà  que  je  la  prendrai  pour  moi  :  vous  vous 
trompez.  Je  suis  un  homme  de  guerre,  et  j'enrage  de  perdre  en 
disputes  un  temps  ((ue  je  devrais  employer  mieux  pour  ma  gloire 
et  celle  de  l'Etat.  Je  donnerai  le  gouvernement  à  Monsieur;  son 
âge,  sa  qualité  d'oncle  du  roi  sont  des  garanties  satisfaisantes. 
Si ,  après  cela ,  le  peuple  s'émeut  encore ,  j'écraserai  les  rebelles 
sous  le  talon  de  ma  botte.  Je  ne  suis  point  né  pour  les  cabales , 
et  je  ressens  un  dégoût  invincible  en  voyant  nos  guerres  de 
cailloux  et  de  pots  cassés.  Dites-le  vous-même  :  mou  projet  est-il 
honnête? 

—  Il  est  digne  de  votre  grand  cœur. 

—  Prêtez-moi  donc  le  secours  dont  j'ai  besoin. 

—  Commandez,  monseigneur. 

—  Ne  comprenez-vous  pas  que  lout  prétexte  sera  ôté  aux 
divisions  si  le  Mazarin  plie  bagage?  Le  caprice  d'une  femme 
plonge  la  France  entière  dans  le  désordre.  Que  ce  caprice 
change,  et  nous  voilà  tran(|uilles.  C'est  à  vous  d'amener  une 
révolution  ,  ne  fût-elle  que  d'un  jour  ,  dans  les  sentiments  de  !a 
reine.  Les  bonnets  carrés  penseraient  que  vous  êtes  bien  jeune 
pour  sauver  l'Etat  parla  douceur;  mais,  comme  le  dit  Cor- 
neille d.ins  sa  tragédie,  l'âge  ne  fait  rieu  à  l'affaire  si  l'on  est 


184  REVUE  DE  PARIS, 

courageux.  Je  n'avais  que  vingt  ans  à  Rocroy ,  et  je  suis  pour 
les  jeunes  gens.  Ces  barbons  s'étonnent  que  leur  sagesse  ne 
persuade  point  la  reine  :  c'est  qu'elle  est  femme  et  qu'elle  se 
moque  de  la  sagesse.  Ce  que  leurs  mille  remontrances  n'ont  pu 
faire,  voire  bonne  mine  l'achèvera  dans  un  moment,  si  vous 
le  voulez ,  et  il  faut  le  vouloir.  Sans  autre  appui  que  l'amitié  de 
Sa  Majesté ,  je  conçois  que  vous  n'ayez  pas  risqué  de  lui  dé- 
plaire. Maintenant  que  vous  êtes  à  moi  et  que  ma  protection 
vous  est  assurée,  vous  ne  devez  plus  hésiter.  Déclarez  votre 
amour.  On  vous  pardonnera  cette  témérité  ;  on  y  rêvera ,  et,  que 
la  suite  tourne  au  tendre  ou  au  sévère,  ce  sera  un  échec  pour  le 
Sicilien.  J'arriverai  sur  ces  entrefaites  ,  et,  quand  on  m'aura 
laissé  mettre  le  coquin  ù  la  porte  ,  je  vous  donne  ma  foi  de  pre- 
mier prince  du  sang  qu'elle  lui  sera  fermée  pour  tout  de  bon. 
Les  querelles  de  la  populace  s'éteindront.  J'irai  alors  à  Parmée. 
Vous  y  viendrez  avec  moi,  si  vos  amours  n'ont  pas  un  long 
cours  ;  mais  ,  si  la  reine  s'attache  à  vous,  la  position  est  assez 
désirable  pour  qu'un  gentilhomme  de  votre  âge  s'en  trouve 
heureux.  Sa  Majesté  est  belle  encore. 

—  Fort  belle  assurément,  et  d'une  beauté  qui  étonne  et 
charme  tout  ensemble;  mais  un  obstacle  m'arrête  :je  suis  engagé 
par  serment  avec  une  demoiselle  que  j'aime. 

—  Pardieu  !  je  n'entends  pas  vous  marier  à  la  veuve  du  feu 
roi.  Vous  reviendrez  à  cette  jeune  fille  plus  tard.  La  reine  passe 
avant  les  demoiselles ,  et  votre  maîtresse  n'en  saura  rien ,  ou,  si 
elle  l'apprend ,  la  raison  lui  dira  qu'on  ne  refuse  point  les 
grâces  d'une  tète  couronnée. 

On  arriva,  en  discourant  ainsi,  à  l'hôtel  de  Coudé;  une 
troupe  de  gens  du  peuple  criaient  :  Vive  son  altesse  !  à  bas  le 
Mazarin  !  M.  le  Prince  prit  un  air  terrible  en  se  tournant  de  leur 
côté  : 

—  Est-ce  que  vous  croyez ,  dit-il ,  que  des  drôles  comme  vous 
peuvent  quelque  chose  sur  mes  volontés?  Je  vous  donne  cinq 
minutes  pour  vous  retirer.  Passé  cela,  vous  serez  pendus  à  celte 
grille  jusqu'au  dernier.  Sachez  que,  durant  le  blocus ,  je  n'ai 
vécu  que  des  oreilles  des  bourgeois  de  Paris  ;  mais  des  vôtres 
on  fera  le  souper  de  mes  chiens  ,  si  vous  me  mettez  en  colère. 
Ceux  qui  vous  poussent  à  vous  émouvoir  ainsi  sont  des  méchanis 


REVUE  DE  PARIS.  185 

qui  VOUS  trompent.  Allez,  rentrez  chez  vous  et  ne  m'échauffez 
pas  davantage. 

En  un  moment  la  foule  se  dispersa. 

—  Vous  voyez,  Jerzay  ,  reprit  son  altesse  ,  que  je  ne  cher- 
che point  les  applaudissements  du  peuple  ;  cependant,  puisque 
ses  sentiments  sont  conformes  aux  miens ,  je  le  contenterai. 
Songez  à  notre  projet ,  et  revenez  ce  soir  avec  une  bonne  ré- 
solution. 

Notre  héros  laissa  le  Prince  sur  les  degrés  de  son  hôtel  et  se 
rendit  au  jardin  du  Luxembourg  dont  Monsieur  accordait  la 
promenade  au  public.  Son  esprit  tomba  dans  celte  i)erp!exité 
qui  emplit  les  instants  de  repos  avant  qu'on  se  hasarde  à  quel- 
que démarche  imprudente.  Ce  qu'on  lui  conseillait  avait  bien  de 
la  gravité.  Le  cardinal  de  Richelieu  s'y  était  fourvoyé  jadis  au 
milieu  de  sa  puissance  ;  mais  Buckingliam  avait  été  plus  heu- 
reux parce  qu'il  était  jeune  et  aimable  ,  et  Jerzay  sentait  en  lui 
les  avantages  de  Buckingham.  Ce  que  disaient  les  yeux  de  la 
reine  n'était  pas  une  chimère.  M.  le  Prince  l'avait  remarqué. 
Il  le  considérait  si  bien  comme  une  chose  certaine,  qu'il  allait 
jusqu'à  s'en  vouloir  servir  pour  amener  une  révolution  dans  le 
gouvernement.  C'était  un  appât  séduisant  pour  l'amour-propre 
d'un  gentilhomme,  que  les  bonnes  grâces  de  celle  reine  belle 
encore  dont  la  vivacité  espagnole  avait  tourné  la  cervelle  à 
tant  de  grands  seigneurs.  N'avait-elle  pas  suffisamment  montré 
ses  désirs  ,  fallait-il  contraindre  la  femme  à  se  dépouiller  en- 
tièrement du  manteau  royal ,  et  attendre  pour  courir  au-devant 
d'elle  que  son  pied  eût  descendu  la  dernière  marche  du  trône? 
S'il  était  téméraire  de  déclarer  son  amour  à  une  personne  de 
celle  qualité,  n'était-ce  pas  aussi  un  rôle  ridicule  que  celui 
d'un  homme  qui  se  voit  assuré  d'une  réponse  favorable  et  qui 
n'ose  point  demander  ce  qu'on  brûle  de  lui  donner?  A  mesure 
que  la  vanité  de  Jerzay  prenait  du  terrain ,  son  amour  pour 
Cécile  se  retirait  dans  les  recoins  de  son  cœur.  L'image  de 
celle  aimable  fille  se  tournait  en  vapeur,  et  celle  de  la  reine  se 
parait  d'un  éclat  majestueux.  L'idée  qu'on  est  distingué  entre 
mille  rivaux  prête  un  grand  charme  à  celle  qui  vous  accorde 
une  aussi  juste  préférence.  Le  bon  goût  de  la  reine  méritait 
quelque  retour.  Notre  jeune  homme  trouvait  les  meilleures 
excuses  du  monde  à  son  infidélité.  Il  se  plaisait  à  croire 

IG. 


186  REVUE  DE  PARIS. 

qu'une  intrigue  de  cour  ne  serait  point  un  obstacle  à  son  ma- 
riage ,  et  que  le  bonheur  à  venir  ne  devait  pas  l'empêcher  de 
goûter  les  faveurs  du  moment  présent.  L'imagination  de 
Jerzay  bâtissait  aussi  des  châteaux  en  Espagne.  Il  se  voyait  maî- 
tre du  gouvernement,  et  de  moitié  dans  les  vastes  projets  de 
M.  le  Prince  ,  qui  ménageait  en  lui  l'arbitre  des  volontés  de  la 
reine.  Ce  qu'il  craignait  n'était  déjà  plus  d'irriter  Anne  d'Au- 
triche, mais  d'en  être  aimé  plus  fort  et  plus  longtemps  qu'il  ne 
le  souhaitait.  L'époque  prochaine  de  la  majorité  du  petit  roi 
venait  heureusement  le  soustraire  à  cet  excès  d'honneurs  et  de 
puissance.  Il  retournait  à  Cécile,  qui  savait  reconnaître  le  mé 
rite  de  son  abdication  et  la  beauté  du  sacritice.  Après  avoir 
caressé  toutes  ces  visions  et  franchi  vingt  fois  le  Rubicon  par 
la  pensée  ,  notre  héros  eût  regardé  comme  une  lâcheté  de  ba- 
lancer encore.  Il  releva  la  tête,  posa  son  poing  sur  sa  hanche 
en  écartant  son  manteau ,  et  traversa  d'un  pas  assuré  les  cours 
de  l'hôtel  de  Condé. 

—  Eh  bien!  Jerzay,  lui  dit  M.  le  Prince,  qu'avez-vous  résolu? 

—  Je  m'abandonne  entièrement  à  votre  altesse. 

—  Je  vois  que  vous  n'êtes  pas  au-dessous  de  la  circonstaace. 
Mettez-vous  à  celte  table;  écrivez  un  billet  à  la  reine  :  nous 
aviserons  ensuite  aux  moyens  de  le  faire  parvenir  ce  soir 
même.  Tournez-moi  votre  déclaration  galamment  sans  trop 
d'humilité.  Sous  le  cotillon  royal  est  une  femme  aussi  fragile 
que  les  autres ,  et ,  d'ailleurs  ,  si  l'on  se  fâche ,  je  vous  promets 
d'obtenir  votre  pardon. 

Jerzay  prit  la  plume  et  traça  sans  hésiter  ie  billel  suivant  : 


u  Madame, 

n  C'est  une  action  qui  porte  en  elle-même  sa  récompense  que 
de  risquer  ses  jours  pour  Votre  Majesté.  Je  suis  glorieux  d'avoir 
couru  cette  fortune  ;  mais  les  épées  de  vos  ennemis  m'ont  fait 
des  blessures  moins  cruelles  que  les  traits  qui  partent  de  vos 
beaux  yeux.  A  peine  guéri  des  unes,  il  me  faut  mourir  des  au- 
tres si  votre  cœur  n'en  a  point  de  pitié.  Je  sens  toute  ma  folie 
sans  |)OMVoir  résister  ?i  l'égarement  (|ui  m'entraîne.  Ni  le  profond 
respect  dont  je  suis  pénétré  pour  Votre  Majesté  ,  ni  la  grandeur 


REVUE  DE  PARIS.  187 

du  nom,  ni  la  crainte  de  mériter  son  courroux  ne  sauraient 
me  retenir.  Ce  courroux  me  sera  moins  affreux  que  l'incertitude 
où  je  suis  ;  et  que  m'importe  le  renversement  de  ma  fortune, 
si  j'ai  le  malheur  de  vous  déplaire?  Je  supplie  Votre  Majesté 
de  considérer  combien  il  me  sera  cruel  de  trouver  dans  les 
bontés  dont  elle  m'a  honoré  la  source  du  plus  grand  déplaisir 
de  ma  vie.  D'un  mot  elle  va  faire  de  moi  le  plus  heureux  ou  le 
plus  accablé  des  mortels,  et  c'est  dans  l'attente  de  ce  mot  que 
les  instants  sont  comptés  par  le  âdèle  et  tremblant  sujet  de 
Votre  iUajesté. 

»  Jerzat.  » 


M.  le  Prince  trouva  cette  épîlre  conforme  au  goût  du  jour; 
l'heure  du  cercle  approchant,  on  partit  pour  le  Palais-Royal 
avec  le  dessein  de  faire  remettre  ce  papier  à  la  reine  par  l'une 
de  ses  femmes.  Afin  que  le  Prince  n'eiit  point  l'air  d'avoir  quel- 
que part  dans  ce  coup  de  tête,  on  convint  que  Jerzay  prendrait 
son  rang  parmi  les  gentilshommes  de  la  suite  et  qu'il  n'appro- 
cherait point  de  son  altesse  dans  le  courant  de  la  soirée. 

Le  cercle  de  la  reine  était  fort  agité.  Des  courriers  arrivés  de 
Bordeaux  avaient  apporté  de  mauvaises  nouvelles.  La  Guietme 
entière  prenait  les  armes  contre  M.  d'Épernon,  dont  la  tyrannie 
et  le  défaut  d'intelligence  avaient  irrité  le  peuple  en  cent  occa- 
sions. La  reine  et  M.  le  cardinal,  voyant  un  grand  changement 
dans  les  allures  de  M.  le  Prince,  s'imaginaient  qu'il  avait  fo- 
menté ces  troubles ,  et  l'accueillirent  avec  une  aigreur  mal 
contenue.  Anne  d'Autriche  ne  savait  point  garder  ce  qu'elle 
avait  sur  le  cœur  ;  elle  ne  put  résister  à  l'envie  de  soulager  sa 
colère. 

—  Mon  cousin,  dit-elle  ,  nous  aurons  du  moins  dans  ce  sur- 
croît d'ennuis  la  consolation  de  voir  qu'ils  ne  vous  sont  pas 
aussi  sensibles  qu'à  nous. 

—  C'est-à-dire,  répondit  M.  le  Prince  ,  qu'on  me  soupçonne 
ici  d'appuyer  les  rebelles.  Je  suis  donc  un  grand  fou  de  ne  le 
pas  faire. 

—  Prenez  garde,  interrompit  le  cardinal,  d'exiger  trop  de 
M.  le  Prince.  Il  s'est  rapproché  de  M.  de  Conti,  son  frère,  et 


188  REVUE  DE  PARIS. 

de  madame  sa  sœur,  donl  la  guerre  l'avait  éloigné.  Nous  de- 
vons trouver  bon  que  la  division  cesse  dans  sa  famille. 

—  Oui,  morbleu  ,  je  me  suis  accommodé  avec  ma  famille  , 
parce  que  je  pardonne  de  meilleur  cœur  que  vous,  et  que  je  ne 
sais  point  cacher  la  haine  et  la  rancune  sous  les  grimaces  de  la 
douceur  et  de  l'oubli  des  injures.  Si  votre  amnistie  n'est  qu'une 
imposture,  il  ne  m'appartient  pas  d'y  tremper,  et  je  n'entends 
point  que  vos  promesses  à  mon  frère  passent  avec  les  autres 
mensonges.  Puisque  vous  n'avez  pas  craint  de  mettre  ma  loyauté 
en  suspicion,  je  vous  déclare  que  je  vous  laisse  sur  les  bras 
l'affaire  de  Guienue,  et  que  je  ne  combattrai  point  ces  nouveaux 
rebelles. 

—  11  faudra  donc,  reprit  le  cardinal,  que  nous  les  combat' 
tions  nous-mêmes. 

—  C'est  cela.  Prenez  la  cuirasse,  et  enfourchez  votre  mule 
pour  aller  en  guerre,  car  je  ne  m'en  mêlerai  point  cette  fois. 

Un  long  trouble  suivit  cette  querelle.  On  eut  toutes  les  peines 
du  monde  à  empêcher  la  retraite  de  M.  le  Prince ,  qui  disait  à 
haute  voix  que  ,  s'il  n'était  cousin  du  roi,  ce  faquin  de  cardinal 
eût  déjà  fait  de  lui  un  second  Balafré.  Mazarin  lui  vint  demander 
pardon  de  sa  vivacité  ,  en  le  suppliant  de  ne  point  abandonner 
la  reine  pour  de  vains  mots  qu'on  rétracterait  pour  peu  qu'il  le 
souhaitât.  M.  le  Prince  répondit  avec  beaucoup  de  hauteur  : 

—  Je  commence  à  connaître  les  véritables  intérêts  de  la  reine  ; 
ils  sont  entièrement  séparés  des  vôtres.  Elle  est  perdue  si  elle 
garde  plus  longtemps  auprès  d'elle  ces  pantalons  ultramonlains 
dont  l'âme  est  si  corrompue,  qu'ils  ne  veulent  jamais  croire  à 
la  droiture  des  gens. 

Son  altesse  tourna  le  dos  au  cardinal  et  s'en  alla  prendre 
place  à  une  table  de  brelan. 

Pendant  ce  temps-là',  Jerzay  s'était  glissé  par  les  petits  ap- 
partements jusqu'à  la  chambre  à  coucher  d'Anne  d'Autriche. 
On  y  avait  allumé  le  mortier  de  cire  et  préparé  les  couvertures 
du  lit.  Notre  marquis,  son  billet  à  la  main  ,  marchait  sur  la 
pointe  du  pied ,  lorsqu'il  vit  tout  à  coup  paraître  M»"  Beauvais, 
la  première  femme  de  chambre ,  armée  des  coiffes  de  nuit  de 
Sa  Majesté. 

—  Un  homme  ici  !  s'écria-t-elle  ;  et  c'est  vous ,  Jerzay ,  qui 
vous  introduisez  chez  la  reine!  Vous  nous  feriez  un  beau  scan- 


REVUE  DE  PARIS.  189 

dale.  Retirez-vous ,  mon  cher  enfant.  Ce  n'est  pas  un  crime 
d'être  amoureux, mais  notre  souveraine  ne  veut  plus  trouver 
d'amants  dans  ses  armoires. 

—  Vous  croyez  donc ,  madame  Beauvais ,  qu'elle  recevra 
mal  ma  déclaration  et  que  je  vais  lui  déplaire? 

—  Pour  cela,  je  n'en  sais  trop  rien.  Hier,  comme  je  lui 
peignais  ses  cheveux,  nous  parlions  de  vous  assez  favorablement. 

—  Que  vous  disait-elle?  répétez-le-moi ,  madame  Beauvais, 
je  vous  en  supplie. 

—  Cent  jolies  choses  :  qu'elle  vous  trouvait  l'air  aimable , 
qu'elle  regrettait  de  vous  avoir  donné  à  M.  le  Prince,  que  vous 
aviez  dans  le  visage  quelques  traits  du  pauvre  Buckingham... 

—  Vous  me  transportez  d'aise  ,  madame  Beauvais. 

—  A  présent  que  vous  êtes  content ,  esquivez-vous  ,  et  ne 
vous  laissez  point  surprendre ,  car  ce  serait  une  histoire  à  nous 
faire  chasser  tous  deux. 

—  Je  ne  demande  pas  que  vous  m'enfermiez  ici  ;  je  veux  seu- 
lement mettre  ce  billet  en  quelque  endroit  où  la  reine  le  puisse 
trouver. 

—  Bagatelle  !  un  billet  !  On  m'accusera  de  l'avoir  accepté  de 
vous. 

-^  Ne  me  refusez  pas  cette  grâce ,  chère  madame  Beauvais. 
Tout  ce  que  je  possède  vous  appartient. 

—  Allons,  vous  êtes  un  trop  charmant  garçon  pour  qu'on 
vous  laisse  dans  la  peine,  quoique  ce  soit  un  plaisir  que  de  se 
faire  prier  par  vous.  Mettez  votre  billet  devant  le  miroir  de  la 
toilette,  tandis  que  je  ne  regarde  point.  Voilà  qui  est  bien.  Il 
ne  risque  pas  de  s'égarer.  Monsieur  de  Jerzay,  lorsque  Buckin- 
gham fît  sa  première  déclaration  à  notre  souveraine ,  il  me 
donna  une  boucle  de  diamants  d'un  grand  prix  ;  mais  de  vous 
je  ne  saurais  accepter  autre  chose  qu'un  baiser  sur  la  joue. 

—  Je  vous  en  donnerai  quatre. 

M"'"  Beauvais  touchait  à  la  cinquantaine  et  n'était  point  belle; 
Jerzay  l'embrassa  de  tout  son  cœur  ,  fort  heureux  d'élre  bien 
servi  à  si  peu  de  frais. 

Au  moment  où  notre  héros  rentra  dans  les  salons,  on  venait 
de  rompre  le  cercle.  M.  le  Prince  souhaita  le  bon  sommeil  à  Sa 
Majesté  d'un  ton  fort  sec ,  et  le  remerciement  qu'il  en  reçut  fut 
plein  de  fierlé.  Il  s'en  vengea  sur  le  cardinal  par  ces  mots  que 


190  REVUE  DE  PARIS. 

tous  les  faiseurs  de  mémoires  ont  rapporté  dans  leurs  écrits  : 

—  Adieu  ,  Mars  ! 

La  suite  du  vainqueur  de  Rocroy  mit  un  gros  quart  d'heure 
à  déiiler,  tant  elle  était  considérable.  Anne  d'Autriche  aperçut 
Jerzay,  qui  demeurait  parmi  les  derniers. 

—  Vous  voilà  donc  au  nombre  de  nos  ennemis?  lui  dit-elle. 

—  Votre  Majesté  saura  dès  ce  soir  qu'elle  me  fait  une  mor- 
telle injustice  en  m'aecusant  de  lui  être  contraire.  Dieu  veuille 
qu'elle  s'en  souvienne,  lorsqu'elle  verra  jusqu'où  vont  mes  sen- 
timents pour  elle. 

En  arrivant  à  la  rue  de  Condé,  M.  le  Prince  appela  Jerzay. 

—  Avez-vous  remis  le  poulet?  lui  dit-il  tout  bas. 

—  Sur  la  toilette  de  la  reine.  Il  est  entre  ses  mains  à  cette 
heure. 

—  Allons  dormir,  en  attendant  la  réponse.  Elle  sera  favora- 
ble, et  demain  je  donnerai  de  la  tablature  au  guerrier  Mazarin. 

Son  altesse  commanda  ensuite  à  son  secrétaire  Gourville  de 
conduire  Jerzay  à  l'appartement  qu'on  lui  avait  préparé.  Notre 
marquis  était  encore  debout  tandis  que  tout  le  monde  dormait 
à  l'hôtel  de  M.  le  Prince.  Il  ne  se  coucha  qu'au  milieu  de  la 
nuit,  et  roula  dans  sa  tête  une  procession  d'images  tour  à  tour 
agréables  et  fâcheuses.  Il  prépara  des  discours  pour  les  diverses 
conjonctures  qui  s'offraient  à  lui.  Dans  les  uns  il  montrait  au- 
tant de  noblesse  que  de  désespoir;  l'amour  et  la  joie  lui  en 
soufflaient  d'autres  non  moins  éloquents.  Ses  idées  se  brouillè- 
rent enfîn  peu  à  peu,  et  le  sommeil  vint  s'abattre  sur  ses  pau- 
pières à  travers  ce  chaos  d'émotions  opposées.  Il  faisait  grand 
jour  lorsqu'il  fut  éveillé  en  sursaut. 

—  C'est  ici  que 'demeure  monsieur  de  Jerzay,  dit  un  valet 
en  ouvrant  la  porte  de  sa  chambre. 

—  Que  me  veut-on  ?  demanda  notre  héros  du  fond  de  son  lit. 

—  On  vient  parler  à  monsieur  le  marquis  de  la  part  de  la 
reine. 


—  VerJudieu!  dit  M.  le  duc  d'Aumont  (car  c'était  lui),  cet 
IiùIpI  ressemble  ù  une  forteresse.  J'ai  rencontré  plus  de  cent 


REVUt  [>E  l'ARlS.  191 

paires  de  raouslaclies  avant  de  péiiéder  jiis(|irici.  Où  diable 
êfes-voiis  donc,  Jerzay?  Ah!  encore  au  lit,  à  neuf  heures!  Vous 
avez  passé  une  mauvaise  nuit?  M.  le  Prince  vous  loge  à  mer- 
veille; celte  chambre  est  fort  belle.  Ce  sont  les  arbres  du 
Liixemhourg  que  j'aperçois  là-bas? 

Jamais  la  reine  n'eût  chargé  d'un  message  galant  le  véné- 
rable duc  d'Aumont  ;  aussi  Jerzay,  tombé  de  son  trône  et  blotti 
au  fond  de  ses  draps,  eût  dit  volontiers  comme  le  chevalier  de 
Grammont  :  a  Fermez  les  rideaux  ,  je  suis  indigne  de  voir  le 
jour.  »  Cependant  le  noble  duc ,  qui  avait  de  l'amitié  pour  lui , 
n'aurait  pas  eu  ce  ton  léger  pour  accomplir  une  mission  bien 
sévère.  En  le  voyant  examiner  l'appartement  et  regarder  par  la 
fenêtre,  Jerzay  reprit  un  peu  d'espoir,  et  s'imagina  que  peut- 
être  M.  d'Aumont  ne  savait  rien  encore.  Le  duc  posa  un  fau- 
teuil près  du  lit  et  s'y  assit  en  se  frottant  les  mains  d'un  air 
fort  calme,  tandis  que  notre  héros  suivait  des  yeux  tous  ses 
mouvements  avec  anxiété. 

—  Ça  !  dit  M.  d'Aumont,  nous  avons  à  causer  ensemble,  mon 
garçon.  Vous  avez  fait  hier  une  insigne  extravagance.  La  reine 
m'a  montré  votre  billet.  Sans  moi  vous  étiez  perdu  :  on  vous 
envoyait  au  bout  du  royaume,  et  Dieu  sait  quand  vous  en  se- 
riez revenu.  J'ai  tourné  la  chose  au  plaisant  :  «  C'est  la  faute 
de  Votre  Majesté,  ai-je  dit  à  la  reine.  Ses  yeux  sont  comme 
deux  grands  astres  qui  manœuvrent  toujours  de  ci  et  de  là.  Le 
pauvre  Jerzay  arrive  tout  frais  de  sa  province;  il  n'est  pas  en- 
core habitué  à  ces  feux  croisés.  Il  s'est  brûlé  à  la  chandelle.» 
Sa  Majesté,  qui  aime  mon  franc-parler,  s'est  mise  à  rire.  Elle 
répétait  que  vous  étiez  un  petit  ambitieux,  que  vous  ne  pouviez 
jouer  sérieusement  la  comédie  du  soupirant  auprès  d'une 
vieille  comme  elle  l'est;  à  quoi  j'ai  répondu  que,  si  elle  était 
vieille,  il  n'y  paraissait  point  et  qu'elle  était  encore  diablement 
femme  :  «Ce  serait  une  horreur,  ai-je  ajouté,  que  de  i)unir 
cetaimablegarçonquand  je  vous  vois  assez  flattée  de  son  hom- 
mage, m  Elle  m'a  confessé  qu'elle  n'avait  point  de  colère  et 
qu'elle  vous  pardonnait  de  tout  son  cœur,  à  la  condition  d'être 
plus  sage  à  l'avenir.  J'ai  promis  de  vous  chapitrer  comme  il 
faut  ;  mais  je  crois  que  celte  petite  leçon  vous  suffira.  On  ne 
fera  aucun  bruit  de  tout  ceci.  L'affaire  se  passera  entre  nous 
(rois.  Vous  demeurerez  seulement  éloigné  de  la  cour  pendant 


192  REVUE  DE  PARIS, 

une  semaine,  et  puis  votre  algarade  sera  oubliée.  N"en  dites  mot 
à  personne,  sans  quoi  vous  vous  attireriez  un  orage  sur  la  tête, 
et  je  ne  répondrais  plus  de  rien.  Allons,  ne  soyez  pas  ainsi  con- 
fondu, mon  ami.  De  bonue  foi,  est-ce  que  vous  ressentiez  vrai- 
ment de  l'amour  pour  la  reine? 

—  Je  le  croyais  hier,  monsieur  le  duc,  mais  aujourd'hui  je  ne 
sais  plus  où  j'en  suis. 

—  Aviez-vous  déjà  logé  dans  votre  cervelle  que  vous  alliez 
gouverner  la  France?  Vos  harangues  sont-elles  déjà  prêtes 
pour  le  parlement  ;  vos  mesures  prises  pour  les  provinces  en 
rébellion?  Vos  plans  sont-ils  arrêtés  sur  l'affaire  épineuse  des 
rentes  de  l'Hôlel  de  ville,  le  soulèvement  de  Naples,  l'alliance 
du  Piémont ,  les  menées  de  Fuensaldagne  et  la  guerre  de  Cata- 
logne? Vertudieu  !  vous  êtes  donc  plus  savant  que  nous  tous , 
et  il  faut  envoyer  à  Rome  demander  pour  vous  le  chapeau  de 
cardinal.  Donnez  votre  démission,  mon  enfant,  donnez  votre 
démission. 

Jerzay  sentait  la  honte  lui  monter  à  la  gorge.  La  raison  lui 
parlait  haut  par  la  voix  de  M.  d'Aumont.  Elle  était  là  devant 
lui  nonchalamment  assise  dans  un  fauteuil  sous  la  forme 
respectable  de  ce  vieux  seigneur  de  soixante  ans ,  plein  de  sa- 
gesse et  de  bienveillance.  Il  n'y  avait  pas  moyen  de  ne  la  point 
écouter. 

—  L'échec  vous  dégrise  ,  reprit  le  duc  en  souriant.  Songez 
que  vous  êtes  quitte  à  bon  marché  de  votre  étourderie.  Si  votre 
bonhomme  de  père  était  là,  il  vous  ferait  des  yeux  terribles  ; 
mais  ses  avis  et  son  expérience  vous  ont  manqué.  Je  prends  cela 
en  considération.  La  reine  saura  votre  repentir,  et  tout  ira  le 
mieux  du  monde. 

—  Hélas  !  monsieur  le  duc  ,  s'écria  Jerzay,  comment  pour- 
rai-je  expier  ma  faute? 

—  Rien  de  plus  facile.  Vous  vous  battrez  bravement  à  la  pre- 
mière occasion,  et  l'on  vous  récompensera.  Faites  votre  cour 
à  quelque  fille  d'honneur.  L'essaim  en  est  tout  frétillant  de  jeu- 
nesse et  de  coquetterie.  Divertissez-vous  par-là;  jouissez  de  vos 
vingt  ans.  Adressez-vous  à  une  demoiselle  d'aussi  bonne  maison 
que  vous,  et  l'on  vous  mariera.  Ce  n'est  pas,  ce  me  semble, 
une  punition  bien  accablante.  Adieu ,  mon  ami  ;  remettez-vous 


REVUE  DE  PARIS.  195 

de  celle  secousse,  et  prenez  courage.  Je  vais  au  grand  con- 
seil, et  je  dirai  du  bien  de  vous  à  la  reine. 

Quiconque  a  échoué  auprès  d'une  femme  ,  et ,  trouvant  la 
cage  de  ses  illusions  ouverte ,  a  regardé  d'un  œil  pileux  ces 
oiseaux  dorés  s'envoler  par  delà  les  nuages,  comprendra  le 
dépit  du  pauvre  Jerzay.  Il  n'élait  pas  homme  du  moins  à  se 
lamenter  inutilement,  ni  à  se  briser  deux  fois  au  même  rocher. 
L'entêlemeni  de  sa  bonne  mine  n'allait  point  jusqu'à  la  sottise. 
Après  quelques  minutes  de  rougeur  et  de  confusion,  il  sentit 
qu'il  devait  faire  bon  marché  de  ses  prétentions  et  n'y  plus 
songer.  Il  s'habilla  donc  et  descendit  à  l'appartement  de  son 
prolecteur.  Le  grand  Condé  était  en  conférence  avec  le  duc  de 
La  Rochefoucauld. 

—  Vous  avez  une  réponse  ?  lui  dit  son  altesse.  Est-elle  comme 
nous  la  désirons? 

—  Elle  est  mauvaise,  monseigneur;  nous  nous  sommes 
trompés,  et  je  viens  vous  prier  de  me  retirer  de  vos  balances. 

—  Cela  me  regarde.  Que  vous  a-t-on  fait  dire?  qui  vous 
a-t-on  envoyé?  quels  sont  les  termes  du  message? 

—  Je  supplie  d'abord  votre  altesse  de  tenir  celte  affaire  se- 
crète entre  elle  et  moi. 

—  Parlez  sans  crainte;  je  n'ai  rien  de  caché  pour  M.  de  La 
Rochefoucauld. 

—  C'est  assez  d'honneur  pour  moi  que  de  faire  mes  confi- 
dences à  votre  altesse  seulement. 

—  Comme  il  vous  plaira  :  venez  donc  dans  mon  cabinet. 
Jerzay  raconta  la  conclusion  un  peu  brusque  de  son  roman. 

M.  le  Prince  ne  voulait  point  qu'il  se  tînt  pour  battu  et  ne  re- 
gardait pas  la  réponse  de  la  reine  comme  un  échec.  Il  y  avait 
(lu  nouvelles  espérances  à  fonder  sur  la  douceur  de  la  punition. 
Heureusement  notre  héros  eut  assez  de  raison  pour  se  mettre 
en  garde  contre  les  conseils  de  M.  le  Prince,  dont  la  confiance 
aveugle  en  son  crédit  et  la  facilité  toute  particulière  à  compro- 
mettre ses  amis  étaient  assez  connues.  Jerzay  refusa  de  pousser 
sa  bonne  fortune ,  à  moins  que  la  reine  ne  revint  d'elle-même 
ly  engager. 

—  Du  reste ,  lui  dit  son  altesse,  le  peu  que  vous  avez  fait  ne 
sera  pas  inutile.  Je  saurai  en  lirer  parti. 

Une  heure  après  cela,  notre  marquis,  cherchanl  à  oublier  sa 

o  17 


194  REVUE  DE  TARIS. 

mésaventure  dans  la  compagnie  de  jeunes  gens ,  vit  passer 
M.  de  La  Rochefoucauld.  L'honorable  duc  lui  cria  de  loin  : 

—  Vous  êtes  trop  modeste  ,  Jerzay.  Il  ne  tiendrait  qu'à  vous 
de  régenter  le  royaume. 

Le  prince  de  Conli,  qui  sortait  de  l'appartement  de  son  frère, 
traversa  aussi  les  cours  de  l'hôtel  et  dit  à  Jerzay  : 

—  Si  vous  entendiez  bien  vos  intérêts,  vous  dormiriez  ce  soir 
dans  le  lit  du  feu  roi. 

—  Salut  au  seigneur  Buckingham  !  ajouta  M.  de  BouKeville, 
qui  suivait  le  prince  de  Conti. 

La  juste  mesure  de  la  discrétion  de  son  prolecteur  lui  étant 
donnée,  Jerzay  fut  épouvanté  des  conséquences  qui  en  pou- 
vaient résulter  si  de  semblables  propos  arrivaient  aux  oreilles 
de  la  reine.  Il  monta  au  cabinet  de  M.  le  Prince;  mais,  tandis 
qu'il  le  cherchait  de  ce  côté ,  son  altesse  partait  en  carrosse 
pour  aller  au  parlement.  Il  ne  trouva  que  Gourville  occupé  à 
écrire  des  lettres. 

—  Savez-vous,  lui  dit  le  secrétaire,  que  vous  avez  attaché 
un  grelot  qui  fera  du  bruit?  Il  en  sera  parlé  à  tous  les  soupers 
de  la  ville.  Vous  voilà  posé  comme  une  sentinelle  avancée  dans 
notre  rupture  avec  la  cour  ,  car  il  est  aisé  de  prévoir  que  ce 
sera  une  rupture.  Le  Mazarin  n'a  plus  qu'à  demander  des  che- 
vaux de  poste. 

—  Je  comprends  cette  infernale  machination,  murmura  Jer- 
zay étourdi  à  l'aspect  du  précipice  ouvert  devant  lui. 

—  Que  parlez-vous  de  machination?  reprit  Gourville  suivant 
son  idée.  C'est  un  coup  de  maître,  mon  cher  marquis.  Voyez- 
en  bien  la  portée  :  son  altesse  a  déjà  humilié  le  ministre  publi- 
quement en  le  traitant  de  faquin.  Cette  affaire-ci  va  déconsi- 
dérer la  reine. 

—  C'est  impossible  !  s'écria  Jerzay. 

—  Rien  Ti'est  plus  sûr  au  contraire  ,  car  voici  quinze  lettres 
que  je  vais  expédier  à  diverses  personnes... 

—  J'arrêterai  du  moins  les  lettres  au  passage. 

En  parlant  ainsi ,  Jerzay  saisit  tous  les  papiers  qui  se  trou- 
vaient sur  la  table  et  les  jeta  dans  la  cheminée,  au  grand  éba- 
hissement  de  Gourville  : 

—  Ètes-vous  fou,  Jerzay?  C'est  par  ordre  de  son  altesse  que 
j'ctris  ces  circulaires... 


REVUE  DE  l'ARlS.  195 

GoiirviHe.  voyaiil  uotre  héros  fouler  aux  i>icds  les  lettres  avec 
un  air  furieux  ,  gagna  prudemment  le  large.  Jerzay  courut  à 
la  recherche  de  M.  le  Prince.  Il  le  manqua  d'un  quart  d'heure 
au  i)arlement,  et,  ne  sachant  plus  oîi  le  trouver,  il  se  rendit  à 
tous  risques  au  Palais-Royal.  La  reine  s'habillait.  La  porte 
n'était  ouverte  qu'aux  dames,  et  les  hommes  emplissaient  les 
antichambres.  Des  mouvements  bizarres  et  opposés  agitèrent 
les  couitisans  à  l'arrivée  de  notre  marquis.  Les  uus  le  regar- 
daient avec  des  airs  où  l'on  reconnaissait  une  grosse  part  de 
la  terreur  qu'inspirait  M.  le  Prince  ;  les  autres,  plus  courageux 
ou  plus  fidèles  à  la  reine,  marquaient  leur  indignation  par  des 
signes  visibles.  Des  chuchottements  circulaient  où  le  nom  de 
Jerzay  se  trouvait  mêlé ,  sans  que  personne  fût  assez  charitable 
pour  montrer  à  l'imprudent  l'orage  (jui  s'amassait.  Au  milieu 
de  cette  foule  ennemie  W.  d'Aumont  vint  à  passer  : 

—  Monsieur  le  duc,  s'écria  Jerzay,  tirez-moi  du  lourmeat  où 
je  suis. 

—  Qui  êtes- vous?  répondit  le  vieux  seigneur.  Je  ne  vous  con- 
nais point.  Si  vous  avez  du  tourment ,  ce  n'est  pas  ma  faute. 
Votre  conduite  n'est  guère  celle  d'un  homme  intimidé.  Allez, 
monsieur,  ne  me  pariez  jamais  de  votre  vie. 

Cependant  la  reine  sortit  de  sa  chambre  j  elle  s'arrêta  devant 
le  commandeur  de  Jars  et  lui  dit  à  haute  voix  : 

—  Nous  sommes  de  trop  vieux  amis ,  monsieur  le  comman- 
deur, pour  que  je  néglige  de  vous  apprendre  une  chose  qui  me 
touche  de  jirès  ;  l'on  me  donne  un  amant  et  de  si  grande  qualité 
que  vous  en  serez  bien  étonné. 

—  Ah  !  madame,  s'écria  Jerzay,  je  suis  assez  malheureux  de 
vous  avoir  déplu  sans  que  vous  acheviez  de  m'accabler. 

—  Qui  vous  dit  que  je  parle  de  vous ,  monsieur  ?  interrompit 
la  reine.  Je  sais  que  vous  faites  l'amoureux,  et  cela  est  ridicule 
jusqu'à  la  jdtié.  Il  faudrait  vous  mener  aux  petites  maisons  j 
mais  votre  extravagance  ne  doit  pas  me  surprendre.  Vous  chas- 
sez de  race  en  imitant  votre  grand-père,  qui  a  soupiré  pour  la 
reine  Marie  de  Médicis.  Puisqu'il  vous  convient  de  publier  vos 
prétentions,  je  ne  tairai  pas  davantage  mes  mépris. 

Sa  Majesté  remarqua  sans  doute  le  chagrin  de  Jerzay,  et 
comme  l'expression  de  la  douleur  a  de  la  grâce  sur  un  beau 
visage  elle  en  fut  un  peu  émue  : 


196  REVUE  DE  PARIS. 

—  Rentrez  en  vous-même,  ajouta  la  reine,  et  soyez  plus  rai- 
sonnable. J'oublierai  volontiers  ces  folies  dont  votre  jeunesse 
est  l'excuse;  mais,  si  elles  étaient  accompagnées  d'intrigue, 
votre  audace  ne  vous  serait  jamais  pardonnée. 

Anne  d'Autriche  s'éloigna,  laissant  Jerzay  confondu. 
M.  de  Vigneul ,  qui  appartenait  à  M.  le  Prince  ,  rencontra 
notre  héros  courant  vers  l'hôtel  de  Condé  : 

—  Mon  cher  Jerzay,  recevez  mes  compliments  sincères.  Vous 
êtes  fort  avant  dans  l'amilié  de  son  altesse.  Nous  venons  de 
prendre  la  collation  chez  le  président  Perrault,  et  M.  le  Prince 
a  porté  votre  santé,  en  vous  proclamant  éminence  rose,  par 
allusion  à  la  couleur  de  vos  habits. 

Sans  répondre  à  Vigneul.  Jerzay  courut  plus  fort.  Il  trouva 
enfin  M.  le  Prince  à  l'hôtel  de  Condé. 

—  Votre  altesse  me  perd,  lui  dit-il.  La  reine  m'a  déjà  re- 
proché mon  indiscrétion,  et  toute  la  cour  sait  ma  folle  dé- 
marche. 

—  Eh  bien?  répondit  M.  le  Prince  avec  un  sang-froid  déses- 
pérant. 

—  Eh  bien,  je  vous  dis  que  vous  me  perdez. 

—  C'est  vous  qui  perdez  le  sens.  Ne  vous  effrayez  point.  Les 
gens  de  la  cour  sont  des  sots  et  des  Jaloux  qui  voudraient  être 
à  votre  place. 

—Cela  est  clair,  dit  Gourville,  votre  position  est  admirable. 
Son  altesse  ne  fera  pas  de  vous  un  aussi  graud  usage  sans  vous 
récompenser. 

—  Oui,  reprit  Jerzay,  on  me  payera  mon  déshonneur. 

—  Il  n'y  a  point  de  déshonneur,  dit  le  prince.  Je  prends  tout 
sur  moi.  Mais  voici  M.  de  Comrainges  qui  nous  apporte  les  or- 
dres de  Sa  Majesté.  Nous  l'écouterons  d'abord,  et,  s'il  s'agit  de 
vous,  nous  lui  donnerons  une  réponse  où  vous  verrez  que  nous 
savons  appuyer  nos  amis. 

Comminges,  lieutenant  des  gardes  delà  reine,  avait  entendu 
ces  derniers  mots. 

—  On  ne  m'a  point  commandé  d'écouter  une  réponse,  dit-il. 
C'est  à  Jerzay  seulement  que  j'ai  à  parler  au  nom  de  la  reine. 
Monsieur,  Sa  Majesté  avait  bien  voulu  vous  pardonner  l'imper- 
tinence dont  vous  vous  êtes  rendu  coupable  en  lui  écrivant  une 
lettre  d'amour.  Pensant  que  celte  folie  ne  venait  que  de  vous, 


liEVUF.  DE  PARIS.  197 

elle  jugeait  inutile  d  en  faire  un  éclat,  et  se  contentait  de  vous 
éloigner,  par  égard  pour  votre  jeunesse  et  le  zèle  que  vous  lui 
avez  marqué  en  plusieurs  occasions;  mais,  ayant  appris  que 
d'autres  personnes  avaient  trempé  dans  ce  complot ,  et  que  vos 
protecteurs  avaient  oublié  le  respect  qu'ils  lui  doivent  jusqu'à 
mêler  son  nom  à  leurs  propos  de  table.  Sa  Majesié,  dans  le  mé- 
pris et  l'indignation  que  lui  inspire  votre  conduite,  se  borne  îi 
vous  retirer  ses  bontés,  et  vous  défend  par  ma  voix  d'oser  jamais 
vous  présenter  devant  elle.  Votre  emploi  sera  vendu ,  et  le  prix 
vous  en  sera  remis, 

—  Écoutez  ma  justification  ,  s'écria  Jerzay. 

—  Je  n'ai  point  mission  pour  cela. 

Comminges  salua  M.  le  Prince  ,  et  sortit  sans  rien  vouloir  en- 
tendre. 

—  Votre  altesse,  reprit  Jerzay,  niera-t-elle  encore  que  je  sois 
déshonoré,  ruiné  à  jamais  par  sa  faute? 

—  Ce  n'est  rien,  mon  cher  ami  ;  je  vous  donnerai  mieux  que 
votre  charge  à  la  cour. 

—  Et  l'estime  de  la  reine,  me  la  rendrez-vous?  C'est  une  ré- 
paration qu'il  me  faut,  et  non  pas  un  dédommagement. 

—  Une  réparation?  Eh  bien  ,  vous  l'aurez,  cela  est  juste.  Jo 
comprends  votre  scrupule.  Puisque  je  vous  ai  jeté  dans  ce  trou, 
c'est  à  moi  de  vous  en  tirer.  Suivez-moi.  Dans  un  moment  votre 
paix  avec  la  reine  sera  signée. 

—  M.  le  Prince  emmena  Jerzay  au  Palais-Royal.  En  traver- 
sant les  galeries ,  le  vainqueur  de  Rocroi  marchait  d'un  pas 
ferme.  On  sentait  si  bien  l'énergie  de  son  caractère  dans  sa 
figure  d'aigle  et  sa  petite  personne ,  que  notre  pauvre  marquis 
reprit  un  peu  d'espoir.  Son  altesse  laissa  Jerzay  dans  l'anli- 
charabre  du  ministre,  et  se  fit  annoncer.  Au  bout  de  cinq  mi- 
nutes ,  M.  le  Prince  ouvrit  la  porte  lui-même  : 

—  Entrez,  dit-il  ;  le  cardinal  est  allé  porter  mes  paroles  à  la 
reine.  Elle  vous  verra  aujourd'hui. 

—  Vous  le  croyez  ? 

—  Je  n'en  doute  point. 

—  L'émotion  de  notre  héros  l'erapécha  de  remarquer  le  bou- 
leversement des  traits  du  cardinal  ù  son  retour. 

—  Sa  Majesté,  dit  le  ministre,  consent  à  ce  que  désire  votre 
altesse  :  elle  recevra  M.  de  Jerzay... 

17. 


198  KEVUE  DE  PAKIS. 

—  El  lui  fera  bon  accueil  ? 

—  Aussi  bon  qu'il  sera  en  son  pouvoir.  Vous  n'avez  qu'à 
liesceniire  au  salon  du  petit  jeu. 

—  Marchons  donc  ,  je  verrai  si  l'on  me  cède  comme  je  l'en- 
lends,  avec  la  bouche  en  cœur  et  sans  marchander. 

Il  y  eut  un  moment  de  surprise  parmi  les  dames  lorsque 
M.  le  Prince  entra  dans  le  salon.  Les  jeux  restèrent  en  suspens. 

—  Votre  Majesté,  dit  le  grand  Coudé,  m'oblige  en  voulant 
bien  revoir  Jerzay.  Si  mes  indiscrétions  retombaient  sur  lui, 
ce  serait  me  blâmer  publiquement  en  sa  personne. 

—  Il  ne  lui  fallait  pas  moins  que  votre  crédit  auprès  de  nous 
et  le  généreux  emploi  que  vous  en  faites,  répondit  Anne  d'Au- 
triche avec  un  sourire  plein  d'amertume  ;  sans  cela  il  n'eût  ja- 
mais reparu  devant  nos  yeux. 

—  Croyez  ,  madame,  dit  Jerzay  en  s'agenouillant,  que  mon 
repentir  éclatera  dans  ma  conduite... 

—  C'est  assez  ,  reprit  la  reine;  M.  le  Prince  a  plaidé  votre 
cause  de  telle  sorte  que  vous  ne  sauriez  ajouter  rien  de  mieux 
pour  votre  défense. 

—  Vous  lui  conserverez  son  emploi?  dil  le  prince. 

—  Oh!  nous  avons  du  temps  devant  nous.  La  maison  du  roi 
ne  sera  formée  que  l'année  prochaine.  Mais  vous  interrompez 
nus  jeux,  messieurs.  Nous  n'avons  pas  accoutumé  de  recevoir 
les  hommes  à  celte  heure. 

—  Jerzay  reviendra  vous  rendre  ses  devoirs  au  cercle. 

—  Quand  il  lui  plaira.  11  me  retrouvera  dans  les  mêmes  sen- 
timents. Je  fais  de  lui  tout  l'étal  dont  il  est  digne. 

—  Et  moi,  je  fais  profession  d'admirer  la  douceur  de  Voire 
Majesté  ,  ainsi  que  je  le  dois.  Voilà  qui  est  fini,  Jerzay.  Occu- 
|ions-nous  de  quelque  autre  chose. 

M.  le  Prince  tourna  sur  ses  talons  ,  et  sortit  de  ce  pas  ferme 
et  bref  où  l'on  sentait  l'orgueil  et  la  force  de  son  àme.  Notre 
marquis,  assailli  par  des  doules  cruels,  le  suivait  conslerné. 
Une  voix  intérieure  l'avertissait  qu'il  était  victime  d'une  ambi- 
tion plus  grande  et  moins  honnête  que  la  sienne. 

—  Puis-je  savoir,  dit-il ,  en  quels  termes  votre  altesse  a  sol- 
licité mon  pardon  ? 

—  En  des  termes  que  j'eusse  employés  s'il  se  fût  agi  de  mon 
frère. 


RRVUE  DE  PARIS.  199 

—  La  rciiic-avail  un  aii-  coiitrainl  qui  me  iluiuie  du  souci. 

—  C'est  que  rien  ne  coule  plus  aux  lèvres  d'Auue  d'Autriche 
•ine  ces  mots  :  «Je  vous  pardonne;  «  mais  nous  lui  enseigne- 
rons les  verlus  chrétiennes  ,  savoir  :  la  patience  ,  la  charité  , 
voire  même  l'humilité,  qui  est  la  plus  belle. 

—  Il  m'est  pénible  de  vous  entendre  parler  ainsi  de  la  reine  ; 
elle  a  plus  de  droits  que  jamais  à  ma  reconnaissance  et  à  mon 
respect.  Si  les  circonstances  vous  éloignaient  d'elle,  je  vous 
demanderais  la  permission  de  me  retirer. 

—  Vous  seriez  à  terre  entre  deux  selles,  car  sans  mon  appui 
vous  verriez  la  rancune  de  cette  femme  s'élever  par-dessus  les 
toits. 

Le  refus  que  M.  le  Prince  faisait  de  s'expliquer  nettement 
augmenta  le  trouble  de  Jerzay.  Au  lieu  de  suivre  son  altesse  à 
riiôlel  de  Condé ,  il  se  sépara  de  l'escorte  à  moitié  du  chemin, 
et  revint  au  Palais-Royal  ,  bien  résolu  à  tirer  les  choses  au 
ciair.  Ce  fut  par  un  coup  de  ioudre  que  la  vérité  perça  les 
nuages.  M"«  Beauvais  avait  envoyé  un  de  ses  gens  à  la  recher- 
che de  Jerzay.  Ce  messager  le  rencontra  sur  les  degrés  et  le 
conduisit  chez  la  première  femme  de  chambre. 

—  Mon  cher  enfant,  dit  M™^  Beauvais,  votre  incontinence 
de  lan^iue  va  nous  jouer  un  mauvais  tour.  On  parle  déjà  de  me 
congédier.  Je  ne  puis  croire  encore  que  vous  soyez  un  monstre. 
J'incline  plutôt  à  penser  que  vous  êtes  sacrifié  par  M.  le  Prince. 

—  Au  nom  du  ciel  !  dites-moi  ce  que  vous  savez  ,  madame 
Beauvais.  Que  s'est-il  passé  entre  la  reine  et  son  altesse? 

—  Quoi!  vous  l'ignorez?  Ce  n  était  donc  pas  convenu  d'a- 
vance? Je  disais  bien  que  vous  étiez  innocent. 

—  Vous  me  faites  mourir  d'impatience,  madame  Beauvais. 

—  Voici  donc  ce  qui  est  arrivé.  J'étais,  il  y  a  environ  une 
heure,  dans  la  chambre  de  la  reine.  Sa  Majesté  lisait  le  Mo- 
dèle de  <  onversation  de  Scudéry.  M.  le  cardinal  entra  tout  à 
loup,  le  visage  comme  décomposé.  «  Je  viens,  a-t-il  dit, 
préparer  Votre  Majesté  à  une  fâcheuse  épreuve.  M.  le  Prince  est 
là-haut  dans  mon  cabinet.  Il  veut  que  vous  receviez  Jeizay,  et 
nous  menace  de  se  tourner  contre  nous  si  vous  ne  lui  cédez  sur 
ce  point.  »  La  reine  répondit  avec  beaucoup  de  dédain  qu'elle 
ne  subirait  pas  cette  humiliation;  que  le  projet  de  M.  le  Prince 
était  de  l'avilir,  mais  que  la  mère  du  roi  était  trop  vieille  et 


200  REVUE  DE  PARIS. 

d'un  sang  trop  bon  pour  se  voir  menée  à  la  baguette  par  ceux 
qui  lui  devaient  le  respect  et  l'obéissance.  «  Je  lui  ai  répondu 
tout  cela,  reprit  le  cardinal,  et  même  avec  plus  de  force  encore, 
puisque  j'ai  ajouté  qu'il  n'était  point  de  femme  ,  fût-ce  la  der- 
nière des  bourgeoises  ,  à  qui  on  osât  commander  de  revoir  et 
de  traiter  bien  un  homme  qui  lui  a  manqué  ;  mais  M.  le  Prince, 
avec  cette  hauteur  dont  il  ne  peut  rien  rabattre,  m'a  fait  cette 
réplique  :  «  Il  le  faut  pourtant,  parce  que  je  le  veux  (1).  »  A 
ces  mots  ,  la  reine  se  leva  et  jeta  son  livre  à  la  tête  du  cardinal, 
en  l'appelant  poltron ,  et  en  lui  reprochant  de  n'avoir  point 
poignardé  l'insolent.  Quand  elle  eut  bien  crié ,  M.  le  cardinal 
lui  fit  entendre  qu'il  n'y  avait  pas  à  reculer ,  que  les  bruits  de 
la  rupture  entre  la  cour  et  M.  le  Prince  avaient  plongé  leurs 
amis  dans  la  consternation;  que  Sa  Majesté  serait  abandonnée 
de  tout  le  monde,  si  l'éclat  avait  lieu  aujourd'hui;  qu'on  la 
croyait  déjà  perdue  ;  qu'on  buvait  à  la  régence  nouvelle  dans 
l'hôtel  de  Condé,  où  les  créatures  des  princes  se  partageaient 
publiquement  les  charges  de  la  cour  et  les  gouvernements  des 
provinces;  qu'il  se  tenait  des  conseils  secrets  où  l'on  ne  visait 
pas  à  moins  qu'à  enfermer  Sa  Majesté  dans  un  couvent ,  et  à 
remettre  comme  autrefois  la  majorité  des  rois  à  dix-sept  ans. 
Tous  ces  discours  du  cardinal  n'auraient  pas  encore  suffi  pour 
ébranler  les  volontés  de  la  reine,  dont  la  colère  ne  laissait  point 
d'accès  à  la  frayeur;  mais  M.  le  cardinal  ajouta  qu'en  gagnant 
du  temps,  il  saurait  procurer  à  Sa  Majesté  une  vengeance  aussi 
complète  qu'elle  le  pouvait  souhaiter,  et  celte  idée  parut  re- 
mettre un  peu  notre  pauvre  maîtresse.  L'heure  du  petit  jeu  était 
sonnée,  les  dames  attendaient  au  salon.  La  reine  essuya  ses 
yeux,  car  elle  pleurait  de  dépit... 

Jerzay  n'en  écouta  pas  davantage.  II  laissa  M™»  Beauvais  à 
cet  endroit  de  son  récit,  et  courut,  tout  ivre  de  rage  et  de 
désespoir,  jusqu'à  l'hôtel  de  Condé.  M.  le  Prince  était  au  milieu 
de  ses  serviteurs.  Notre  héros  l'apostropha  si  impétueusement , 
que  son  altesse  en  demeura  stupéfaite. 

—  Monseigneur,  s'écria  Jerzay,  je  me  félicite  de  vous  trouver 
entouré  de  votre  cour  :  elle  saura  commuent  vous  vous  jouez 
de  vos  amis.  J'ai  appris  enfin  la  vérité;  toutes  vos  paroles, 

(1)  Mémoires  de  la  diiclicsse  de  Nemouis. 


REVUE  DE  PARIS.  201 

depuis  hier,  n'ont  été  que  des  tromperies.  Vous  vous  êtes  servi 
de  moi  comme  d'un  vil  instrument  pour  calomnier  et  insulter 
la  reine.  Vous  m'avez  sacrifié  en  rejetant  sur  moi  l'odieux  de 
voire  conduite.  Je  n'étais  hier  qu'un  fou  et  un  étourdi;  à  pré- 
sent me  voilà ,  aux  yeux  de  toute  la  terre  ,  un  lâche ,  un  impu- 
dent et  un  ingrat,  et  il  n'est  plus  en  votre  pouvoir  de  me  rendre 
l'honneur  que  vous  m'avez  ôlé.  Le  reste  de  ma  vie  ne  sufiBra 
peut-être  plus  à  refaire  ma  réputation.  L'esprit  s'arrête  indécis 
à  chercher  lequel  est  le  plus  horrible,  du  traitement  que  vous 
faisiez  subir  à  la  reine,  ou  de  la  perfidie  raffinée  dont  vous 
usiez  à  mon  égard ,  sous  le  prétexte  de  ménager  mon  accom- 
modement avec  elle.  Je  ne  juge  point  vos  projets,  ni  les  sou- 
haits de  votre  ambition,  mais  les  moyens  que  vous  employez 
sont  abominables;  ils  ne  sauraient  vous  mener  qu'à  une  perle 
certaine,  en  dépit  de  votre  courage  et  de  votre  génie.  Si  vous 
trouvez  encore  des  gens  assez  sots  pour  s'attacher  à  votre 
maison,  après  cet  exemple  frappant  de  l'indifférence  et  de  la 
légèreté  des  princes,  il  faut  désespérer  de  la  noblesse  française. 
Personne  n'a  plus  admiré  que  moi  vos  belles  qualités ,  ce  qu'il 
y  a  de  grand  dans  voire  âme ,  et  cependant  tout  ce  qu'elle  ren- 
ferme de  méchant  et  de  cruel  est  tombé  sur  moi  seul.  Je  ne 
suis  qu'un  simple  gentilhomme ,  et  sans  doute  vous  ne  vous 
embarrassez  guère  de  ce  que  je  pense;  vous  avez  lire  de  moi 
tout  le  parti  possible  pour  accabler  d'outrages  la  mère  du  roi 
notre  maître  ;  vous  avez  réussi  ;  mais,  eussiez-vous  cent  pieds 
de  lauriers  sur  la  tèle  ,  tant  que  je  vivrai ,  ce  monde  que  vous 
emplissez  de  votre  gloire  portera  un  homme  qui  n'aura  point 
d'estime  pour  vous. 

Tel  est  l'ascendant  de  la  passion  que  ,  malgré  toute  sa  fierté, 
M.  le  Prince ,  qui  sentait  la  justesse  de  ces  reproches  et  qui 
voyait  le  désespoir  de  l'infortuné  Jerzay,  n'eut  point  le  courage 
de  l'interrompre, 

—  Il  est  inutile,  ajouta  notre  héros  ,  de  vous  dire  à  présent 
que  Je  ne  suis  plus  à  vous.  Adieu,  messieurs,  continuez  de 
servir  des  princes  aussi  soigneux  des  intérèls  et  de  l'honneur 
de  leurs  amis.  Les  procédés  de  son  altesse  méritent  bien  qu'on 
lui  consacre  sa  vie  et  sa  fortune. 

Jerzay,  ayant  soulagé  sa  douleur,  retourna  ensuite  chez 
M""»  Beauvais ,  et  la  supplia  de  Tintroduire  auprès  de  la  reine. 


202  REVUE  DE  PARIS. 

—  Il  serait  mieux  d'alleiulre  (jue  jVussc  préparé  les  voies, 
lui  répondit-elle;  cependant  votre  hardiesse  me  plaît, et,  dans 
le  transport  où  je  vous  vois  ,  il  se  peut  que  vous  réussissiez  à 
persuader  la  reine  de  votre  innocence.  Sa  Majesté  est  dans  la 
chambre  grise  ;  c'est  le  lieu  de  ses  conseils  secrets  avec  le  car- 
dinal ;  je  vous  y  conduirai. 

La  première  femme  de  chambre  mena  Jerzay  jusqu'au  salon 
des  tapisseries ,  qui  précédait  le  boudoir  d'Anne  d'Autriche. 
Elie  prenait  déjà  le  peigne  pour  gratter  à  la  porte,  lorsqu'il  lui 
sembla  entendre  un  bruit  de  pas  et  déperons  à  l'intérieur  de 
la  chambre  grise.  La  clef  tourna  dans  la  serrure  ;  M°>e  Beauvais, 
saisissant  Jerzay  par  le  bras,  l'entraîna  derrière  une  tapisserie. 
La  porte  venait  de  s'ouvrir;  la  reine  sortit  accompagnée  du 
cardinal  et  de  M.  d'Hocquincourt. 

—  Une  femme  comme  moi,  disait  Sa  Majesté,  ne  se  laisse 
point  réduire  ù  de  telles  extrémités  sans  se  venger.  Si  je  n'é- 
coutais que  mes  désirs ,  je  voudrais  du  sang. 

—  Donnez-moi  donc  un  ordre,  répondait  M.  d'Hocquincourt. 
S'il  y  a  quatre  cents  é|)ées  autour  de  M.  le  Prince,  j'en  prendrai 
mille  avec  moi,  et  je  vous  le  Ir.sînerai  ici ,  mort  ou  vif. 

—  Je  m'y  oppose  de  toutes  mes  forces  ,  dit  le  cardinal  ;  vous 
ne  feriez  qu'un  massacre  où  le  prince  le  plus  intrépide  du 
momie  périrait  héroïquement,  et  nous  écraserait  dans  sa  chute. 
Pour  Dieu!  madame,  attendez  à  demain.  Le  donjon  de  Vin- 
cennes  n'a-l-il  pas  de  quoi  vous  satisfaire? 

—  Ah  !  que  je  maudis  votre  modération  de  prêtre  et  ma  fai- 
blesse de  femme  ! 

On  entendit  la  voix  de  stentor  de  M.  d'Hocquincourt  répéter 
l)lusieurs  fois,  en  descendant  l'escalier  : 

—  Donnez-moi  un  ordre  ,  et,  dans  une  heure,  je  reviens 
déposer  à  vos  pieds  le  cadavre  de  votre  homme. 

—  Nous  n'avons  plus  ([u'à  remettre  votre  audience,  dit 
M">'=  Beauvais;  votre  afl'aire  entraîne  après  elle  des  événements 
d'importance,  et  la  reine  paraît  tro))  iriilée  dans  cet  instant; 
elle  ne  vous  écouterait  pas.  Surtout  n'allez  point  redire  ce  que 
vous  venez  d'entendre  ! 

—  L'indiscrétion  m'a  coûté  assez  cher  pour  que  je  m'en  défie. 
M"'"=  Beauvais  conduisit  Jerzay,  par  les  détours,  ù  une  galerie 

qu'il  connaissait ,  et  lui  promit ,  en  le  quittant ,  de  le  servir  le 


RKVLI':  I»K  l'ARiS.  30S 

mieux  qu'elle  pourrait.  Notre  héros  avait  encore  du  ciieinin  à 
faire  pour  atteindre  les  vestibules.  Sa  mauvaise  étoile  le  mil 
face  à  face  avec  M.  de  Comminges,  qui  entrait  chez  la  leinc 

—  Est-ce  un  rêve  !  s'écria  le  lieutenant  des  gardes.  Ignorez- 
vous  que  Sa  Majesté  veut  qu'on  vous  jette  par  les  fenêtres ,  si 
l'on  vous  trouve  ici  ? 

—  Que  m'importe  d'être  tué?  Je  venais  pour  voir  la  reine  et 
me  justifier, 

—  Eh!  que  pourriez-vous  dire  ,  mon  pauvre  Jerzay?  n'avez- 
vous  pas  confié  votre  équipée  à  M.  le  Prince?  On  sait  bien  que 
le  reste  n'est  pas  votre  ouvrage  ;  mais  il  y  a  de  ces  imprudences 
dont  la  gravité  fait  des  crimes,  et  qu'une  reine  ne  pardonne 
jamais.  Vous  êtes  perdu  ;  gardez-vous  de  reparaître,  et  i)renons 
que  je  ne  vous  aie  point  rencontré. 

Ces  mots  de  Comminges  rendirent  à  Jerzay  tout  son  déses- 
poir. Il  sentit  en  effet  que  sa  faute  devenait  irréparable,  par  un 
enchaînement  diabolique  de  contre-coups.  La  disgrâce  de 
MmeBeauvaismit  le  comble  à  ses  remords.  Celte  femme,  n'étan! 
point  prolégée  par  M.  le  Prince,  essuya  la  colère  de  la  reine  vl 
fut  chassée  avec  un  grand  scandale.  L'exaltation  qui  avait  soii- 
ienu  jusqu'alors  notre  héros  s'élanl  dissipée  ,  il  lomba  dans  un 
abatlemenl  qui  eût  ému  de  pilié  l'implacable  Anne  d'Autriche 
elle-même. 


VI. 


Ce  sont  les  plus  cruels  des  revers  ,  que  ceux  dont  le  le'.nps 
est  le  seul  remède,  car  l'esprit  des  malheureux  refuse  de  croire 
à  l'efficacilé  du  spécifique,  tout  infaillible  qu'il  est.  Noire 
marquis,  dans  ce  bel  âge  où  l'imagination  regarde  les  années 
comme  des  siècles  ,  aurait  mal  reçu  quiconque  lui  serait  venu 
prêcher  la  patience  et  la  longanimité.  II  se  voyait  envelopi»é 
dans  un  réseau  de  perfidies  et  d'injustices  où  il  se  débattait  on 
vain.  En  s'écarlant  du  parti  des  iirinces,  il  avait  donné  la  seule 
preuve  de  son  innocence  qui  fût  en  son  pouvoir;  mais  l'arresta- 
tion du  grand  Condé  ,  si  elle  était  exécutée  ,  devait  encore  dé- 
truire l'heureux  effet  de  telle  siparaliun,  et  rejeter  dans  le 


204  REVUE  DE  PARIS. 

doute  le  désintéressement  de  Jerzay.  Les  reines  ont  d'ailleurs 
autre  chose  à  faire  que  de  rechercher  les  petites  preuves  qui 
leur  démontreraient  la  délicatesse  et  l'honnêteté  d'un  ami 
calomnié.  Il  faut  que  la  vérité  se  présente  fort  lumineuse  à 
leurs  yeux ,  sans  quoi  elles  ne  la  découvrent  point  et  la  laissent 
dans  l'ombre.  Notre  héros,  condamné  sans  être  entendu,  mé- 
content de  lui-même  au  fond  ,  et  connaissant  bien  ses  torts,  se 
crut  ruiné  sans  ressources.  11  n'osait  songer  à  Cécile,  qui  avait 
sans  doute  appris  son  inconstance  par  les  bruits  publics,  et  le 
méprisait  à  plus  juste  titre  que  tous  les  autres.  De  quelque  part 
qu'il  tournât  ses  regards,  il  ne  voyait  que  de  la  honte,  des 
affronts  à  subir,  des  reproches  à  essuyer,  et,  se  retrouvant  ainsi 
seul,  debout  au  milieu  des  débris  de  sa  fortune,  de  ses  amours 
et  de  ses  espérances ,  son  chagrin  fut  si  amer  que  le  diable 
l'eût  trouvé  de  composition  facile  s'il  le  fût  venu  tenter. 

Un  malin,  ne  sachant  que  faire  pour  se  dérober  à  sa  tristesse, 
Jerzay  parcourut  la  ville  et  s'enfonça  dans  le  labyrinthe  des 
rues.  Il  cheminait  d'un  pas  méditatif,  le  menton  sur  sa  poitrine, 
et  le  cœur  oppressé.  Le  hasard  le  conduisit  au  Palais  de  Justice, 
où  le  peuple  était  toujours  assemblé,  criant  pour  ou  contre 
chaque  personnage  qui  passait ,  avec  des  intermèdes  d'impré- 
cations au  Mazarin,  II  traversa  la  foule  et  se  mêla  dans  un 
groupe  de  curieux  qui  causaient  sur  les  degrés.  Bientôt  les 
portes  s'ouvrirent,  et  le  parlement  sortit.  Le  célèbre  coadjuleur 
parut ,  en  rochet  et  en  camail ,  mais  fort  accompagné  de  gens 
à  rapières.  Toutes  les  bénédictions  étaient  pour  lui,  et  les 
transports  du  peuple  montraient  assez  la  puissance  de  cet 
homme.  Jerzay  le  vit  marcher  dans  ces  flots  de  turbulents  avec 
l'aisance  du  factieux  passionné  nageant  en  pleine  sédition. 
Derrière  lui  étaient  M.  d'Endreville  elle  chevalier  de  Menil, 
parmi  les  quatre-vingts  recrues  du  Vexin.  Notre  marquis,  tom- 
bant en  pays  de  connaissance,  allait  s'esquiver,  lorsque  le 
gentilhomme  sauvage  l'aperçut  et  l'appela  par  son  nom. 

—  Il  faut  vous  mettre  avec  nous  ,  dit  M.  d'Endreville.  Notre 
chef  ne  se  croit  pas  un  dieu  ù  qui  tout  est  permis  ;  il  n'immole 
point  ses  serviteurs  comme  M.  le  Prince.  Prenez  rang  à  côté  de 
moi  ;  je  vous  donnerai  un  prolecteur  plus  honnèle. 

—  Je  vous  suis  obligé,  monsieur.  J'aurais  toutes  les  raisons 
du  monde  pour  souhaiter  de  vous  accompagner  et  d'être  de  vos 


REVUE  DE  PARIS.  205 

amis.  Par  malheur ,  ma  conscience  me  le  défend  ,  et  je  me  vois 
forcé  de  lui  obéir. 

— Mon  voisin,  dit  le  chevalier  de  Menil,  la  renommée  n'a  plus 
de  trompettes  que  pour  vous  rendre  fameux.  Vous  vous  ac- 
quittez à  merveille  des  pas  de  clerc. 

—  Cela  vaut  mieux  que  de  faire  des  assassinats. 

—  Je  baisse  pavillon  devant  votre  belle  conduite  à  la  cour, 

—  Et  moi  devant  votre  loyauté  dans  le  combat  singulier. 

—  Donnez-moi  de  vos  leçons  en  la  science  de  séduire  les 
reines. 

—  Quand  vous  m'aurez  enseigné  celle  du  guet-apents ,  que 
vous  possédez  si  bien. 

—  Au  revoir ,  marquis. 

—  Nous  nous  reverrons  assurément ,  chevalier. 

—  Ne  venez  point  me  chercher  à  l'archevêché  ;  c'est  un  dé- 
filé malsain  pour  les  gens  de  votre  bord. 

—  Tous  les  défilés  seront  bons  pour  vous  couper  les  oreilles. 

—  Monsieur  d'Endreville  veut  bien  de  moi  pour  son  gendre. 
Je  vous  inviterai  à  mes  noces. 

—  Je  lâcherai  de  vous  tuer  auparavant. 

—  C'est  cela.  Bonjour,  marquis. 

—  Adieu,  chevalier. 

Malgré  son  infidélité  ,  notre  héros  espérait  encore  que  Cécile 
garderait  mieux  que  lui  les  serments  auxquels  il  avait  manqué  j 
les  paroles  de  Menil  furent  comme  la  dernière  atteinte  qui  com- 
blait son  malheur.  Le  mauvais  destin  ne  lui  épargnait  pas 
une  blessure  ,  et  le  frappait  à  la  fois  par  tous  les  endroits  où  il 
avait  laissé  quelque  prise.  Dans  son  agitation,  Jerzay  marcha 
sans  savoir  où  il  allait ,  et  sorlit  de  la  ville  par  la  porte  Riche- 
lieu. Il  s'assit  enfin,  épuisé  de  lassitude,  au  bord  d'un  fossé, 
pour  s'abandonner  à  sa  douleur  et  livrer  son  coeur  aux  serpents 
qui  le  dévoraient.  Le  plus  gros  de  ces  serpents  était  la  ven- 
geance ,  trisle  recours  par  où  les  gens  désespérés,  ne  pouvant 
plus  réparer  leurs  maux  ,  les  font  retomber  sur  d'autres. 

Les  sages  de  l'Orient  assurent  qu'un  homme  parvenu  au  der- 
nier degré  du  malheur  doit  commencer  à  se  réjouir,  en  pensant 
que  le  sort  ne  saurait  plus  lui  envoyer  que  des  amendements  à 
ses  peines.  Sans  nous  amuser  à  débattre  cette  philosophie,  nous 
la  citons  en  cet  endroit  de  notre  récit  où  elle  se  trouve  de  cir- 
h  V6 


2Q(>  Il E VUE  DE  PARIS. 

coiislance.  Nous  laisserons  un  moment  Jeizay  à  ses  ennuis 
pour  apprendre  au  lecteur  comment  la  fortune,  après  tant  de 
secousses ,  lui  préparait  une  première  consolation  dans  sa 
détresse. 

Une  fois  que  l'arrestatioa  des  princes  fut  résolue  dans  la 
chambre  grise  ,  la  reine  et  ie  cardinal  en  firent  des  ouvertures 
aux  frondeurs  ,  à  qui  cette  mesure  donna  une  giande  joie.  Le 
coadjulpur  le  dit  à  MH'=  de  Chevreuse  et  à  M.  de  Laigues  qui 
raconta  la  nouvelle  au  duc  de  Noirmoiitiers.  Le  duc  confia  ce 
mystère  à  une  dizaine  d'amis  dont  il  était  sûr.  et  particulière- 
ment à  Matha.  qui  le  dit  à  Yigneul.  Celui-ci  courut  chez  M.  le 
Prince,  et  lui  apprit  les  propositions  de  M.  d'HocquincourI  ; 
comme  elles  semblaient  incroyables,  son  altesse  les  tourna  an 
dérision. 

—  Me  massacrer  dans  mon  hôtel  !  répondit  M.  le  Prince  ;  cela 
n'est  plus  de  notre  siècle.  La  fête  de  Saint-Barthélémy  tombe 
en  août,  et  nous  sommes  en  janvier.  La  reine  n'est  point  de 
Florence  et  ne  se  nomme  pas  Médicis  ;  ils  savent  bien  d'ailleurs 
qu'ils  trouveraient  à  qui  parler. 

D'autres  avis  ([ui  revinrent  par  des  voies  diverses  ne  furent 
pas  mieux  écoutés.  Enfin,  lorsque  les  princes  se  rendirent  au 
conseil ,  on  vit  un  homme  se  glisser  dans  la  foule  et  remettre  à 
son  altesse  un  billet  où  étaient  ces  mots  :  «  Si  vous  entrez  au 
Palais-Royal ,  vous  n'en  reviendrez  point.  » 

—  Pardieu  !  s'écria  M.  le  Prince,  c'est  la  dix-septième  fois 
qu'on  me  redit  la  même  sotisse,  el  j'ai  juré  de  n'y  faire  allen- 
lion  qu'à  la  vingtième.  Il  n'y  a  pas  d'apparence  d'atteindre  à 
ce  chiffre  pendant  le  chemin;  nous  entrerons  donc  au  Palais- 
Royal. 

—  Monseigneur,  lui  disait  Vigneul,  vous  voilà  en  l'étal  de 
César  allant  au  sénat  sans  se  vouloir  garder  des  ides  de  mars. 

—  Eh  !  pourijuoi  César  a-t-il  poursuivi  sa  route?  N'est-ce 
point  qu'il  avait  un  grand  cœur?  Il  ne  sera  pas  dit  qu'il  l'eût 
plus  grand  que  le  mien. 

Si  Louis  de  Bourbon  avait  bien  voulu  se  rapi)eler  l'arrogance 
el  la  dureté  dont  il  usait  envers  la  reine  el  le  cardinal,  il  aurait 
sans  doute  pensé  que  les  avertissements  ne  manquaient  pas 
de  vraisemblance  ;  mais,  comme  le  disait  alors  M""  de  Lon- 
gueviile  l'ainée ,  »  les  grands  princes  sont  dans  leur  jeunesse 


HEVIT.  DE  PARIS.  307 

aussi  |iersiiadés  (lu'oa  Its  craint  que  les  belles  leuiines  soiil 
persuadées  qu'on  les  aime,  et  il  n'est  pas  plus  aisé  de  détromper 
celles-ci  des  effels  de  leurs  charmes  qu'il  n'est  facile  de  dé- 
tromper les  autres  de  la  terreur  que  cause  leur  no:n.  « 

MM.  les  Princes  de  Condé  et  de  Conti ,  et  le  duc  de  Longue- 
ville  leur  beau-frère,  ne  tiouvêrenl  pas  la  reine  dans  la  salle 
du  conseil,  ce  qui  leur  donna  du  soupçon.  Ils  voulurent  sortir 
par  la  porte  du  petit  degré  qui  menait  aux  offices.  Elle  était 
fermée.  Un  détachement  des  gardes  en  quartier  entra  au  pas 
militaire.  Ce  fut  leur  capitaine,  le  vieux  Guitaut,  qui  osa  dire 
au  grand  Condé  : 

—  Je  vous  arrête,  au  nom  de  la  reine. 

H  parla  de  même  aux  princes  de  Conti  et  de  Longueville.  On 
leur  demanda  leurs  épées  ,  et  la  cérémonie  s'acheva  ainsi  le 
plus  paisiblement  du  monde.  On  les  mit  en  carrosse,  et  ils  fu- 
rent menés  par  un  détour  à  la  porte  Richelieu,  où  M.  de  Mios- 
scns  les  attendait  avec  trois  cents  chevau-légers  qui  les  accom- 
pagnèrent jusqu'au  bois  de  Vincennes.  Les  chemins  étaient 
mauvais,  le  carrosse  versa ,  et  M.  le  Prince,  sauiant  par-dessus 
un  fossé,  fut  bien  près  de  s'échapper.  Miossens  le  retint  en 
courani  sur  lui  l'arme  haute. 

Noire  héros  ,  que  nous  avons  laissé  promenant  sa  mélancolie 
dans  la  campngne,  fut  témoin  de  celte  scène, 

—  Jerzay,  lui  cria  le  prince,  si  vous  m'aviez  voulu  secourir, 
je  leur  échappais. 

—  Que  votre  altesse  se  tire  d'affaire  comme  elle  le  pourra. 
Mon  épée  ne  sortira  jamais  du  fourreau  à  son  service. 

—  La  reine  saur.i  votre  réponse  ,  dit  Miossens  à  Jerzay ,  et 
je  souhaite  que  cette  rencontre  vous  aide  à  rentrer  en  grâce. 

—  C'est  à  M.  le  Prince  qu'elle  servira.  Il  réfléchira  tout  à 
l'heure,  au  bois  de  Vincennes,  sur  le  danger  de  sacrifier  ses 
serviteurs. 

Ayant  ainsi  goûlé  le  plaisir  d'une  vengeance  légitime  et  mo- 
dérée, notre  héros  rentra  dans  Paris  avec  moins  d'accablement. 
Le  peuple  allumait  des  feux  de  i)ailleen  signe  d'allégresse.  La 
cour  ta  la  fionde  se  réjouissaient  également  de  l'arrestation 
des  princes,  et  faisaient  une  trêve  d'un  moment  ù  leurs  brouil- 
leries.  Jerzay,  qui  n'était  plus  d'aucun  parti,  et  qui  ne  sentait 
que  du  dégoût  |iour  les  émotions  populaires,  se  relira  dans  son 


208  REVUE  DE  PARIS. 

hôtel  de  la  rue  Saint-Honoré.  Une  lettre  qu'il  y  trouva  le  surprit 
agréablement  en  lui  prouvant  qu'il  n'était  pas  oublié  de  toute 
la  terre.  A  la  vue  de  l'écriture  de  Cécile,  il  trembla  qu'elle  ne 
lui  vînt  confirmer  la  nouvelle  dont  Menil  s'était  vanté.  Le  lec- 
teur jugera  par  lui-même  de  ce  qui  en  était. 

a  Monsieur  le  marquis,  disait  Cécile,  je  ne  vous  écrirais 
point,  et  vous  n'auriez  jamais  entendu  parler  de  moi  si  vos 
desseins  ambitieux  avaient  eu  le  succès  que  vous  désiriez.  Il  est 
mal  à  vous  d'avoir  rompu  les  liens  qui  nous  unissaient  sans 
daigner  me  demander  votre  liberté.  Je  vous  l'aurais  rendue  , 
monsieur,  en  préférant  voire  fortune  à  mon  bonheur,  puisque 
ce  bonheur  n'était  plus  possible  dès  l'instant  où  vous  aviez  cessé 
de  m'aimer.  J'ai  versé  bien  des  larmes  tandis  que  vous  étiez  le 
sujet  de  toutes  les  conversations.  Aujourd'hui,  je  pense  que 
vous  voilà  malheureux  ,  renvoyé  de  la  cour,  victime  de  M.  le 
Prince,  en  butte  aux  attaques  de  tout  le  monde,  et  que,  faute 
d'un  ami  qui  vous  console ,  vous  donnez  peut-être  trop  à  votre 
désespoir.  Si  vous  deviez  trouver  de  la  douceur  à  savoir  que  je 
vous  plains  encore ,  je  me  reprocherais  de  ne  vous  point  accor- 
der ce  soulagement  à  vos  chagrins.  1!  n'était  pas  digne  de  vous 
ni  de  moi  de  nous  séparer  ainsi  sans  un  adieu.  C'est  donc  un 
adieu  éternel  que  je  vous  adresse  par  cet  écrit;  la  résolution 
que  je  prends  de  ne  vous  revoir  jamais  me  donne  le  courage  de 
vous  dire  combien  votre  infidélité  m'est  un  déplaisir  cruel. 
Mon  cœur  ne  pratique  point  cette  fierté  qui  refuse  d'avouer 
ses  peines.  Je  ne  mets  pas  d'orgueil  à  paraître  insensible.  Oui , 
monsieur  ,  j'ai  plus  de  douleur  de  votre  abandon  que  vous  n'en 
pouvez  avoir  des  rigueurs  de  la  reine.  Songez  donc  bien  à 
votre  dépit  de  ne  point  réussir  à  toucher  le  cœur  de  Sa  Majesté , 
si  vous  voulez  mesurer  celui  que  j'éprouve  de  n'avoir  pas  su 
conserver  votre  tendresse;  mais,  si  vous  ouvrez  votre  âme  à 
la  haine  ou  bien  au  désir  de  vous  venger  de  vos  ennemis,  vous 
ne  connaîtrez  plus  mes  sentiments,  car  je  n'ai  point  de  colère, 
et  ma  seule  vengeance  est  de  vous  souhaiter  de  sentir  quelque 
regret  en  recevant  mon  pardon.  L'on  a  dit  cent  fois  que  le 
cœur  n'est  point  le  maître  d'aimer  ou  de  ne  pas  aimer;  c'est 
une  façon  lûche  de  considérer  nos  faiblesses  comme  inévita- 
bles. Tout  en  demeurant  d'accord  de  cette  vérité,  je  me  permets 
d'ajouter  que,  si  nos  senlimenls  sont  involontaires,  du  moins 


REVUE  riE  PARIS.  209 

les  cœurs  bons  et  délicats  se  distinguent  des  autres  par  leur 
constance.  Excusez  ce  dernier  reproche  que  le  chagrin  m'arra- 
che. Il  eût  été  plus  généreux  de  ne  point  accompagner  mon 
pardon  d'une  plainte.  Afin  de  ne  pas  imiter  la  reine ,  qui  vous 
refuse  le  loisir  de  vous  défendre  ,  j'enverrai  chez  vous  demain 
chercher  votre  réponse.  Vous  pouvez  tenter  de  vous  justifier  , 
à  moins  qu'il  ne  vous  plaise  de  passer  condamnation  sur  des 
torts  qui  n'ont  point  de  remède.  Mon  père  voudrait  me  marier 
avec  M.  de  Menil.  Quoique  je  n'aie  pas  d'objection  raisonnable 
à  lui  opposer ,  puisque  le  chevalier  m'aime  et  que  je  suis  libre , 
je  craindrais  (lu'on  ne  pût  voir  dans  ce  mariage  un  empresse- 
ment à  réparer  la  perte  de  votre  cœur  ;  je  résiste  aux  volontés 
de  mon  père  ,  avec  l'espoir  que  ma  froideur  éloignera  de  moi 
M.  de  Menil.  Comme  votre  sort  ne  me  sera  jamais  indifférent , 
et  qu'on  doit  souhaiter  aux  gens  ce  qui  sied  à  leurs  goûts  et  à 
leur  caractère  ,  mes  vœux  pour  votre  bonheur  sont  d'apprendre 
un  jour  que  vous  avez  réussi  à  gagner  les  faveurs  de  quelque 
princesse.  Pour  moi,  je  n'ai  plus  qu'une  envie  :  celle  de  ne  porter 
jamais  d'autre  nom  que  celui  de 

Cécile  d'Et^dreville. 


Aussitôt  que  l'espérance  eut  trouvé  une  mince  ouverture 
pour  se  glisser  dans  l'âme  de  Jerzay,  elle  y  passa  tout  entière 
et  s'établit  en  souveraine,  appelant  à  sa  suite  le  cortège  agréa- 
ble de  la  joie  et  des  amours.  Noire  héros  s'empressa  de  croire 
qu'on  l'aimait  encore,  et  cette  fois  il  n'eut  pas  tort,  ce  nous 
semble.  Plus  il  avait  eu  de  chagrin  et  plus  il  se  hâta  de  se  con- 
soler. Il  courut  à  son  écritoire  et  fit  une  fort  longue  réponse 
dont  nous  avons  extrait  seulement  le  passage  qui  suit  : 

u  Puisque  vous  avez  assez  de  bonté  pour  vous  inquiéter  de 
mon  désespoir  ,  apprenez  que  sans  vous  j'allais  peut-être  suc- 
comber à  ma  douleur.  Je  n'ai  jamais  aimé  la  reine.  Sans  les 
instigations  et  les  conseils  perfides  de  M.  le  Prince,  je  n'aurais 
point  cédé  à  cet  étourdissement  de  vanité  qui  va  faire  le  raal- 
Iieur  de  ma  vie.  Il  n'était  pas  besoin  de  tous  les  revers  incroya- 
bles que  ma  folie  a  entraînés  pour  dessiller  mes  yeux.  Un  seul 
de  vos  regards,  un  seul  mot  tracé  par  votre  main  auraient 
suffi  j  mais  pendant  ce  vertige  d'im  moment  tout  semblait  con- 


-MO  !\KVrî:   i»F.    PARIS. 

courir  à  me  tenir  plongé  dans  un  aveuglement  ([ue  je  puis  ;i 
peine  oomprendre  aujourd'hui.  Malgré  le  droit  (|ue  vous  avez 
de  me  haïr  et  de  me  mépriser ,  vous  ne  me  supposerez  pas  assez 
vii  pour  vous  considérer  comme  un  pis-aller  dans  mon  infor- 
tune. Du  moins,  je  puis  vous  dire  que  je  vous  aime  sans  être 
soupçonné  d'ambilion.  Je  suis  au-dessus  du  misérable  étal 
auquel  m'ont  réduit  l'orgueil,  l'injustice  et  la  cruauté  des 
princes.  Mon  esprit  se  révolte  de  l'abaissement  où  la  lâcheté 
des  courtisans  feint  de  me  croire  abîmé.  Les  titres  odieux  qu'on 
donne  à  une  simple  imprudence  ne  pèseront  pas  toujours  sur 
moi.  Il  me  reste  encore  quelque  noblesse  dans  l'âme.  Avec  du 
temps,  du  courage  et  le  secours  de  Dieu  ,  je  me  relèverai.  Sans 
doute,  j'ai  mauvaise  grâce  à  vous  offrir  un  cœur  qui  vous  a 
trahie  une  fois ,  un  nom  taché ,  une  réputation  endommagée 
par  la  calomnie,  une  fortune  qu'il  me  faudra  jjeut-élre  sacrifier 
pour  retrouver  l'honneur  ;  mais ,  si  ce  cœur  vous  demeure 
fidèle  après  d'autres  épreuves,  si  je  lave  les  taches  de  mon 
nom,  si  je  viens  à  bout  de  reconquérir  une  réputation  nou- 
velle et  s'il  me  reste  assez  de  biens  pour  contenter  votre  père , 
ne  serez-vous  pas  touchée  de  mes  efforts?  Nos  liens  sont  rom- 
pus par  ma  faule ,  il  est  vrai  ,  et  s'il  vous  plaisait  de  vous 
donner  à  mon  rival,  je  n'aurais  point  le  droit  d'en  murmurer  j 
cependant  .  si  vous  ne  m'avez  pas  remplacé  dans  votre  cœur, 
et  si  la  plainte  qui  accomj)agne  votre  pardon  vient  d'une 
douleur  sincère ,  ne  pleurez  point  sur  des  sentiments  qui  ne 
sont  pas  éteints,  et  laissez  à  mon  repentir  le  tumps  d'expier 
mes  erreurs  et  de  mériter  encore  votre  tendresse  et  voire  es- 
time. » 

Après  avoir  ainsi  exprimé  avec  une  honnête  franchise  tout  ce 
qu'il  pensait,  notre  marquis,  dans  son  zèle  à  se  rendre  justice 
à  lui-même,  se  plut  à  espérer  que  son  épitre  ferait  dos  mer- 
veilles. Cécile  devait  infailliblement  être  émue  de  compassion 
et  oublier  ses  fautes  avec  une  clémence  amoureuse  qui  l'en- 
chantait par  avance.  En  déposant  dans  la  main  du  vieu.\  laquais 
de  M.  dLndreville  sa  réponse  accompagnée  d'une  bourse  assez 
pesante,  Jerzay  crut  ses  affaires  rétablies.  Il  s'imagina  qu'une 
siconde  lettre  de  sa  belle  lui  apporterait  bientôt  la  certitude  de 
son  bonheur.  Cependant  les  jours  et  les  semaines  s'écoulèrent 
sans  que  rien  parût.  Le  dépit  et  l'inquiétude  rentrèrent  dans  son 


REVUE  DE  PARIS.  -211 

cime,  loiir  à  loin  vaiiKjiiuur.-;  ou  liéiojjé!»  par  re»i>t:iaiic»;.  Taiitù!. 
iiolre  amoureux  se  sentait  enlevé  par-dessus  les  collines,  el 
innlot  gisanl  au  fond  des  précipices.  Ainsi  vont  les  cœurs  de 
vingt  ans,  toujours  dans  les  extrêmes,  et  jamais  dans  le  sentier 
maussade  où  marchent  Page  mûr  et  la  raison. 


VU. 


Aussitôt  les  portes  du  donjon  refermées  sur  les  princes ,  la 
colère  du  peuple  s'éteignit  avec  les  feux  de  paille.  On  cria  bien 
haut  d'une  tyrannie  qu'on  avait  favorisée.  Le  Mazarin  était  un 
Ojipresseur  qui  ne  respectait  ni  le  sang  royal ,  ni  la  gloire  el  les 
services  passés  ;  il  sacrifiait  tout  à  ses  vengeances.  Le  parle- 
ment ne  devait  plus  rien  accorder  à  la  reine  sans  demander  la 
liberté  des  princes  et  l'expulsion  du  cardinal  hors  du  royaume. 
La  cour  pensait  enfin  respirer  plus  à  Taise  .  étant  débarrassée 
du  grand  Coudé  ;  ce  moment  fut  au  contraire  celui  de  sa  déca- 
dence. Le  coadjuteur  ayant  à  lui  l'oreille  de  Monsieur,  la  fronde 
devint  plus  redoutable.  Comme  la  reine  songeait  à  fuir  encore 
de  Paris,  on  délibéra  au  Luxembourg  sur  les  moyens  de  l'en 
empêcher,  et  M.  de  Gondi  pensa  faire  résoudre  Monsieur  à  en- 
lever le  roi.  Ce  coup  de  main  une  fois  exécuté ,  les  suites  en 
étaient  incalculables.  Heurtusement  Gaston  d'Orléans  n'osa 
point  en  donner  l'oidre.  L'étoile  du  ministre  pâlissait  de  jour 
en  jour.  Obligé  enfin  de  reconnaître  que  ses  ennemis  étaient 
plus  forts  que  lui,  le  cardinal  battit  en  retraite.  Il  courut  an 
Havre-de-Gràce  ,  où  l'on  avait  transféré  les  prisonniers;  vou- 
lant au  moins  se  donner  le  mérite  de  leur  ouvrir  les  portes ,  il 
se  jeta  aux  pieds  de  M.  le  Prince  ,  qui  le  reçut  fort  mal  et 
sortit  de  prison  avec  plus  d'arrogance  et  de  menaces  <iu'aupa- 
ravant.  Tandis  que  le  grand  Condé  levenait  au  milieu  de  ses 
amis,  le  Mazarin  ,  en  pileux  équipage,  passait  en  pays  étran- 
ger. La  fronde  ,  étonnée  de  n'avoir  plus  rien  à  exiger  ,  rentrait 
en  grondant  au  fond  de  sa  tanière;  Monsieur  se  renfermait  au 
cbûleau  du  Luxembourg  ,  et  le  coadjuteur  écoulait  siffler  les 
oiseaux  de  ses  volières  ,  a  l'ombre  de  la  cathédrale.  La  reine 
trembla  .  et   véritablement  M.   le  Prince  eut  alors  entre  ses 


212  liEVUE  DE  PARIS, 

uiains  le  sorl  du  royaume.  Anne  d'Autriche  monlra  de  l'habi- 
leté en  se  rapprochant  des  frondeurs.  M.  de  Gondi  la  vint 
trouver  à  la  chambre  grise,  à  minuit.  On  s'accommoda  tout  de 
suite  ,  car  ce  bon  père  ermite  ne  demandait  qu'à  reparaître  sur 
la  surface  des  eaux.  11  promit  de  disputer  le  pavé  aux  princes.  Il 
arriva  au  parlement,  aussi  accompagné  que  le  grand  Coudé, 
aussi  haut  en  paroles,  avec  des  amis  armés  jusqu'aux  dents, 
prêts  à  tout  massacrer  au  premier  signal,  et  l'on  peut  dire  qu'il 
sauva  la  royauté  d'une  ruine  complète. 

Le  pauvre  Jerzay  ne  fut  qu'un  spectateur  indifférent  et  dé- 
couragé de  ces  changements  de  théâtre.  On  ne  trouve  plus  son 
nom  dans  les  mémoires  du  temps  ,  excepté  dans  ceux  de  Made- 
moiselle. Nous  avons  vu  avec  plaisir  que  cette  jeune  princesse 
l'avait  accepté  pour  son  serviteur.  La  grande  Mademoiselle  eut 
toujours  le  caractère  et  les  façons  d'un  enfant  volontaire,  gâté 
de  ses  parents ,  quoique  pas  une  de  ses  envies  n'ait  jamais  été 
satisfaite.  On  la  caressait  fort  à  la  cour  ,  à  cause  de  ses  biens 
immenses  que  l'on  convoitait.  On  lui  promit  d'abord  de  la  ma- 
rier au  roi,  mais  la  disproportion  d'âge  était  trop  grande,  elle 
y  renonça  d'elle-même.  Le  roi  de  Pologne  ne  lui  sembla  pas  un 
époux  digne  d'elle;  le  cardinal  lui  fît  espérer  la  main  de  l'empe- 
reur; la  reine  d'Angleterre  lui  offrit  son  fils  détrôné.  Après  une 
foule  de  leurres ,  Mademoiselle  comprit  qu'on  se  moquait  d'elle 
et  qu'on  ne  lui  voulait  point  donner  de  mari.  Cette  princesse 
quitta  le  Palais-Royal  dans  un  accès  de  mauvaise  humeur ,  et 
retourna  au  Luxembourg.  Elle  y  eut  une  petite  cour,  dans  la- 
quelle Jerzay  fut  admis.  Cette  position  était  honorable,  puisque 
Mademoiselle  n'avait  encore  trempé  dans  aucune  intrigue; 
d'ailleurs  elle  était  bonne,  sage,  et  libérale  pour  ses  serviteurs. 
A  cette  époque,  elle  délestait  personnellement.  M.  le  Prince; 
dans  ses  mémoires,  elle  avoue  naïvement  que  celte  haine  n'avait 
aucun  motif  raisonnable.  C'était  donc  bien  la  protectrice  qu'il 
fallait  à  nolr(;  marquis. 

Le  jour  où  Jerzay  ressortit  de  son  néant  fut  celui  du  grand 
conflit  entre  les  princes  et  la  fronde,  unie  pour  celte  fois  à  la 
cour.  Dès  le  lever  du  soleil,  on  s'assembla  d'un  côté  ù  l'hôtel 
de  M.  le  Prince,  et  de  l'autre  â  l'archevêché.  11  n'était  plus 
permis  de  rester  neutre.  Le  coadjuleur  avait  pris  les  devants 
en  cachant  dans  les  armoires  et  les  buvettes  du  Palais  un 


PxEVUE  DE  PARIS.  21Ô 

arsenal  de  grenades  et  de  naousquetons  on  guise  de  rafraîchis- 
sements. Le  grand  chef  de  cabale ,  debout  à  la  grille  de  son 
archevêché,  recevait  les  volontaires  qui  accouraient  de  toutes 
parts.  Il  assignait  un  rang  à  chacun  selon  sa  qualité.  Notre 
héros  s'y  présenta ,  envoyé  par  Mademoiselle  ,  avec  la  bonne 
envie  de  tirer  l'épée  contre  son  ancien  protecteur.  M.  de  Gondi  le 
reçut  à  merveille  et  lui  donna  dix  hommes  à  commander,  sous 
les  ordres  de  M.  de  Laigues.  Menil  conduisait  aussi  un  déta- 
chement. 

—  Nous  voilà  donc  dans  les  mêmes  rangs?  dit-il  à  Jerzay. 

—  Ce  n'est  pas  ce  qui  m'en  plaît ,  chevalier ,  car  je  vous  dé- 
leste. 

—  Je  vous  le  rends  de  tout  mon  cœur. 

—  Nous  mettrons  nos  querelles  de  côté  au  milieu  d'affaires 
plus  importantes;  mais  ces  affaires  une  fois  terminées,  je  pren- 
drai la  liberté  de  vous  rappeler  les  nôtres.  Eh  !  d'où  vient  que 
vous  ne  m'annoncez  point  voire  mariage? 

—  C'estque  j'en  suis  encore  aux  accordailles.  On  m'ajourne  à 
la  fin  de  cette  guerre ,  et  je  vis  tranquille  sur  la  parole  de  mon 
beau-père  ;  je  n'ai  plus  sujet  de  vous  craindre,  puisque  vous 
volez  des  reines  aux  princesses  du  sang. 

—  Vous  n'êtes  pas  autant  délivré  de  moi  que  vous  l'imaginez. 
Je  vous  ferai  concurrence  jusqu'à  la  mort. 

—  J'en  attendrai  les  effets  en  dormant  sur  les  deux  oreilles. 

La  marche  du  cortège  sépara  nos  deux  rivaux.  Nous  ne  ra- 
conterons point  cette  séance  si  connue  du  parlement,  dont  on 
a  fait  le  récit  partout.  Le  temple  de  la  justice  y  parut  trans- 
formé en  place  de  guerre ,  et  pendant  quatre  heures  les  deux 
partis  en  présence  furent  à  deux  doigts  d'un  carnage.  La  frondu 
et  les  princes  ,  enfermés  dans  cet  espace  resserré  ,  devaient  s'y 
exterminer  réciproquement  s'ils  en  étaient  venus  aux  mains , 
ce  qui  eût  défait  la  cour  de  tous  ses  embarras.  On  sait  que  le 
coadjuleur  faillit  recevoir  un  coup  de  poignard  entre  deux 
portes,  et  que  le  courage  du  président  Mole  sauva  la  vie  ù  douze 
cents  personnes  prèles  à  s'entr'égorger.  M.  le  Prince  sortit  eu 
déclarant  qu'il  cédait  la  place,  pour  ne  plus  se  corametlre  avec 
des  robins ,  mais  qu'il  reviendrait  les  brûler  dans  leurs  repaires 
et  leur  enseigner  une  antre  gU'Tre  que  celle  des  pois  cassés.  Il 


^I-î  RKVUK   !)K   l'ARIS. 

partit  en  effet  |>mir  Saiiil-Mai»r,  d'où  il  se  rentlil  en  Giiienne  peu 
(ie  jours  après. 

Jerzay ,  dépendant  d'une  princesse  jeune  et  capricieuse , 
craignait  de  n'avoir  pas  longtemps  à  demeurer  dans  la  fron- 
derie  ,  et  voulut  au  moins  tirer  quelque  profit  de  ses  entrées  à 
l'archevêclié.  Il  y  alla  plusieurs  fois  chercher  le  père  de  Cécile 
sans  le  pouvoir  rencontrer.  Le  gentilhomme  sauvage  était  une 
manière  de  républicain  qui  eût  voulu  suivre  l'exemple  du  par- 
lement d'Angleterre.  Il  boudait  le  coadjuteur  et  le  traité  de 
Mazarin  depuis  son  accord  avec  la  reine.  Un  malin  ,  noire  héros 
apprit  que  M.  d'Endreville  abandonnait  le  parti  et  faisait  ses 
bagages.  Il  se  résolut  à  l'aller  voir  au  logement  que  M.  de  Gondi 
lui  donnait.  Un  carrosse  de  voyage  était  à  la  porte,  et  le  père 
de  Cécile  y  attachait  lui-même  ses  malles. 

—  Monsieur,  lui  dit  Jerzay,  jusqu'à  ce  jour  nous  étions  de 
jiarlis  contraires  ;  l'ardeur  que  vous  mettiez  à  la  politique  m'em- 
pêchait de  vous  témoigner  la  sympathie  et  le  respect  dont  j'é- 
l;iis  pénétré  pour  vous.  Aujourd'hui  nous  avons  la  même  ban- 
nière; souffrez  que  je  recherche  votre  amitié  ,  en  vous  parlant 
d'une  affaire  qui  me  tient  fort  au  cœur. 

Le  gentilhomme  sauvage  fit  un  demi-salut  et  continua  d'at- 
tacher ses  bagages  au  carrosse  : 

—  Monsieur  le  marquis  ,  votre  présence  ici  prouve  assez  que 
la  vraie  fronderie  n'existe  plus.  Je  ne  suis  sous  aucune  bannière 
à  celle  heure;  mais  il  n'importe,  vous  pouvez  me  confier  vos 
affaires  si  bon  vous  semble. 

—  Monsieur,  vous  avez  une  fille  charmante  ipie  j'aime  depuis 
le  jour  où  je  l'ai  vue  pour  la  première  fois. 

—  Vous  aimez  ma  fille?  rejirit  M.  d'Endreville  en  bouclant 
une  courroie. 

—  De  toute  mon  âme. 

—  C'esl  donc  une  demande  en  mariage  que  vous  me  faites  là? 

—  Oui  ,  monsieur.  Pardonnez-moi  de  n'employer  le  minis- 
tère de  personne  ;  j'ai  voulu  plaider  ma  cause  moi-même  ,  es- 
|)érant  (|ue  l'amour  m'insjjirerail  assez  d'éloquence  pour  vous 
toucher, 

—  Il  n'y  a  point  de  mal  ù  cela,  .le  ne  suis  pas  formaliste.  Cé- 
cile est  une  fille  sage  ;  je  m'en  rapporte  ù  elle.  Comme  ce  n'est 
pas  moi  qui  épouserai  son  mari  ,  je  lui  permets  de  le  choisir  ii 


REVl  [•:  l)K  PARIS.  215 

son  goûl ,  persuadé  qu'elle  ne  prendra  pas  uu  sol  ni  uu  nial- 
honnêle  homme. 

—  Cela  est  d'un  excellent  père ,  et  je  vous  estime  davantage , 
monsieur  .  pour  ces  sentiments  généreux.  Combien  je  suis  aise 
de  voir  finir  les  prévenlions  fâcheuses  que  vous  aviez  conlre 
moi  ! 

—  C'est  que  vous  étiez  du  parti  de  l'Espagnole.  A  présent 
que  la  pauvre  fronderie  a  rendu  l'âme,  je  ne  vous  veux  point 
de  mal. 

—  J'en  suis  pénétré  de  reconnaissance.  Je  puis  donc  faire  ma 
ma  cour  à  M"'=  Cécile,  avec  voire  agrément? 

—  Faites  votre  cour,  dit  M.  d'End-reville  en  nouant  une  corde  ; 
ce  sera  de  la  peine  perdue. 

—  Eh  !  pourquoi  donc  ,  monsieur? 

—  Parce  que  j'ai  promis  ma  fille  à  M.  de  Menil,  qui  me  l'.i 
demandée  le  premier  et  qui  l'aime  aussi. 

—  Mais  si  1M"'=  Cécile  me  préférait  à  lui. 

—  Alors  elle  serait  pour  vous. 

—  L'espoir  me  revient.  Sachez  donc,  monsieur,  (jue  j'avais 
autrefois  déclaré  mon  amour  et  que  votre  aimable  fille  m'avait 
donné  quelque  encouragement. 

—  Elle  aura  changé  d'idée. 

—  Permettez  au  moins  que  je  m'en  assure. 

—  Bien  volontiers.  Voilà  mes  bagages  finis.  Holà!  Cécile, 
cria  le  père;  tout  est  prêt ,  vous  pouvez  descendre. 

Cécile  parut  en  habits  de  voyage.  Le  sang  lui  monta  jusqu'aux 
yeux  quand  elle  reconnut  Jerzay. 

—  Ma  fille,  reprit  le  gentilhomme  sauvage,  monsieur  le 
marquis  dit  qu'il  vous  aime  et  me  demande  votre  main.  Il 
assure  que  vous  aviez  d'ancienne  date  un  engagement  avec 
lui. 

—  C'est  la  vérité,  mon  père. 

—  Eh  !  pourquoi  diable  avoir  accepté  Menil ,  si  vous  en  pré- 
fériez un  autre  ? 

—  Hélas  !  ne  savez-vous  pas  que  monsieur  de  Jerzay  m'a 
manqué  de  foi  pour  prétendre  aux  faveurs  de  la  reine? 

—  Vous  me  l'aviez  pardonné,  s'écria  Jerzay  ;  mais  je  vois  bien 
que  votre  déplaisir  était  une  feinte  par  t'empressemeut  que  vous 
mêliez  à  me  donner  uu  successeur. 


21C  REVUE  DE  PARIS. 

—  Et  VOS  nouvelles  infidélilés,  monsieur,  vous  les  ai-je  par- 
données? 

—  Non ,  mademoiselle  ;  vous  avez  fait  mieux  ,  vous  les  ima- 
ginez à  l'instant.  Le  subterfuge  est  de  mauvaise  grâce. 

—  Le  mensonge  est  inutile,  monsieur  ;  vous  aimiez  la  grande 
Mademoiselle;  mais  apparemment  vous  y  avez  échoué  comme 
auprès  de  la  reine.  M.  deMenil  vous  a  vu  faisant  le  galant  chez 
la  princesse  ,  et  tout  le  monde  répétait  que  vous  recommenciez 
au  Luxembourg  vos  aventures  du  Palais-Royal. 

—  Et  vous  croyez  les  impostures  de  Menil ,  les  discours  des 
sots  et  des  bavards  !  Allez ,  je  suis  un  fou  de  chercher  à  vous 
«iétromper,  car  vous  ne  m'aimez  plus,  et  vous  donnez  de  fausses 
couleurs  à  votre  trahison. 

—  Voici  de  la  compagnie,  dit  le  père.  Nous  devrions  être  loin. 
Votre  débat  est-il  terminé? 

—  Oui ,  monsieur ,  s'écria  Jerzay.  Je  ne  répondrai  plus  à  ces 
artifices  grossiers.  Prenez  pour  votre  gendre  un  menteur  et  un 
fat  qui  m'a  lâchement  assassiné. 

—  Je  n'épouserai  jamais  M.  de  Menil ,  répondit  Cécile.  Par- 
tons ,  mon  père,  et  conduisez-moi  dans  mon  couvent. 

M.  d'Endreville  monta  en  carrosse  avec  sa  fille,  et  le  cocher 
fouetta  les  chevaux.  Le  coadjuleur  renlrait  au  milieu  de  son 
cortège.  L'encombrement  de  la  rue  arrêta  les  voyageurs. 

—  C'est  vous  ,  d'Endreville  ?  cria  M.  de  Gondi.  Vous  nous 
abandonnez?  Cela  n'est  pas  bien.  Je  ne  l'aurais  jamais  cru  de 
vous. 

La  maigre  figure  du  gentilhomme  sauvage  parut  à  la  portière, 
et  le  feu  des  passions  politiques  sortit  de  ses  yeux  gris. 

—  Et  moi,  dit-il,  je  ne  vous  aurais  jamais  cru  capable  de 
vous  allier  à  cette  reine  espagnole,  qui  ne  vous  en  haïra  pas 
moins.  Vous  aurez  le  chapeau  de  cardinal ,  et  vous  le  porlerez  à 
Vincennes  ;  ce  sera  le  résultat  de  toutes  nos  discordes.  Vous 
avez  tenu  deux  fois  le  roi  dans  vos  mains  sans  en  profiler.  Je 
vous  regarde  comme  perdu  pour  avoir  eu  trop  beau  jeu. 

—  C'est  pourquoi  vous  en  tirez  voire  épingle. 

~  Oui ,  venlrebieu  !  tandis  qu'il  est  encore  temps.  Vous  irez 
en  prison ,  mais  moi  je  serais  fusillé. 

—  Vous  éles  un  vieux  Fairfax. 

—  El  vous ,  monsieur  de  Gondi ,  vous  n'êtes  point  un  Crom- 


REVUE  DE  PAKIS.  217 

weli.  Franchement,  tout  votre  amour  de  la  conspiration  n'est 
«jue  pour  la  conspiration  même,  et  ne  va  point  au-delà.  Si  vous 
réussissiez,  Dieu  me  damne,  je  crois  que  vous  en  seriez  au  déses- 
poir, parce  que  ce  serait  fini.  Vous  êtes  dupe  de  vous-même, 
et  vos  amis  le  seront  un  jour  de  leur  confiance  dans  voire  for- 
lune  et  vos  talents. 

Pendant  ce  dialogue  public,  Cécile,  frappée  sans  doute  de 
l'accent  de  vérité  qui  avait  percé  dans  les  paroles  de  Jerzay, 
regardait  par  l'autre  portière  du  carrosse  ,  et  il  va  sans  dire 
que  noire  héros  se  trouva  par  hasard  tout  auprès  d'elle. 

—  Il  est  mal  à  vous,  mademoiselle,  lui  dit-il,  de  vous 
abaisser  jusqu'à  la  feinte. 

—  Est-ce  ma  faute,  monsieur,  si  l'on  dit  que  vous  aimez  la 
l)rincesse? 

—  Eh  !  ne  voyez-vous  pas  que  c'est  une  ruse  de  Menil  ?  Vien- 
drais-je  adresser  ma  demande  à  votre  père  si  j'étais  amoureux 
d'une  autre  que  vous  ?  K'ai-je  pas  saisi  avec  soin  l'instant  favo- 
rable où  les  revirements  des  factions  nous  rapprochaient?  El 
lorsqu'enfin  M.  d'Endreville  n'a  plus  de  préventions  et  qu'il 
vous  laisse  maîtresse  de  vos  volonlés  ,  c'est  vous  qui  rompez  nos 
liens  sur  un  bruit  ridicule!  Ce  dernier  coup  est  le  plus  cruel 
de  tous;  je  n'ai  plus  qu'à  m'en  aller  aux  frontières  chercher  la 
mort  dans  quelque  bataille. 

—  Bon  Dieu  !  ne  faites  point  cela  ,  si  vous  êtes  innocent.  Jus- 
tifiez-vous ,  monsieur;  je  ne  demande  qu'à  vous  croire  fidèle. 
De  mon  côté,  je  ne  voulais  pas  survivre  à  votre  nouvelle  in- 
constance, et  nous  serions  de  grands  fous  de  nous  en  aller 
înourir  si  nous  nous  aimons  encore.  Venez  à  Mantes  la  semaine 
prochaine.  Demandez-moi  au  parloir  du  couvent.  Nous  aurons 
le  loisir  de  nous  expliquer,  et  ne  songez  plus  à  vous  faire  tuer 
aux  frontières. 

Jerzay,  un  peu  rassuré  par  les  derniers  mots  de  Cécile  ,  re- 
tourna au  Luxembourg  avec  un  visage  moins  ténébreux ,  mais 
furieusement  animé  contre  M.  de  Menil. 

—  Ce  misérable!  disait-il ,  oser  répandre  partout  que  je  suis 
amoureux  de  Mademoiselle!  M'assassiner  de  sa  langue  de  vi- 
père quand  il  m'avait  déjà  blessé  par  trahison  !  La  princesse 
est  jeune  et  charmante ,  il  est  vrai.  Elle  rit  volontiers  avec  moi , 
et  je  suis  fier  de  la  piéféieiicc  qu'elle  me  témoigne;  mais  je 

3  19 


218  REVLi:  DE  l'ARiS. 

saurju  bien  (Jiouver  aux  sols<jiie  je  n'ai  poiiil  la  toiie  de  iicrdre 
le  respect  que  je  dois  à  une  aussi  grande  dame.  Sans  allendre 
plus  longtemps  ,  je  demande  à  Mademoiselle  la  permission  de 
me  battre  avec  Menil.  Nous  allons  sous  les  remparts  ;  je  le  (er- 
rasse ;  il  avoue  ses  calomnies ,  et  je  lui  coupe  la  gorge  pour  en 
finir. 

Les  grands  vents  de  la  politique  avaient  soufflé  sur  la  gi- 
rwietle  du  Luxembourg.  M.  de  Laigues,  confident  intime  du 
coadjuteur  ,  rencontra  notre  marquis  sur  le  perrou  du  château. 

—  Montez  chez  Monsieur.  l»ï  dit-il  ;  on  y  prépare  une  belle 
campagne  où  la  jeunesse  et  les  cotillons  vont  faire  des  pro- 
diges. Prenez  vos  souliers  de  danse  pour  livrer  l'assaut  à  une 
place  de  guerre.  Votre  princesse  est  devenue  général  d'armée. 

Sans  comprendre  ces  paroles,  Jerzay  courut  au  cabinet  des 
médailles  ,  où  était  Monsieur  avec  sa  fille  et  ses  amis. 

—  Arrivez  donc,  Jerzay,  s'écria  Mademoiselle.  Nous  tenons 
conseil ,  et  il  nous  faut  une  forte  tète. 

—  De  quoi  s'agil-il? 

—  De  prendre  la  ville  d'Orléans.  C'est  moi  qui  commande 
l'expédition. 

—  Avec  un  aussi  aimable  capitaine ,  nous  irions  au  bout  du 
monde. 

—  Quel  enfantillage  que  cela!  répétait  Monsieur. 

—  Laissez  faire  ,  disait  Madame.  Je  gage  que  ces  enfants 
réussiront  à  merveille,  et  vous  en  serez  pour  la  honte  de  n'a- 
voir point  osé  ce  qu'une  jeune  fille  va  entreprendre. 

—  Voyez  un  peu  les  beaux  guerriers  en  jupons  blancs  ! 

—  Ils  prendront  la  ville  à  votre  barbe. 

—  Ma  fille ,  n'oubliez  pas  vos  bracelets  et  votre  éventail  pour 
livrer  l'assaut .  et  mettez  votre  gorgerette  au  bout  d'un  bâton, 
en  guise  d'oriflamme. 

—  Ne  riez  point  :  j'en  suis  capable,  s'il  faut  cela  pour  animer 
mes  compagnons. 

—  Allez  donc  à  Orléans,  mais  ne  gagnez  point  de  rhume. 
Monsieur  sortit  en  haussant  les  épaules. 

—  A  présent ,  demanda  Jerzay ,  votre  altesse  m'expliquera- 
t-elle  ce  qui  se  passe? 

—  Voici  les  nouvelles  de  ce  malin  :  La  reine  manque  à  toutes 
SCS  promesses;  elle  se  moque  du  parlement.  Le  Mazarin  rentre 


RKVLK  DE   1>AKIS.  21!) 

en  Frnnce;  la  courrattend  sur  la  route  de  Poitiers;  un  courrier 
vient  de  nous  annoncer  ces  changements.  La  fronde  n'a  plus 
qu'à  se  joindre  aux  princes.  M.  d'Hocquincourt  inarche  sur 
Orléans  pour  s'en  emparer  au  nom  de  la  régente;  mais  on  n'y 
vtut  point  de  lui;  on  s'offre  à  Monsieur,  qui  hésite,  selon  sa 
coutume.  Les  honncs  gens  d'Orléans  nous  ont  beaucoup  aimés. 
Celte  ville  est  de  l'apanage  de  Monsieur.  Sourdis  ,  qui  en  est 
gouverneur,  nous  promet  de  nous  ouvrir  les  portes.  Je  veu.x 
entrer  dans  la  place  avec  mes  femmes  et  quelques  amis;  j'y  in- 
troduis ensuite  les  troupes  de  MM.  de  Beaufort  et  de  Nemours, 
et  si  les  gens  du  roi  osent  approcher ,  on  les  accueille  à  coups 
de  canon.  Qu'en  pensez-vous.  Jerzay? 

—  C'est  admirablement  conçu. 

—  M.  le  coadjuleur  approuve  mon  projet ,  et  m'engage  à 
tenir  ferme  contre  la  faiblesse  de  Monsieur. 

—  Il  a  raison.  Quand  partons-nous? 

—  Tout  à  l'heure.  Je  n'attends  plus  que  deux  conseillers  du 
parlement  qui  doivent  m'accompagner. 

On  annononça  aussitôt  MM.  de  Croissi  et  de  Bermont,  envoyés 
de  la  grande  chambre.  Le  prince  de  Rohan  arriva  ensuite  pour 
commander  ajirès  Mademoiselle  ,  et ,  tout  le  monde  étant  prêt, 
on  demanda  les  carrosses. 

A  voir  les  préparatifs  de  celte  expédition,  Jamais  on  n'eût 
imaginé  que  ce  fût  pour  aller  prendre  une  ville  d'assaut. 
Hormis  M"»»»  de  Fiesque  et  de  Fonlenac  ,  femmes  d'un  âge  mûr 
et  d'un  grand  sms,  la  maison  de  Mademoiselle  ne  se  composait 
que  de  jeunes  filles.  Ce  blanc  troupeau  riait  et  jasait  sur  le 
perron  du  Luxembourg.  La  princesse,  au  milieu  d'elles,  gar- 
dait un  sérieux  fort  politique  entre  les  conseillers  vêtus  de  noir, 
el  posait  son  doigt  sur  la  poitrine  de  M.  de  Rohan  |)our  lui  ex- 
pliquer son  plan  de  campagne.  A  une  fenêtre  paraissait  le  visage 
<le  Monsieur,  derrièie  les  vitres,  et  Madame,  du  haut  d'un  balcon, 
adressait  à  sa  belle-fille  cent  rcommandations  qu'elle  n'écoutait 
point.  Les  six  gentilshommes  de  l'escorle,  dont  noire  héros 
faisait  partie,  debout  à  dislance,  la  bride  du  cheval  en  main, 
ne  quittaient  pas  des  yeux  l'essaim  joyeux  des  demoiselles. 

—  Par  ma  foi  !  disait  l'un  d'eux,  la  princesse  est  la  plus  jolie 
de  toutes.  Voyez  donc  comme  elle  a  de  l'éclat  avec  ses 
choveiix  blonds. 


220  r.EVUR  DE  PARIS. 

—  C'est  vrai,  ajouta  Jerzay.  Regardez  son  pied  :  qu'il  est 
charmant  dans  ce  petit  soulier  vert. 

—  Allons,  dit  Mademoiselle,  voilà  qui  est  arrangé!  Met- 
tons-nous en  route.  A  Orléans,  mes  amis  :  qui  m'aime  me 
suive  ! 

—  A  Orléans  !  crièrent  les  demoiselles. 

La  princesse  monta  dans  le  premier  carrosse  en  compagnie 
des  personnages  graves.  Les  deux  suivants  furent  occupés  par 
les  jeunes  tilles;  mais  il  se  trouva  un  quatrième  carrosse 
où  il  n'y  avait  encore  personne- 

—  Qui  donc  y  raettrez-vous  ?  demanda  Madame  du  haut  de 
son  balcon 

—  C'est  ma  musique  ,  répondit  la  princesse  avec  majesté. 
On  vit  arriver  les  violons  de  son  altesse  royale  ,  conduits" par 

le  petit  Lulli ,  qui  n'était  pas  encore  fameux  comme  il  le  devint 
plus  tard.  Trois  fourgons,  bien  garnis  de  vivres  et  de  bagages, 
fermaient  la  marche.  Les  six  gentilshommes  étaient  à  cheval. 
La  bande  folâtre  partit  au  galop  ,  soulevant  derrière  elle  un 
tourbillon  de  poussière.  Des  bonnes  gens  qui  passaient  crièrent  : 
vive  Mademoiselle  !  Et  M.  l'avocat  Patru,  homme  d'esprit ,  qui 
prenait  le  frais  sous  les  arbres  de  la  barrière  d'Enfer,  en  voyant 
ce  monde  jeune  et  évaporé,  dit  à  un  vieux  docteur  de  ses  amis 
ce  bon  mot  qui  circula  le  soir  dans  la  ville  : 

—  Les  murailles  de  Jéricho  sont  tombées  au  son  des  trom- 
pettes, celles  d'Orléaus  vont  s'ouvrir  au  bruit  des  violons. 


VIII- 


La  grande  Mademoiselle  avait  lo  pied  bien  fait  et  aimait  les 
souliers  verts.  Cette  particularité  fut  de  quelque  poids  dans  la 
destinée  de  Jerzay.  Animé  |)ar  le  plaisir  et  le  mouvement,  notre 
héros  n'avait  point  songé  au  dommage  que  cette  campagne  pou- 
vait causer  à  ses  affaires.  Ce  fut  environ  au  Bonrg-la-Reine 
que  lui  revint  ù  l'esprit  le  souvenir  de  sa  colère  contre  Menil  et 
de  son  j)rojet  d'aller  à  Mantes  voir  Cécile  au  parloir  du  couvent. 
H  était  un  peu  lard  pour  s'en  occuper.  Jusqu'au  village  de  Lon- 
jumeau  ,  il  y  r^va  et  en  eut  dn  souci.  Le  doux  regard  que  sa 


KEVUE  DE  PARIS.  221 

maîtresse  lui  avait  jeté  mélancoliquemenl  par  ia  portière  du 
carrosse,  et  la  voix  toucliante  de  Cécile  laissant  le  reproche  pour 
tourner  à  la  clémence,  formèrent  un  ensemble  assez  imposant 
de  motifs  qui  le  conviaient  à  s'en  retourner  ;  mais  d'autres  re- 
gards accommpagnés  de  sourires,  que  la  princesse  distribuait 
à  ses  amis  par  la  portière  d'un  autre  carrosse  plus  beau  ,  se 
mélangeaient  avec  les  images  de  la  matinée.  Tout  cela  remué 
encore  dans  sa  tète  par  le  trot  de  son  cheval  y  établit  un  chaos 
agréable  oîi  son  cœur  ne  se  reconnaissait  p!us.  Mademoiselle 
s'amusait  beaucoup  de  celte  entreprise.  Le  coadjuteur  lui  eu 
avait  fait  comprendre  l'importance.  Les  historiens  devaient 
prendre  leurs  plumes  neuves  pour  écrire  une  page  aussi  ex- 
traordinaire. Plus  Monsieur  se  montrait  indécis  ,  plus  la  fer- 
meté de  sa  fille  devait  enchanter  et  surprendre.  Abandonnée  au 
désir  de  la  gloire  ,  la  princesse  avait  dans  le  geste  et  la  parole 
cette  énergie  qui  ajoute  un  si  grand  éclata  celui  de  la  beauté. 
Le  feu  du  courage  animait  son  teint  ;  ses  yeux,  où  régnait  or- 
dinairement une  fierté  froide  et  hautaine,  jetaient  des  lueurs 
plus  vives  dont  les  voisins  étalent  éblouis.  Le  moment  présent 
l'emporte  volontiers  sur  le  passé  dans  les  imaginations  jeunes. 
Notre  héros  aimait  Cécile  de  tout  son  cœur  et  se  fût  indigné 
de  la  meilleure  foi  du  monde  à  l'idée  de  lui  être  infidèle.  Ou 
pourrait  seulement  avancer  que  ,  si  Mademoiselle  eût  été  laide 
et  vieille,  il  n'eût  pas  rempli  ses  devoirs  avec  la  même  ardeur 
et  qu'il  eût  pensé  davantage  à  tout  ce  qu'il  laissait  en  suspens 
derrière  lui. 

Jerzay  n'avait  qu'à  prétexter  de  sa  haine  contre  M.  le  Prince 
pour  refuser  d'être  du  voyage.  Sa  répugnance  ne  fut  pas 
extrême  à  se  rapprocher  du  parti  de  Condé,  puisqu'il  n'y  songea 
point. 

Les  retards  qu'on  avait  eus  à  Paris  empêchèrent  nos  aven- 
turiers d'arriver  à  Étampes  pour  la  nuit.  Ils  couchèrent  dans 
un  village.  Le  lendemain  ils  rencontrèrent  les  troupes  de 
MM.  de  Beaufort  et  de  Nemours.  Ces  deux  princes  formèrent , 
avec  M.  de  Rohan,  le  conseil  de  guerre  dont  Mademoiselle 
était  le  président.  On  fut  averti  que  la  cour  était  proche 
d'Orléans  ,  mais  que  les  portes  ne  lui  seraient  pas  ouvertes.  Dès 
députés  de  la  ville  vinrent  supplier  son  altesse  de  n'en  point  aj)- 
procher  jusqu'à  ce  que  leroise  fût  retiré.  La  princesse  n'en  tint 

19. 


■i-22  liKVl'F.  DF   PARfS. 

compte  et  poursuivit  son  chemin.  Le  soir  du  second  jour  ,  on 
soupa  gaiement  en  nombreuse  compagnie  ,  et,  pour  passer  le 
temps  ,  on  rompit  les  cachets  de  l'ordinaire  de  la  poste.  La  lec- 
ture des  lettres  amusa  la  réunion.  Un  autre  conseil  de  guerre, 
plus  beau  et  non  moins  utile  que  le  premier,  occupa  le  matin 
du  troisième  jour,  et  l'on  parvint  enfin  à  proximité  d'Orléans. 
Mademoiselle  avait  la  tête  si  exaltée  qu'elle  ne  voulut  entendre 
les  avis  de  personne. 

—  C'est  à  moi .  dit-elle,  de  mener  à  bien  mon  entreprise  et 
comme  je  l'ai  conçue.  Messieurs  mes  ministres,  vous  me  devez 
obéissance.  Je  prétends  que  la  ville  m'ouvre  ses  portes  sans 
fju'on  ait  vu  de  ses  murailles  un  seul  mousquet  à  côté  de  moi. 
Je  me  présenterai  accompagnée  seulement  de  mes  femmes,  de 
mes  six  gentilshommes  et  de  quelques  valets  de  pied.  Tels  sont 
mes  ordres. 

Le  conseil  n'osa  murmurer.  La  princesse  s'avança  donc 
jusqu'à  la  porte  Bannière.  Les  bourgeois  et  les  soldats  s'amas- 
sèrent en  haut  des  remparts  et  crièrent  :  Vive  Mademoiselle  ! 
Mais  on  n'ouvrit  point.  Ennuyée  d'attendre  dans  son  carrosse, 
la  petite-fille  -d'Henri  IV  descendit  en  personne  et  quitta  ses 
femmes  sans  égards  pour  l'étiquette.  M.  de  Pradine  lui  apprit 
qu'il  existait,  à  deux  pas  de  là  ,  une  ancienne  porte  moins  bien 
gardée,  mais  qu'il  fallait  franchir  des  fossés  et  des  buissons 
d'épines  pour  s'y  rendre.  Mademoiselle,  n'écoutant  que  son 
grand  cœur  ,  se  lança  au  milieu  de  ces  périls.  Des  femmes  pous- 
saient des  cris  lamentables  en  voyant  une  altessegrimper  comme 
un  chat,  se  prendre  aux  ronces  et  déchirer  ses  robes.  Rien  ne 
la  pouvait  arrêter.  Enivrée  par  les  applaudissements  et  l'espoir 
du  succès,  la  princesse  ne  connaissait  plus  d'obstacles.  Moitié 
par  ses  efforts  et  moitié  dans  les  bras  de  Pradine  et  de  Jerzay, 
HIe  traversa  les  précipices  el  an  iva  sans  accident  à  la  vieille 
l>orte  : 

—  Je  vous  ordonne  de  m'ouvrir  ,  cria  son  altesse. 

Le  capitaine  qui  gardait  le  passage  répondit  fort  respec- 
lueusement  qu'il  n'avait  point  les  clefs. 

Des  mariniers  proposèrent  d'enfoncer  la  porte  ;  ils  en  arrachè- 
rent deux  planches  ;  les  gentilshommes  de  la  suite  montèrent  d'a- 
bord par  celle  ouverture.  Pradine  prit  Mademoiselle  sous  les 
bra.s,  Ht  Jerzay  la  souleva  de  (erre  par  les  pieds.  On  la  fil  passer 


KKVUK  l)F.  PAC.IS.  -23Ô 

linsi  comme  une  |>ièce  de  conirebande.  Aussitôt  les  lamhonis 
battirent  la  cbamade,  la  troupe  présenta  les  armes,  et  la  ville 
appartint  à  la  frontlerie.  La  princesse,  portée  sur  un  fauteuil, 
lut  menée  à  rHôlel  de  ville  ,  et  M.  le  garde  des  sceaux  ,  accom- 
pagné du  grand  conseil  du  roi,  qui  demandait  l'entrée  à  la 
porte  de  Blois ,  entendit  les  cris  du  peuple  et  s'en  retourna 
comme  il  était  venu. 

Cette  journée  fut  riche  en  émotions  pour  la  grande  Mademoi- 
selle et  pour  ses  compagnons  d'aventure.  Après  la  prise  d'une 
ville  par  escalade,  il  y  eut  l'ivresse  du  triomphe  ,  la  harangue 
aux  bourgeois  assemblés,  les  vivat,  le  repas,  la  musique,  où 
LuUi  lit  à  merveille.  Malgré  son  intrépidité,  la  petite-fille  de 
Henri  IV  était  hors  d'elle-même  pendant  l'action,  et  ce  trouble 
lui  dura  jus(|u'au  soir.  Ses  femmes  dispersées  par  la  tourmente 
des  événements ,  ne  gardaient  plus  le  cérémonial.  L'heure  du 
coucher  ramena  le  bon  ordre,  qui  avait  fort  souffert.  L'étiquette 
sortit  enfin  des  bagages  avec  les  bonnets  de  nuit.  Au  moment 
de  se  mettre  au  lit ,  la  i)rincesse  ,  n'ayant  i)lus  autour  d'elle  que 
S(!S  amis,  daigna  badiner  avec  eux  ,  et  leur  demanda  en  riant 
s'ils  étaient  satisfaits  de  sa  conduite. 

—  Vous  avez  montré  ,  dit  M.  de  Rohan,  de  quel  sang  vous 
sortez ,  et  nous  n'étions  que  des  fous  avec  notre  prudence  et 
nos  conseils  ,  car  ,  sans  votre  célérité  ,  la  ville  tombait  au  pou- 
voir du  roi. 

Des  exclamations  de  joie  et  d'enthousiasme  appuyèrent  ces 
j)aroles,  M.  de  Beaufort  s'inclina  profondément  devant  Made- 
moiselle en  rendant  hommage  à  sa  sagesse  et  à  son  courage. 
M""»  de  Fiesque  et  de  Frontenac  avouèrent  qu'elles  étaient  des 
poltrones,  et  les  jeunes  filles,  entraînées  par  le  bel  exemide  de 
Ij'ur  maîtresse  ,  jurèi  eut  de  la  suivre  désormais  jusque  dans  la 
fumée  des  canons,  s'il  lui  plaisait  de  les  y  conduire.  Notre  hé- 
ros, debout  à  l'écart,  écoulait  d'un  air  rêveur  cette  symphonie 
de  rires  et  de  voix  fraîches.  La  princesse  vint  à  lui. 

—  El  vous,  Jerzay ,  ne  partagez-vous  point  mon  plaisir? 
N'êles-vous  pas  fier  de  servir  un  conquérant  comme  moi?  Cette 
journée  comptera-t-elle  dans  votre  vie? 

—  Je  tremble  qu'elle  ne  compte  plus  que  je  ne  voudrais,  tant 
voire  altesse  m'a  ravi  et  transporté  d'admiration. 

—  Entre  nous ,  je  suis  moi-même  élourdie  de  ma  bravoure. 


281  HEVLK  DE  PARIS. 

—  Jugez  alors  si  je  l'ai  pu  voir  de  sang-froid!  J'en  ai  l'esprit 
bouleversé. 

—  C'est  donc  à  cela  que  vous  songiez ,  dans  votre  coin? 

—  Je  songeais  au  moment  où  j'ai  porté  votre  altesse  dans 
mes  bras. 

—  Ne  gâtons  pas  ce  jour  glorieux  par  des  propos  de  co- 
médie. 

—  Ce  beau  jour  est  peut-être  le  seul  où  votre  altesse  me 
puisse  pardonner  ce  que  j'éprouve,  en  faveur  de  son  grand 
succès,  et  voilà  pourquoi  je  lui  ose  dire  le  désordre  de  mon 
cœur. 

—  Prenez  garde ,  Jerzay,  vous  mêlez  de  la  galanterie  à  des 
choses  trop  sérieuses.  Je  vous  pardonne  avant  de  me  coucher  ; 
mais  qu'il  n'en  soit  plus  question  demain. 

Monsieur  eût  volontiers  tourné  en  ridicule  l'expédition  de  sa 
fille  si  elle  n'eût  point  réussi.  Le  contraire  étant  arrivé,  il  écri- 
vit une  lettre  fort  héroïque  i)0ur  complimenter  Mademoiselle. 
La  prise  d'Orléans  était  si  bien  une  affaire  de  conséquence , 
que  M.  le  Prince  accourut  aussitôt  du  fond  de  la  Guienne  atta- 
quer l'armée  mazarine.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  raconter  les 
prodiges  militaires  de  ce  grand  capitaine,  ni  les  services  que 
lui  rendit  Mademoiselle  pendant  son  séjour  à  Orléans.  On  en 
peut  lire  les  détails  fort  au  long  dans  les  gros  mémoires  de 
cette  princesse.  On  y  verra  comment  elle  réconcilia  M.  de  Beau- 
fort  et  M.  de  Nemours,  qui  se  querellaient;  comment  elle  ren- 
dit la  justice  aux  paysans ,  conserva  les  deniers  du  roi  qu'on 
voulait  pilier,  empêcha  les  violences,  secourut  la  veuve  et  l'or- 
phelin ,  et  surtout  comment  elle  mangea  d'excellentes  confitu- 
res de  Colignac,  dont  M.  de  Sourdis  la  régalait. 

Notre  héros  demeura  auprès  de  Mademoiselle  quinze  jours 
entiers,  qui  s'écoulèrent  avec  la  rapidité  d'un  songe,  menant 
une  vie  agréablement  variée  par  l'exercice,  les  promenades  et 
les  réjouissances  ,  ne  quittant  guère  plus  la  princesse  que  son 
ombre,  et  regardant  les  souliers  verts  autant  qu'il  lui  plaisait. 
Un  malin  qu'il  faisait  le  soupirant,  on  s'en  aperçut,  et  on  en 
glosa.  Mademoiselle  n'était  pas  encore  endurante  comme  elle 
le  devint  avec  Lauzun.  Son  envie  de  porter  un  jour  une  cou- 
ronne et  sa  gloire  nouvelle  l'obligèrent  à  donner  un  avis  cha- 
ritable à  notre  marquis. 


REVUE  DE  PARIS.  225 

—  Mon  cher  Jerzay, dit-elle,  je  vous  veux  du  bien,  el  J'aurais 
de  la  peine  à  vous  parier  sévèrement.  Les  mauvais  traitements 
dont  la  reine  vous  a  accablé  m'ont  toujours  fait  pitié,  vous  le 
savez,  et  j'ai  voulu,  par  bonté  d'âme,  vous  recueillir  quand  tout 
!e  monde  vous  abandonnait;  mais  je  ne  pourrais  ,  à  mon  âge 
et  libre  comme  je  suis,  garder  un  garçon  bien  fait  et  d'amou- 
leuses  manières  qui  s'aviserait  de  se  passionner  pour  moi.  Une 
seconde  aventure  malheureuse  vous  perdrait  sans  espoir  de 
retour.  Revenez  à  la  raison,  je  vous  en  prie  ;  laissez  les  soupirs  , 
si  vous  ne  voulez  point  retomber  dans  le  triste  état  dont  je  vous 
ai  sorti. 

Le  nuage  d'or  qui  couvrait  les  yeux  de  notre  héros  se  dissipa 
immédiatement,  et  la  vérité,  sortant  de  son  puits,  lui  montra 
le  fond  de  ses  sentiments  qu'il  ne  savait  plus  reconnaître. 

—  Votre  altesse  me  rend  un  grand  service,  répondit-il,  en 
daignant  me  faire  voir  ma  folie  sans  se  mettre  en  colère.  Je  lui 
garderai  une  reconnaissance  éternelle  pour  la  douceur  dont 
elle  use  à  mon  égard.  Tout  en  confessant  la  faute  où  ses  grâces 
et  son  mérite  me  poussaient  malgré  moi,  je  lui  avouerai  encore 
que  j'étais  deux  fois  coupable,  puisque  j'aime  de  tout  mon 
cœur  une  demoiselle  de  ma  province. 

—  Rien  de  mieux.  Épousez-la  et  me  la  conduisez  au  Luxera- 
bourg. 

—  Je  crains  fort  de  l'avoir  fâchée  par  mon  silence. 

—  Allez  faire  votre  paix.  Je  vous  donne  congé.  Si  votre  belle 
vous  tient  rigueur,  nous  lui  parlerons.  Je  souhaite  ce  mariage, 
et  vous  n'ignorez  pas  que  mes  volontés  s'accomplissent.  Je  don- 
nerai des  danses  à  l'occasion  de  vos  noces. 

—  Tant  d'indulgenc*  et  de  générosité  me  comblent  de  joie. 
Je  vais  partir  à  l'instant ,  et  plaise  au  ciel  que  je  revienne 
marié  ! 

Jerzay  partit  ainsi  qu'il  le  disait,  et  à  franc-élrier,  dévo- 
rant l'espace,  comme  s'il  eût  été  possible  de  rattraper  à  coups 
d'éperons  les  journées  perdues.  M.  de  Menil  avait  vu  des  en- 
voyés de  la  princesse  à  l'archevêché.  Il  les  fit  jaser,  et  il  eut 
vent  des  soupirs  de  notre  héros  pour  la  nouvelle  pucelle  d'Or- 
léans. L'occasion  était  favorable.  De  peur  que  Cécile  ne  se  dé- 
fiât de  lui-même,  il  expédia  un  agent  d'intrigues  qui  répandit 
à  Mantes  des  bruits  exagérés.  La  grille  du  couvent  les  laissa 


■i'20  KKVIF:  fiF.   PARIS. 

passer,  el  ils  entrèrent  enfin  jusque  dans  l'oreille  de  la  pauvre 
Cécile,  qui  faillit  s'évanouir  de  chagrin.  Heureusement  ces 
nienées  du  chevalier  ne  s'achevèrent  pas  du  jour  au  lendemain. 
Son  ambassadeur  avait  ivrogne  dans  les  cabarets,  en  sorte  que 
Jerzay  entra  tout  botté  au  parloir,  deux  heures  après  le  coup 
porté  à  ses  amours.  Cécile  pleurait  dans  le  jardin  du  couvent, 
lorsqu'on  l'avertit  qu'un  beau  gentilhomme  demandait  à  lui 
l)arler. 

—  C'est  vous  !  s'écria-t-elle  en  essuyant  ses  larmes.  Vous 
n'êtes  donc  pas  aux  genoux  de  Mademoiselle? 

—  Je  vous  le  demande!  J'ai  fait  quarante  lieues  pour  me 
jeter  aux  vôtres.  Vous  êtes  maîtresse  de  vous-même,  puisque 
votre  père  ne  vous  gêne  en  rien.  Ne  balancez  plus  ,  Cécile. 
Décidez  à  présent  si  votre  cœur  me  payera  de  toutes  mes  tra- 
verses ,  et  s'il  me  pardonnera  des  fautes  que  j'ai  chèrement 
expiées. 

—  Monsieur  de  Jerzay,  levez  la  main  vers  ce  crucifix  qui 
est  suspendu  à  la  muraille,  et  jurez  de  répondre  sincèrement  à 
mes  questions. 

—  Je  le  jure  de  toute  mon  âme. 

—  Avez-vous,  oui  ou  non,  senti  de  l'amour  pour  Mademoi- 
selle dans  ce  voyage  à  Orléans  ? 

—  Je  ne  m'en  défends  pas.  Pendant  un  moment  très-court, 
une  espèce  de  vertige  m'a  pris  en  voyant  les  charmes  de  son 
altesse;  mais  la  raison  m'est  revenue  bien  vite,  et  ma  tendresse 
pour  vous  a  chassé  ces  visions.  C'est  elle  (|ui  m'amène  plus 
amoureux  de  vous  que  jamais,  et  brûlant  de  vous  le  prouver 
en  vous  donnant  le  reste  de  ma  vie. 

—  Eh!  monsieur,  quel  fonds  puis-je  faire  sur  un  amour 
(|ui  s'envole  ù  chaque  paire  de  beaux  yeux  que  vous  rencon- 
trez? 

—  Oui,  j'ai  une  tête  légère  ,  une  malheureuse  disposition  à 
m'enflammer,  j'en  demeure  d'accord.  Songez  pourtant  que, 
malgré  nos  longues  séparations,  malgré  l'empire  de  l'imprévu, 
votre  image  a  résisté  dans  mon  àme  à  tout  ce  ([ue  le  hasard  y 
a  voulu  jeter  pour  la  remplacer.  <.)ue  sera-ce  donc  si  vous  con- 
sentez à  devenir  ma  femme?  N'en  doutez  pas  ,  Cécile  :  je  ne 
suis  pas  un  amant  sans  défauts,  mais  je  serai  un  bon  et  lidèle 
mari .  si  voirs  m'aimez  assez   pour  veiller  stu*  moi  el  prendre 


linéique  soin  do  conserver  ma  tendresse.  3Ion  cœur  s'est  tou- 
jours indigné  des  faux  pas  où  ma  faible  cervelle  l'a  entraîné. 
Au  lieu  de  l'abandonner,  chargez -vous  de  le  conduire  avec  votre 
aimable  raison,  et  vous  verrez  que  nos  jours  s'écouleront  déli- 
cieusement. 

Sans  la  grille  du  couvent,  peut-être  Cécile  altendrieserait-elle 
tombée  dans  les  bras  de  son  amant.  L'austérité  du  lieu  ,  la 
sombre  apparence  de  ce  parloir  et  l'obslacle  de  cette  grille 
tournèrent  ses  idées  au  sévère.  Dans  leur  honnête  envie  de 
n'épouser  que  des  modèles  de  perfection,  les  jeunes  filles  man- 
quent souvent  l'occasion  de  s'assurer  un  bonheur  dont  les  ailes 
sont  promptes  à  s'ouvrir.  Il  serait  plus  sage  et  plus  doux  de 
corriger  la  personne  qu'on  aime  en  la  rendant  heureuse  qu'en 
lui  promettant  ce  qu'elle  souhaite  ;  mais,  par  un  instinct  nalu- 
rel,  les  femmes  trouvent  un  merveilleux  plaisir  à  suspendre  la 
récompense  au  bout  d'un  fil  que  leur  main  s'amuse  à  retirer 
vingt  fois.  Cécile  ne  voulait  point  avouer  qu'elle  aimait  Jerziy 
pour  ses  défauts,  et,  dans  un  bel  accès  de  dignité  romanesque, 
elle  répondit  : 

—  J'exige  de  vous  une  dernière  épreuve  :  nous  attendrons 
encore  trois  mois,  et,  si  au  bout  de  ce  temps  vous  me  reventi! 
fidèle  et  sans  reproche,  je  vous  appartiendrai. 

—  Et  si  dans  trois  mois  je  suis  mort?  Si  votre  père  ne  vous 
laisse  plus  aussi  libre  qu'à  présent?  Si  la  guerre  civile  m'em- 
porte à  l'autre  bout  du  royaume?  Qui  sait  ce  qui  nous  peut 
arriver  en  moins  de  temps  que  cela? 

—  Ne  vous  en  prenez  qu'à  votre  inconstance  et  aux  doutes 
que  vos  erreurs  m'ont  inspirés.  Adieu,  monsieur;  ma  volonté 
est  inébranlable. 

La  désolation  et  les  cris  de  Jerzay  ne  firent  que  rassurer  Cé- 
cile sur  l'imprudence  de  sa  fantaisie,  en  lui  persuadant  qu'un 
garçon  .aussi  amoureux  ne  manquerait  pas  d'être  fidèle.  Vur 
fois  confirmée  dans  sa  résolution  ,  elle  y  trouva  du  plaisir, 
et   rentra   dans   son  couvent   parfaitement  satisfaite  d'elle- 


228  RRVUE  DE  l'A  RIS 


IX. 


Le  Ihéâlre  de  la  guerre  s'élant  rapproché  de  Paris ,  Made- 
moiselle revint  auprès  de  son  père.  Le  retour  du  cardinal  avait 
réuni  contre  la  reine  les  frondeurs ,  les  princes  et  Monsieur. 
Ëtourdie  par  ses  succès,  la  fille  de  Gaston  tenait  sa  cour  au 
palais  du  Luxembourg,  el  la  mode  y  amenait  jusqu'à  cinq  cents 
jtersonnes  tous  les  matins.  Les  jupons  y  étaient  en  grande  ma- 
jorité. On  voyait  des  enfants  de  quinze  ans  lever  en  l'air  leurs 
doigts  mignons  et  froncer  les  sourcils  en  raisonnant  avec  un 
sérieux  imperturbable  sur  des  questions  de  haute  politique. 
Au  milieu  d'elles  brillait  l'héroïne  d'Orléans  dévorée  par  l'envie 
de  tailler  encore  de  la  besogne  aux  historiens  à  venir. 

Tandis  que  Mademoiselle  s'amusait  à  se  faire  reine  de  Paris, 
M.  le  Prince  menait  la  guerre  avec  une  activité  prodigieuse. 
La  royauté  eût  été  perdue  deux  fois,  si  la  volonté  marquée  de 
la  Providence  n'eût  protégé  Tétoile  de  Louis  XIV  contre  celle 
de  ce  grand  capitaine.  Sur  le  terrain  des  cabales  ,  il  avait  ren- 
contré le  coadjuteur,  et  sur  le  champ  de  bataille,  où  il  se 
croyait  plus  sûr  de  vaincre ,  il  trouva  un  adversaire  aussi  fort 
que  lui  :  le  maréchal  de  Turenne  venait  de  prendre  le  com- 
mandement de  l'armée  royale.  Tant  que  M.  le  Prince  eut  affaire 
à  M.  d  Hocquincourt,  il  le  battit  h  outrance  et  le  chassa  devant 
lui  fort  en  désordre.  Une  fois  en  face  de  M.  de  Turenne,  ce 
fut  tout  autre  chose.  Le  maréchal  avait  l'avantage  par  le 
nombre  et  le  bon  état  de  ses  soldats.  M.  le  Prince  perdit  l'of- 
fensive et  fut  obligé  de  se  replier  sur  Paris.  Ajjrès  une  marche 
forcée  ,  il  campa  dans  les  bois  de  Saint-Cloud  ;  l'artillerie  l'en 
fit  déloger  encore.  Il  se  jeta  dans  le  village  de  la  Chapelle; 
aussitôt  les  troupes  du  maréchal  occupèrent  les  hauteurs  de 
Montmartre,  Saint-Denis  et  Bagnolel.  M.  le  Prince,  enfermé 
dans  un  cercle  étroit ,  s'y  défendait  intrépidement ^  mais,  la 
jiosition  étant  fort  critique,  il  envoya  le  comte  de  Fiesque  au 
Luxembourg  demander  un  renfort  de  bourgeois  volontaires,  et 
prier  Monsieur  de  faire  ouvrir  les  portes,  pour  lui  assurer  une 
retraite  en  cas  de  déroule. 


REVUE  DE  PARIS.  229 

Le  2  juilleL  1632,  à  cinq  heures  du  malin,  le  comtede  Fiesque 
entra  donc  dans  la  chambre  à  ooiicher  de  Gaston  d'Orléans. 
Son  altesse  royale  était  au  lit  avec  Madame.  Il  y  avait  de  la 
compagnie  ;  on  discourait  sur  la  mauvaise  passe  où  se  trouvait 
M.  le  Prince.  M.  de  Fiesque  remarqua  dans  l'embrasure  d'une 
fenêtre  un  groupe  de  visages  inconnus  qu'il  supposa  être  des 
frondeurs. 

—  Voici  le  moment ,  dit-il ,  où  votre  altesse  peut  rendre  un 
service  éclatant  à  M.  le  Prince.  Vous  savez  en  quel  état  est 
l'armée ,  resserrée  entre  les  murs  de  Paris  et  les  troupes  raaza- 
rines.  Le  sort  du  parti  dépend  de  cette  journée.  Nous  serons 
attaqués  ce  malin  ,  nos  forces  sont  insuffisantes ,  et  les  soldats 
se  découragent.  Il  n'y  a  plus  à  balancer.  Les  quatre  régiments 
d'Orléans,  les  colonelles  parisiennes  et  le  peuple  nous  doivent 
secourir.  Avec  leur  aide ,  M.  le  Prince  répond  de  la  victoire. 
Votre  altesse  royale  en  partagera  les  honneurs  avec  lui,  si  elle 
veut  bien  se  lever  incontinent  et  monter  à  cheval. 

Pendant  ce  discours,  Monsieur  affectait  de  tousser,  c«mme 
s'il  avait  eu  la  poitrine  malade. 

—  Je  suis  pris  d'un  vilain  rhume,  mon  cher  Fiesque,  dit-il. 
Vous  me  voyez  désolé  de  ne  pouvoir  faire  pour  mon  cousin  de 
Condé  tout  ce  que  je  voudrais. 

•—Eh!  monsieur,  qu'est-ce  qu'un  rhume,  auprès  de  la  des- 
truction d'une  armée?  Levez-vous,  au  nom  du  ciel .' 

—  Monsieur  est  incommodé,  cria  Madame  du  fond  de  ses 
draps. 

—  Il  serait  imprudent  à  son  altesse  royale  de  se  lever,  dit  un 
des  frondeurs. 

—  Je  comprends  :  ces  messieurs  viennent  de  l'archevêché , 
où  sans  doute  M.  de  Gondi  a  charitablement  résolu  qu'on  lais- 
serait périr  M.  le  Prince  ;  mais  vous  n'écoulerez  point  ces  mé- 
chants conseils.  Ce  serait  une  tache  sur  le  beau  nom  de  votre 
altesse  royale.  Sauvez  l'armée ,  Monsieur.  Je  vous  en  conjure 
par  votre  père  le  roi  Henri  IV,  qui  n'eût  jamais  abandonné  ses 
amis  dans  un  semblable  danger. 

—  Le  roi  mon  père  n'avait  point  la  fièvre  à  la  bataille  de 
Coutras  ni  à  celle  d'Ivry. 

—  Si  fait,  monsieur,  il  avait  une  fièvre,  cl  non  point  tierce 

3  m 


23»  REVUE  DE  PAUI8. 

ni  quarte ,  mais  bien  de  tous  les  jours  :  la  fièvre  de  gloire  et 
d'honneur. 

—  Vous  ne  me  croyez  donc  point ,  mon  cher  Fiesque?  Tâlez 
un  peu  mon  bras. 

—  Je  ne  me  connais  pas  en  rhumes.  Ah!  grand  Dieu!  que 
vais-je  dire  à  M.  le  Prince? 

—  Il  m'en  voudra  mortellement,  n'est-ce  pas? 

—  Cela  n'est  pas  douteux  :  il  vous  gardera  une  rancune 
éternelle. 

—  Eh  bien,  je  vais  m'habiller,  et  je  lâcherai  de  quitter  la 
chambre.  Dites-lui  que  je  ferai  tout  le  possible  pour  son  ser- 
vice. 

Mademoiselle  venait  d'enirer,  en  coiffe  du  matin. 

—  On  entend  le  canon  ,  dit-elle  ;  la  bataille  est  engagée  si 
proche  des  murailles  qu'on  la  croirait  dans  Paris.  N'allons- 
nous  pas  au  secours  de  nos  amis? 

—  Je  ne  suis  point  en  état  de  sortir,  répondit  Monsieur  en 
relevant  ses  couvertures  jusqu'aux  yeux. 

—  Pour  moi.  j'y  veux  aller. 

—  Vous  êtes  notre  ange  sauveur,  s'écria  M.  de  Fiesque. 

—  Que  faut-il  fjiire?  demanda  la  princesse. 

—  Ouvrir  la  porle  Saiiil-Anloine,  assembler  les  gardes  colo- 
nolles ,  appuyer  l'armée ,  recevoir  nos  bagages  et  les  mettre 
on  sûreté  .  donner  du  secours  à  nos  blessés. 

—  Je  m'en  charge.  Celle  qui  a  escaladé  les  portes  d'Orléans 
saura  bien  ouvrir  celles  de  Paris. 

—  Bien  cela  ,  Mademoiselle.  Vous  parlez  en  petite-fille  d'un 
grand  roi.  Sans  vous  je  m'allais  faire  sauter  la  cervelle,  plutôt 
que  de  porter  à  M.  le  Prince  une  réponse  qui  l'eût  mis  au 
désespoir. 

Dès  le  premier  coup  de  canon  (oui  le  Luxembourg  s'était 
éveillé.  Les  femmes  de  la  princesse,  ne  la  trouvant  pas  ;"»  sa 
chambre  ,  se  dispersèrent  dans  le  château.  Jerzay  et  les  autres 
gentilshommes  descendirent  au  perron.  M.  de  Fiesque  leur  ap- 
prit en  deux  mots  ce  qui  se  passait  chez  Monsieur.  La  princesse 
parut  à  une  fenêtre  et  cria  : 

—  Demandez  mes  chevaux ,  et  préparez-vous  à  me  suivre. 
Elle  arriva  bientôt,  fi  demi  coiffée,  le  visage  fort  animé,  sans 

colliers  ni  bagues,  mais  plus  jolie  qu'on  ne  l'avait  jamais  vue. 


REVUE  DE  PARIS.  231 

—  Tout  va  bien ,  dit-elle  ;  je  remplace  Monsieur.  Voici  un 
pouvoir  avec  son  cachet.  Ce  n'est  point  sans  peines  que  je  l'ai 
arraclié.  Mon  carrosse  n'est  pas  prêt?  Je  meurs  d'impatience. 

La  bande  des  frondeurs  ,  en  sortant  du  ciiàteau,  salua  Made- 
moiselle avec  des  airs  railleurs.  Jerzay  les  entendit  parler  entre 
eux. 

—  Enfin,  disaient-ils,  une  combinaison  s'est  donc  trouvée 
où  l'indiscrétion  de  Monsieur  nous  sera  profitable! 

—  C'est  un  miracle,  en  effet.  Regardez  cette  horloge  :  avant 
que  la  grande  aiguille  ait  fait  deux  fois  le  tour  du  cadran,  le 
parti  des  princes  sera  exterminé. 

—  Cette  péronelle  est  capable  de  déranger  nos  plans. 

—  Bah!  Les  pucelles  ne  sont  plus  assez  sages  ,  dans  notre 
siècle,  pour  que  Dieu  les  inspire. 

—  Quoi!  s'écria  Jerzay,  monsieur  d'Endreville,  vous  voilà 
retombé  dans  la  fronderie. 

—  Comme  vous  le  dites ,  répondit  le  gentilhomme  sauvage , 
comme  vous  le  dites,  et  assez  content  d'y  être  retombé,  puis- 
qu'elle se  relève  de  sa  chute. 

—  Messieurs  ,  dit  la  princesse  ,  que  le  cardinal  de  Retz  ne  se 
réjouisse  pas  d'avance.  Je  sauverai  M.  le  Prince,  aussi  vrai  que 
je  m'appelle  Louise  d'Orléans ,  et  demain  il  se  peut  qu'on  voie 
à  Notre-Dame  plus  d'épées  que  de  cierges. 

Les  frondeurs  s'inclinèrent  si  bas  qu'on  ne  savait  plus  si 
c'était  du  respect  ou  une  moquerie;  mais  la  princesse  leur 
tourna  le  dos  sans  y  prendre  garde.  Elle  envoya  immédiate- 
ment ses  gentilshommes  au  grand  Condé  pour  l'assurer  de  son 
zèle.  Jerzay,  transporté  d'enthousiasme,  oublia  ses  anciens 
griefs  pour  ne  songer  qu'à  mériter  l'approbation  de  Louise 
d'Orléans,  et  partit  au  galop  ,  plein  d'une  ardeur  guerrière 
puisée  dans  les  beaux  yeux  de  Mademoiselle. 

Si  l'on  pense  que  cette  princesse,  élevée  dans  la  mollesse, 
habituée  à  se  croire  d'un  sang  plus  précieux  que  le  reste  des 
humains ,  n'avait  alors  que  vingt-quatre  ans  ,  on  lui  accordera 
volontiers  le  tribut  d'admiration  qu'elle  mérita  pendant  cette 
journée  par  son  énergie  et  sa  grandeur  d'âme.  Elle  se  rendit  à 
l'hôtel  de  ville  accompagnée  de  M.  de  Rohan  et  de  ses  dames 
d'honneur.  Elle  y  parla,  une  heure  durant,  d'abondance  et 
sans  préparation.  Malgré  l'opposition  de  M.  de  L'Hospital ,  gou- 


232  REVUE  DE  PARIS. 

verneur  de  Paris,  et  celle  du  prévôt  des  marchands,  elle  eut 
gain  de  cause  sur  toutes  ses  demandes.  On  lui  accorda  1°  deux 
raille  soldats  détachés  des  gardes  colonelles;  2°  quatre  cents 
hommes  pour  garder  les  équipages  de  l'armée  des  princes  dans 
la  place  Royale  ;  ô»  l'ouverture  des  portes.  Ce  dernier  article 
fut  difficile  à  obtenir.  Les  notables  se  retirèrent  pour  en  déli- 
bérer. La  princesse  ,  dans  son  émotion ,  se  jeta  éperdue  sur  un 
prie-dieu  où  elle  resta  prosternée  avec  ferveur  jusqu'à  la  fin  de 
la  délibération.  Ce  mouvement  passionné  toucha  messieurs  de 
la  ville  plus  que  les  phrases  les  plus  éloquentes.  Le  troisième 
point  fut  accordé.  On  délivra  enfin  à  Mademoiselle  un  pouvoir 
où  il  était  ordonné  aux  officiers  des  colonelles  et  aux  gardes 
des  portes  d'obéir  à  tous  ses  cotnmandements.  La  princesse 
l'arracha  des  mains  du  greffier  qui  apposait  les  sceaux  de  la 
ville,  et  s'échappa  comme  un  oiseau.  Elle  remonta  aussitôt  en 
carrosse,  et  se  rendit  au  faubourg  Saint -Antoine. 

A  mesure  qu'on  approchait  du  champ  de  bataille,  les  rues 
devenaient  plus  désertes  ,  et  le  vacarme  de  l'artillerie  plus  ef- 
frayant. Les  femmes,  saisies  de  terreur,  descendirent  et  aban- 
donnèrent la  partie.  Le  cocher  demandait  s'il  fallait  avancer 
encore  : 

—  Marche  toujours  !  cria  Mademoiselle. 

M.  de  Rohan  ,  qui  avait  couru  devant ,  venait  de  faire  ouvrir 
les  portes  aux  blessés.  Le  duc  de  La  Rochefoucauld  passa,  cou- 
vert de  sang  et  défiguré  par  un  coup  de  mousquet  dans  les 
yeux.  Le  chevalier  de  Yalone  le  suivait  de  près,  soutenu  par 
deux  soldats;  il  avait  une  balle  dans  le  corps  : 

—  Est-ce  que  tu  vas  en  mourir?  lui  demanda  la  princesse  par 
la  portière. 

—  Oh  !  que  non,  répondit-il. 

—  Et  vous  ,  Clinchamps? 

—  Je  suis  en  mauvais  état ,  mais  j'en  réchapperai.  Regardez 
celui  qui  vient  derrière  moi ,  il  est  bien  plus  malade. 

C'était  M.  de  Flamarins  ;  on  le  portail  mourant  sur  un  bran- 
card. 

—  Fouette  donc  tes  chevaux  !  cria  Mademoiselle  à  son  co- 
clier. 

La  porte  Saint-Antoine  était  encombrée  de  blessés  qu'on  dé-' 
posait  à  l'ombre  des  murailles ,  car  la  chaleur  était  extrême. 


REVUE  DE  PARIS.  233 

Les  décharges  des  mousquets ,  les  chocs  de  la  cavalerie  et  les 
clameurs  confuses  des  combattants  amenaient  aux  oreilles  de 
la  princesse  un  eÉFroyable  mélange  de  bruits ,  comme  les  enfers 
en  doivent  rendre  ;  c'était  à  faire  évanouir  une  fille  moins  in- 
trépide et  moins  exaltée  que  Louise  d'Orléans.  L'armée  avait 
repris  courage  en  apprenant  que  la  ville  se  prononçait  enfin 
pour  les  princes,  et  le  combat  recommençait  avec  plus  d'àprelé 
que  jamais.  Au-delà  du  mur  d'enceinte,  chaque  maison  du 
faubourg  était  changée  eu  redoute.  Le  grand  Condé  semblait 
se  multiplier.  On  le  voyait  partout ,  sa  voix  perçante  comman- 
dait tous  les  feux ,  et  il  n'y  eut  pas  une  attaque  importante  où 
sa  terrible  figure  ne  vînt  offrir  aux  yeux  des  soldats  une  image 
sublime  du  démon  des  batailles. 

Mademoiselle  se  réfugia  dans  la  maison  d'un  conseiller  au 
parlement  nommé  Lacroix;  elle  y  déjeunait  de  bon  appétit, 
malgré  son  émotion  ,  n'ayant  encore  rien  mangé  de  la  journée. 
M.  le  Prince  arriva ,  sortant  d'une  mêlée.  Ses  cheveux  et  ses 
plumes  étaient  brûlés,  ses  habits  en  lambeaux,  sa  cuirasse 
criblée  de  coups  et  son  collet  teint  de  sang,  quoi  qu'il  n'eût 
point  de  blessure.  Il  avait  un  pouce  de  poussière  sur  le  visage, 
et  tenait  à  la  main  son  épée  dont  le  fourreau  était  perdu. 

—  Mon  cousin,  s'écria  la  princesse,  en  quel  état  vous  êtes! 

—  Ce  n'est  rien ,  je  n'ai  point  de  mal,  mais  vous  voyez  un 
homme  désespéré. 

—  Prenez  courage.  Les  secours  de  la  ville  doivent  être  on 
chemin. 

—  Et  mes  amis  qui  sont  tous  tués  !  La  Rochefoucauld ,  Clin- 
champs,  M.  de  Nemours  !  Tant  de  braves  gens  que  j'aimais  et 
qui  meurent  pour  moi  !  Ah  !  je  ne  voulais  pas  entreprendre 
cette  maudite  guerre. 

Le  prince  se  jeta  dans  un  fauteuil  en  pleurant.  La  douleur  de 
cette  âme  si  fortement  trempée  avait  une  expression  déchirante. 
Mademoiselle  fondit  en  larmes. 

—  Remettez-vous,  lui  dit-elle  ;  j'ai  vu  vos  amis.  Ils  sont  mieux 
que  vous  ne  croyez.  M.  de  La  Rochefoucauld  est  le  plus  malade, 
et  pourtant  il  n'a  point  l'air  de  vouloir  mourir. 

—  Eu  vérité?  Ils  vivent  encore? 

—  Je  vous  jure  que  je  les  ai  vus ,  et  qu'ils  vivent. 

—  Ah!  vous  me  vendez  l'espérance.  Donnez-moi  de  l'eau. 


234  REVUE  DE  PARIS. 

ma  cousine;  la  soif  me  brûle  les  entrailles.  Et  Monsieur,  que 
fait-il  ? 

—  Monsieur  est  incommodé,  dit  la  princesse  en  rougissant. 

—  Toujours  le  même!  De  qui  donc  tenez-vous  votre  généro- 
sité, ma  chère  cousine?  Si  c'est  de  votre  père,  vous  ne  lui  en 
avez  guère  laissé.  Çà  !  ne  nous  amusons  pas.  Turenne  est  à 
Popincourt  avec  un  gros  de  cavalerie  qui  nous  perdra  s'il  nous 
charge  en  flanc.  Aussitôt  que  vos  renforts  arriveront,  failes-les 
marcher  de  ce  côté.  Vous  m'entendez?  A  Popincourt. 

—  Je  les  y  enverrai. 
Jerzay  entra  hors  d'haleine. 

—  Monseigneur,  dit-il,  voilà  du  secours  par  deux  endroits  : 
le  régiment  de  Poissy  a  passé  la  porte  Saint-Honoré  ;  on  entend 
les  tambours  des  colonelles  qui  viennent  à  nous. 

—  Vive  Dieu  !  répondit  M.  le  Prince.  Nous  allons  recom- 
mencer la  partie  avec  un  beau  jeu. 

—  Qu'avez-vous,  Jerzay  ?  dit  Mademoiselle.  Tolre  habit  est 
plein  de  sang.  Hélas  !  le  pauvre  garçon  a  le  bras  cassé! 

—  L'os  n'est  pas  entamé.  Ce  n'est  d'ailleurs  que  le  bras 
gauche. 

—  Tu  es  blessé,  Jerzay?  s'écria  M.  le  Prince,  et  au  service 
d'un  homme  qui  t'a  maltraité  comme  je  l'ai  fait!  Ah!  je  ne  mé- 
rite pas  d'avoir  des  amis  comme  loi.  Je  sens  le  remords  qui 
m'étrangle.  Dis  que  tu  me  pardonnes,  mon  pauvre  Jerzay  ,  et 
embrassons -nous. 

Jerzay,  trop  remué  pour  répondre,  se  jeta,  palpitant  de  joie, 
dans  les  bras  du  prince.  Les  officiers  des  colonelles  arrivèrent 
pendant  cette  scène. 

—  Messieurs  ,  leur  dit  le  grand  Condé,  vous  savez  comme  je 
me  suis  mal  conduit  envers  Jerzay,  comme  je  fus  ingrat  et  mé- 
chant pour  lui?  Eh  bien  !  il  s'est  battu  à  mon  service  et  il  est 
blessé  !  oui ,  mordieu  !  blessé  au  bras;  lui  que  j'ai  sacritié  avec 
une  légèreté  abominable  !  Ah  !  je  voudrais  avoir  rrçu  ce  coup 
de  mousquet  dans  le  milieu  du  cœur,  tant  il  me  fait  de  peine. 
Jerzay  m'a  pardonné,  car  il  vaut  bien  mieux  que  moi.  Mille 
diables  !  je  le  dirai  à  toute  la  terre  ,  que  tu  m'as  pardonné.  Al- 
lons, messieurs,  je  vais  vous  conduire  ;"i  Po|)inoourt,  et,  si  nous 
y  trouvons  M.  de  Turenne,  la  bataille  est  gagnée. 

—  Je  vous  accompagnerai,  s'écria  Jerzay. 


REVUE  DE  PARIS.  335 

—  Non,  mon  ami,  reste  auprès  de  Mademoiselle.  Veux-tu 
le  battre  encore?  Tu  n'auras  qu'à  suivre  l'avenue  Saint-Antoine; 
je  t'y  rejoindrai  dans  une  demi-heure ,  après  avoir  délogé  Tu- 
renne. 

M.  le  Prince  partit,  courant  comme  un  chevreuil. 

—  Mon  cher  Jerzay,  dit  Louise  d'Orléans  en  essuyant  une 
larme,  que  Je  vous  envie  ce  coup  de  feu  et  le  baiser  de  mon 
cousin!  Mais  il  faut  vous  faire  panser. 

—  Il  sera  temps  ce  soir.  Souffrez  que  je  retourne  au  rendez- 
vous  que  M.  le  Prince  m'a  donné.  En  attachant  mon  bras  avec 
un  mouchoir,  je  pourrai  combattre  encore. 

—  Eh  bien!  allez-y  donc.  Tenez,  voici  mon  mouchoir;  je 
veux  vous  le  nouer  moi-même  au  cou. 

—  On  me  le  verra  dans  le  plus  fort  de  la  mêlée. 

—  Il  faut  me  le  rapporter,  Jerzay. 

—  Plût  à  Dieu  que  je  fusse  assuré  de  mériter ,  en  vous  le  rap- 
[lortant,  la  récompense  dont  M.  le  Prince  m'a  honoré! 

—  La  même  récompense,  je  vous  la  promets,  Jerzay.  Vous 
m'embrasserez  sur  la  joue  devant  toute  ma  cour,  eljene  rece- 
vrai jamais  de  baiser  qui  me  soit  plus  agréable. 

—  Je  me  sens  invincible  avec  cette  espérance. 

—  Ne  manquez  point  de  vous  trouver  ce  soir  au  Luxembourg, 
car,  si  mon  mouchoir  demeurait  parmi  les  morts  ,  j'en  serais 
inconsolable. 

—  Je  m'estimerais  heureux  de  mourir  pour  la  meilleure  et 
la  plus  belle  princesse  du  monde. 

—  Que  le  courage  est  une  galante  vertu  !  Allez,  Jerzay,  et 
soyez  prudent.  Je  vais  faire  une  prière  pour  que  le  ciel  vous 
protège. 

Notre  héros  sortit ,  tout  ivre  de  joie  et  de  passion  guerrière. 
Mademoiselle  se  mil  à  la  fenêtre  pour  le  regarder  monter  à 
cheval. 

—  Adieu  ,  lui  dit-elle  encore.  Ce  bras  en  écharpe  vous  sied 
à  ravir  (1).  Si  votre  maîtresse  vous  voyait  ainsi,  elle  aurait  le 
cœur  assez  louché  pour  ne  plus  vous  faire  languir,  et  vous 
l'épouseriez  demain. 

En  quittant  la  fenêtre,  la  princesse  murmura  tout  bas  : 

(1)  Mémoires  de  Mademoi^olie. 


236  REVUE  DE  PARIS. 

—  L'aimable  garçon  !  Si  je  n'étais  la  plus  grande  princesse 
de  l'univers  entier ,  je  voudrais  être  un  homme  et  ressembler  à 
celui-là. 

Peu  d'instants  après  cette  scène,  la  fille  de  Gaston  d'Orléans 
monta  sur  les  tours  de  la  Bastille.  Le  canon  tira  par  son  ordre 
sur  les  troupes  royales,  et  ce  coup  hardi  termina  la  bataille. 
La  journée  du  faubourg  Saint-Antoine  fut  également  glorieuse 
pour  le  maréchal  do  Turenne  et  pour  son  adversaire.  A  force 
de  valeur  M.  le  Prince  sauva  son  armée,  mais  tout  le  monde 
comprit  que  le  parti  des  princes  ne  pouvait  plus  tenir  contre  le 
roi.  Mademoiselle  s'en  aperçut  la  dernière  à  cause  de  l'agitation 
où  l'avait  jetée  son  intrépide  conduite.  Le  soir  venu,  la  prin- 
cesse, entourée  de  ses  amis  et  accablée  de  félicitations ,  reçut 
une  cour  immense  ù  son  palais.  Après  avoir  bien  savouré  les 
encens,  elle  demanda  des  nouvelles  de  Jerzay.  Personne  ne  sut 
lui  en  donner.  On  l'avait  reconnu,  à  distance ,  engagé  fort 
avant  dans  une  charge  de  cavalerie.  Les  uns  le  croyaient  mort 
et  les  autres  prisonnier. Quoi  qu'il  en  fût,  il  ne  se  présenta  pas 
au  coucher  de  Louise  d'Orléans  ,  et  la  princesse  se  mit  au  lit 
irès-affligée ,  gardant  à  regret  le  baiser  qu'elle  avait  promis  de 
si  bon  cœur  au  pauvre  Jerzay. 


X. 


A  peine  lancé  au  galop  dans  l'avenue  Saint-Antoine,  notre 
héros,  rappelé  à  lui-même  par  les  paroles  de  Mademoiselle, 
s'était  souvenu  du  temps  d'épreuve  imposé  par  Cécile.  Trop 
loyal  pour  concevoir  l'idée  d'un  mensonge,  il  frémissait  en  son- 
geant qu'il  faudrait  avouer  celte  apparence  de  galanterie  que 
la  princesse  venait  d'encourager. 

—  Malheureux  que  je  suis!  s'écriait-il,  j'ai  oublié  tout  net 
mes  amours  ;  et  c'est  Mademoiselle  qui  m'y  fait  penser  !  Sans 
cela  je  m'en  allais  peut-être  rêver  à  une  autre  que  ma  maîtresse 
jusqu'à  demain.  Il  n'est  plus  d'excuse  à  une  pareille  légèreté. 
Puisque  je  suis  un  monstre  destitué  de  cœur  et  de  cervelle,  pé- 
rissons du  moins  les  armes  à  la  main ,  et  cachons  dans  une 
mort  glorieuse  mon  déscsiioir  et  ma  fragilité. 


REVUE  DE  PARIS,'  237 

Le  régiment  de  Conti  s'apprêtait  à  charger  l'ennemi;  Jerzay 
se  mêla  dans  les  rangs  et  disparut  au  milieu  d'un  nuage  de 
poussière  et  de  fumée.  Les  Croates  de  la  reine  furent  culbutés 
et  prirent  la  fuite.  On  les  cliassa  fort  loin  l'épée  dans  les  reins. 
Les  soldats  de  M.  le  Prince  étaient  volontiers  pillards,  ils  s'arrê- 
taient à  vider  les  poches  des  morts  et  se  dispersaient  dans  la 
plaine.  Jerzay,  emporté  par  sa  fureur,  se  trouva  tout  à  coup 
isolé,  n'ayant  plus  devant  lui  personne  à  attaquer.  La  bataille 
semblait  avoir  tourné  vers  les  murailles  de  la  Bastille ,  et  il 
était  à  moitié  chemin  de  Bagnolet.  Un  petit  bois  lui  offrait  un 
asile  frais  pour  se  reposer  de  la  chaleur  et  rassembler  ses  esprits 
bouleversés.  Aussitôt  qu'il  eut  franchi  la  lisière  de  ce  bois, 
quatre  mousquets,  dirigés  à  bout  portant  sur  sa  poitrine,  l'o- 
bligèrent à  s'arrêter  : 

—  Qui  vive  ?  lui  cria-t-on. 

—  Ami  des  princes. 

—  Ne  tirez  point ,  dit  un  cavalier  caché  sous  les  feuilles. 
Mon  gentilhomme,  vous  êtes  prisonnier;  gardez  votre  épée  si 
vous  voulez  me  donner  voire  parole  de  ne  point  chercher  ù 
vous  enfuir. 

—  Je  vous  la  donne, 

—  On  vous  traitera  bien. 

Le  cavalier  prit  une  longue-vue  et  se  mit  à  observer  la  cam- 
pagne. C'était  un  homme  de  mine  un  peu  vulgaire ,  ayant  de 
gros  traits ,  de  larges  épaules  et  la  tête  forte.  A  son  bâton  de 
commandement,  Jerzay  soupçonna  qu'il  voyait  M.  de  Turenne 
lui-même. 

—  Les  Croates  sont  ralliés ,  dit  le  maréchal  avec  tranquillité  ; 
je  savais  qu'ils  reviendraient.  On  marche  à  leur  rencontre. 
Laissons-les  faire. 

Le  combat  venait  de  recommencer;  des  balles  sifflaient  aux 
oreilles  du  maréchal,  qui  n'y  prenait  pas  garde.  Au  bout  d'un 
instant,  les  Croates  ayant  le  dessus,  M.  de  Turenne  ajouta  : 

—  C'est  bien  cela  :  ils  ont  pris  leur  revanche.  Mais  je  recon- 
nais le  cri  de  M.  le  Prince.  Il  ne  me  cherche  plus  ù  Popincourt. 
Attention,  messieurs!  faites  marcher  deux  escadrons  de  la 
Tour-d'Auvergne.  Voici  l'infanterie  qui  s'avance  du  côté  de 
Pantin.  Le  faubourg  sera  enlevé  dans  une  heure.  Donnez  ordre 
qu'on  prépare  les  chariots  pour  les  blessés. 


2â8  REVUE  DE  PARIS. 

Jerzay ,  tenant  ses  regards  attachés  sur  le  visage  impassible 
du  maréchal ,  admirait  la  puissance  de  la  stratégie  op|iosée  au 
génie  impétueux  de  Condé.  La  bataille  était  gagnée  pourM.de 
Turenne  ,  selon  des  calculs  certains,  à  moins  qu'une  chance 
imprévue  ne  vînt  les  renverser.  Tout  à  coup  le  maréchal  tres- 
saillit : 

—  Quel  est  ce  bruit?  s'écria-t-il.  J'entends  du  canon  ,  et  ce 
ne  sont  pas  les  nôtres,  puisque  j'ai  envoyé  l'artillerie  à  la  Cha- 
pelle. Je  vois  de  la  fumée  au-dessus  de  la  Bastille.  Tirerait- 
elle  sur  nous  ?  En  avant ,  messieurs  ! 

L'état-major  sortit  du  bois  dans  un  ordre  parfait  et  s'appro- 
cha de  Paris.  Un  rang  de  Croates  venait  de  tomber  foudroyé  par 
les  canons  delà  Bastille.  Au  bout  d'une  heure,  la  retraite  avait 
sonné  ;  le  faubourg  Saint-Antoine  restait  définitivement  à  M.  le 
Prince.  Les  honneurs  de  la  journée  étaient  partagés  entre  les 
deux  généraux;  mais  le  bénéfice  en  appartint  au  roi. 

Le  pauvre  Jerzay,  emmené  au  bourg  de  Saint-Denis,  passa  la 
nuit  dans  la  tristesse  et  les  souffrances,  fort  inquiet  de  se  voir 
prisonnier  et  craignant  surtout  toujours  les  reproches  inévitables 
de  sa  maîtresse.  Nous  devons  ajouter  à  sa  louange  qu'à  l'heure  du 
coucher,  il  lui  échappa  seulement  un  très-léger  soupir  en  son- 
geant au  baiser  promis  par  la  princesse.  Des  chagrins  trop 
sérieux  tournaient  ailleurs  ses  pensées.  Les  chirurgiens  posè- 
rent un  appareil  sur  sa  blessure,  qui  n'était  pas  grave;  mais  il 
ne  dormit  guère ,  et ,  dès  le  point  du  jour,  ne  sachant  que  faire 
de  sa  personne,  il  obtint  du  maréchal  la  permission  de  se  pro- 
mener sur  les  bords  de  la  Seine. 

Les  guides  flottaient  sur  le  cou  de  son  cheval  ;  notre  héros 
suivait  au  pas  le  cours  <le  la  livière.  Il  cherchait  à  se  recon- 
naître dans  le  chaos  des  événements  de  la  veille,  et  se  deman- 
dait quelle  réponse  il  ferait  ù  Cécile  lorsqu'il  en  viendrait  à 
comparaître  devant  ce  juge  sévère.  Un  cavalier,  sortant  de 
Saint-Denis,  galopait  par  derrière  lui  et  le  rejoignit  bientôt. 

—  Ah  !  s'écria  le  passant,  voilà  monsieur  de  Jerzay  qui  re- 
présente le  beau  ténébreux. 

—  Monsieur  de  Menil  !  c'est  le  ciel  qui  vous  envoie.  Arrêtez- 
vous  et  causons  un  peu  ,  je  vous  prie. 

—  Volontiers,  pourvu  que  ce  ne  soit  pas  longtemps. 


REVUE  DE  PARIS.  239 

—  J'abiégerai  aulant  qu'il  se  pourra.  J'étais  en  train  de 
jurer  el  de  maugréer  de  tout  mon  cœur. 

—  Ne  vous  inteirompez  point.  Est-ce  que  vous  avezdu  souci? 

—  Horriblement ,  et  je  souhaitais  un  homme  sur  qui  soulager 
ma  colère  ;  vous  me  tombez  à  merveille. 

—  Je  suis  aise  de  voir  que  je  n'arrive  pas  mal  à  propos, 
comme  un  fâcheux. 

—  Chevalier,  après  les  tours  pendables  que  vous  m'avez  joués, 
après  un  assassinat  commis  sur  ma  personne,  vous  ne  trouverez 
pas  mauvais  ,  je  l'espère,  le  petit  compliment  que  je  vais  vous 
adresser  :  vous  êtes  un  infâme  et  un  coquin.  Je  ne  vous  quitte 
plus  sans  que  nous  ayons  tiré  l'épée.  Il  faut,  cette  fois ,  qu'un 
de  nous  deux  couche  l'autre  par  terre. 

—  Je  désire  ce  moment  autant  que  vous,  marquis.  Cepen- 
dant nous  remettrons  la  partie  à  demain  ,  car  aujourd'hui  je  ne 
m'appartiens  pas;  je  suis  parlementaire.  Le  cardinal  de  Retz 
m'a  donné  une  mission  de  confiance  auprès  de  la  reine,  et  je 
lui  porte  la  réponse  de  Sa  Majesté.  Quant  à  votre  compliment, 
je  le  considère  pour  ce  qu'il  vaut,  et  je  vous  en  rendrai  un  autre 
tout  pareil  :  vous  êtes  un  fat. 

—  Au  diable  votre  mission  !  Je  suis  las  de  remettre  toujours. 
Prenez  du  champ  et  battons-nous. 

—  Impossible,  marquis.  Demain  je  vous  irai  chercher  où 
vous  voudrez.  On  m'attend  à  l'archevêché. 

—  Et  moi,  je  prétends  vous  tuer  à  l'instant  même,  que  l'heure 
vous  plaise  ou  non. 

—  Je  me  moque  de  vous. 

Menil  piqua  des  deux  et  partit  comme  un  liait,  comptant 
sur  l'excellence  de  sa  montui-e;  mais  le  cheval  de  Jerzay  se 
trouva  meilleur  encore  que  le  sien.  Notre  héros  fut  bien  vile  à 
deux  pas  de  son  ennemi  : 

—  Retournez-vous,  chevalier,  sans  cela  je  vais  vous  tuer 
par  derrière  ,  et  ce  serait  une  honte. 

Le  chevalier  avait  glissé  la  main  dans  l'arçon,  el ,  passant  un 
pistolet  sous  son  bras  gauche,  il  le  tira  en  arrière;  mais  il 
manqua  Jerzay,  qui  répondit  par  un  couj)  de  feu  dont  le  cheval 
de  Menil  fut  abattu.  Aussitôt  les  deux  champions,  s'élançant 
à  terre ,  prirent  leurs  épées.  Jerzay,  dans  le  transport  de  rage 
où  il  était,  ne  songeait  pas  à  la  défense,  et,  fort  heureusement 


2i0  RF,VUF.  r»E  PARIS. 

])Oiir  lui,  Menil .  éfourdi  par  la  chute  de  son  cheval ,  ne  se 
montra  guère  plus  hahile.  Plusieurs  bottes  se  perdirent  dans 
les  plis  des  manteaux.  Menil  rompait  d'une  semelle  à  chaque 
passe;  cette  manœuvre  exaspéra  notre  marquis  à  tel  point , 
qu'il  ne  se  connaissait  plus.  A  la  fin  ,  il  sentit  moins  de  fermeté 
dans  la  main  de  son  adversaire  ;  Menil ,  atteint  deux  fois  dans 
le  corps  ,  plia  sur  ses  genoux. 

—  Faites-moi  bon  quartier,  Jerzay,  dit-il,  je  suis  blessé  d'un 
vilain  coup. 

—  En  voici  un  autre  meilleur,  répondit  Jerzay  en  lui  plon- 
geant son  épée  au  milieu  de  la  poitrine. 

Le  chevalier  poussa  un  gémissement  sourd,  et  tomba  sur  le  dos. 

—  Achevez-moi,  disait-il  d'une  voix  éteinte. 

—  Je  le  veux  bien.  Va  donc  rendre  à  Dieu  ton  souffle  de 
scorpion. 

Jerzay  déchargea  un  pistolet  à  bout  portant  sur  le  front  du 
chevalier  en  s'écriant  : 

—  Morte  la  bête ,  mort  le  venin  !  comme  dit  le  proverbe. 
Puis  il  sauta  sur  son  cheval  et  regagna  Saint-Denis  à  toute 

bride.  La  grand'rue  était  encombrée  par  les  équipages  du  roi. 
M.  de  Turenne,  le  chapeau  à  la  main,  recevait  les  compliments 
de  Leurs  Majestés.  Notre  héros  se  glissa  derrière  le  maréchal 
pour  écouter  ce  qu'on  disait.  La  reine  se  querellait  avec  son 
ministre  : 

—  Monsieur  le  cardinal ,  j'ai  eu  tort ,  j'en  conviens.  Cela  est 
fait,  n'y  pensez  plus.  L'audace  et  les  perfidies  de  ces  frondeurs 
ont  fini  par  me  rendre  intraitable.  J'ai  renvoyé  leur  parlemen- 
taire sans  avoir  voulu  l'écouter. 

— 11  faut  toujours  écouter  les  gens  qui  ont  envie  de  discourir. 

—  La  colère  m'a  emportée. 

—  Et  qui  était  leur  parlementaire. 

—  Un  certain  Menil, 

—  Je  voudrais  pour  tout  au  monde  qu'on  ne  l'eût  point  laissé 
partir.  Vous  serez  cause  qu'ils  se  mettront  en  défense  chez  le 
coadjuteur.  Si  nous  faisions  courir  après  cet  homme? 

—  Menil  ne  rentrera  jamais  à  l'archevêché. 

—  Oui  dit  cela?  s'écria  le  cardinal. 

—  C'est  moi,  répondit  Jerzay,  et  je  vous  en  donne  ma  pa- 
role ,  car  je  viens  de  tuer  le  chevalier  de  Menil. 


REVUE  DE  PARIS.  241 

—  Allons  !  nous  sommes  pins  heureux  que  sages. 

—  Vous  nous  rendez  un  grand  service ,  Jerzay,  dit  la  reine. 
Eh  !  comment  êtes-vous  ici  ?  je  vous  croyais  chez  Mademoiselle. 

—  Hélas  !  madame,  depuis  que  vous  m'avez  défendu  de  vous 
revoir,  je  ne  sais  plus  que  devenir. 

—  Ce  gentilhomme  est  mon  prisonnier,  dit  M.  de  Turenne. 

—  Ah  !  cela  diminue  un  peu  le  mérite  de  vos  regrets  et  de 
voire  retour. 

La  reine  partit  pour  Saint-Germain. 

Tous  les  jours  qui  suivirent  furent  marqués  par  des  événe- 
ments favorables  à  la  cause  du  roi.  Le  fameux  massacre  qui  eut 
lieu  le  4  juillet ,  à  l'hôtel  de  ville ,  éloigna  de  la  fronderie  les 
honnêtes  gens.  Les  partis ,  comme  l'a  écrit  M.  le  cardinal  de 
Retz ,  semblaient  se  dégingander,  et  le  sien  ,  qu'il  croyait  être 
le  plus  robuste,  était,  en  réalité,  le  plus  dégingandé  des  (rois. 
L'armée  des  princes  ,  campée  dans  le  faubourg  Saint-Victor,  se 
réduisit  insensiblement  à  rien.  Le  grand  Condé,  Monsieur  et  la 
princesse  sa  fîlle  quittèrent  Paris;  les  habiles  temporisations 
du  Mazarin  firent  ouvrir  les  portes  au  roi. 

Un  matin,  Anne  d'Autriche ,  installée  au  Palais-Royal ,  rece- 
vait de  toutes  parts  les  soumissions.  Le  repentir  amenait  une 
foule  innombrable.  La  reine  pardonnait  à  cœur  ouvert.  On  ne 
voyait  que  de  vieux  ennemis  s'embrassant  et  s'invitant  à  souper 
pour  noyer  enfin  leurs  discordes  dans  les  verres.  Jerzay  passa 
au  milieu  de  cette  procession. 

—  Mon  cher  enfant ,  lui  dit  la  reine  ,  il  vous  faut  une  grâce 
parliculière  outre  l'amnistie  générale.  J'oublie  les  torts  envers 
ma  personne  plus  aisément  que  les  crimes  envers  le  roi  mon 
fils.  Un  ancien  amoureux  n'est  point  fait  pour  nous  effrayer. 
Rentrez  auprès  de  nous,  mais  à  une  grande  et  terrible  condi- 
tion :  celle  de  vous  marier. 

—  S'il  dépendait  de  moi,  je  le  serais  depuis  longtemps. 
J'aime  une  demoiselle  qui  me  reproche  avec  raison  ma  légèreté 
de  léte,  et  cependant  je  mourrai  de  chagrin  si  elle  continue  à 
me  tenir  rigueur. 

—  Oh  !  que  voilà  mon  amant  bien  guéri  ! 

La  file  des  âmes  repentantes  interrompit  la  reine,  elcnlralna 
Jerzay. 

5  21 


242  KEVUK  DE  PARIS. 

—  Qu'a  donc  noire  bonne  maîtrisse?  disait  un  des  péni- 
fenls;  je  ne  l'ai  jamais  vue  si  affabie.  La  clémence  seiait-elle  la 
seule  cause  de  ses  regards  si  brillants  de  contentement? 

—  Ajoutez-y  le  plaisir  de  la  vengeance ,  lui  répondit-on. 
Pondant  que  nous  baisons  la  main  de  Sa  Majesté ,  le  cardinal  de 
Relz  est  dans  la  salle  des  gardes,  arrêté  par  Villequier.  Une 
compagnie  des  gendarmes  vient  de  partir  pour  ramasser  ,  à 
l'archevêché ,  le  dernier  noyau  de  la  fronderie. 

—  Ceci  explique  les  doux  yeux  de  cette  bonne  maîtresse. 

Au  bout  d'une  heure,  la  foule  étant  diminuée,  l'exécuteur 
Comminges  vint  parler  à  l'oreille  d'Anne  d'Autriche. 

—  Une  jeune  fille,  Comminges?  dit  la  reine.  Il  ne  fallait 
point  l'arrêter. 

—  Elle  n'a  pas  voulu  quitter  son  père. 

—  Mais  elle  sera  fort  mal  sous  les  verroux.  Nous  n'avons 
point  le  projet  de  coucher  messieurs  les  frondeurs  sur  le  duvet, 
ni  de  les  nourrir  d'ortolans. 

—  Si  Votre  Majesté  lui  parlait?  Elle  semble  aimable  et  inté- 
ressante. 

—  Ce  père  était  sans  doute  un  des  plus  obstinés  factieux? 

—  Je  le  crains  pour  la  pauvre  demoiselle.  Il  faisait  partie  des 
quatre-vingts  gentilshommes  du  Vexin. 

—  Dites  à  celle  jeune  fille  que  je  la  verrai  lout  ù  l'heure. 
Vous  la  mettrez  sur  mon  passage  ,  et,  tandis  que, je  lui  parle- 
rai, on  emmènera  son  père  au  bois  de  Vincennes. 

Le  lecteur  a  deviné  qui  était  cette  jeune  fille.  Au  passage  de 
la  reine,  Cécile  tout  éplorée  se  jeta  aux  pieds  de  la  superbe 
Anne  d'Autriche  : 

—  Ah  !  madame  ,  disait-elle ,  ce  n'est  pas  même  la  grâce  de 
mon  père  (lue  je  viens  implorer,  quoique  vous  pardonniez  à  tant 
d'autres;  je  vous  demande  comme  une  faveur  de  partager  sa 
prison. 

—  Je  ne  puis  le  souffrir,  mademoiselle;  mes  ennemis  m'ac- 
cuseraient de  cruauté  si  je  mettais  les  filles  de  votre  âge  dans 
un  donjon. 

—  Qu'importe  ce  qu'ils  diront  ?  soyez  généreuse  en  dépit  des 
méchants.  Hélas!  madame,  j'ai  entendu  raconter  dans  mon 
enfance  que  vous  aimiez  bien  le  roi  d'Espagne  votre  père ,  et 
que  le  cardinal  de  Richelieu  vous  avait  persécutée  pour  cela. 


REVUE  DE  PARIS.  243 

Souvenez-vous  de  vos  chagrins  et  d'une  tendresse  si  belle,  afin 
d'avoir  compassion  de  mon  désespoir. 

Anne  d'Autriclie  fronçait  !e  sourcil  d'un  air  qui  ne  présageait 
rien  de  bon.  Heureusement  Jerzay,  qui  «e  trouvait  présent,  lui 
ferma  le  chemin  en  posant  aussi  le  genou  en  terre. 

—  Voire  Majesté,  dit-il ,  m'a  commandé  de  me  marier.  Com- 
ment pourrai-je  lui  obéir  si  elle  enferme  au  donjon  de  Vincennes 
et  mon  beau-père  et  la  personne  que  j'aime? 

—  C'est  là  votre  maîtresse,  Jerzay?  répondit  la  reine  avec  un 
rire  mêlé  d'aigreur.  Je  ne  m'étonne  plus  que  votre  ancienne 
folie  vous  soit  passée.  La  demoiselle  est  bien  plus  jeune  et  plus 
belle  que  nous.  Ma  mie  ,  vous  aimez  donc  ce  gentilhomme? 

—  Je  n'ai  plus  d'autre  sentiment  que  ma  douleur,  madame. 

—  Elle  ne  paraît  point  vous  aimer,  Jerzay. 

—  Un  mot  de  votre  auguste  bouche  pourrait  lui  ôter  sa  dou- 
leur et  lui  rendre  son  amitié  pour  moi. 

—  Eh  bien  ,  ma  raie  ,  épousez  M.  de  Jerzay,  et  je  vous  don- 
nerai votre  père  pour  mon  cadeau  de  noces. 

—  Qu'en  pensez-vous  ,  Cécile  ?  demanda  notre  héros. 

—  Ah  !  s'écria  la  reine  ,  voici  un  regard  qui  en  dit  assez. 
Vous  êtes  aimé ,  monsieur.  J'ajouterai  au  don  de  ce  père  fron- 
deur un  emploi  dans  ma  maison  pour  cette  petite  fille  quand 
vous  l'aurez  faite  marquise.  Je  signerai  au  contrat  afin  démon- 
trer que  je  ne  suis  point  jalouse,  pour  une  maîtresse  abandon- 
née, car  votre  mari  a  fait  le  galant  auprès  de  nous,  ma  belle. 

—  Je  le  sais  ,  madame  ,  et  j'en  ai  beaucoup  pleuré. 

—  Riez  donc  maintenant,  et  félicitez-vous  d'être  plus  jeune 
que  nous  de  quelque  vingt  ans. 

La  reine  aurait  pu  dire  trente  ,  mais  on  ne  redressa  pas  son 
erreur.  Jerzay  lui  baisa  la  main  par  reconnaissance,  et  le  car- 
dinal ,  qui  descendait  l'escalier,  s'écria  de  loin  : 

—  Savez-vous,  madame,  pourquoi  vous  pardonnez  plus  vo- 
lontiers à  M.  de  Jerzay  qu'à  tous  les  autres?  C'est  que  ce  gentil- 
homme, tout  chargé  de  fautes  qu'il  est ,  vous  charme  encore 
par  un  agréable  semblant. 

—  Que  parlez-vous  de  semblant?  demanda  Sa  Majesté. 

—  Nous  disons  eu  italien  ,  semblante ,  visage,  ou  semblant, 
selon  l'occasion.  Je  me  suis  trompé  entre  les  deux  sens. 

—  Gageons  que  vous  u'juiiez  point  confondu  ,  si  je  vous 


244  REVUE  DE  PARIS. 

avais  annoncé  d'abord  le  mariage  de  Jerzay  avec  celle  jolie  fille. 

—  Il  se  marie?  c'est  fort  louable  ;  on  lui  fera  du  bien. 

—  N'y  comptez  pas ,  Jerzay  ;  monsieur  le  cardinal  est  plus 
avaricieux  qu'il  ne  le  croit  lui-même. 

Le  roi  avait  atteint  sa  majorité  pendant  la  guerre,  et  sa 
maison  était  formée.  Celle  du  petit  Monsieur  restait  encore.  On 
y  trouva  pour  notre  héros  une  compagnie  des  gardes.  Après 
toutes  les  infortunes  et  les  erreurs  qu'on  vient  de  lire  ,  Jerzay 
épousa  Cécile  ,  et  fut  aussi  fidèle  mari  qu'il  avait  paru  amant 
léger.  Hormis  le  temps  qu'il  donnait  à  sa  charge ,  il  ne  bougeait 
de  son  ménage  ,  et  ne  fit  plus  parler  de  lui  que  par  les  mères  et 
les  bonnes  gens  qui  le  citaient  comme  le  modèle  des  époux. 

Les  mémoires  ont  dit  cent  fois  ce  qui  est  advenu  des  autres 
personnages  de  celte  histoire.  Le  coadjuteur  et  Mademoiselle 
l'ont  écrit  eux-mêmes.  M.  le  Prince ,  trop  fier  ou  trop  défiant 
pour  vouloir  entrer  dans  l'amnistie  ,  retourna  en  province.  J'ai 
lu ,  je  ne  sais  où ,  qu'une  M™"=  de  la  Guetle ,  femme  vaillante  de 
ce  temps-là  ,  s'était  vantée  d'avoir  amené  la  paix  de  Bordeaux 
en  prêchant  ce  grand  capitaine  sur  les  horreurs  de  la  guerre 
civile.  La  désertion  des  troupes  en  fut  la  véritable  cause.  M.  le 
Prince,  abandonné  de  ses  soldais,  se  réfugia  en  Flandre  et 
servit  sous  les  drapeaux  espagnols.  Il  en  eut  honte  un  beau  jour 
et  revint  aux  pieds  du  roi ,  son  cousin  ,  qui  lui  pardonna  de  la 
meilleure  grâce  du  monde. 

Si  Jerzay  eut  beaucoup  d'enfants,  nous  n'en  savons  rien. 
Passé  le  jour  de  son  mariage,  on  ne  trouve  plus  son  nom  en 
aucun  endroit  ;  mais  à  coup  sûr  il  fut  heureux,  vécut  honnête- 
ment et  mourut  en  chrétien. 


Paul  de  Musset. 


LE  SPÉRONARE. 


UM  REQVXN. 

Nous  avions  vu  à  Syracuse  (1)  tout  ce  que  Syracuse  pouvait 
nous  offrir  de  curieux;  il  ne  nous  restait  plus  qu'à  y  faire  la 
provision  de  vin  obligée  ;  nous  consacrâmes  toute  la  soirée  à 
cette  importante  acquisition  ;  le  même  soir,  nous  fîmes  porter 
nos  barriques  au  Spéronare  ,  où  nous  les  suivîmes  immédiate- 
ment, après  avoir  embrassé  noire  savant  et  aimable  cicérone, 
qui,  en  nous  quittant,  nous  donna  des  lettres  pour  Palerme. 

Nous  trouvâmes  comme  toujours  l'équipage  joyeux  ,  dispos 
et  prêt  au  départ;  il  n'y  avait  pas  jusqu'à  notre  cuisinier  qui 
n'eût  profité  de  ces  deux  jours  de  repos  pour  se  remettre;  il 
nous  attendait  sur  le  pont,  prêt  à  nous  faire  à  souper,  car  le 
pauvre  diable  ,  il  faut  le  dire  ,  était  plein  de  bonne  volonté  ,  et, 
dès  qu'il  pouvait  se  tenir  sur  ses  jambes,  il  en  profitait  pour 
courir  à  ses  casseroles.  Malheureusement ,  nous  avions  dîné 
avec  Gai'gallo,  ce  qui  ne  nous  laissait  aucune  possibilité  de 
profiter  de  sa  bonne  disposition  à  notre  égard.  A  notre  refus, 
il  se  rabattit  sur  Milord  ,  qui  était  toujours  prêt ,  et  qui  avala  à 
lui  seul ,  avec  adjonction  convenable  de  pain  et  de  pommes  de 
terre,  le  macaroni  destiné  à  Jadin  et  à  moi,  circonstance  qui, 

(1)  Voyez  dans  les  tomes  X  ,  XI  et  XII ,  1811 ,  rarticlc  ilc  la  pre- 
mière série  du  Soçronarc  iiililnlc  Sijrac  use, 

ai. 


246  REVUE  DE  PARIS. 

j'en  suis  certain  ,  a  laissé  dans  sa  mémoire  un  bon  souvenir  de 
la  façon  dont  on  mange  à  Syracuse. 

Nous  avions  laissé  le  capitaine  un  peu  souffrant  d'un  rhu- 
matisme dans  les  reins  ;  bon  gré,  mal  gré,  il  m'avait  fallu  faire 
le  médecin,  et  j'avais  ordonné  des  frictions  avec  de  l'eau-de- 
vie  camphrée.  Le  capitaine  avait  déjà  usé  du  remède;  soit  ima- 
gination ,  soit  réalité  ,  il  prétendait  se  trouver  mieux  à  notre 
retour,  et  se  promettait  de  suivre  l'ordonnance. 

Le  temps  était  magnifique.  Je  l'ai  déjà  dit,  rien  n'est  beau, 
rien  n'est  poétique  comme  une  nuit  sur  les  côtes  de  Sicile, 
entre  ce  ciel  et  cette  mer  qui  semblent  deux  nappes  d'azur  bro- 
dées d'or;  aussi  reslàmes-nous  sur  le  pont  assez  tard  à  jouer  à 
je  ne  sais  quel  jeu  inventé  par  l'équipage ,  et  dans  lequel  le 
perdant  était  forcé  de  boire  un  verre  de  vin.  Il  va  sans  dire 
qu'en  deux  ou  trois  leçons  nous  étions  devenus  plus  forts  que 
nos  maîtres,  et  que  nos  matelots  perdaient  toujours  :  Pietro 
surtout  était  d'un  malheur  désespérant. 

Vers  minuit  nous  nous  retirâmes  dans  notre  cabine  ,  laissant 
le  pont  à  la  disposition  du  capitaine,qui  venait  d'y  dresser  une 
espèce  de  plate-forme  sur  laquelle  il  se  couchait  à  plat  ventre, 
afin  de  donner  plus  de  facilité  à  Giovanni  d'exécuter  la  prescrip- 
tion que  je  lui  avais  faite  à  l'endroit  des  rhumatismes  de  son 
patron  ;  mais  à  peine  étions-nous  au  lit ,  que  nous  entendîmes 
jeter  un  cri  perçant.  Nous  nous  précipitâmes,  Jadin  et  moi, 
vers  la  porte  ,  nous  y  arrivâmes  à  temps  pour  voir  le  pont  cou- 
vert de  flammes  et  du  milieu  de  ces  flammes  se  dégager  une 
espèce  de  diable  tout  en  feu  ,  qui ,  d'un  bond ,  s'élança  par 
dessus  le  bastingage,  et  alla  senloncer  dans  la  mer,  tandis  que 
sou  compagnon ,  dont  le  bras  seul  brûlait ,  courait  en  jetant 
des  hurlements  do  damné  et  en  appelant  au  secours.  Nous  de- 
meurâmes un  instant  sans  rien  comprendre  non  plus  que  l'équi- 
page à  toute  cette  aventure  ,  lorsque  la  tète  de  Nunzio  apparut 
tout  à  coup  au-dessus  de  la  cabine ,  et  que  cet  ordre  se  fit  en- 
tendre : 

—  A  bas  la  voile,  et  attendons  le  capitaine,  qui  est  à  la  mer. 

L'ordre  fui  exécuté  sur-le-champ  et  avec  celte  ponctualité 
passive  qui  forme  le  caractère  particulier  de  l'obéissance  des 
matelots.  La  voile  glissa  le  long  du  mât  et  s'abattit  sur  le  pont, 
presque  aussliùt  le  petit  bâtiment  s'arrëla  comme  un  oiseau 


REVUE  DE  PARIS.  247 

dont  on  briserait  l'aile,  et  l'on  entendit  la  voix  du  capitaine  , 
qui  demandait  une  corde  ;  un  instant  après,  grâce  à  l'objet 
demandé  ,  le  capitaine  était  remonté  à  bord. 

Alors  tout  s'expliqua. 

Pour  plus  d'efficacité,  Giovanni  avait  fait  tiédir  l'eau-de-vie 
camphrée  ,  et,  armé  d'un  gant  de  flanelle  ,  il  en  frottait  les 
reins  du  capitaine  ,  lorsque  ,  dans  le  voyage  qu'elle  faisait  du 
plat  où  était  le  liquide  à  ré|)lne  dorsale  du  patron,  sa  main  avait 
pris  feu  à  la  lampe  qui  éclairait  l'opération  ;  le  feu  s'était  com- 
muniqué Immédiatement  de  la  main  de  l'opérateur  à  la  nuque 
du  patient ,  et  de  la  nuque  du  patient  à  toutes  les  parties  du 
corps  humectées  par  le  spécifique.  Le  capitaine  s'était  senti 
tout  à  coup  brûlé  des  mêmes  feux  qu'Hercule  ;  pour  les  étein- 
dre, il  avait  couru  au  plus  près  ,  et  s'était  élancé  dans  la  mer. 
C'était  lui  qui  avait  poussé  le  cri  que  nous  avions  entendu  , 
c'était  lui  que  nous  avions  vu  passer  comme  un  météore. Quant 
à  son  compagnon  d'Infortune,  c'était  le  pauvre  Giovanni,  dont 
le  bras,  emprisonné  dans  son  gant  de  flanelle  ,  brûlait  depuis 
le  bout  des  ongles  jusqu'au  coude ,  et  qui ,  n'ayant  aucun  motif 
de  faire  le  Mucius  Scevola ,  courait  sur  le  pont  en  criant  comme 
un  possédé. 

Visite  faite  des  parties  lésées  ,  il  fut  reconnu  que  le  capitaine 
avait  le  dos  rissolé  et  que  Giovanni  avait  la  main  à  moitié 
culte.  On  gratta  à  l'instant  même  toutes  les  carottes  qui  se 
trouvaient  à  bord  ,  et  de  leurs  raclures  on  lit  une  compresse 
circulaire  pour  la  main  de  Giovanni  et  un  cataplasme  de  trois 
pieds  de  long  pour  les  reins  du  capitaine;  puis  le  capitaine 
se  coucha  sur  le  ventre,  Giovanni  sur  le  côté,  l'équipage 
comme  il  put ,  nous  comme  nous  voulûmes,  et  tout  rentra  dans 
l'ordre. 

Nous  nous  réveillâmes  comme  nous  doublions  le  promon- 
toire de  Passero  ,  l'ancien  cap  Pachinum,  l'angle  le  plus  aigu 
de  l'antique  Trinacrle.  C'était  la  première  fols  que  je  trouvais 
Virgile  en  faute.  Ses  allas  cautes  projectaque  saxa  Pachini 
s'étaient  affaissées  pour  offrir  à  la  vue  une  côte  basse  et  qui 
s'enfonce  presque  Insensiblement  dans  la  mer.  Depuis  le  jour 
où  l'auteur  de  l'Enéide  écrivait  son  troisième  chant ,  l'Etna  ,  il 
est  vrai ,  a  si  souvent  fait  des  siennes  ,  que  le  nivellement  qui 


248  REVUE  DE  PARIS. 

donne  un  démenti  à  l'harmonieux  hexamètre  de  Virgile  pour- 
rait bien  être  son  ouvrage ,  cette  supposition  soit  faite  sans 
l'offenser  :  on  ne  prête  qu'aux  riches. 

Le  vent  était  tout  à  fait  tombé,  et  nous  ne  marchions  qu'à 
la  rame ,  longeant  les  côtes  à  un  quart  de  lieue  de  dislance ,  ce 
qui  nous  permettait  d'en  suivre  des  yeux  tous  les  accidents, 
d'en  parcourir  du  regard  toutes  les  sinuosités.  De  temps  en 
temps  nous  étions  distraits  de  notre  contemplation  par  quelque 
goéland  qui  passait  à  portée  et  à  qui  nous  envoyions  un  coup 
de  fusil ,  ou  par  quelque  dorade  qui  montait  à  la  surface  de 
l'eau  ,  et  à  laquelle  nous  lancions  le  harpon.  La  mer  était  si 
belle  et  si  transparente  ,  que  l'œil  pouvait  plonger  à  une  pro- 
fondeur presque  infinie.  De  temps  en  temps,  au  fond  de  cet 
abîme  d'azur  ,  brillait  tout  à  coup  un  clair  d'argent  ;  c'était 
quelque  poisson  qui  fouettait  l'eau  d'un  coup  de  queue  et  qui 
disparaissait  effrayé  par  notre  passage.  Un  seul ,  qui  paraissait 
de  la  grosseur  d'un  brochet  ordinaire,  nous  suivait  à  une  pro- 
fondeur incalculable,  presque  sans  mouvement,  et  bercé  par 
l'eau.  J'avais  les  yeux  fixés  sur  ce  poisson  depuis  plus  de  dix 
minutes  ,  lorsque  Jadin ,  voyant  ma  préoccupation ,  vint  me 
rejoindre,  en  s'informant  de  ce  qui  la  causait.  Je  lui  montrai 
mon  cétacé,  qu'il  eut  d'abord  quelque  peine  à  apercevoir,  mais 
qu'il  finit  par  distinguer  aussi  bien  que  moi.  Rienlôt  il  arriva 
ce  qui  arrive  à  Paris  lorsqu'on  s'arrête  sur  un  pont  et  qu'on  re- 
garde dans  la  rivière.  Pielro  ,  qui  passait  avec  une  demi-dou- 
zaine de  côtelettes  qui  devaient  faire  le  fonds  de  notre  déjeuner, 
s'approcha  de  nous  ,  et ,  suivant  la  direction  de  nos  regards , 
parvint  aussi  à  voir  l'objet  qui  les  attirait  j  mais,  à  notre  grand 
étonnement,  cette  vue  parut  lui  faire  une  impression  si  dés- 
agréable, que  nous  nous  hâtâmes  de  lui  demander  quel  était 
ce  poisson  qui  nous  suivait  si  obstinément.  Pietro  se  contenta 
de  hocher  la  tête  5  après  nous  avoir  répondu  :  C'est  un  mauvais 
poisson,  il  continua  son  chemin  vers  la  cuisine,  et  disparut 
dans  récoutille.  Comme  celte  réponse  élait  loin  de  nous  satis- 
faire ,  nous  appelâmes  le  capitaine ,  qui  venait  de  faire  son  ap- 
parition sur  le  pont ,  et ,  sans  prendre  le  temps  de  lui  demander 
comment  allait  son  rhuniatisme,  nous  renouvelâmes  notre 
question.  Il  regarda  un  inslant,  puis,  laissant  éclKi|»pcr  un 
geste  de  dégoût  -. 


REVUE  DE  PARIS.  249 

—  Ce  un  cane  viarino,  nous  dit-il ,  et  il  fit  un  mouvement 
pour  s'éloigner. 

—  Peste,  capitaine  !  dis-je  en  le  retenant;  vous  rae  paraissez 
bien  dégoûté.  Un  cane  niarino  ?  Mais  c'est  un  requin ,  n'est-ce 
pas  ? 

—  Non  pas  précisément ,  reprit  le  capitaine  ;  mais  c'est  uu 
poisson  de  la  même  espèce. 

—  Alors  ,  c'est  un  diminutif  de  requin ,  dit  Jadin. 

—  Il  n'est  pas  des  plus  gros  qui  se  puissent  voir,  répondit  le 
capitaine ,  mais  il  a  encore  de  six  à  sept  pieds  de  long. 

—  Farceur  de  capitaine  !  dit  Jadin. 

—  C'est  l'exacte  vérité. 

—  Dites  donc  ,  capitaine ,  est-ce  qu'il  n'y  aurait  pas  moyen 
de  le  pêcher  ?  demandai-je. 

Le  capitaine  secoua  la  tête. 

—  Nos  hommes  ne  voudront  pas ,  dit-il. 

—  Et  pourquoi  cela  ? 

—  C'est  un  mauvais  poisson. 

—  Raison  de  plus  pour  en  débarrasser  notre  route. 

—  Non  j  11  y  a  un  proverbe  sicilien  qui  dit  que  (out  bâtiment 
qui  prend  un  requin  à  la  mer  rendra  un  homme  à  la  mer. 

—  Mais  enfin  ,  ne  pourrait-on  le  voir  de  plus  près? 

—  Oh  !  cela  est  facile;  jetez-lui  quelque  chose,  et  il  viendra. 

—  Mais  quoi? 

—  Ce  que  vous  voudrez  ;  il  n'est  pas  fier.  Depuis  un  paquet 
de  chandelles  jusqu'à  une  côtelette  de  veau,  il  acceptera  tout. 

—  Jadin  ,  ne  perdez  pas  l'animal  de  vue  ;  je  reviens. 

Je  courus  à  la  cuisine  ,  et  malgré  les  cris  de  Giovanni ,  qui 
était  en  train  de  passer  nos  côtelettes  à  la  poêle,  je  pris  un 
poulet  qu'il  venait  de  plumer  et  de  trousser  à  l'avance  pour 
notre  dîner.  Au  moment  de  mettre  le  pied  sur  l'échelle  ,  j'en- 
tendis de  si  profonds  soupirs,  que  je  m'arrêtai  pour  regarder 
qui  les  poussait.  C'était  Cama  ,  que  le  mal  de  mer  avait  repris, 
et  qui ,  ayant  su  qu'un  requin  nous  suivait ,  se  figurait,  selon 
la  superstition  des  matelots  ,  qu'il  était  là  à  son  intention.  J'es- 
sayai de  le  rassurer;  mais,  voyant  que  je  perdais  mon  temps, 
je  revins  à  mon  squale. 

Il  était  toujours  à  la  même  place,  mais  le  capitaine  avait 
quitté  la  sienne  et  était  allé  causer  avec  le  pilote  ,  nous  laissant 


250  REVUE  DE  PARIS. 

le  champ  libre,  curieux  qu'il  était  d'assister  à  ce  qui  allait  se 
passer  entre  nous  et  le  requin.  Au  reste  ,  les  quatre  matelots 
qui  ramaient  avaient  quitté  leurs  avirons  ,  et,  appuyés  sur  le 
bastingage  ,  à  quelques  pas  de  nous  ,  ils  paraissaient  s'entre- 
tenir de  leur  côté  de  l'important  événement  qui  nous  arrivait. 

Le  requin  était  toujours  immobile  et  se  tenait  à  peu  près  à  la 
même  profondeur. 

J'attachai  une  pierre  de  notre  lest  au  cou  du  poulet,  et  je  le 
jetai  à  l'eau  dans  la  direction  du  requin. 

Le  poulet  s'enfonça  lentement,  et  était  déjà  parvenu  à  une 
vingtaine  de  pieds  de  profondeur  sans  que  celui  auquel  il  était 
destiné  eût  paru  s'en  inquiéter  le  moins  du  monde  .  lorsqu'il 
nous  sembla  néanmoins  voir  le  squale  grandir  visiblement.  En 
effet ,  à  mesure  que  le  poulet  descendait ,  il  montait  de  son 
côté  pour  venir  au  devant  de  lui.  Enlln ,  lorsqu'ils  ne  furent 
plus  qu'à  quelques  brasses  l'un  de  l'autre,  le  requin  se  retourna 
sur  le  dos  et  ouvrit  sa  gueule  ,  où  disparut  incontinent  le  pou- 
let. Quant  au  caillou  que  nous  avions  ajouté  pour  le  forcer  à 
descendre,  nous  ne  vîmes  pas  que  notre  convive  s'^n  inquiétât 
autrement;  bien  plus  ,  alléché  par  ce  prélude,  il  continua  de 
monter,  et  par  conséquent  de  grandir.  Enfin  ,  il  arriva  jusqu'à 
une  brasse  ou  une  brasse  et  demie  au-dessous  de  la  surface  de 
la  mer,  et  là  nous  fûmes  forcés  de  reconnaître  la  vérité  de  ce 
que  nous  avait  dit  le  capitaine  :  le  prétendu  brochet  avait  près 
de  sept  pieds  de  long. 

Alors ,  malgré  toutes  les  recommandations  du  capitaine , 
l'envie  nous  reprit  de  pêcher  le  requin.  Nous  appelâmes  Gio- 
vanni ,  qui  ,  croyant  que  nous  étions  impatients  de  notre  dé- 
jeuner,  apparut  au  haut  de  l'échelle  les  côtelettes  à  la  main. 
Nous  lui  expliquâmes  qu'il  s'agissait  de  tout  autre  chose ,  et  lui 
montrâmes  le  requin  en  le  priant  d'aller  chercher  son  harpon, 
et  en  lui  promettant  un  louis  de  bonne  main  s'il  parvenait  à  le 
prendie  ;  mais  Giovanni  se  contenta  de  secouer  la  tète,  et, 
posant  nos  côtelettes  sur  une  chaise,  il  s'en  alla  en  disant  :  — 
Oh  !  excellence  ,  c'est  un  mauvais  poisson. 

Je  connaissais  déjà  trop  mes  Siciliens  pour  espérer  parvenir 
à  vaincre  une  répugnance  si  universellement  manifestée  ;  aussi , 
ne  me  fiant  pas  à  notre  adresse  à  lancer  le  harpon  ,  n'ayant 
point  à  bord  de  homeçnn  de  laiilc  à  pêt  hcr  un  pareil  monstre. 


IW.WE  i»E   PARIS.  251 

je  résolus  de  recourir  ù  nos  fusils.  En  conséquence  ,  je  laissai 
Jadin  en  observation,  Pinvitant ,  si  le  requin  faisait  mine  de 
s'en  aller,  à  l'entretenir  avec  les  côtelettes,  près  desquelles 
Milord  était  allé  s'asseoir,  tout  en  les  regardant  de  côté  avec 
un  air  de  concupiscence  impossible  à  décrire ,  et  je  courus  à  la 
cabine  pour  changer  la  charge  de  mon  fusil  ;  j'y  glissai  des 
cartouches  à  deux  balles  par  chaque  canon  ;  quant  à  la  cara- 
bine ,  elle  était  déjà  chargée  à  lingots,  puis  je  revins  sur  le 
pont. 

Tout  était  dans  le  même  état  :  Milord  gardant  les  côtelettes, 
Jadin  gardant  le  requin,  et  le  requin  ayant  l'air  de  nous  garder. 

Je  remis  la  carabine  à  Jadin  ,  et  je  conservai  le  fusil  ;  puis 
nous  appelâmes  Pietro  pour  qu'il  jetât  une  côtelette  au  requin, 
afin  que  nous  profitassions  du  moment  oîi  l'animal  la  viendrait 
chercher  à  la  surface  de  l'eau  ,  pour  tirer  sur  lui;  mais  Pietro 
nous  répondit  que  c'était  offenser  Dieu  que  de  nourrir  des 
chiens  de  mer  avec  des  côtelettes  de  veau  ,  quand  nous  n'en 
donnions  que  les  os  à  ce  pauvre  Melord.  Comme  cette  réponse 
équivalait  à  un  refus  ,  nous  résolûmes  de  faire  la  chose  nous- 
mêmes.  Je  transportai  le  plat  de  la  chaise  sur  le  bastingage  ; 
nous  convînmes  de  jeter  une  première  côtelette  d'essai,  et  de 
ne  faire  feu  qu'à  la  seconde  ,  afin  que  le  poisson,  parfaitement 
amorcé,  se  livrât  à  nous  sans  défiance  ,  et  nous  commençâmes 
la  représentation. 

Tout  se  passa  comme  nous  l'avions  prévu.  A  peine  la  côte- 
lette fut-elle  à  l'eau  ,  que  le  reijuin  s'avança  vers  elle  d'un  seul 
mouvement  de  sa  queue  ,  et ,  renouvelant  la  manœuvre  qui  lui 
avait  si  bien  réussi  à  l'endroit  du  poulet,  tourna  son  ventre 
argenté,  ouvrit  sa  large  gueule  meublée  de  deux  rangées  de 
dents,  puis  absorba  la  côtelette  avec  une  gloutonnerie  qui 
prouvait  que,  s'il  avait  l'habitude  de  la  viande  crue,  quand 
l'occasion  s'en  présentait,  il  ne  méprisait  pas  non  plus  la  viande 
cuite. 

L'équipage  nous  avait  regardé  faire  avec  un  sentiment  de 
peine,  visiblement  partagé  par  Milord  ,  qui  avait  suivi  le  plat 
de  la  chaise  au  bastingage  ,  et  qui  se  tenait  debout  sur  le  banc, 
regardant  par-dessus  le  bord;  mais  nous  étions  trop  avancés 
pour  reculer,  et,  malgré  la  désapprobation  générale  que  le 
respect  qu'on  nous  portait  empêchait  seul  de  manifester  haute- 


252  REVUE  DE  PARIS. 

ment,  je  piis  une  seconde  côlelelte;  mesurant  ia  distance , 
pour  avoir  le  lequin  à  dix  pas  et  en  plein  travers ,  je  la  jetai  à 
la  raer,  reportant  du  même  coup  la  main  à  la  crosse  de  mon 
fusil  pour  être  prêt  à  tirer. 

Mais  à  peine  avais-je  accompli  ce  mouvement,  que  Pietro 
jeta  un  cri ,  et  que  nous  entendîmes  le  bruit  d'un  corps  pesant 
qui  tombait  à  la  raer.  C'était  Milord  ,  qui  n'avait  pas  cru  que 
son  respect  pour  les  côtelettes  devait  s'étendre  au-delà  du  plat, 
et  qui ,  voyant  que  nous  en  faisions  largesse  à  un  individu  qui , 
dans  sa  conviction ,  n'y  avait  pas  plus  de  droit  que  lui,  s'était 
jeté  par  dessus  le  bord  pour  aller  disputer  sa  proie  au  requin. 

La  scène  changeait  de  face;  le  squale  ,  immobile  ,  paraissait 
hésiter  entre  la  côtelette  et  Milord  ;  pendant  ce  temps ,  Pietro, 
Philippe  et  Giovanni  avaient  sauté  sur  les  avirons  ,  et  battaient 
l'eau  pour  effrayer  le  requin  5  d'abord  nous  crûmes  qu'ils 
avaient  réussi ,  car  le  squale  plongea  de  quelques  pieds;  mais, 
passant  à  trois  ou  quatre  brasses  au-dessous  de  Milord,  qui, 
sans  inquiéter  de  Unie  moinsdu  monde, continuait  de  nager  en 
soufflant  vers  sa  côlelelte,  qu'il  ne  perdait  pas  de  vue,  il  reparut 
derrière  lui ,  remonta  presque  à  fleur  d'eau  ,  et  d'un  seul  mou- 
vement s'élança  ,  en  se  retournant  sur  le  dos  ,  vers  celui  qu'il 
regardait  déjà  comme  sa  proie.  En  même  temps  nos  deux  coups 
de  fusil  partirent  ;  le  requin  battit  la  mer  d'un  violent  coup  de 
queue  ,  faisant  jaillir  l'écume  jusqu'à  nous  ,  et,  sans  doute  dan- 
gereusement blessé ,  s'enfonça  dans  la  mer,  puis  disparut ,  lais- 
sant la  surface  de  l'eau,  jusque-là  du  plus  bel  azur,  troublée 
par  une  légère  teinte  sanglante. 

Quand  à  Milord  ,  sans  faire  attention  à  ce  qui  se  passait  der- 
rière lui ,  il  avait  happé  sa  côtelette,  qu'il  broyait  triomphale- 
ment ,  tout  en  revenant  vers  le  spéronare ,  tandis  qu'avec  le 
coup  qui  me  restait  à  tirer,  je  me  tenais  prêt  à  saluer  le  requin, 
s'il  avait  l'audace  de  se  montrer  de  nouveau  ;  mais  le  requin 
en  avait  assez,  à  ce  qu'il  parait,  et  nous  ne  le  revîmes  ni  de 
près  ,  ni  de  loin. 

Là  s'élevait  une  grave  difiîculté  pour  Milord  :  il  était  plus 
facile  pour  lui  de  sauter  à  la  mer  que  de  remonter  sur  le  bâti- 
ment ;  mais,  comme  on  le  sait,  Milord  avait  un  ami  dévoué 
dans  Pietro  ;  en  un  instant ,  la  chaloupe  fut  à  la  mer,  et  Milord 
dans  la  chaloupe.  Ce  fui  là  qu'il  acheta ,  avec  son  flegme  tout 


REVUE  DE  PARIS.  253 

Iiriiannique ,  de  broyer  les  derniers  os  de  la  côtelelle  qui  avait 
failli  lui  coûter  si  cher. 

Son  retour  à  bord  fut  une  véritable  ovation  :  Jadin  avait 
bien  quelque  envie  de  l'assommer,  afin  de  lui  ôter  à  l'avenir  le 
goût  de  la  course  aux  côtelettes  ,  mais  j'obtins  que  rien  ne  trou- 
blerait les  joies  de  son  triomphe ,  qu'il  supporta,  au  reste, 
avec  sa  modestie  ordinaire. 

Toute  la  journée  se  passa  à  commenter  l'événement  de  la 
matinée.  Vers  les  trois  heures  ,  nous  nous  trouvâmes  au  milieu 
d'unedemi-douzaine  de  petites  îles, ou  plutôt  de  grands écueils, 
qu'on  appelle  les  Formiche.  L'équipage  nous  proposait  de  des- 
cendre sur  un  de  ces  rochers  pour  dîner,  mais  j'avais  déjà  jeté 
mon  dévolu  sur  une  jolie  petite  île  que  j'apercevais  à  trois 
railles  à  peu  près  de  nous  ,  et  sur  laquelle  je  donnai  l'ordre  de 
nous  diriîjer  ;  elle  était  indiquée  sur  ma  carte  sous  le  nom  de 
l'île  de  Porri. 

C'était  le  jour  des  répugnances  :  à  peine  avais-je  donné  cet 
ordre,  qu'il  s'établit  une  longue  conférence  entre  Kunzio,  le 
capitaine  et  Vicenzo,  puis  le  capitaine  vint  nous  dire  qu'on 
gouvernerait,  si  je  continuais  de  l'exiger,  vers  le  point  que  je 
désignais,  mais  qu'il  devait  d'abord  nous  prévenir  que  ,  trois 
ou  quatre  mois  auparavant,  ils  avaient  trouvé  sur  cette  île  le 
cadavre  d'un  matelot  que  la  mer  y  avait  jeté.  Je  lui  demandai 
alors  ce  qu'était  devenu  le  cadavre  ,•  il  me  répondit  que  lui  et 
ses  hommes  lui  avaient  creusé  une  fosse ,  et  l'avaient  enterré 
proprement,  comme  il  convenait  à  l'égard  d'un  chrétien,  après 
quoi  ils  avaient  jeté  sur  sa  tombe  toutes  les  pierres  qu'ils 
avaient  trouvées  dans  l'île ,  ce  qui  formait  la  petite  élévation 
que  nous  pouvions  voir  au  centre  ;  en  outre,  de  retour  au  vil- 
lage délia  Pace ,  ils  lui  avaient  fait  dire  une  messe.  Comme  le 
cadavre  n'avait  rien  à  réclamer  de  plus  ,  je  maintins  l'ordre 
donné  ,  et,  l'appétit  commençant  à  se  faire  sentir,  j'invitai  nos 
hommes  à  prendre  leurs  avirons;  un  instant  après,  six  rameurs 
étaient  à  leur  poste  ,  et  nous  avancions  presque  aussi  rapide- 
ment qu'à  la  voile. 

Pendant  ce  temps ,  Nunzio  leva  la  télé  au-dessus  de  la  ca- 
bine ;  c'était  ordinairement  le  signe  qu'il  avait  quelque  chose  à 
nous  dire.  Nous  nous  approchâmes,  et  il  nous  raconta  qu'avant 
la  prise  d'Alger,  cette  petite  île  était  un  repaire  de  pirates  qui 
3  22 


2Ô4  REVUE  DE   PARIS. 

s'y  (cnaient  à  l'affût,  et  qui  de  là  fondaient  comme  des  oiseaux 
de  proie  sur  tout  ce  qui  passait  à  leur  poriée.  Un  jour  que 
Nunzio  s'amusait  à  pêcher,  il  avait  vu  une  troupe  de  ces  bar- 
iiaresques  enlever  un  petit  yacht  qui  appartenait  au  prince  de 
Paterne  ,  et  dans  lequel  le  prince  était  lui-même. 

Cet  événement  avait  donné  lieu  à  un  fait  qui  peut  faire  juger 
du  caractère  des  grands  seigneurs  siciliens. 

Le  prince  de  Paterno  était  un  des  plus  riches  propriétaires 
de  la  Sicile  ;  les  barbaresques  ,  qui  savaient  à  qui  ils  avaient 
affaire ,  eurent  donc  pour  lui  les  plus  grands  égards,  et,  l'ayant 
conduit  à  Alger,  le  vendirent  au  dey  pour  une  somme  de 
100.000  piastres,  600,000  fr.,  c'était  pour  rien.  Aussi  le  dey  ne 
marchanda  aucunement,  sachant  d'avance  ce  qu'il  pouvait 
gagner  sur  la  marchandise  ,  paya  les  100,000  piastres,  et  se 
fit  amener  le  prince  de  Paterno  pour  traiter  avec  lui  de  puis- 
sance à  puissance. 

Mais,  au  premier  mol  que  le  dey  d'Alger  dit  au  prince  do 
Paterno  de  l'objet  pour  lequel  il  l'avait  fait  venir,  le  prince  lui 
répondit  qu'il  ne  se  mêlait  jamais  d'affaires  d'argent ,  et  que, 
si  le  dey  avait  quelque  chose  de  pareil  à  régler  avec  lui,  il 
n'avait  qu'à  s'en  entendre  avec  son  intendant. 

Le  dey  d'Alger  n'était  pas  fier,  il  renvoya  le  prince  de  Pa- 
terno, et  fit  venir  l'intendant.  La  discussion  fut  longue;  enfin, 
il  demeura  convenu  que  la  rançon  du  prince  et  de  toute  sa  suite 
serait  fixée  à  600,000  piastres,  c'est-à-dire  à  près  de  4  millions, 
payables  en  deux  payements  égaux  :  300,000  piastres  à  l'exj)!- 
ration  du  temps  voulu  pour  que  l'intendant  retournât  en  Sicile 
et  rapportât  cette  somme  ;  300,000  piastres  à  six  mois  de  date. 
Il  était  arrêté,  en  outre  .  que  ,  le  premier  payement  accompli, 
le  prince  et  toute  sa  suite  seraient  libres;  le  second  payement 
avait  pour  garant  la  parole  du  prince. 

Comme  on  le  voit ,  le  dey  d'Alger  avait  fait  une  assez  bonne 
spéculation  :  il  gagnait  3,500,000  francs  de  la  main  à  la  main. 

L'intendant  partit  et  revint  à  jour  fixe  avec  ses  500,000  pias- 
tres; de  son  côté,  le  dey  d'Alger,  fidèle  observateur  de  la  foi 
jurée,  eut  à  peine  touché  la  somme,  qu'il  déclara  au  prince 
qu'il  était  libre,  lui  rendit  son  yacht ,  et  pour  plus  de  sécurité 
lui  donna  un  laissez-passer. 

Le  prince  revint  heureusement  en  Sicile ,  à  la  grande  joie  de 


REVUE  DE  PARIS.  255 

ses  vassaux,  qui  l'aimaient  fort,  et  auxquels  il  douna  des  fêtes 
dans  lesquelles  il  dépensa  encore  1,500,000  francs  à  peu  près. 
Puis  il  donna  Tordre  à  son  inlendant  de  s'occuper  à  réunir  les 
300,000  piastres  qu'il  restait  devoir  au  dey  d'Alger. 

Les  300,000  piastres  étaient  réunies  et  allaient  être  achemi- 
nées à  leur  destination  ,  lorsque  le  prince  de  Paterno  reçut  un 
papier  marqué  qu'il  renvoya  ,  comme  d'habitude ,  à  son  inten- 
dant. C'était  une  opposition  que  le  roi  de  Naples  mettait  entre 
ses  mains  ,  et  un  ordre  de  verser  la  somme  destinée  au  dey 
d'Alger  dans  le  trésor  de  Sa  Majesté  Napolitaine. 

L'intendant  vint  annoncer  cette  nouvelle  au  prince  de  Pa- 
terno. Le  prince  de  Paterno  demanda  à  son  inlendant  ce  que 
cela  voulait  dire. 

Alors  l'intenuant  apprit  au  prince  que  le  roi  de  Naples,  ayant 
déclaré  ,  il  y  avait  quinze  jours,  la  guerre  à  la  régence  d'Alger, 
avait  jugé  qu'il  serait  d'une  mauvaise  politique  de  laisser  en- 
richir son  ennemi ,  et  compris  qu'il  serait  d'une  politique  excel- 
lente de  s'enrichir  lui-même.  De  là  l'ordre  donné  au  prince  de 
Palerno  de  verser  le  reste  de  sa  rançon  dans  les  coffres  de 
l'état. 

L'ordre  était  positif,  et  il  n'y  avait  pas  moyen  de  s'y  sous- 
traire. D'un  autre  côté,  le  prince  avait  donné  sa  parole  et  ne 
voulait  pas  y  manquer.  L'intendant,  interrogé,  répondit  que 
les  coffres  de  son  excellence  étaient  à  sec,  et  qu'il  fallait  at- 
tendre la  récolle  prochaine  pour  les  remplir. 

Le  prince  de  Paterno  ,  en  fidèle  sujet ,  commença  par  verser 
entre  les  mains  de  son  souverain  les  300,000  piastres  qu'il 
avait  réunies  j  puis  il  vendit  ses  diamants  et  sa  vaisselle  et  en 
réunit  300,000  autres,  que  le  dey  recul  à  heure  fixe. 

Quelques-uns  prétendirent  que  le  plus  corsaire  des  deux  mo- 
narques n'était  pas  celui  qui  demeurait  de  l'autre  côté  de  la 
Méditerranée. 

Quant  au  prince  de  Paterno,  il  ne  se  prononça  jamais  sur 
cette  délicate  apprécialion,  et,  toutes  les  l'ois  qu'on  lui  parla 
de  cette  aventure ,  il  répondit  qu'il  se  trouvait  heureux  et  ho- 
noré d'avoir  pu  rendre  service  à  son  souverain. 

Ce|)endant ,  tout  en  causant  avec  Nunzio,  nous  avancions 
vers  l'île.  Elle  pouvait  avoir  cent  cinquante  pas  de  tour,  était 
dénuée    d'arhres  ,   mais   toute  couverte  de    grandes   herbes. 


256  REVUE  DE  PARIS, 

Lorsque  nous  n'en  fûmes  plus  éloignés  que  de  deux  ou  trois  en- 
cablures, nous  jetâmes  l'ancre  ,  et  l'on  mit  la  chaloupe  à  la 
mer.  Alors  une  centaine  d'oiseaux  qui  la  couvraient  s'envolè- 
rent en  poussant  de  grands  cris.  J'envoyai  un  coup  de  fusil  au 
milieu  de  la  bande  :  deux  tombèrent. 

Nous  descendîmes  dans  la  barque,  qui  commença  par  nous 
mettre  à  terre ,  et  qui  retourna  à  bord  chercher  tout  ce  qui 
était  nécessaire  à  noi  re  cuisine.  Une  espèce  de  rocher  creusé,  et 
qui  avait  sans  doute  plus  d'une  fois  servi  à  cet  usage,  fut  érigé 
en  cheminée;  cinq  minutes  après,  il  présentait  un  brasier 
magnifique,  devant  lequel  tournait  une  broche  confortable- 
ment garnie. 

Pendant  ces  préparatifs ,  nous  ramassions  nos  oiseaux ,  et 
nous  visitions  notre  île.  Nos  oiseaux  étaient  de  l'espèce  des 
mouettes;  l'un  d'eux  n'avait  que  l'aile  cassée.  Pietro  lui  fit 
l'amputation  du  membre  mutilé,  puis  le  patient  fut  immédiate- 
ment transporté  à  bord ,  où  l'équipage  prélendit  qu'il  s'appri- 
voiserait à  merveille. 

La  barque  qui  le  conduisit  ramena  Cama.  Le  pauvre  diable, 
chaque  fois  (jue  le  bâtiment  s'arrêtait ,  reprenait  ses  forces  ,  et 
tant  bien  que  mal  se  redressait  sur  ses  jambes.  Il  avait  aperçu 
l'île,  et  comme  ce  n'était  enfreindre  (lu'à  moitié  la  défense  qui 
lui  était  faite  d'aller  ù  terre  ,  Pietro  avait  eu  pitié  de  lui ,  et 
nous  le  renvoyait  une  casserole  à  chaque  main. 

Pendant  ce  temps ,  nous  faisions  l'inventaire  de  notre  île. 
Les  pirates  qui  l'avaient  habitée  avaient  sans  doute  une  grande 
prédilection  pour  les  oignons  ,car  ces  hautes  herbes  que  nous 
avions  vues  de  loin  et  dans  lesquelles  nous  nous  frayions  à 
grand'peine  un  passage,  n'étaient  rien  autre  chose  que  des 
ciboules  montées  en  graines.  Aussi  à  peine  avions-nous  fait  cin- 
quante pas  dans  cette  espèce  de  potager,  que  nous  étions  tout  eu 
larmes.  Celait  acheter  trop  cher  une  investigation  qui  ne  pro- 
mettait rien  de  bien  neuf  pour  la  science.  Nous  revînmes  donc 
nous  asseoir  auprès  de  notre  feu  ,  devant  lequel  le  capitaine 
venait  de  faire  transporter  une  table  et  des  chaises.  Nous  pro- 
filâmes aussitôt  de  cette  attention  ,  Jadin  en  retouchant  des 
croquis  inachevés,  et  moi  en  écrivant  à  quelques  amis. 

A  part  ces  malheureux  oignons ,  j'ai  conservé  peu  de  sou- 
venirs aussi  pittoresques  que  celui  do  noire  dîner  dressé  près 


REVUE  DE  PARIS.  257 

de  ce  tombeau  d'un  pauvre  matelot  noyé  ,  dans  cette  petite  île, 
ancien  repaire  de  pirates  ,  au  milieu  de  tout  notre  équipage, 
joyeux,  chantant  et  empressé.  La  mer  était  magnifique,  et  l'air 
si  limpide ,  que  nous  apercevions ,  jusqu'à  deux  ou  trois  lieues 
dans  les  terres ,  les  moindres  détails  du  paysage;  aussi  de- 
meurâmes-nous à  table  jusqu'à  ce  qu'il  fut  nuit  tout  à  fait 
close. 

Vers  les  neuf  heures  du  soir,  une  jolie  brise  se  leva  ,  venant 
de  terre.  C'était  ce  que  nous  pouvions  désirer  de  mieux.  Comme 
la  côte  de  Sicile,  du  cap  Passero  à  Girgenti ,  ne  présente  rien 
de  bien  curieux,  j'avais  prévenu  le  capitaine  que  je  comptais, 
si  la  chose  était  possible  ,  toucher  à  l'île  de  Panthellérie,  l'an- 
cienne Cossyre.  Le  hasard  nous  servait  à  souhait;  aussi  le  ca- 
pitaine nous  invita  à  nous  hâter  de  remonter  à  bord.  Nous  ne 
perdîmes  d'autre  temps  à  nous  rendre  à  son  invitation  ,  que 
celui  qu'il  nous  fallait  pour  mettre  le  feu  aux  herbes  sèches  dont 
l'île  était  couverte.  Aussi  en  un  instant  fut-elle  tout  en  flammes. 

Ce  fut  éclairés  par  ce  phare  immense  que  nous  mîmes  à  la 
voile ,  en  saluant  de  deux  coups  de  fusil  le  tombeau  du  pauvre 
matelot  noyé. 

II. 

IL  SIGNOR  AUQA. 

Le  lendemain ,  quand  nous  nous  réveillâmes,  les  côles  de  Si- 
cile étaient  à  peine  visibles.  Comme  le  vent  avait  conlinuéd'ètre 
favorable,  nous  avions  fait  une  quinzaine  de  lieues  dans  notre 
nuit.  C'était  le  tiers  à  peu  près  de  la  dislance  que  nous  avions 
à  parcourir.  Si  le  temps  ne  changeait  pas,  il  y  avait  donc  pro- 
babilité que  nous  arriverions  avant  le  lendemain  matin  à  Pan- 
thellérie. 

Vers  les  trois  heures  de  l'après-midi,  au  moment  où  nous 
fumions,  couchés  sur  nos  lits,  dans  de  grandes  chibouques 
turques,  d'excellent  tabac  du  Sinaï  (jue  nous  avait  donné  Gar- 
gallo,  le  capitaine  nous  appela.  Comme  nous  savions  qu'il  ne 
nous  dérangeait  jamais  à  moins  de  cause  importante,  nous 
nous  levâmes  au^silùt  cl  allâmes  !c  joindre  sur  le  pont.  Alors  il 

22. 


258-  KEVUE  DE  PARIS. 

nous  fit  remarquer  à  une  demi-lieue  de  nous  ,  à  peu  près  vers 
notre  droite  et  à  l'avant,  un  jet  d'eau  qui ,  pareil  à  une  source 
jaillissante  ,  s'élevait  à  une  dizaine  de  pieds  au-dessus  de  la 
mer.  Nous  lui  demandâmes  la  cause  de  ce  phénomène.  C'était 
tout  ce  qui  restait  de  la  fameuse  île  Julia ,  dont  nous  avons 
raconté  la  fantastique  histoire.  Je  priai  le  capitaine  de  nous 
faire  passer  le  plus  près  possible  de  cette  espèce  de  trombe. 
Notre  désir  fut  aussitôt  transrais  à  Nunzio ,  qui  gouverna 
dessus, et  au  bout  d'un  quart  d'heure  nous  en  fûmes  à  cinquante 
pas. 

A  celte  distance,  l'air  était  imprégné  d'une  forte  odeur  de 
bitume,  et  la  mer  bouillonnait  sensiblement.  Je  fis  tirer  de 
IVau  dans  un  seau;  elle  était  tiède.  Je  priai  le  capitaine  d'a- 
vancer plus  près  du  centre  de  l'ébuliition,  et  nous  fîmes  encore 
nn«  vinj'jlaine  de  pas  vers  ce  point;  mais,  arrivé  là,  Nunzio 
parut  désirer  ne  pas  s'en  ai»proclier  davantage.  Comme  ses  dé- 
sirs en  général  avaient  force  de  loi,  nous  y  déférâmes  aussitôt; 
et,  laissant  l'ex-île  Julia  à  notre  droite,  nous  allâmes  nous  re- 
coucher sur  nos  lits  et  achever  nos  pipes  ,  tandis  que  le  bâti- 
ment, un  instant  détourné  de  sa  direction,  remettait  le  cap  sur 
Panlhellérie. 

Vers  les  sept  heures  du  soir,  nous  aperçûmes  une  terre  à 
l'avant.  Nos  matelots  nous  assurèrent  que  c'était  notre  île,  et 
nous  nous  couchâmes  dans  cette  confiance.  Ils  ne  nous  avaient 
pas  trompés.  Vers  les  trois  heures,  nous  fûmes  réveillés  par  le 
bruit  que  faisait  notre  ancre  en  allant  chercher  le  fond.  Je 
sortis  le  nez  de  la  cabine,  et  je  vis  que  nous  étions  dans  une 
espèce  de  porl. 

Le  malin,  ce  furent,  comme  d'habitude,  mille  difficultés  pour 
mettre  pied  à  terre.  Il  était  fort  question  du  choléra  ,  et  les 
Panlheliériotes  voyaient  des  cholériques  partout.  On  nous  prit 
nos  papiers  avec  des  pincettes,  on  les  passa  au  vinaigre,  on 
les  examina  avec  une  lunette  d'approche;  enfin  il  fut  reconnu 
que  nous  étions  dans  un  étal  de  sanlé  satisfaisant,  et  l'on  nous 
permit  de  mettre  pied  à  terre. 

Il  est  difficile  de  voir  rien  de  plus  pauvre  et  de  plus  misé- 
rable que  celle  espèce  de  bourgade  semée  au  bord  de  la  mer  et 
enviroiuiaiil  d'une  ciMulure  de  maisons  sales  et  décrépites  le 
pelit  port  où  nous  avions  Jelé  l'ancre.   Une  auberge  cù  l'on 


HEVUE  DE  PARIS.  259 

nous  conduisit  nous  repoussa  par  sa  malpropreté;  et ,  sur  la 
promesse  de  Pietro  ,  qui  s'engagea  à  nous  faire  faire  un  bon 
déjeuner  à  la  manière  des  gens  du  pays,  nous  passâmes  oulre, 
el  nous  nous  mîmes  en  clieniin  à  jeun. 

Les  principales  curiosilés  du  pays  sont  les  deux  grottes  que 
l'on  trouve  à  une  demi-lieue  à  peu  près  dans  la  montagne,  et 
dont  l'une,  appelée  le  Poêle,  est  si  chaude,  qu'à  peine  y  peut- 
on  rester  dix  minutes  sans  que  les  habits  soient  imprégnés  de 
vapeur.  L'autre,  qu'on  appelle  la  Glacière,  est  au  contraire  si 
froide  ,  qu'en  moins  d'une  demi-heure  une  carafe  d'eau  y  gèle 
compléleraent.  il  va  sans  dire  que  les  médecins  se  sont  empa- 
rés de  ces  deux  grottes  comme  d'une  double  bonne  fortune,  et 
y  tuent  annuellement,  les  uns  par  le  chaud  el  les  autres  par  le 
froid ,  un  certain  nombre  de  malades. 

En  sortant  du  Poêle,  nous  vîmes  Pietro  qui  était  en  train 
d'écorcher  un  chevreau  qu'il  venait  d'acheter  dix  francs.  Deux 
troncs  d'olivier  transformés  en  chenets  et  une  broche  en  lau- 
rier-rose devaient,  avec  l'aide  d'un  feu  cyclopéen  préparé  dans 
l'angle  d'un  rocher,  amener  l'animal  tout  entier  à  un  degré  de 
cuisson  satisfaisant.  Sur  une  pierre  plate  étaient  préparés  des 
raisins  secs,  des  figues  et  des  châtaignes,  dont,  à  défaut  de 
truffes,  on  devait  bourrer  le  rôti.  Cama,  qui  avait  voulu  dé- 
pecer le  chevreau  pour  en  faire  des  côtelettes,  des  gigots,  des 
éclanches  et  des  iilets,  avait  eu  le  dessous  ,  et  servait ,  tout  en 
déplorant  l'infériorité  de  sa  position  ,  d'aide  de  cuisine  à 
Pietro. 

Nous  nous  acheminâmes  vers  la  Glacière,  où  nous  entrâmes 
après  avoir,  sur  la  recommandation  de  notre  guide,  eu  le  soin 
de  nous  laisser  refroidir  à  point.  La  précaution  n'était  pas 
inutile,  la  température  y  étant  très-certainement  à  huit  ou  dix 
degrés  au-dessous  de  zéro.  J'en  sortis  bien  vite,  mais  je  donnai 
l'ordre  qu'on  y  laissât  notre  eau  et  notre  vin. 

Quelques  questions  que  nous  fîmes  à  notre  guide  sur  les 
causes  géologiques  qui  déterminaient  ce  double  phénomène 
restèrent  sans  réponse  ou  amenèrent  des  réi)onses  telles  que 
je  ne  pris  pas  même  la  peine  de  les  consigner  sur  mon 
aibum. 

En  sortant  de  la  Glacière,  notre  cicérone  nous  demanda  si 
notre  intention  n'élait  pas  de  monter  au  sommet  de  la  monta- 


260  REVUE  DE  PARIS. 

gne  la  plus  élevée  de  l'île  et  au  haut  de  laquelle  nous  apperce- 
vions  une  espèce  de  petite  église.  Nous  demandâmes  ce  qu'on 
voyait  du  haut  de  la  montagne;  on  nous  répondit  qu'on  voyait 
l'Afrique.  Cette  promesse,  jointe  à  la  certitude  que  le  déjeuner 
ne  serait  prêt  que  dans  deux  heures  au  moins,  nous  ayant  paru 
une  cause  déterminante ,  nous  répondîmes  affirmativement. 
Aussitôt ,  du  groupe  qui  nous  environnait  et  qui  nous  avait 
suivis  depuis  la  ville,  nous  regardant  avec  une  curiosité  demi- 
sauvage,  se  détacha  un  homme  d'une  trentaine  d'années,  qui, 
se  glissant  entre  les  rochers,  disparut  bientôt  derrière  un  ac- 
cident de  terrain.  Comme  celte  disparition  ,  qui  avait  suivi  im- 
médiatement notre  adhésion  ,  m'avait  frappé  ,  je  demandai  à 
notre  guide  quel  était  cet  homme  qui  venait  de  nous  quitter; 
mais  il  nous  répondit  qu'il  ne  le  connaissait  pas,  et  que  c'était 
sans  doute  quelcjne  paire.  J'essayai  d'interroger  deux  autres 
Panthellériotes  ;  mais  les  braves  gens  parlaient  un  si  singulier 
patois ,  qu'après  dix  minutes  de  conversation  réciproque,  nous 
n'avions  pas  compris  un  seul  mot  de  ce  que  nous  nous  étions 
dit.  J(;  ne  les  en  remerciai  pas  moins  de  leur  obligeance,  et  nous 
nous  mîmes  en  route. 

Le  sommet  de  la  montagne  est  à  deux  mille  cinq  cents  pieds 
à  peu  près  au-dessus  du  niveau  de  la  mer;  un  chemin  fort  dis- 
tinctement tracé  et  assez  praticable,  surtout  pour  des  gens  qui 
descendaient  de  l'Etna  ,  indique  que  la  petite  chapelle  do!it  j'ai 
déjù  parlé  est  un  lieu  de  pèlerinage  assez  fréquenté.  Aux  deux 
tiers  de  la  montée  à  peu  près ,  j'aperçus  un  homme  que  je  crus 
reconnaître  pour  celui  qui  nous  avait  quittés,  et  qui  courait  à 
travers  torrent,  rochers  et  ravins.  Je  le  montrai  à  Jadin  ,  qui 
se  contenta  de  me  répondre  :  Il  paraît  que  ce  monsieur  est  fort 
pressé. 

Notre  cortège  avait  continué  de  nous  suivre  ,  quoique  évi- 
demment il  n'attendît  rien  de  nous.  Comme  au  reste  il  ne  nous 
demandait  rien  et  que  nous  n'en  éprouvions  d'autre  importu- 
nité  que  l'ennui  d'être  regardés  comme  des  hètes  curieuses  , 
nous  ne  nous  étions  aucunement  opposés  à  l'honneur  qu'on 
nous  faisait.  Notre  escorte  arriva  donc  avec  nous  au  sommet 
de  la  montagne  où  était  située  la  chapelle.  Sur  le  seuil  de  la 
porte,  un  honune,  revêtu  d'un  costume  de  moine,  nous  atten- 
dait eu  s'essuyniit  le  front.  Au  premier  coup  d'œil.  je  recoiums 


REVUE  DE  PARIS.  261 

notre  escaladeur  de  rochers  ;  alors  tout  me  fut  expliqué  :  il 
avait  pris  les  devants  pour  revêtir  son  costume  religieux,  et  il 
se  disposait  à  nous  offrir  une  messe.  Comme  la  messe  ,  à  mon 
avis ,  tire  sa  valeur  d'elle-même  et  non  pas  de  l'officiant  qui  la 
dit,  je  fis  signe  que  j'étais  prêta  l'entendre.  A  l'instant  même 
nous  fûmes  introduits  dans  la  chapelle.  En  un  tour  de  main ,  les 
préparatifs  furent  faits  ;  deux  des  assistants  s'offrirent  pour  rem- 
plir les  fonctions  d'enfant  de  chœur,  et  l'office  divin  commença. 
La  religion  est  une  si  grande  chose  par  elle-même ,  que,  quel 
que  soit  le  voile  ridicule  dont  l'enveloppe  la  superstition  ou  la 
cupidité ,  elle  parvient  toujours  à  en  dégager  sa  tête  sublime 
dont  elle  regarde  le  ciel,  et  ses  deux  mains  dont  elle  embrasse 
la  terre.  Je  sais,  quant  à  moi,  qu'aux  premières  paroles  saintes 
qu'il  avait  prononcées,  le  moine  spéculateur  avait  disparu  pour 
faire  place ,  sans  qu'il  s'en  doutât  certes  lui-même  ,  à  un  véri- 
table ministre  du  Seigneur.  Je  me  repliais  sur  moi-même,  et 
je  pensais  à  mon  isolement ,  perdu  que  j'étais  sur  le  sommet  le 
plus  élevé  d'une  île  presque  inconnue ,  jetée  comme  un  relai 
entre  l'Europe  et  l'Afrique ,  à  la  merci  de  gens  dont  je  com- 
prenais à  peine  le  langage,  et  n'ayant  pour  me  remettre  en  com- 
munication avec  le  monde  qu'une  frêle  barque,  que  Dieu,  au 
milieu  de  la  tempête,  avait  prise  dans  une  de  ses  mains,  tandis 
que  de  l'autre  il  brisait  autour  de  nous,  comme  du  verre,  des 
frégates  et  des  vaisseaux  à  trois  ponts.  Pendant  un  quart  d'heure 
à  peine  que  dura  cette  messe,  je  me  retrouvai  par  le  souvenir 
en  contact  avec  tous  les  êtres  que  j'aimais  et  dont  j'étais  aimé, 
quel  que  fût  le  coin  de  la  terre  qu'ils  habitassent.  Je  vis  en 
quelque  sorte  repasser  devant  moi  toute  ma  vie,  et,  à  mesure 
qu'elle  se  déroulait  devant  mes  yeux,  tous  les  noms  aimés  vi- 
braient les  uns  après  les  autres  dans  mon  cœur.  Et  j'éprouvais 
à  la  fois  une  mélancolie  profonde  et  une  douceur  infinie  à  son- 
ger que  je  priais  pour  eux ,  tandis  qu'ils  ignoraient  même  dans 
quel  lieu  du  monde  je  me  trouvais.  Il  résulta  de  cette  disposi- 
tion d'esprit  que ,  la  messe  finie  ,  le  moine  ,  à  son  grand  éton- 
nement,  ainsi  qu'à  celui  de  l'assemblée  qui  avait  entendu  l'of- 
fice divin  par-dessus  le  marché,  vit,  au  lieu  de  deux  ou  trois 
carlins  <pril  comptait  recevoir,  tomber  une  piastre  dans  son 
escarcelle.  C'était,  certes,  la  première  fois  qu'on  lui  payait  une 
messe  ce  prix-là. 


262  REVUE  DE  PARIS. 

En  sortant  de  la  petite  chapelle,  je  regardai  autour  de  moi.  A 
gauche  s'étendait  la  Sicile  ,  pareille  à  un  brouillard.  Sous  nos 
pieds  était  l'Ile,  qu'enveloppait  de  tous  côlés  la  Méditerranée  , 
calme  et  transparente  comme  un  miroir.  Vue  ainsi ,  Panlhel- 
lérie  avait  la  forme  d'une  énorme  tortue  endormie  sur  l'eau. 
Comme  toute  l'île  n'a  pas  plus  de  dix  lieues  de  tour,  on  en  dis- 
tinguait tous  les  détails,  et  à  la  rigueur  on  en  aurait  pu  comp- 
ter les  maisons.  La  partie  qui  me  parut  la  plus  fertile  et  la  plus 
peuplée  est  celle  qui  est  connue  dans  le  pays  sous  la  désignation 
d'Oppidolo. 

Cependant,  comme  la  faim  commençait  à  se  faire  sentir,  nos 
yeux,  après  avoir  erré  quelque  temps  au  hasard,  finirent  par 
se  fixer  sur  l'endroit  oîi  se  préparait  notre  déjeuner.  Quoiqu'il 
y  eût  trois  quarts  de  lieue  de  distance  au  moins  du  point  où 
nous  nous  trouvions  jus(iu'à  cet  endroit,  l'air  était  si  limpide, 
que  nous  ne  perdions  aucun  des  mouvements  de  Pietro  et  de 
son  acolyte.  Lui ,  de  son  côté ,  s'aperçut  sans  doute  que  nous  le 
regardions,  car  il  se  mit  à  danser  une  tarentelle,  qu'il  inter- 
rompit au  beau  milieu  d'une  figure  pour  aller  visiier  le  rôli. 
Sans  doute  le  chevreau  approchait  de  son  point  de  cuisson, 
car,  après  un  examen  consciencieux  de  l'animal,  il  se  retourna 
vers  nous  et  nous  fit  signe  de  revenir. 

Nous  trouvâmes  noire  couvert  mis  au  milieu  d'un  charmant 
bois  d'azeroliers  et  de  lauriers-roses,  tout  entrelacés  de  vignes 
sauvages.  11  consistait  tout  bonnement  en  un  tapis  étendu  à 
terre,  et  au-dessus  duquel  s'élevait  un  beau  palmier  dont  les 
longues  branches  retombaient  comme  des  panaches.  Notre  vin 
glacé  nous  attendait;  enfin  des  grenades,  des  oranges ,  des 
rayons  de  miel  et  des  raisins,  formaient  un  dessert  symétrique 
et  appétissant  au  milieu  duquel  Pietro  vint  déposer,  couché 
sur  une  planche  recouverte  de  grandes  feuilles  de  plantes  aqua- 
tiques, notre  chevreau  rôti  à  point  et  exhalant  une  odeur  mer- 
veilleusement appétissante. 

Comme  le  chevreau  pouvait  peser  de  vingt-cinq  à  trente  li- 
vres, et  que,  (|uelque  faim  que  nous  eussions,  nous  ne  comp- 
tions pas  le  dévorer  à  nous  deux,  nous  invitâmes  Pietro  à  en 
faire  part  â  la  société,  qui,  depuis  notre  débarquement,  nous 
avait  fait  l'honneur  de  nous  suivre.  Comme  i)n  le  devine  bien  , 
l'offre  fut  acceptée  sans  plus  de  façons  qu'elle  était  faite.  Nous 


KtVLiE  DE  PAPxiS.  265 

nous  réservâmes  une  pari  convenable  lanl  de  la  chair  de  l'a- 
nimal que  des  accessoires  dont  on  lui  avait  bourré  le  ventre, 
et  le  reste,  accompagné  d'une  demi-douzaine  de  bouteilles  de 
vin  de  Syracuse,  fut  généreusement  offert  à  notre  suite.  11  eu 
résulta  un  repas  homérique  des  plus  pittoresques  ;  et,  pour  que 
rien  n'y  manquât,  au  dessert,  le  berger  qui  nous  avait  vendu 
le  chevreau,  et  qui,  sans  remords  aucun,  en  avait  mangé  sa 
part,  joua  d'une  espèce  de  musette  au  son  de  laquelle,  tandis 
que  nous  fumions  voluptueusement  nos  longues  pipes ,  deux 
Panthellériotes,  par  manière  de  remercîment  sans  doute,  nous 
dansèrent  une  gigue  nationale  qui  tenait  le  milieu  entre  la  ta- 
rentelle napolilaine  et  le  boléro  andalou.  Après  quoi  nous 
prîmes  chacun  une  tasse  de  café  bouilli  et  non  passé,  c'est-à- 
dire  à  la  turque,  et  nous  redescendîmes  vers  la  ville. 

En  arrivant  sur  le  port ,  nous  aperçûmes  le  capitaine  qui 
causait  avec  une  sorte  d'argousin  gardant  quatre  forçais;  nous 
nous  approchâmes  d'eux ,  et ,  à  notre  grand  étonnement ,  nous 
remarquâmes  que  le  capitaine  parlait  avec  une  sorte  de  res- 
pect à  son  interlocuteur  et  l'appelait  excellence.  De  son  côté, 
l'argousin  recevait  ces  marques  de  considération  comme  choses 
à  lui  dues  ,  et  ce  fut  tout  au  plus  si  .  lorsque  le  capitaine  le 
quitta  pour  nous  suivre,  il  ne  lui  donna  pas  sa  main  à  baiser. 
Comme  on  le  comprend  bien  .  celle  circonstance  excita  ma  cu- 
riosité, et  je  demandai  au  capitaine  quel  était  le  respectable 
vieillard  avec  lequel  il  avait  l'honneur  de  faire  la  conversation 
«piand  nous  l'avions  interrompu.  Il  nous  répondit  que  c'était 
son  excellence  il  signor  Anga  ,  ex-ca|)itaine  de  nuit  à  Syracuse. 

Maintenant ,  comment  le  signor  Anga .  de  capitaine  de  nuit , 
élail-il  devenu  argousin?  C'était  une  histoire  assez  curieuse 
que  voici. 

Pendant  les  années  1810, 1811  et  1812,  les  rues  de  Syracuse 
se  trouvèrent  tout  à  coup  infestées  de  bandits  si  adroits  et  en 
même  temps  si  audacieux,  que  l'on  ne  pouvait,  la  nuit  venue, 
metlre  le  pied  hors  de  chez  soi  sans  être  volé  et  même  quelque- 
fois assassiné.  Bientôt  ces  expéditions  nocturnes  ne  se  bornè- 
rent pas  à  dévaliser  ceux  qui  se  hasardaient  nuitamment  dans 
les  rues ,  mais  elles  pénétrèrent  dans  les  maisons  les  mieux 
gardées,  jusqu'au  fond  des  appartements  les  mieux  clos  ,  de 
sorte  que  la  forêt  de  Bondy,  de  picaresque  mémoire ,  était  de- 


264  FxEVLT,  i»E  PARIS. 

venue  un  lieu  de  sûreté  près  de  la  pauvre  ville  de  Syra- 
cuse. 

Et  tout  cela  se  passait  malgré  la  surveillance  du  s  ignor  Anga, 
capitaine  de  nuit,  auquel  du  reste  on  ne  pouvait  faire  que  le 
seul  reproche  d'arriver  cinq  minutes  trop  tard ,  car ,  à  peine 
une  maison  venait-elle  d'être  pillée,  qu'il  accourait  avec  sa 
patrouille  pour  prendre  le  signalement  des  voleurs;  à  peine  un 
malheureux  venait-il  d'être  assassiné,  qu'il  était  là  pour  le  re- 
lever lui-même ,  recevoir  ses  derniers  aveux  s'il  respirait  en- 
core, et  dresser  procès-verbal  du  terrible  événement. 

Aussi  chacun  admirait-il  la  prodigieuse  activité  du  signor 
Anga  .  tout  en  déplorant,  comme  nous  l'avons  dit,  qu'un  ma- 
gistrat si  actif  ne  poussât  pas  l'activité  jusqu'à  arriver  dix  mi- 
nutes plus  tôt  au  lieu  d'arriver  cinq  minutes  troii  tard.  La  ville 
tout  entière  ne  s'en  applaudissait  pas  moins  d'être  si  bien 
gardée ,  et  pour  rien  au  monde  n'aurait  voulu  qu'on  lui  donnât 
un  autre  capitaine  de  nuit  que  le  signor  Anga. 

Cependant  les  vols  continuaient  avec  une  effronterie  toujours 
croissante.  Un  jeune  officier ,  logé  dans  le  couvent  de  Saint- 
François  ,  venait  de  recevoir  une  solde  arriérée  en  piastres 
espagnoles  ;  il  déposa  son  petit  trésor  dans  un  tiroir  de  son  se- 
crétaire, prit  le  clef  dans  sa  poche,  et  s'en  alla  dîner  en  ville, 
se  reposant  sur  la  double  sécurité  que  lui  offraient  la  sainteté 
du  lieu  où  il  logeait ,  et  le  soin  qu'il  avait  pris  de  cadenasser 
ses  trois  cents  piastres. 

Le  soir  ,  en  rentrant,  il  trouva  son  secrétaire  forcé,  elle 
tiroir  vide. 

De  plus,  comme  il  tombait  ce  soir-là  des  torrents  de  pluie, 
et  que  rien  n'est  antipathique  au  Sicilien  comme  d'être  mouillé, 
le  voleur  avait  pris  le  parapluie  du  jeune  officier. 

L'officier  ,  désespéré,  courut  à  l'instant  même  chez  le  capi- 
taine Anga,  qu'il  trouva,  malgré  le  temps  abominable  qu'il 
faisait,  revenant  d'une  de  ses  expéditions  nocturnes,  si  dé- 
vouées et  malheureusement  si  infructueuses.  Malgré  la  fatigue 
du  signor  Anga  ,  et  quoiqu'il  fût  mouillé  jusqu'aux  os  et  crotté 
jusqu'aux  genoux,  il  ne  voulut  pas  faire  attendre  le  plaignant, 
reçut  sa  déposition  séance  tenante,  et  lui  promit  de  mettre  dès 
le  lendemain  toute  sa  brigade  à  la  poursuite  de  ses  piastres,  de 
son  parapluie  cl  de  ses  voleurs. 


REVUE  DE  PARIS.  265 

Mais  Irois  mois  s'écoulèrent  sans  que  l'on  retrouvai  ni  vo- 
leurs ,  ni  parapluie ,  ni  piastres. 

Au  bout  de  ces  trois  mois  ,  un  jour  qu'il  faisait  un  temps  pa- 
reil il  celui  pendant  lequel  son  vol  avait  eu  lieu ,  le  jeune  offi- 
cier, propriétaire  dun  parapluie  neuf,  traversait  la  grande 
place  de  Syracuse,  lorsqu'il  crut  voir  un  parapluie  si  exacte- 
ment pareil  à  celui  qu'il  avait  perdu,  que  le  désir  lui  prit  aus- 
sitôt de  lier  connaissance  avec  l'individu  qui  le  portail.  En 
conséquence,  au  détour  de  la  première  rue,  il  arrêta  l'inconnu 
pour  lui  demander  son  chemin;  l'inconnu  le  lui  indiqua  fort 
poliment.  L'officier  s'informa  du  nom  de  celui  chez  qui  il  avait 
trouvé  une  si  gracieuse  obligeance  ,  et  il  apprit  que  son  inter- 
locuteur n'était  autre  que  le  domestique  de  confiance  de  la 
signora  Anga ,  femme  du  capitaine  de  nuit. 

Cette  découverte  devenait  d'autant  plus  grave,  que  le  jeune 
officier  avait  acquis  une  preuve  irrécusable  que  le  parapluie  en 
question  était  bien  le  sien.  Tout  en  causant  avec  le  domestique, 
il  avait  retrouvé  ses  deux  initiales  gravées  sur  un  petit  écusson 
d'argent  qui  ornait  la  pomme  du  parapluie ,  que  le  voleur  sans 
doute  n'avait  pas  voulu  priver  de  cet  ornement. 

L'officier  courut,  par  le  chemin  le  plus  court,  chez  le  capi- 
taine de  nuit;  le  signor  Anga  était  absent  pour  afifaire  de  ser- 
vice ;  l'officier  se  fit  conduire  chez  madame ,  et  lui  raconta 
comment  elle  avait  un  voleur  ou  tout  au  moins  un  receleur  ù 
son  service.  M™e  Anga  jeta  les  hauts  cris ,  jurant  que  la  chose 
était  impossible;  en  ce  moment  même,  le  domestique  rentra; 
le  jeune  officier,  qui  commençait  à  s'impatienter  de  dénégations 
qui  ne  tendaient  à  rien  moins  qu'à  le  faire  passer  pour  fou  ou 
pour  imposteur,  prit  le  domestique  par  une  oreille,  l'amena 
devant  sa  maîtresse  ,  lui  arracha  des  mains  le  parapluie  qu'il 
tenait  encore,  montra  l'écusson ,  et  fit  reconnaître  les  deux 
initiales  pour  être  les  siennes.  Il  n'y  avait  rien  à  répondre  à 
cela  ;  aussi  maîtresse  et  domestique  étaient-ils  fort  embarrassés, 
lorsque  la  porte  s'ouvrit,  et  que  le  signor  Anga  parut  en  per- 
sonne. 

L'officier  renouvela  aussitôt  son  accusation,  soutenant  que, 
les  piastres  ayant  disparu  en  même  temps  que  le  parapluie,  et 
le  parapluie  étant  retrouvé ,  les  piastres  ne  pouvaient  être  loin. 
Le  signor  Anga,  surpris  par  un  dilemme  aussi  positif,  se 


866  REVUE  DE  PARIS. 

troubla  d'abord ,  puis ,  s'éfant  bientôt  remis  .  répondit  insolem- 
ment au  jeune  officier,  et  finit  par  le  mettre  à  la  porte. 

Celait  une  faute  :  celte  colère  donna  au  volé  des  soupçons 
qu'il  n'eut  jamais  eus  sans  cela.  Il  courut  chez  le  colonel  anglais 
qui  tenait  garnison  dans  la  ville;  le  colonel  requit  le  juge,  et 
le  juge  ,  suivi  du  greffier  et  du  commissaire  ,  fit  une  descente 
chez  le  signor  Anga,  qui,  à  sa  grande  humiliation,  fut  forcé 
de  laisser  faire  perquisition  chez  lui. 

On  avait  déjà  visité  toute  la  maison  sans  que  cette  visite 
amenât  le  moindre  résultai,  lorsque  le  jeune  officier  ,  qui ,  en 
sa  qualité  de  partie  intéressée,  dirigeait  les  recherches,  s'aperçut, 
en  traversant  le  rez-de-chaussée,  que  ce  rez-de-chaussée  était 
parqueté,  chose  Irès-rare  en  Sicile.  Il  frappa  du  pied  ,  et  il  lui 
sembla  que  le  parquet  sonnait  plus  forl  le  creux  qu'un  honnête 
parquet  ne  devait  le  faire.  Il  appela  le  juge,  lui  fit  part  de  ses 
doutes  ;  le  juge  fit  venir  deux  charpentiers.  On  leva  le  parquet, 
et  l'on  trouva,  les  unes  à  la  suite  des  autres,  quatre  caves 
pleines,  non-seulement  de  parapluies,  mais  de  vases  précieux, 
d'élpfi^es  magnifiques ,  d'argenterie  portant  les  armes  de  ses 
propriétaires,  enfin  un  bazar  tout  entier. 

Alors  tout  fut  expliqué,  et  celte  longue  impunité  des  voleurs 
n'eut  plus  besoin  de  commentaires.  Il  signor  Anga  était  à  la  fois 
le  chef  et  le  receleur  de  ces  industriels.  Le  sous-prieur  du  cou- 
vent où  était  logé  le  jeune  homme  élail  son  associé.  L'affaire  de 
ce  digne  moine  était  surtout  l'écoulemenl  des  ol)j<'ls  volés.  Le 
signor  Anga  était,  au  reste  ,  un  homme  remarquable,  qui  avait 
organisé  son  commerce  en  grand  ,  et  qui  avail  des  espèces  de 
comi)loirs  à  Lenlini ,  à  Calata-Girone  et  à  Calata-Nisetta  ,  c'esl- 
à-dire  dans  toutes  les  villes  où  il  y  avail  de  grandes  foires  ;  et 
cependant,  comme  on  le  voit ,  malgré  celte  active  industrie, 
malgré  ces  débouchés  nombreux,  le  signor  Anga  opérait  si  eu 
grand,  que,  lorsqu'on  les  découvrit,  ses  magasins  étaient  en- 
combrés. 

Le  moine  arrêté  échappa  ,  par  privilège  ecclésiastique,  à  la 
justice  séculière,  et  fui  remis  à  son  évêque.  Comme  depuis  cette 
époque  nul  ne  le  revit,  on  présume  qu'il  fut  enterré  dans  quelque 
in  pace,  où  l'on  retrouvera  un  jour  son  squelette. 

Quant  au  signor  Anga  ,  il  fui  condamné  aux  galères  perpé- 
tuelles. Envoyé  d'abord  simple  forçat  à  Valiano ,  de  lu,  au  bout 


KtVUE  DE  PARIS.  267 

(le  cinq  ans  de  bonne  conduite,  il  fut  transporté  à  Panlhellérie, 
où,  pendant  cinq  autres  années,  n'ayant  donné  lieu  à  aucune 
plainte  ,  il  fut  élevé  au  grade  d'argousin  ,  qu'il  occupe  honora- 
blement de|)uis  douze  années  ,  avec  l'espoir  de  passer  inces- 
samment garde  chiourrae. 

C'est  ce  que  lui  souhaitait  notre  capitaine  en  prenant  congé 
de  lui. 

Avant  de  quitter  Panlhellérie,  je  fus  curieux  de  faire  une 
expérience  :  j'y  mis  à  la  poste  les  lettres  que  j'avais  écrites  à 
mes  amis,  et  qui  étaient  datées  de  l'île  de  Porri;  elles  parvinrent 
à  leur  destination  un  an  après  mon  retour  :  il  n'y  a  rien  à  dire. 


III. 

GIRGENTI  Z.A  MAGNIFIQVB. 

Il  était  sept  heures  du  soir  lorsque  nous  remîmes  à  la  voile  ; 
par  un  bonheur  extrême,  le  vent  qui ,  pendant  deux  jours, 
avait  souÉflé  de  l'est,  venait  de  tourner  au  sud.  Cependant  ce 
bonheur  n'était  pas  sans  quelque  mélange  ;  ce  vent  tout  afri- 
cain était  chargé  de  chaudes  bouffées  du  désert  libyen;  c'était 
le  cousin-germain  de  ce  fameux  sirocco  dont  nous  avions  eu 
un  échantillon  à  Messine,  et  comme  lui  il  apportait  dans  toute 
l'organisation  physique  un  découragement  extrême. 

Nous  fîmes  porter  nos  lits  sur  le  pont.  La  cabine  était  devenue 
étouffante.  Il  passait  comme  une  poussière  de  cendres  rouges 
entre  nous  et  le  ciel,  et  la  mer  était  si  phosphorescente,  qu'elle 
semblait  rouler  des  vagues  de  âammes;  à  un  quart  de  lieue 
derrière  le  bâtiment,  notre  sillage  semblait  une  traînée  de  lave. 

Lorsqu'il  en  était  ainsi,  tout  l'équipage  disparaissait,  et  le 
bâtiment,  abandonné  à  Nunzio,  dont  le  corps  de  fer  résistait 
à  tout,  semblait  voguer  seul.  Cependant  je  dois  dire  qu'au 
moindre  cri  du  pilote,  cinq  ou  six  têtes  sortaient  des  écoutilles, 
et  qu'au  besoin  les  bras  les  plus  alanguis  retrouvaient  toute 
leur  vigueur. 

Quoique  nous  fussions  moins  sensibles  que  les  Siciliens  à 
TinSuence  de  ce  vent .  nous  n'en  éprouvions  pas  moins  un  cer- 


268  REVUE  DE  PARIS. 

tain  malaise  dont  le  résultat  était  de  nous  ôter  tout  appétit  ;  la 
nuit  se  passa  donc  tout  entière  à  dormir  d'un  mauvais  sommeil , 
et  la  journée  à  boire  de  la  limonade  . 

Le  surlendemain  de  notre  départ  de  Panthellérie,  et  comme 
nous  étions  à  huit  ou  dix  lieues  encore  des  côtes  de  Sicile,  le 
vent  tomba,  et  il  fallut  marcher  à  la  rame  ;  mais  comme  chacun 
avait  dans  les  bras  un  reste  de  sirocco,  à  peine  fîmes-nous  trois 
lieues  dans  la  matinée.  Vers  les  cinq  heures,  une  petite  brise 
sud-ouest  se  leva  :  le  pilote  en  profita  pour  faire  hisser  nos 
voiles,  et  le  bâtiment,  qui  était  plein  de  bonne  volonté,  com- 
raença  à  marcher  de  façon  à  nous  donner  l'espoir  d'entrer  le 
soir  même  dans  le  port  de  Girgenti. 

En  effet,  vers  les  neuf  heures  du  soir,  nous  jetions  l'ancre 
dans  une  petite  rade  au  fond  de  laquelle  on  apercevait  les  lu- 
mières de  quelques  maisons;  mais  à  peine  cette  opération  était- 
eile  terminée  que  l'on  nous  héla  de  la  forteresse  qu'on  appelle 
la  Santé,  et  qu'on  nous  donna  l'ordre  d'aller  prendre  une  autre 
station.  Comme  tous  les  ordres  de  la  police  napolitaine,  celui-ci 
n'admettait  ni  retard  ni  explication;  il  fallut,  en  conséquence, 
obéir  à  l'instant  même  ;  on  essaya  de  lever  l'ancre,  mais,  dans 
la  précipitation  que  l'on  mit  à  cette  manœuvre,  toutes  les  pré- 
cautions, à  ce  qu'il  paraît,  n'ayant  point  été  prises,  le  câble  se 
brisa.  On  jeta  à  l'instant  une  bouée  pour  reconnaître  la  place, 
et  comme,  sans  s'inquiéter  des  causes  de  notre  retard ,  le  chef 
de  la  Santé  continuait  de  nous  héler,  nous  allâmes,  à  grande 
force  d'avirons,  prendre  la  place  qui  nous  était  désignée. 

Cet  événement  nous  tint  sur  pied  jusqu'à  minuit  :  nous  étions 
fatigués  delà  traversée  que  nous  venions  de  faire,  et  nous  dor- 
mîmes tout  d'une  traite  jusqu'à  neuf  heures  du  matin  ;  la  journée 
était  belle,  et  l'eau  du  port  parfaitement  calme ,  si  bien  que 
Cama,  déjà  levé,  s'apprêtait  à  passer  à  terre,  d'abord  pour 
achever  de  se  remettre,  comme  Antée  en  touchant  sa  mère, 
ensuite  pour  acheter  du  poisson  aux  petits  bâtiments  que  nous 
voyions  revenir  de  la  pêche.  Inspection  faite  des  deux  ou  trois 
maisons  qui,  à  l'aide  d'une  enseigne,  se  qualifiaient  d'auberges, 
nous  reconnûmes  que  la  précaution  de  notre  brave  cuisinier 
n'était  pas  intempestive,  et  (pi'il  était  prudent  de  déjeunera 
bord  avant  de  nous  risquer  dans  l'intérieur  des  terres.  En  con- 
séquence ,  Cama  ,  «pie  nous  autorisâmes  à  faire  ce  que  bon  lui 


REVUE  DE  PARIS.  269 

semblerail  à  l'égard  de  notre  nourriture,  se  hasarda  sur  la 
planche  qui  conduisait  comme  un  pont  de  notre  spéronare  au 
bateau  voisin,  et,  arrivé  sur  celui-ci,  gagna  de  proche  en  proche 
le  rivage.  Un  instant  après,  nous  le  vîmes  reparaître,  portant 
sur  sa  tête  une  corbeille  pleine  de  poisson. 

J'allai  annoncer  cette  nouvelle  à  Jadin  ,  qui ,  en  pareille  cir- 
constance, levait  toujours,  au  profit  de  ses  natures  mortes,  une 
dîme  sur  notre  provision.  Cette  fois  surtout,  j'avais  aperçu  de 
loin  certains  rougets  gigantesques  qui,  convenablement  placés 
sur  une  raie  et  ù  côté  d'une  dorade,  devaient  faire  à  merveille, 
comme  opposition  de  couleur.  Quelqu'envie  qu'il  eût  de  paresser 
une  demi-heure  encore,  Jadin,  dans  la  crainte  que  ses  poissons 
ne  lui  échappassent,  se  hâta  donc  de  passer  un  pantalon  à  pieds. 
Pendant  qu'il  accomplissait  cette  opération,  je  lui  montrai  de 
loin  Cama  qui,  s'avançant  avec  sa  corbeille,  mettait  déjà  le 
pied  sur  la  planche,  quand  tout  à  coup  nous  entendîmes  un 
grand  cri,  et  poisson,  corbeille  et  cuisinier  disparurent  comme 
par  une  trappe.  Le  pied  encore  mal  assuré  du  pauvre  Cama  lui 
avait  manqué,  et  il  était  tombé  dans  la  mer  ;  aussitôt,  et  par  un 
mouvement  plus  rapide  que  la  pensée,  Piétro  s'était  élancé 
après  lui. 

Nous  courûmes  à  l'endroit  où  l'accident  venait  d'arriver, 
lorsqu'à  notre  grand  étonnement  nous  vîmes  Piétro  qui,  au  lieu 
de  s'occuper  de  Cama,  repêchait  avec  grand  soin  les  poissons  et 
les  remettait  les  uns  après  les  autres  dans  la  corbeille  qui  flot- 
tait sur  l'eau  :  l'idée  ne  lui  était  pas  venue  un  seul  instant  que 
Cama  ne  savait  pas  nager;  en  conséquence,  ne  doutant  pas  qu'il 
ne  se  tirât  d'affaire  tout  seul,  il  ne  s'occupait  (jue  de  la  friture, 
dont  la  perte  d'ailleurs  lui  paraissait  peut  être  beaucoup  plus 
déplorable  que  celle  du  cuisinier. 

En  ce  moment  nous  vîmes  surgir,  à  quelques  pas  du  bâti- 
ment ,  le  pauvre  Cama,  non  point  en  homme  qui  fait  sa  brassée 
ou  qui  tire  sa  marinière,  mais  en  noyé  qui  bat  l'eau  de  ses  deux 
mains,  et  qui  la  rejette  déjà  par  le  nez  et  par  la  bouche.  Le 
temps  élait  précieux  :  il  n'avait  fait  que  paraître  et  disparaître. 
Nous  jetâmes  bas  nos  habits  pour  nous  élancer  après  lui,  mais, 
avant  que  nous  fussions  à  la  lin  de  la  besogne  ,  Philippe  sauta 
l)ar-dessus  bord  avec  sa  chemise  et  son  pantalon,  donnant  une 
léle  juste  à  l'endroit  w  Cama  venait  de  s'enfoncer,  et,  (jualre 


270  REVUE  DE  PARIS. 

OU  cinq  secondes  après ,  il  reparut ,  tenant  son  homme  par 
le  collet  de  sa  veste  blanche.  Nous  voulûmes  lui  jeter  une  corde, 
mais  il  fit  dédaigneusement  signe  qu'il  n'en  avait  pas  besoin , 
et ,  poussant  Cama  vers  l'échelle ,  il  parvint  à  lui  mettre  un  des 
échelons  entre  les  mains;  Cama  s'y  cramponna  en  véritable 
noyé,  et  d'un  seul  bond,  par  un  effort  inouï,  il  se  trouva  sur  le 
pont.  Tout  cela  s'était  fait  si  rapidement  qu'il  n'avait  pas  eu  le 
temps  de  perdre  connaissance,  mais  il  avait  avalé  deux  ou  trois 
pintes  d'eau,  qu'il  s'occupa  immédiatement  de  rendre  à  la  mer. 
Comme  il  faisait,  au  reste,  une  chaleur  étouffante,  le  bain 
n'eut  d'autre  suite  que  la  petite  évacuation  que  nous  avons 
mentionnée,  laquelle  même,  au  dire  de  tout  l'équipage,  ne  pou- 
vait être  que  très  profitable  à  la  santé  de  Cama. 

Le  capitaine  avait  rempli  les  formalités  voulues,  nos  passe- 
ports étaient  déposés  à  la  police,  rien  ne  s'opposait  donc  à  ce 
que  nous  fissions  l'excursion  projetée;  en  conséquence,  nous 
nous  aventurâmes  sur  le  pont  tremblant  qui  avait  failli  être  si 
fatal  à  Cama,  et,  plus  heureux  que  lui,  nous  gagnâmes  le  bord 
sans  accident. 

A  peine  avions-nous  mis  pied  à  terre  qu'un  homme  qui  nous 
observait  depuis  plus  d'une  heure  s'avança  vers  nous  et  s'offrit 
d'être  notre  cicérone.  Trois  ou  quatre  autres  individus  qui 
s'étaient  approchés,  sans  doute  dans  la  mémo  intention,  n'es- 
sayèrent pas  même  de  soutenir  la  concurrence ,  en  lui  voyant 
tirer  de  sa  poche  une  médaille  qu'il  nous  présenta.  Cette  mé- 
daille portait  d'un  côté  les  armes  d'Agrigente,  qui  sont  trois 
géants  chargés  chacun  d'une  tour  avec  cette  devise  :  Signât 
Jgrigentum  mirabilis  aula  gigantum ,  et  de  l'autre  le  nom 
d'Antonio  Ciotta.  En  effet,  il  signor  Antonio  Giotta  était  le  cicé- 
rone oflSciel  de  l'endroit,  et  il  commença  immédiatement  son 
entrée  en  fonctions  en  marchant  devant  nous  et  en  nous  invi- 
tant à  le  suivre. 

Girgenli  est  située  à  cinq  milles  à  peu  près  de  la  côte  ;  on  s'y 
rend  par  une  montée  assez  rapide,  qui  élève  d'abord  le  voya- 
geur à  un  millier  de  pieds  au-dessus  de  la  mer.  Tout  le  long  de 
la  route  nous  rencontrions  des  mulets  chargés  de  ce  soufre  qui 
devait,  quelques  années  après,  amener  entre  Naples  et  i'AniîIe- 
terre  ce  fameux  procès  dans  lequel  le  roi  des  Français  futclioisi 
pour  arbi(?e.  Le  chemin  se  ressentait  an  rosie  du  commerce  dont 


REVUE  DE  PARIS.  271 

il  était  l'artère.  Comme  les  sacs  qui  contenaient  la  marchandise 
n'étaient  point  si  bien  fermés  qu'il  ne  s'échappât  de  temps  en 
temps  quelque  parcelle  de  leur  contenu ,  la  route,  à  la  longue, 
s'était  couverte  d'une  couche  de  soufre  qui ,  dans  quelques  en- 
droits, av;iit  jusqu'à  trois  ou  quatre  pouces  d'épaisseur.  Quant 
aux  muletiers  qui  accompagnaient  les  sacs,  ils  étaient  jiarfaile- 
ment  jaunes,  depuis  les  pieds  jusqu'à  la  tête,  ce  qui  leur  donnait 
un  des  aspects  les  plus  étranges  qui  se  puissent  voir. 

Nous  n'étions  point  encore  entrés  dans  la  ville  que  nous  sa- 
vions déjà  que  penser  de  l'épithète  que  ,  dans  leur  emphatique 
orgueil,  les  Siciliens  ont  ajoutée  à  son  nom. En  effet,  Girgenli 
la  magnifique  n'est  qu'un  sale  amas  de  maisons  bâties  en  pierres 
rougeâlres,  avec  des  rues  étroites  où  il  est  impossible  d'aller  en 
voiture,  et  qui  communiquent  les  unes  aux  autres  par  des  es- 
l)èces  d'escaliers  dont,  sous  peine  des  plus  graves  désagréments, 
il  est  absolument  nécessaire  de  toujours  tenir  le  milieu.  Comme 
il  était  évident  que  le  reste  de  la  journée  ne  suffirait  pas  à  la 
visite  des  ruines,  nous  nous  mîmes  en  quête  d'une  auberge  où 
passer  la  nuit.  Malheureusement  une  auberge  n'était  pas  chose 
facile  à  découvrir,  à  Girgenli  la  magnifique.  Notre  ami  Ciolta 
nous  conduisit  dans  deux  bouges  qui  se  donnaient  insolemment 
ce  nom;  mais,  après  une  longue  conversation  avec  i'hôte  de 
l'un  et  l'hôtesse  de  l'autre,  nous  découvrîmes  qu'à  la  rigueur 
nous  trouverions  à  nous  nourrir  un  peu ,  mais  pas  du  tout  à 
nous  coucher.  Enfin,  une  troisième  hôtellerie  remplit  les  deux 
conditions  réclamées  par  nous  à  la  grande  stupéfaction  des 
Agrigenlins,  qui  ne  comprenaient  rien  à  une  pareille  exigence. 
Nous  nous  hâtâmes  en  conséquence  d'arrêter  la  chambre  et  les 
deux  grabats  qui  la  meublaient,  et,  après  avoir  commandé  notre 
dîner  pour  six  heures  du  soir,  nous  secouâmes  les  puces  dont 
nos  pantalons  ét;iient  couverts,  et  nous  nous  mimes  en  chemin 
pour  visiter  les  ruines  de  la  ville  de  Cocalus. 

Je  dis  Cocalus  sur  la  foi  de  Diodore  de  Sicile  :  entendons- 
nous  bien,  car  avec  les  savants  ultramontains  il  faut  mettre  les 
points  sur  les  i.  Une  erreur  de  date,  une  faute  de  typographie, 
ont  de  si  graves  inconvénients  dans  la  patrie  de  Virgile  et  de 
Théociile,  qu'il  faut  y  faire  atlenlioii.  L'n  pauvre  voyageur 
inoffensif  met  sans  penser  à  mal  un  a  pour  un  o  ou  un  5  pour 
un  6  ;  tout  l\  coup  il  disp  naît .  on  n'en  entend  plus  poirier;  la 


278  REVUE  DE  PARIS. 

famille  s'inquiète ,  le  gouvernement  informe,  et  on  le  retrouve 
enseveli  sous  une  masse  d'in-folios,  comme  Tarpeïa  sous  les 
boucliers  des  Sabins.  Si  on  l'en  tire  vivant,  il  se  sauve  à  toutes 
jambes,  et  on  ne  l'y  reprend  plus  ;  mais  pour  le  plus  souvent  il 
est  mort,  à  moins  que,  comme  Encelade,  il  ne  soit  de  force  à  s  e- 
couer  l'Etna.  Je  dis  donc  Cocalus  comme  je  dirais  autre  chose, 
sans  la  moindre  prétention  à  faire  autorité. 

Cocalus  régnait  à  Agrigente  lorsque  Dédale  vint  s'y  réfugier 
avec  tous  les  trésors  qu'il  emportait  de  Crète.  Ces  trésors  étaien  t 
si  considérables  que  le  célèbre  architecte  demanda  à  son  hôte 
la  permission  de  bâtir  un  palais  pour  les  y  renfermer.  Cocalus, 
qui  avait  de  la  terre  de  reste,  lui  dit  de  choisir  l'endroit  qui  lui 
conviendrait  le  mieux,  et  de  faire  sur  cet  endroit  ce  que  bon  lui 
semblerait.  L'auteur  du  labyrinthe  choisit  un  rocher  escarpé, 
accessible  sur  un  seul  point,  et  encore  fortifîa-t-il  ce  point  de 
telle  façon  que  quatre  hommes  suflBsaientpourledéfendre'contre 
une  armée. 

Ceci  se  passait  quelques  années  avant  la  guerre  de  Troie. 
Mais,  comme  ces  ruisseaux  qui  s'enfoncent  sous  terre  en  sortant 
de  leur  source  pour  reparaître  fleuves  quelques  lieues  plus  loin, 
la  ville  naissante  disparaît  pendant  deux  ou  trois  siècles  dans 
l'obscurité  des  temps,  pour  briller  dans  les  vers  de  Pindare  sous 
le  nom  de  reine  des  cités.  Alors ,  si  l'on  en  croit  Diogène  de 
laerce,  sa  population  était  de  huit  cent  mille  âmes,  et  si  l'on 
s'en  rapporte  h  Empédocle,  cette  population,  entre  autres  dé- 
fauts, portait  ceux  de  la  gourmandise  et  de  l'orgeuil  si  loin, 
qu'elle  mangeait,  disait-il,  comme  si  elle  devait  mourir  le  lende- 
main, et  qu'elle  bàlissait  comme  si  elle  devait  vivre  toujours. 
Aussi,  comme  Empédocle  était  un  philosophe,  c'est-à-dire  un 
personnage  probablement  fort  insociable,  il  quitta  cette  ville  de 
cuisiniers  et  de  maçons  pour  aller  s'installer  sur  le  mont  Etna, 
où  il  vécut  de  racines,  dans  une  petite  tour  qu'il  se  bâtit  lui- 
même.  On  sait  qu'un  beau  matin  ,  dégoûté  sans  doute  de  cette 
nouvelle  résidence  comme  il  l'avait  été  de  l'ancienne,  il  disparut 
tout  à  coup,  et  qu'on  ne  retrouva  de  lui  que  sa  pantoufle. 

Une  centaine  d'années  auparavant,  comme  chacun  sait,  Pha- 
laris,  chargé  par  ses  concitoyens  de  la  construction  du  temple 
de  Jupiter  Polien,  avait  ])rofi;é  des  sommes  énormes  mises  à  sa 
disposition  pour  réunir  une  petite  armée  et  surprendre  les  Agri- 


REVUE  DE  PARIS.  273 

gentins.  Ce  projet  liberticide ,  exécuté  avec  succès  pendant  la 
'célébration  des  fêtes  deCérès,mit  les  Agrigentins  au  désespoir. 
Aussi  firent-ils  quelques  tentatives  pour  se  délivrer  de  leur 
tyran.  Mais  celui-ci,  qui  était  homme  d'imagination,  commanda 
à  un  artiste  de  l'époque  un  taureau  d'airain  deux  fois  grand 
comme  nature,  et  dont  la  partie  postérieure  devait  s'ouvrir  à 
l'aide  d'une  clef.  Au  bout  de  trois  mois  le  taureau  fut  fini  ;au 
bout  de  quatre  une  révolte  éclata.  Phalaris  fit  arrêter  les  chefs, 
ordonna  d'amasser  une  grande  quantité  de  bois  sec  entre  les 
jambes  du  taureau,  y  fit  mettre  le  feu,  et,  lorsqu'il  fut  rouge,  on 
ouvrit  le  monstre  et  on  y  enfourna  les  rebelles.  Comme  il  avait 
eu  le  soin  d'ordonner  que  la  gueule  du  taureau  fût  tenue  ou- 
verte, le  peuple,  qui  assistait  à  l'e.xécution  ,  put  entendre  par 
cette  issue  les  cris  que  poussaient  les  patients,  et  qui  semblaient 
les  mugissements  du  taureau  lui-même.  Ce  genre  d'exécution, 
renouvelé  cinq  ou  six  fois  dans  l'espace  de  dix-huit  mois ,  eut 
un  résultat  des  plus  satisfaisants.  Bientôt  les  révoltes  devinrent 
de  plus  en  plus  raresj  enfin,  elles  cessèrent  tout  à  fait,  et  Pha- 
laris régna  ,  grâce  à  son  ingénieuse  invention  ,  tranquille  et 
respecté  pendant  l'espace  de  trente-un  ans.  Après  sa  mort, 
quelques  critiques,  jaloux  de  sa  gloire,  dirent  bien  que  son  tau- 
reau d'airain  n'était  qu'une  contre-façon  du  cheval  de  bois, 
mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  malgré  cette  accusation, 
qui  au  fond  ne  manquait  peut-être  pas  de  quelque  vérité,  la 
gloire  de  l'invention  finit  par  lui  en  rester  tout  entière. 

L'époque  qui  suivit  le  règne  de  Phalaris  fut  l'ère  brillante  des 
Agrigentins.  C'était  à  qui  parmi  eux  ferait  assaut  de  luxe  et  de 
magnificence.  Un  simple  particulier,  nommé  Exenetus ,  vain- 
queur aux  jeux,  rentra  dans  la  ville  suivi  de  trois  cents  chars, 
traînés  chacun  par  deux  chevaux  blancs  élevés  dans  ses  écuries 
et  nourris  dans  ses  pâturages.  Un  autre,  nommé  Gellias,  avait 
des  domestiques  stationnant  à  chaque  porte  de  la  ville  ,  et  dont 
la  mission  était  d'amener  tous  les  voyageurs  qui  passaient  par 
Agrigenle  dans  son  palais  oii  les  attendait  une  splendide  hos- 
pitalité. Cinq  cents  cavaliers  de  Gela,  ayant  traversé  Agrigenle 
dans  le  mois  de  janvier,  et  ayant  été  amenés  à  Gellias  par  ses 
domestiques,  furent  logés  et  nourris  par  lui  pendant  trois  jours, 
et  reçurent  au  moment  de  leur  départ  chacun  un  magnifique 
manteau.  Gellias  était  eu  ou'.rc,  s'il  faut  en  croire  la  tradition, 


274  REVUE  DE  PARIS. 

un  homme  de  beaucoup  d'esprit,  ce  qui,  on  le  comprend  bien, 
ne  gâtait  rien  à  l'hospitalité  qu'on  recevait  chez  lui.  Aussi  l<;s 
Agrigenlins,  ayant  eu  quelques  intérêts  à  régler  avec  la  petite 
ville  de  Centuripa,  le  chargèrent  de  se  rendre  auprès  d'eux  et 
de  terminer  l'aiFaire.  Gellias  partit  aussitôt  et  se  présenta  à  l'as- 
semblée des  Centuripes.  Mais  comme,  à  ce  qu'il  parait,  il  était 
haut  à  peine  de  quatre  pieds  et  demi,  et  en  outre  assez  mal  pris 
dans  sa  petite  taille,  des  éclats  de  rire  accueillirent  son  appa- 
rition, et  un  des  assistants,  plus  impertinent  que  les  autres,  se 
chargea  de  lui  demander,  au  nom  de  l'assemblée,  si  tous  ses 
concitoyens  lui  ressemblaient.  —  Non  pas,  messieurs,  répondit 
Gellias.  Il  y  a  même  à  Agrigente  de  fort  beaux  hommes  :  seule- 
ment on  les  réserve  pour  les  grandes  républiques  et  pour  les 
villes  illustres;  aux  petites  villes  et  aux  républiques  de  peu  de 
considération,  on  leur  envoie  des  hommes  de  ma  laille.  — 
Cette  réponse  abasourdit  tellement  le^  railleurs ,  que  Gellias 
obtint  de  l'assemblée  tout  ce  qu'il  désirait,  et  eut  la  gloire  de 
régler  les  intérêts  d'Agrigente ,  au  plus  grand  avantage  de  la 
chose  publique. 

Alexandre  Dcfaï. 

(  La  suite  à  tm  prochain  numéro.) 


MÉLANGES. 


M.  DE  LAMARTINE. 

M.  de  Lamartine ,  dont  le  nom  est  Prat,  nom  qu'il  a  changé 
contre  celui  de  sa  mère ,  appartient  à  une  petite  famille  de  Bour- 
gogne qui  avait  de  l'aisance,  des  mœurs  et  de  la  considération. 

Il  était  de  celle  génération  qui  arrivait  à  la  virilité  quand 
l'Empire  mourait. 

Muni  d'un  assez  mince  fond  d'études  et  d'une  bourse  un  peu 
flasque,  M.  de  Lamartine  vint  flâner  à  Paris  à  la  seconde  restau- 
lation  ,  avec  un  égal  pencliant  pour  toutes  les  carrières  et  sans 
goût  bien  décidé  ,  mais  cependant  plein  de  répugnance  i)our  le 
genre  garde  du  corps  qu'affectaient  la  plupart  des  jeunes  gens 
de  l'époque  ,  heureux  de  traîner  leurs  sabres  monarchiques  sur 
les  dalles  du  Palais-Royal. 

Plus  enclin  aux  rêveries  de  l'école  des  Martyrs  eldes/îéné^ 
passionné  pour  le  style  chevaleresque  qui  prenait  pied  déjà  au 
nom  des  vielles  croyances  françaises  et  qui  se  manifestait  au 
théâtre,  dans  les  livres  ,  dans  les  romances  et  la  lithographie, 
il  appartint  tout  de  suite  à  cette  coterie  romantique  qui  chan- 
tait les  manoirs,  les  caslels ,  les  pastourelles  et  les  pages, 
restant  néanmoins  assez  de  ce  monde  et  de  son  temps  pour 
tenter  quelquefois  la  poésie  et  la  fortune  du  lapis  vert  avec  et 
comme  le  mélancolique  auteur  d'^t/o/p/je.  Benjamin  Constant. 

Dans  une  petite  société  de  la  rue  de  la  Planche,  dont  les 
membres  les  plus  exaltés  servaient  la  messe  le  matin  avec  iVI.  le 
duc  Mathieu  de  Montmorency,  tels  que  MM.  Rocher,  de  Broti, 


276  REVUE  DE  PARIS. 

Genoude;  M.  de  Lamartine  laissait  couler  et  exploiter  sa  cau- 
serie abondante  et  son  riche  entiiousiasme. 

Initié  aux  agapes  littéraires  et  religieuses  de  l'Abbaye-aux- 
Bois  ,  il  menait  une  vie  de  combat  entre  les  plaisirs  du  monde 
et  Tascétisme  du  confessionnal.  Enfant  du  siècle  qu'il  était, 
sans  croyance ,  et  en  cherchant  une,  éprouvant  ces  besoins 
d'une  âme  qui  court  après  des  sensations  à  défaut  de  principes  ; 
plus  poète  que  chrétien  ,  étourdi  déjà  par  la  lecture  de  Byron, 
esclave  de  sa  propre  imagination  plus  que  de  ses  lectures ,  il 
avait  les  remords  de  saint  Augustin  sans  en  avoir  encore  la  foi. 

Cet  état  complexe,  mais  sincère,  de  l'âme  et  des  idées, 
inspira  les  premières  Méditations.  En  les  expliquant ,  ce  pre- 
mier vagissement  retentit  loin  et  haut  dans  les  générations  con- 
temporaines. C'était  une  pâture  nouvelle  et  relevée  par  la  magni- 
ficence des  vers,  offerte  aux  esprits  que  Chateaubriand,  M""=de 
Staël  et  Marchangy  avaient  déjà  remués  avec  leur  prose  sym- 
pathique. La  Restauration,  qui  n'avait  pu  ramener  les  petits 
abbés ,  trouvait  un  poëte. 

Homme,  M.  de  Lamartine  partageait  les  doutes,  les  hésita- 
tions ,  les  demi-enthousiasmes  de  son  époque  ;  poëte ,  il  tradui- 
sait toutes  les  nuances  de  son  cœur,  et  la  situation  de  celte 
société  qui  cherchait  à  la  fois  une  base  pour  s'asseoir  et  un 
écho  pour  gémir. 

Le  succès  des  Méditations  fut  immense  dans  le  monde  mo- 
nastique et  dans  les  autres  mondes.  Cette  poésie,  aussi  cor- 
recte ,  aussi  harmonieuse  que  celle  de  Delisle  et  des  versifica- 
teurs qui  finissaient,  présentait  cela  de  nouveau  ,  qu'elle  avait 
l'air  de  croire  et  de  penser. 

Dans  ce  premier  moment  de  vogue ,  M.  de  Lamartine  devint 
l'idole  des  salons  élégants  de  Paris  5  dans  le  faubourg  Saint- 
Germain,  on  aurait  voulu  le  confire  et  le  croquer  comme  un 
bonbon  béni.  Ce  qu'il  reçut  de  lettres  non  anonymes  des  femmes 
à  la  mode  ne  peut  pas  se  compter;  ses  vers  faisaient  rage  et 
passion  ;  on  se  disputait  à  qui  lui  serait  sujet  de  méditation;  les 
plus  modestes  ne  demandaient  qu'une  strophe  pour  en  faire  le 
roman  doux  et  saint  de  leur  vie. 

Ce  fut  peut-être,  alors,  l'enivrement  de  succès  de  Paris  qui 
conseilla  une  grande  résolution  et  inspira  de  beaux  vers  à 
M,  de  Lamartine  ,  quand  il  composa  la  méditation  Elvire,  qui 


REVUE  DE  PARIS.  277 

était  à  la  fois  nu  brillant  morceau  de  poésie  et  un  adieu. 

Comme  toutes  les  femmes  de  l'époque  se  sont  inquiétées  de 
savoir  ce  qu'était  Elvire  ,  et  que  la  plupart  l'ont  ignoré,  après 
tant  d'années ,  il  est  sans  danger  de  le  leur  dire  : 

Elvire  était  une  voisine  de  campagne  et  d'enfance.  Elvire 
aimait  les  ruisseaux,  les  prairies,  les  belles  couleurs  et  les 
suaves  'parfums  des  champs.  Elvire  ,  vivant  d'émotions  natu- 
relles, de  sensations  douces  et  poétiques,  parlait  avec  son 
voisin  le  langage  des  pâquerettes,  et  exhalait  pour  lui  son  âme 
odorante  comme  le  muguet.  Singulier  contraste  !  cette  femme, 
qui  ne  prenait  que  les  fleurs  pour  confidentes  de  ses  sentiments 
chastes  et  purs ,  touchait  à  une  famille  qui  exerçait  bravement, 
dans  le  pays,  une  de  ces  industries  à  qui  la  délicatesse  des 
grandes  villes  ne  permet  de  s'exercer  que  le  soir,  à  partir  de 
onze  heures,  et  qui ,  par  un  raffinement  récent  et  tout  parisien, 
ne  traverse  plus  nos  rues  qu'au  galop  de  quatre  chevaux  de 
poste  ,  pour  épargner  aux  gens  attardés  ces  longues  traînées 
de  parfum  qui  ne  rappellent  point  l'Arabie  heureuse. 

Les  œuvres  de  M.  de  Lamartine  lui  rapportèrent  beaucoup 
d'argent  avec  beaucoup  de  gloire.  Heureux  et  juste  cumul  qui 
ne  se  renouvellera  plus  pour  personne,  même  pour  lui. 

il  y  avait,  alors,  quelque  chose  qui  n'existe  plus,  un  com- 
merce mort  depuis,  la  librairie,  qui  payait  bien  et  vivait  mieux  : 
la  littérature  n'était  pas  absorbée  par  les  journaux  ,  et  l'on  ci- 
lait  tels  vers  qui  avaient  rapporté  chacun  jusqu'à  vingt-cinq 
louis  d'or. 

Riche  déjà  de  sa  plume,  entouré  d'une  réputation  immense 
et  méritée,  il  reçut  du  parti  qui  l'avait  si  chauiiement  secondé 
les  offres  les  plus  brillantes  et  les  plus  stériles.  Il  choisit  la 
diplomatie  comme  une  carrière  qui  convenait  à  sa  distinction 
naturelle,  et  lui  promettait  un  grand  et  riche  avenir  matrimo- 
nial. Demandé  par  des  héritières  françaises,  aimé  de  loin  par 
des  Allemandes  et  des  Russes ,  poignardé  d'amour  en  effigie  par 
des  Italiennes,  adoré  sous  toutes  les  zones,  dans  tous  les  cli- 
mats et  par  tous  les  teints,  il  accorda  la  préférence  à  une  An- 
glaise qui  avait  de  grandes  propriétés  dans  les  colonies  non 
encore  émancipées. 

C'est  en  Italie  que  M.  de  Lamartine  exerça  plus  particulière- 
ment ses  fonctions  diplomatiques,  à  Turin,  à  Parme,  à  Flo- 


278  KEVLh;  Dt   PAKIS. 

rence;  c'est  là.  qu'il  aimail  à  promener  sa  muse.  Peu  occupé 
encore  de  doctrines  et  d'éiiides  politiques  ,  qiioi(|U"il  eût  voué 
à  la  Restauration  toutes  ses  affections,  embatassé  du  rôle  supé- 
rieur qui  l'attendait  déjà  ,  il  fit  un  temps  d'arrêt  sur  les  éche- 
lons de  sa  fortune  politique  pour  se  livrer  aux  joies  de  la  fa- 
mille ,  à  l'agrandissement  de  sa  propriété ,  à  la  plantureuse 
existence  de  gentilhomme  campagnard. 

Dans  son  domaine  de  Saint-Point,  il  se  donna  tous  les  plaisirs 
du  luxe  et  tous  les  loisirs  de  la  pensée.  A  la  manière  des  grands 
seigneurs  anglais  ,  il  élevait  des  chevaux  autour  de  son  habi- 
tation ,  et  propageait  la  race  de  ces  levrettes  d'origine  grecque 
qui  sont  devenues  célèbres  sous  le  nom  de  chiens  Lamartine  ; 
l'agricullure,  le  jardinage,  le  soin  de  son  parc,  lui  prenaient  le 
temps  qu'il  ne  donnait  pas  aux  beaux  vers.  Accessible  à  tous  , 
même  aux  ennuyeux  de  province,  il  se  laissa  nommer  de  l'aca- 
démie de  Mâcon  ,  non  pas  pour  en  être  un  membre  honoraire 
et  absent,  mais  pour  assister  aux  séances  et  trinquer  de  discours 
avec  les  plus  rustiques  vignerons  des  rives  de  la  Saône- 
La  révolution  de  juillet  le  surprit  dans  cette  position ,  très- 
secondaire  pour  lui  qui  n'avait  pas  atteint  l'âge  d'être  député, 
qui  ne  brillait  pas  d'un  assez  grand  éclat  de  naissance  pour 
être  nommé  pair  d'emblée ,  qui  avait  plutôt  pris  ses  grades  dans 
le  monde  que  dans  les  affaires. 

Cependant ,  comme  il  n'avait  que  de  l'affection  pour  les  per- 
sonnes, et  point  d'engagement  avec  les  choses,  comme  il 
n'avait ,  en  rien  ,  participé  aux  dernières  folies  du  gouverne- 
ment déchu  ,  il  fut  de  ceux  qui  crurent  qu'un  parti  étroit  doit 
peut-être  se  retirer  devant  le  nombre  de  ses  ennemis  et  de  ses 
fautes  ,  mais  qu'une  grande  opinion  ne  peut  ni  s'expatrier,  ni 
se  mettre  en  révolte  contre  les  décisions  du  sol.  Il  se  sépara  de 
ses  anciennes  amitiés .  et  pensa ,  dans  sa  bonne  foi  et  son  igno- 
rance des  hommes,  qu'il  pourrait  substituera  l'ancien  parti 
légitimiste  un  torysme  rajeuni;  enfin,  que  le  moment  était 
venu  d'inventer  le  parti  social. 

Quand  on  le  vit  annoncer  ces  dispositions,  son  pays  natal  et 
d'autres  localités  voulurent  l'avoir  pour  représentant  ;  les  élec- 
teurs de  Saône-el-Loire  le  choisirent ,  ainsi  que  nous  l'avons 
dit ,  comme  une  réparation  littéraire  des  torts  grammaticaux 
de  M. de  Rambuteau  ,  qu'ils  avaient  nommé  précédemment.  Élu 


KEVUE  DE  PAKIS.  279 

par  (rois  collèges  différents  ,  M.  de  Lamartine  fit  une  belle, 
une  solennelle  entrée  dans  le  parlement. 

Son  parti  social ,  honnête  chimère  ,  espèce  de  bête  de  l'apo- 
calypse composée  de  toutes  sortes  d'éléments  ,  se  recruta 
d'abord  de  quelques  amis  qui  symphalliisèrent  quelque  temps  à 
la  sensiblerie  de  ce  nouveau  chef,  tels  que  MM.  Sauzet,  Terre- 
basse  et  quelques  autres. 

Par  une  inspiration  de  générosité  qui  compatissait  aux  dou- 
leurs des  républicains  et  plus  encore  des  Vendéens  incarcérés , 
M.  de  Lamartine ,  dès  ses  premiers  pas  dans  la  politique,  chanta 
les  divines  douceurs  de  l'amnistie. 

Le  parti  gouvernemental ,  issu  de  Juillet,  n'était  pas  encore 
divisé  sur  cette  question  de  l'amnistie  ;  M.  Thiers  et  les  hommes 
d'État,  dont  il  s'est  depuis  séparé,  battirent  M.  de  Lamartine 
comme  un  enfant ,  comme  un  écolier  diffus  et  sans  méthode. 

Néanmoins,  ces  premières  défaites  lui  donnèrent  force  et 
courage.  Sa  parole  prit  du  corps  ,  et  tout  en  renonçant  à  jouer 
de  la  lyre  sur  une  tribune  où  l'on  ne  parle  pas  souvent  français, 
il  transporta  ses  nobles  instincts  et  ses  belles  formes  dans  les 
questions  les  plus  ardues  et  les  plus  plates ,  comme  le  sucre  et 
la  pêche  de  la  morue. 

Désespérant  d'entraîner  la  Chambre  dans  sou  parti  social , 
qui  n'était  qu'une  rêverie  personnelle,  une  de  ces  hypothèses 
creuses  auxquelles  les  masses  ,  toujours  brutales  dans  leur  lo- 
gique ,  ne  se  rattachent  jamais  ,  il  se  laissa  glisser  du  sommet 
de  son  nuage  dans  le  prosaïque  bon  sens  de  la  majorité;  il  prit 
terre  et  rejoignit  les  gros  bataillons  du  parti  conservateur  au 
moment  où  d'autres  le  désertaient. 

Aussi,  quand  au  15  avril  la  coalition  se  forma,  quand  tous 
les  talents  éclos  du  gouvernement  de  Juillet  se  déchaînèrent , 
M.  Thiers  en  tête  ,  contre  le  pouvoir,  contre  la  royauté  de  leur 
choix,  contre  le  système  de  leurs  œuvres,  et  voulurent  briser 
la  machine  confiée  à  d'autres  bras  ,  l'espoir  de  tenir  tète  à  tant 
de  célébrités ,  de  faire  la  chouette  à  des  joueurs  si  consommés, 
détermina  M.  de  Lamartine  ;  contre  la  quantité  il  mit  comme 
enjeu  sa  qualité. 

On  sait  le  reste.  A  partir  de  ce  jour,  M.  de  Lamartine  ne  fut 
plus  sans  communication  avec  les  hommes  de  ce  temps-ci , 
avec  If's  inlluences  nouvelles;  il  s'était  rappr(>ché  du  Journal 


280  REVUE  DE  PARIS. 

des  Débats  et  avait  conquis  un  organe  dans  le  journal  la 
Presse,  où  il  retrouvait  aussi  de  poétiques  et  anciennes  amitiés. 

C'est  alors ,  également ,  qu'il  vint  pour  la  première  fois  aux 
Tuileries,  où  ses  visites  lui  valurent  plus  d'une  offre  de  porte- 
feuille ,  et  où  l'on  gardait  le  souvenir  d'anciens  services  rendus 
par  la  famille  de  l'orateur. 

M.  de  Lamartine  nourrit  une  honnête  ambition.  Il  ne  veut 
pas  entrer  comme  appoint  dans  un  cabinet,  il  ne  consent  à  être 
ni  un  Girod  (de  l'Ain),  ni  unGouin,  ni  un  Gridaine ,  pour  pape- 
rasser  et  grignotter  de  mauvais  dîners,  à  être  ce  qu'on  appelle 
une  souscapacité ,  un  porte-queue,  un  marmiton  politique. 

Comment  expliquer  celte  puérile  velléité  de  présidence  de  la 
Chambre  qui  l'a  pris  au  commencement  de  la  session? 

On  a  dit  que  M.  de  Lamartine  avait  besoin  de  cette  situation, 
qu'il  n'est  plus  riche,  que  les  affaires  publiques  ont  desséché 
son  talent  littéraire  et  tari  la  source  de  sa  fortune  territoriale. 
Que  M.  de  Lamartine  laisse  dire,  et  qu'il  consente  à  appren- 
dre de  nous  qu'avec  sa  valeur,  tout  vient  à  point  à  qui  sait  at- 
tendre, et  que  dans  ce  temps-ci  le  vrai  moyen  d'obtenir,  c'est 
de  refuser. 

Le  tort  politique  de  M.  de  Lamartine  est  d'être  resté  poëte. 
Poète  quant  à  lui-même ,  poêle  quant  aux  choses  sérieuses  : 
tout  lui  vient  sous  la  forme  de  rime,  le  chagrin  ,  les  douleurs 
de  famille,  le  plaisir,  l'ambition  ,  le  pouvoir,  il  accompagne 
tout  des  mélodieux  arpèges  de  sa  harpe.  Mais  c'est  un  ruisseau 
qui  murmure  et  qui  n'a  pas  toujours  de  l'eau  ,  une  fontaine 
factice  qui  vide  rapidement  son  réservoir  de  zinc. 

Halte  là  !  car  nous  ne  voulons  pas  donner  raison  à  M.  Thiers 
et  aux  avocats  j  celui-là  ,  journaliste  fluide  mais  incontinent, 
ceux-ci,  braillards  intarissables,  qui  renouvelant  la  querelle 
de  M.  de  Villèle  à  M.  de  Chateaubriand  ,  ont  poursuivi  de  leurs 
sarcasmes  le  beau  langage  de  M.  de  Lamartine  ,  font  la  guerre 
au  bon  français  et  traitent  de  visionnaire  tout  homme  qui  n'a 
pas  la  faculté  de  piler  dans  un  mortier  pendant  trois  heures 
d'horloge  une  fade  bouillie  d'arguments  aplatis  ,  d'effets  vul- 
gaires et  de  redites  nauséabondes. 

Nous  voulons  dire  seulement  que  M.  de  Lamartine  ne  part 
jamais  que  d'un  point  peu  défini,  pour  arriver  à  un  point  encore 
moins  défini;  doué  d'une  haute  raison,  il  ne  lient  pas  le  rai- 


REVUE  DE  PAFxIS.  281 

8onnement,ne  voit  pas  la  conclusion  et  ne  suit  pas  de  plan.  Ce 
serait  un  excellent  président  de  la  Chambre  ;  ce  sera  toujours, 
mais  selon  l'occasion,  un  remarquable  mais  chanceux  orateur; 
ce  serait  un  ministre  vert-vert ,  corruptible  parla  louange, 
confit  dans  les  douceurs!  Libéral  sincère,  il  ne  ferait  rien  de 
dictatorial,  mais  il  périrait  par  les  rêveries  de  l'âge  d'or. 

L'atmosphère  des  journaux  lui  plaît  comme  une  espèce  de 
tabagie  d'éloges  ,  dont  le  parfum  narcotique  lui  procure  des 
extases  de  vanité. 

M.  de  Lamartine  prépare  ses  discours  ,  mais  il  trouve  assez 
naturellement  l'improvisation,  parce  qu'il  se  prépare  même  au 
coin  du  feu  aux  accidents  oratoires  ;  esprit  vaporeux,  causeur, 
bon,  facile,  il  mène  la  vie  d'un  premier  homme,  et  ne  s'est 
aperçu  que  trop  tard  qu'il  n'avait  plus  d'argent. 

Mais  celui  qui  a  perdu  sa  fortune  si  noblement,  comme  un 
vrai  gentilhomme  qu'il  n'est  pas,  et  comme  un  vrai  poëte  qu'il 
est,  ne  saura  jamais  se  créer  de  ces  ressources  gouvernemen- 
tales à  l'aide  desquelles  les  Antony  politiques  savent  faire  ou 
refaire  leur  fortune  à  droite  ou  à  gauche. 

M.  de  Lamartine  est  un  homme  mince,  élancé,  dont  les  gra- 
vures et  les  médaillons  en  plâtre  ont  traduit  poétiquement  un 
visage  d'un  agrément  fort  ordinaire.  Ce  visage  n'est  à  dire  vrai 
qu'un  profil,  ce  qui  dans  le  langage  courant  s'appelle ,  figure 
en  lame  de  couteau. 

Il  n'y  a  rien  de  l'aigle  dans  son  regard,  il  n'y  en  a  un  peu 
que  dans  son  nez,  qui  retombe  d'une  façon  assez  heureusement 
corbine.  Aucun  orage  n'a  sillonné  son  front,  aucune  pensée  n'a 
le  don  d'agiter  son  sourcil,  ses  cheveux  ne  sont  pas  taillés  et 
tenus  en  forêt  vierge.  Sa  barbe  n'est  pas  un  buisson  où  se  cache 
une  destinée  incomprise.  C'est  un  gentleman  agréable ,  bien 
peigné  ,  bien  rasé  ,  trop  bien  élevé  pour  appliquer  sur  sa  per- 
sonne une  enseigne  de  poète  et  pour  chercher  à  paraître  autre 
chose  qu'un  homme  comme  il  faut. 

Il  est  tellement  de  ce  monde  ,  qu'il  se  montre  parfois  railleur 
ù  l'excès,  railleur  froid  et  mystificateur  excellent. 

La  flatterie  qui  conduit  le  plus  sûrement  à  la  porte  de  son 
estime  et  de  son  amitié  ,  consiste  à  le  comparer  à  Canning  et  ù 
Chateaubriand. 

M.  de  Lamartine  parlage  ce  goût  de  léloge,  cetl<î  gourman- 

24. 


282  REVUE  DE  PARIS. 

dise  du  panégyrique ,  avec  beaucoup  d'illustrations  de  ce 
temps-ci  ;  avec  Chateaubriand ,  avec  M.  Mole  surtout ,  celui  de 
nos  homme  d'État  auquel  il  s'est  le  plus  intimement  frotté  de- 
puis la  coalition;  qu'il  a  fait  académicien  pendant  la  disgrâce, 
comme  celui-ci  le  ferait  ministre  au  premier  retour  de  faveur. 
Cette  intimité  politique,  celte  ressemblance  morale  du  vieux 
chef  du  15  avril  et  de  son  jeune  et  brillant  lieutenant,  leur  ont 
fait  appliquer  cette  variante  du  joli  mot  de  Louis  XIV,  à  pro- 
pos de  la  liaison  de  Racine  et  de  Cavois  :  M.  Mole  et  M.  de 
Lamartine  sont  faits  l'un  pour  l'autre,  car  avec  M.  deLamartine, 
RI.  Mole  se  croit  orateur  et  homme  de  lettres,  et  avec  M.  Mole, 
M.  Lamartine  se  croit  grand  seigneur  et  homme  d'État. 


ÉPITRE  CHRÉTIENNE  A  UNE  LORETTE. 

Un  de  nos  robins  beaux  esprits ,  ayant  la  manie  de  faire  des 
vers  ,  s'est  trouvé  ,  ces  jours-ci ,  au  dépourvu  de  lecteurs. 

N'ayant  plus  un  ami  à  ennuyer,  il  a  pris  revanche  sur  sa 
lorette.  Le  bourreau  lui  a  adressé  une  épîlre  incroyable,  qu'où 
peut  prendre  ,  à  la  rigueur,  pour  un  cantique  de  Saint-Sulpice. 
On  y  remarque  notamment  celte  strophe  chrétienne  : 

Jamais  ,  ma  souveraine  , 
D'autre  foi  que  la  tienne. 
D'autre  culte  que  toi. 
J'aurai  pour  Dieu  ta  guise, 
Ton  boudoir  pour  église  , 
Et  pour  dogme  ta  foi. 

A  quoi,  la  lorette,  qui  n'a  que  du  bon  sens  et  un  peu  d'arilh- 
mélique,  s'est  contentée  de  répondre  : 

.<  Pour  b's  frais  du  culte,  s'il  vous  plail  !  »  ^ 


REVUE  DE  PARIS.  883 


LES  ÉCRIVAINS  ET  LES  GENS  DE  MÉTIER. 

Le  temps  est  loin  de  nous  où  Tesprit  mourait  de  faim.  Au- 
jourd'hui, il  peut  mourir  d'indigestion,  pour  peu  que  cela  lui 
convienne. 

Il  est  vrai  que  notre  considération  littéraire  a  eu  un  peu  à 
souffrir  de  cet  accroissement  de  bien-être.  La  société,  à  qui  les 
gens  de  lettres  ont  pris  son  pain  et  son  or,  s'est  cruellement 
vengée  d'eux  :  elle  les  a  appelés  des  ouvriers  littéraires. 

Et  voici  qu'A  l'heure  où  nous  sommes,  on  fait  à  tout  propos 
une  distinction  peut  flatteuse  pour  la  république  des  plumes. 
On  la  divise  : 

En  écrivains, 

Et  en  gens  de  métier. 

Les  premiers  font  de  l'art  pour  l'art,  et  sont  lout  au  plus  huit 
ou  dix; 

Les  seconds  battent  monnaie  et  composent,  assure-t-on,  la 
très-immense  majorité. 

C'est  surtout  au  théâtre  que  cette  majorité  se  rencontre  , 

Mettant  son  Apollon  aux  gages- du  public. 

Car  la  littérature  dramatique  est  devenue,  par  le  temps  qui 
court,  une  excellente  chose  ,  celle  qui  rapporte  le  plus  et  qui 
coûte  le  moins.  Là,  tout  est  bénéfice,  tout  se  paie  au  plus  haut 
tarif,  l'esprit  que  l'on  n'a  pas  comme  l'esprit  que  Ton  pourrait 
avoir.  Il  n'est  pas  un  chœur  de  sortie,  pas  un  pont-neuf,  pas 
un  couplet  de  facture  qui  ne  rapporte  à  son  auteur  plus  que 
n'ont  rapporté  à  Racine  tous  les  vers  d'Athalie. 

On  a  notamment  calculé  que  le  morceau  d'ensemble  suivant 
avait  produit  un  bénéfice  net  de  6,000  francs.  Il  s'agit  d'une 
scène  de  reconnaissance;  l'amoureux  et  la  jeune  première  sont 
en  présence.  Au  milieu  se  tient  le  père  noble,  qui  a  ménagé 
l'entrevue.  Voici  le  dialogue  chanté  qui  s'établit  entre  eux  : 


284  REVUE  DE  PARIS. 


LA  JEUNE  FILLE,  au  vieillard. 

Quel  est  donc  ce  jeune  homme? 
Dites-moi  comment  il  se  nomme  , 
Car  je  ne  le  connais  pas. 

A  quoi  le  jeune  homme  répond  : 

Quelle  est  cette  demoiselle  ? 
Dites-moi  comment  on  l'appelle, 
Car  je  ne  la  connais  pas. 

Et  le  tout  se  reprend  en  chœur,  jusqu'à  ce  que  le  vieillard 
ait  acquis  la  certitude  que  les  deux  interlocuteurs  sont  étran- 
gers l'un  à  l'autre. 

Ce  curieux  monument  littéraire  se  trouve  dans  une  pièce 
généralement  estimée  et  jouée  assez  souvent  encore  sur  un 
théâtre  de  vaudeville.  C'est  une  des  moindres  débauches  qu'ait 
produites  l'école  du  métier. 


—  On  a  beaucoup  parié  ces  jours  passés  et  l'on  parle  beau- 
coup encore  des  désastres  essuyés  par  l'armée  anglaise  dans 
l'Afghanistan. 

On  plaint  beaucoup  ces  régiments  anglais  qui  n'ont  pu  se 
frayer  un  passage  à  travers  leurs  ennemis,  et  qui  ont  péri  jus- 
qu'au dernier. 

11  est  sûr  que  ces  braves  Afghans  ont  un  singulier  caraclèi  e, 
de  ne  pas  vouloir  se  laisser  soumettre  et  exploiter  comme  leurs 
voisins  de  l'autre  côté  de  l'Indus.  On  ne  conçoit  pas,  vraiment, 
que  ces  rustres  emploient  de  pareils  moyens  pour  se  défendre, 
et  qu'ils  rendent  coups  pour  coups  d'une  manière  peu  en  har- 
monie avec  les  progrès  de  In  civilisation. 

On  s'appiloie  surtout ,  et  avec  raison,  sur  le  sort  des  dames 
qui  accompagnaient  l'armée  anglaise,  et  que  les  Afghans  ro- 


REVUE  DE  PARIS.  285 

tiennent  en  otages  pour  les  échanger  contre  Dosl-Moharamed , 
prisonnier  des  Anglais. 

Ces  dames  sont  employées ,  dit-on  ,  à  égrener  du  blé. 

Nous  craignons  fort  qu'on  les  emploie  à  des  travaux  plus 
pénibles ,  les  Afghans  étant  tout  aussi  primitifs  pour  la  galan- 
terie que  pour  la  manière  de  faire  la  guerre. 

Si  elles  sont  rendues,  la  reine  Victoria  pourra  avoir  bientôt 
une  foule  de  petits  sujets  afghans  dont  il  sera  possible  de 
former  à  loisir  le  caractère,  sans  le  secours  des  armées  ni  du 
canon. 

Les  Anglais ,  qui  se  plaignent  des  procédés  des  Afghans , 
trouvent  Irès-vertueux  et  très-humains  ceux  qu'ils  emploient  à 
l'égard  de  ces  pauvres  et  bons  Chinois,  qui  ne  demandent  pas 
autre  chose  que  d'être  laissés  tranquilles  dans  leur  Chine. 

Il  est  juste  de  dire  ,  pour  l'excuse  des  Anglais,  qu'ils  veulent 
seulement  imposer  aux  Chinois  la  civilisation  et  le  poison  ,  et 
que  ceux-ci  ne  peuvent  pas  trouver  une  seule  bonne  raison  à 
faire  valoir  pour  refuser  ces  dons  précieux. 

Du  reste,  les  Chinois  résistent  presque  aussi  heureusement 
avec  leur  immobilité  que  les  Afghans  avec  leur  énergie,  et  il  se 
fait  depuis  quelque  temps  une  grande  consommation  de  soldats 
anglais. 

11  serait  curieux  que  les  désastres  de  ceux-ci  continuant  avec 
les  succès  de  leurs  ennemis  indiens  et  chinois  ,  les  opprimés 
d'hier  devinssent  les  oppresseurs  de  demain,  pour  se  livrer,  à 
leur  tour,  à  une  sorte  de  traite  des  Anglais. 

Les  joncques  chinoises  seraient  maîtresses  de  la  mer,  et  on 
en  verait  beaucoup  dans  la  Manche  venir  chercher,  à  quelque 
port  non  éloigné  de  Londres,  des  cargaisons  de  buveurs  de  gin, 
qu'on  leur  vendrait  peu  cher. 

Après  avoir  été  longtemps  maltraitants  ,  les  Anglais  seraient 
enfin,  à  leur  tour,  maltraités. 

Et,  bien  entendu,  l'empereur  de  la  Chine  ne  laisserait  pas 
vivre  de  société  abolitionisle  dans  son  empire. 


286  HEVUE  DE  PARIS. 

—  L'abolitionisme  cosmopolite,  repoussé  de  l'hôtel  de  ville 
et  de  la  salle  Musard,  ne  s'est  pas  tenu  pour  battu. 

Nos  négrophiles  français,  nos  Isambert,  nos  Rémusat  et  au- 
tres industriels  en  humanité,  ont  voulu  faire  une  politesse  aux 
Anglais ,  aux  Suisses ,  aux  Russes ,  aux  Hambourgeois  et 
autres  flâneurs  accourus  ici  sous  prétexte  de  faire  marcher  la 
question. 

La  question  n'a  pas  marché,  mais  elle  a  mangé. 

Une  question  qui  vient  de  si  loin  a  besoin  de  prendre  quelque 
chose  ,  et  l'on  s'est  dit ,  entre  Français,  Anglais,  Allemands  et 
Prussiens  : 

Nous  quitteroDs-nous  sans  boire? 
Nous  quitterons -nous 
Sans  boire  un  coup? 

C'est  d'ailleurs  ainsi  que  procèdent  toutes  les  grandes  ques- 
tions sociales  ou  politiques  ;  leur  dernier  mot  est  une  carte  de 
dîner. 

M.  Lemardelay  est  un  gros  restaurateur  joufQu,  rosé,  comme 
l'était  Rossini,  et  dont  les  salons,  favorables  à  la  discussion  , 
servent  toujours  de  dernier  refuge  aux  opinions  persécutées. 
Là,  le  potage  est  dissertateur,  la  poire  patriotique,  et  le  fro- 
mage humanitaire.  Ce  qui  fait  qu'un  jour  les  mémoires  et  les 
cartes  de  Lemardelay  seront  choses  curieuses  à  publier  :  ce 
sera  l'histoire  politique  et  alimentaire  des  partis. 

Les  protecteurs  du  Congo  ont  donc  cru  devoir  casser  une 
croûte  chez  Lemardelay.  Le  matin  ,  dans  une  réunion  où  l'on 
n'avait  rien  mangé,  V,  Broglie  ,  le  bon  blanc,  s'était  donné  le 
plaisir  creux  de  pérorer  sur  l'émancipation ,  et  ceci  ne  coûte 
rien  à  V.  Broglie  ,  qui  se  déducaille  en  théorie  quand  il  s'agit 
de  nègres. 

Mais  le  soir,  au  banquet,  M.  le  duc  de  Broglie,  qui  a  peu  de 
goût  pour  le  frottement  populaire,  et  qui  se  maintient  le  plus 
duc  de  tous  les  ducs,  M.  le  duc  de  Broglie  brillait  par  l'absence 
de  son  couvert. 

V.  Broglie  parle, 

Le  duc  de  Broglie  ne  dîne  pas. 


REVUE    DE   l'AKIS.  287 

Le  banquet  était  présidé  par  M.  Passy. 

Quel  étrange  banquet  ! 

Prenez  un  grand  sac  :  insérez-y  des  chats,  des  jeunes  chiens, 
des  perroquets,  des  aigles  ,  tous  les  animaux  qui  poussent  les 
cris  les  plus  discordants  et  les  plus  dissemblables;  ce  charivari 
vous  donnera  une  pâle  idée  des  charabias  qui  se  sont  échangés 
dans  cette  réunion  négrophile. 

Sur  les  soixante  convives,  quatre  seulement  savaient  l'an- 
glais. 

Partant  de  ce  point,  un  M.  Stroble,  abolitioniste  de  la 
Grande-Bretagne  ,  a  prononcé  dans  sa  langue  maternelle  un 
discours  énorme.  C'était  une  pièce  de  résistance,  un  roost- 
beef  humanitaire  à  étouffer. 

Ce  M.  Stroble  est  un  de  ces  abolitionistes  qui  poursuivent 
l'esclavage  noir  dans  les  colonies  françaises  ,  sans  s'inquiéter 
de  l'esclavage  blanc  qui  se  pratique  en  Russie,  et  de  tous  les 
esclavages  établis  dans  les  possessions  anglaises. 

A.  M.  Stroble,  qui  parlait  anglais,  a  succédé  un  quaker,  le 
célèbre  Forsler. 

Celui-ci  était  venu  en  France  au  mois  de  juin  ;  depuis  lors  il 
j  appris  ce  qu'il  croît  être  le  français,  et  c'est  dans  l'idiome  le 
plus  étrange,  et  pour  flatter  ses  honorables  hôles,  qu'il  a  pé- 
roré longtemps. 

Tout  ce  que  le  théâtre  a  produit  de  plus  burlesque  en  fait  de 
coq-à-l'âne  anglais,  ne  peut  donner  une  idée  de  ces  glousse- 
ments inarticulés  et  gutturaux  ,  de  ces  phrases  commencées 
par  des  oh!  et  finies  par  des  jes. 

Pour  répondre  à  cette  gracieuse  galanterie,  M.  Isambert  se 
préparait  à  répondre  dans  son  français  d'avocat  et  avec  ses 
inspirations  de  liseur  deletiresj  mais  ses  voisins  l'ont  con- 
stamment ramené  sur  sa  chaise,  craignant  sans  doute  que  ses 
antécédents  ne  jetassent  un  reflet  désagréable  sur  la  cause  de 
rabolition,  qui  doit  rester  d'un  noir  pur  et  sans  tache. 

L'incident  le  plus  comique  de  cette  séance  est  assurément  la 
querelle  sérieuse  de  M.  Barrot,  qui  se  trouvait  là,  lui  aussi, 
et  de  M.  de  Lamartine,  qui  ne  voit  dans  tout  cela  qu'une  es- 
pèce de  poésie  chrétienne  ,  sans  songer  au  côté  social  de  la 
question. 

Il  s'agissait  du  droit  de  visite ,  de  ce  droit  qui  a  soulevé  tous 


288  REVUE  DE  PARIS. 

les  bous  esprits  fiançais.  M.  de  Lamartine  a  dit  que  rien  n'im- 
porte, pourvu  qu'on  arrive  à  l'abolition  de  la  traite,  que  tous 
les  moyens  sont  bons,  même  les  moyens  anglais,  même  le  droit 
de  visite. 

Oh  !  là ,  là  !  un  instant  !  s'est  écrié  M.  Barrot  ;  je  n'en  veux 
pas.  Vous  m'avez  fait  manger  de  l'abolition  avec  des  Anglais  et 
autres,  à  la  bonne  heure  !  S'il  faut  pousser  la  chose  plus  loin 
je  ne  suis  plus  des  vôtres;  en  fait  de  visite,  je  n'admets  que 
celle  dont  ces  messieurs  nous  ont  honorés.  Ils  sont  venus,  ils 
sont  repus,  qu'ils  partent,  tout  est  dit.  Quand  nous  irons  chez 
eux,  les  Allemands  nous  rendront  cela  en  choucroute,  les 
Suisses  en  laitage,  les  Anglais  en  pommes  de  terre;  mais  la  mer 
est  à  tout  le  monde. 

Cette  querelle  a  été  servie  au  dessert. 


—  La  mendicité  est  un  délit. 

Qui  peut  cependant  faire  un  pas  dans  Paris  sans  avoir  les 
jambes  empêtrées  de  petits  Savoyards  qui  vous  demandent 
l'aumône  au  nom  d'une  marmotte  empaillée  ou  d'une  vielle 
vide? 

Qui  ne  connaît  la  mère  de  famille  aux  enfants  de  carton  ? 

Qui  n'a  été  importuné  dans  les  quartiers  isolés,  comme  la 
rue  Saint-Lazare  et  autres,  parle  faux  marin  de  Terre-Neuve, 
qui  prétend  avoir  laissé  sa  jambe  gauche  dans  la  gueule  d'un 
requin  ? 

Qui  n'a  rencontré  ces  bandes  d'Alsaciens  d'un  blond  filasse , 
qui  miaulent  du  patois  choucroute  pour  attendrir  les  passants? 

Mais  ,  c'est  surtout  aux  environs  de  Paris  que  le  métier  des 
truands  a  vraiment  la  consistance  d'une  industrie.  Dans  tous 
les  villages  voisins  ,  le  meilleur  état  est  de  n'en  pas  avoir,  et 
c'est  à  qui  n'aura  pas  le  sou  pour  trouver  le  moyen  de  bien 
vivre. 

Le  passage  des  voitures  de  poste  et  des  diligences  fournit  des 
rentrées  de  capitaux  très-sûres  et  très-régulières. 

Un  pauvre  habile,  et  qui  met  de  l'ordre  dans  ses  affaires. 


REVUE  llE  PARIS.  289 

établit  sa  moyenne,  sait,  bon  an  mal  an,  ce  que  doit  rapporter 
son  entreprise ,  et  règle  là-dessus  ses  dépenses  de  maison  et  de 
luxe. 

Les  montées  que  les  chevaux  ne  peuvent  gravir  qu'au  pas 
sont  considérées  comme  les  meilleurs  emplacements ,  parce 
qu'on  a  tout  le  temps  de  crier,  de  pleurer  aux  oreilles  du  voya- 
geur, et  de  lui  arracher  la  compassion  et  ses  gros  sous. 

Les  pauvres  se  disputent  les  montées,  comme  les  marchands 
de  vin  les  coins  de  rues. 

Mais  l'ancienneté  de  la  possession  constitue  un  droit,  et  l'on 
ne  voit  jamais  un  pauvre  ou  ses  associés  troublés  dans  la  per- 
ception d'une  montée  par  des  usurpateurs  jaloux. 

Il  y  a  le  code  et  la  justice  des  pauvres.  Entre  autres  mon- 
tées ,  on  cite  comme  une  des  plus  fructueuses  la  montée  d'Âr- 
pajOD. 

Un  pauvre  y  a  ramassé  30,000  francs  d'économie  en  dix 
ans. 

Et,  en  mariant  sa  fille  à  un  jeune  pauvre  qu'elle  aimait,  il 
lui  donna  en  dot  cette  montée ,  estimée  6000  francs  dans  tout 
le  pays. 


M.  le  curé  de  Montmartre  veut  construire  un  calvaire  sur  les 
buttes  de  sa  localité. 

Il  n'a  pas  recours  aux  troncs,  aux  quêtes,  aux  souscriptions, 
aux  dons  volontaires  ;  il  organise  une  loterie  de  trois  mille  bil- 
lets à  1  fr. 

Il  n'y  avait  que  notre  époque,  époque  de  réformes  sociales, 
de  remaniements  sociaux,  pour  sanctifier  les  jeux  de  hasard. 


—Les  députés  espagnols ,  qui  bavardent  déjà  comme  de  vrais 
députés  français  ,  et  qui  mettent  deux  mois  à  discuter  leur 
adresse  au  régenl,  jaloux  de  noire  palais  Bourbon  maintenant 


290  REVUE  DE  PARIS. 

qu'ils  ne  le  sont  plus  de  nos  avocats,  viennent  de  voler  qualre 
millions  de  réaux  pour  la  construclion  d'un  palais  destiné  à 
leurs  séances. 

Vu  l'état  de  détresse  permanente  où  se  trouve  le  gouverne- 
ment espagnol,  nous  aurions  mieux  aimé  voir  voter  cette  somme 
pour  un  tout  autre  usage. 

Mais  la  gloriole  parlementaire  a  envahi  lesEspagnes,  qui 
s'inquiéteront  peu  de  mourir  de  faim,  si  elles  ont  un  beau  pa- 
lais de  marbre  et  d'or  pour  los  disputados. 


—7  L'orgueil  national,  qui  fait  faire  souvent  de  grandes  cho- 
ses ,  fait  commettre  en  revanche  de  splendides  bélises  et  de 
fanlastiques  absurdités. 

Nous  Talions  montrer  tout  à  l'heure. 

II  y  a  quelques  jours,  dans  une  séance  du  parlement  anglais, 
l'amiral  Napier  ayant  à  parler  de  la  marine  française ,  recon- 
naissait qu'elle  avait  fait  de  grands  progrès  depuis  nos  der- 
nières guerres,  qu'elle  avait  actuellement  de  bons  équipages  et 
d'habiles  officiers ,  et  qu'au  moment  du  siège  de  Saint-Jean 
d'Acre  notre  flotte  aurait  très-bien  pu  couler  la  flotte  anglaise, 
qui  n'était  pas  en  état  de  soutenir  le  combat. 

Sur  ce  propos  ,  les  vieux  Anglais  de  s'écrier  au  sacrilège,  et 
de  pousser  d'effroyables  cris  d'indignation.  Un  certain  orateur, 
très-peu  marin  de  son  élat,  a  en  quelque  sorte  rappelé  l'amiral 
y  l'ordre,  et  lui  a  gravement  expliqué  que  les  Anglais  ne  pou- 
vaient pas  être  battus  par  les  Français. 

L'amiral  Napier  avait  beau  dire  à  ces  respectables  ganaches: 
«  Mais  ,  Messieurs .  je  vous  assure  que  les  Français  ont  d'excel- 
lents boulets  et  une  poudre  <|ui  porte  assez  bien  ;  leurs  canons 
ne  ratent  pas  absolument  à  chaque  coup,  et  leurs  pointeurs  ne 
s'acquittent  pas  mal  de  leur  besogne.  » 

Les  clameurs  s'élevaient  de  nouveau,  et  la  vieille  Angleterre 
reniait  son  enfant  égaré. 

L'amiral  avait  beau  reprendre  :  «  Messieurs  ,  je  puis  vous 
garantir  que,  dans  l'Inde,  iin  vaisseau  français  a  fort  bien 


REVUE  DE  PARIS.  291 

ballu  le  vaisseau  sur  lequel  j'étais;  noire  grand  mât  fut  cassé 
et  mon  bras  aussi.  Messieurs,  sur  ma  parole,  vous  pouvez  m'en 
croire,  la  chose  est  arrivée  ainsi  que  je  vous  la  dis.  » 

Nouvelles  clameurs,  nouveaux  cris  de  rage. 

Albion  ne  veut  pas  avouer  ses  défaites  ni  même  convenir 
qu'elle  en  puisse  éprouver. 

C'est  ainsi  qu'en  France  nous  avons  bon  nombre  de  gens 
prêts  à  soutenir  : 

Que  les  Anglais  ne  nous  ont  jamais  battus  j 

Que  le  mot  ivipossible  n'est  pas  français  ; 

Que  le  Français  est  invincible  , 

Et  que  nous  avons  gagné  la  bataille  de  Waterloo. 


—  Le  marquis  de  Hertford  vient  de  mourir  à  Londres, 

Ses  fils ,  tous  deux  hommes  distingués ,  habitent  Paris. 

L'un  est  lord  Yarmoulh,  qui  serait  le  plus  spirituel  des  Pari- 
siens, s'il  n'était  pas  le  plus  spirituel  des  Anglais. 

L'autre,  lord  Henri  Seymour,  le  régénérateur  des  courses  en 
France,  et  qui  rend  de  si  grands  services  à  l'amélioration  de  nos 
races  de  chevaux. 

Le  marquis  leur  père  a  fait  un  testament  dont  les  disposi- 
tions étranges  ont  été  connues  ces  jours  derniers. 

Entre  autre  legs,  lord  Hertford  a  laissé  d'abord  à  son  valet  de 
chambre  30.000  francs  de  rente. 

A  la  fille  de  lady  Straughan ,  mariée  au  comte  Zicchi ,  Hon- 
grois, 500,000  francs  de  rente. 

A  la  femme  de  chambre  de  lady  Straughan ,  150,000  francs 
de  rente. 

A  plusieurs  autres  personnes,  des  sommes  considérables;  à 
lord  Yarmouth,  toutes  les  propriétés  immobilières  substituées, 
ijui  ne  peuvent  être  dénaturées  ni  enlevées  ?»  l'aîné  de  la  fa- 
mille. 

Enfin,  à  lord  Henry  Seymour,  un  sheling  . 


292  REVUE  DE  PARIS. 


LA.  ROGOCOMANIE. 


Le  bric-à-brac  n'est  pas  encore  tombé  dans  le  discrédit. 

Il  reste  encore  des  gobe-mouclies  qui  croient  posséder  le  bu- 
reau de  travail  de  M.  de  Maurepas ,  s'asseoir  sur  un  sofa  té- 
:noindes  entretiensgalantsde  Louis  XV,  et  quelques  demoiselles 
de  mauvaise  vie  sont  toutes  fières  de  se  rincer  le  muffle  dans 
une  cuvette  où  la  Dubarri  baignait  ses  joues ,  honorées  de  bai- 
sers royaux. 

Après  le  vin  de  Champagne,  qui  se  fabrique  avec  de  la  fleur 
de  sureau  et  de  l'acide  carbonique, 

Après  la  beauté  des  femmes  de  théâtre,  beauté  qui  se  fait  avec 
des  petits  pots  et  de  la  crinoline, 

Après  l'éloquence  parlementaire,  qui  se  prépare  avec  des  lam- 
beaux de  journaux  et  des  rubriques  de  palais , 

Il  n'y  a  pas  de  commerce  où  la  tricherie  se  pratique  d'une 
manière  plus  sûre  et  plus  adroite. 

Le  bahut  apocryphe  se  confectionne  par  milliers  dans  le  fau- 
bourg Saint-Antoine  ;  tous  les  tourneurs  de  chaises  font  des  pieds 
torses  pour  des  tables  d'Henri  IV  j  des  raplns  sculpteurs  font  du 
Jean  Goujon  par  pacotille. 

Il  est  impossible  de  manger,  de  boire,  de  s'asseoir,  de  vivre, 
enfin,  dans  autre  chose  que  de  l'Histoire  de  France  en  bois,  en 
porcelaine  et  en  verre. 

Ce  goût  a  gagné  toutes  les  classes.  Parti  des  ateliers  de  pein- 
tres fureteurs  et  antiquaires,  il  est  descendu  chez  les  gens  du 
monde,  chez  les  femmes  qui  ont  ruiné  leurs  maris  et  leurs 
amants  en  pâle  dure,  en  pâte  molle,  en  craquelé,  en  Coroman- 
del,en  biscuit,  en  céladon,  en  burgau,  en  marcassite,  en  jargon, 
en  faJinza,  en  damas,  en  brocatelle  et  autres  drogues  |)uantes 
ou  cassées,  s'il  y  en  a  d'oubliées  dans  cette  nomenclature. 

Puis,  de  degré  en  degré,  le  rococo  est  encore  descendu  plus 
bas.  Il  a  orné  des  arrière-boutiques,  des  chambres  de  commis, 
et  ne  s'arrêtera  plus. 

Il  faut  cependant  bien  se  faire  une  raison  et  une  question. 

A  moins  do  supposer  qu'il  y  a  une  France  souterraine  ou 


REVUE  DE  PARIS.  293 

aérienne  0&  tous  les  mobiliers  de  la  monarchie  se  sont  conservés 
à  l'abri  des  vers  et  des  papillons ,  est-il  possible  qu'en  dix  ans 
toute  la  France  moderne  se  soit  trouvée  remeublée,  comme  par 
enchantement,  avec  des  objets  venant  de  nos  aïeux  ? 

II  y  a  là-dessous  une  fraude  dont  le  secret  mérite  d'être 
connu. 

Les  marchands  de  bric-à-brac  ne  se  bornent  pas  à  exposer  à 
la  curiosité  des  amateurs  des  monceaux  de  vieilleries. 

L'antiquaire  pur  aime  mieux  ce  qu'il  appelle  déterrer  une 
vieille  chose  que  de  l'acheter  dans  une  boutique,  comme  peut 
le  faire  la  première  personne  venue,  atteinte  du  goût  moyen  ûge. 

Voici  ce  qui  se  pratique  : 

Les  objets  rococo  une  fois  fabriqués ,  on  les  disperse,  on  les 
place  en  dépôt  chez  de  pauvres  gens,  et  principalement  chez  les 
portiers,  dont  le  mobilier  est  le  plus  exposé  à  la  vue  des  allant 
et  des  venant.  Les  objets  leur  sont  confiés  avec  la  manière  de 
s'en  servir. 

Un  monsieur  passe  devant  une  loge  de  portier  ;  ses  yeux  sont 
frappés  de  la  beaulé  d'une  pendule  Louis  XIV,  dont  ce  brave 
homme  a  orné  sa  cheminée. 

Il  fait  sur  cette  trouvaille  des  questions  auxquelles  le  portier 
répond  les  hâbleries  les  plus  excentriques.  C'est  une  pendule 
qui  lui  vient  de  son  père,  qui  la  tenait  d'un  marquis  qui  la  lui 
donna  avant  de  monter  sur  l'échafaud.  Il  ne  sait  pas  ce  qu'elle 
vaut,  mais  il  a  toujours  entendu  dire  qu'elle  avait  coûté  1500  fr. 
dans  le  temps. 

L'antiquaire  n'y  tient  pas.  Il  brûle  d'abuser  de  l'ignorance  du 
portier,  et  lui  donne  avec  feu  1000  fr.  d'une  drogue  qui  en 
vaut  200. 

L'antiquaire  voyageur,  le  touriste  érudit,  ne  sont  pas  moins 
attrapés. 

Ils  courent  les  fermes,  les  villages,  entrent  dans  les  maisons 
de  paysans ,  toujours  préoccupés  de  moyen  âge  et  de  renais- 
sance, achetant  des  bahuts  bretons  ,  les  crédences  normandes 
qu'ils  prennent  pour  des  trésors  héréditaires,  et  remportent  fiè- 
rement à  Paris  des  objets  qui  en  viennent,  qui  y  ont  été  fabri- 
qués ,  et  déposés  en  province  pour  y  prendre  le  parfum  de  la 
vétusté  et  le  crédit  de  l'histoire. 

Moyennant  une  légère  remise,  tous  les  paysans  se  chargent, 


294  REVUE  DE  PARIS. 

pour  le  compte  des  marchands  de  Paris,  de  débiter  ainsi  leurs 
vieilleries. 

Pour  s'adresser,  non-seulement  à  la  rococomanie,  mais  en- 
core à  la  cupidité,  ces  susdits  marchands  ont  en  outre  imaginé 
de  répandre  souvent  dans  les  journaux  des  histoires  de  gens 
qui,  en  brisant  un  vieux  meuble,  trouvent  derrière  les  tiroirs  des 
paquets  de  pièces  d'or  à  l'effigie  de  Henri  III. 

Et  cette  circonstance  imprime  une  nouvelle  fureur  à  la  re- 
cherche des  bahuts.  Il  n'est  personne  qui  n'espère  acheter  trop 
bon  marché  une  chose  de  grand  pfix,  et  par-dessus  le  mar- 
ché dépouiller  un  pauvre  diable  d'un  trésor  qui  lui  appar- 
tiendrait. 

Ce  qui  offre  de  l'analogie  avec  le  vol  à  raraéricaine,  qui  at- 
trape celui  qui  cherchait  une  dupe. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Pages. 

Le  marquis  de  Boufflers  (suite  et  fin)  ;  par  M.  Arsène  Hous- 

saye 5 

La  duchesse  de  Mazarin  {suite  et  fin)  ;  par  M.  Alexandre 

Delavergne 16 

Les  Calabres  et  la  Sicile  {suite);  par  M.  Francis  Wey.     .  117 

Le  Déjeuner  de  Molière;  par  M.  Paul  de  Musset.     .     .     .  132 

Le  marquis  de  Jerzay;  par  M.  Paul  de  Musset.     .     .     .  152 

Le  Spéronare;  par  M.Alexandre  Dumas 245 

Mélanges 275 


Fin   0£   LA   TAULE.